glaces rompues commence, ne venez-vous pas saluer le premier printemps
d’un nouveau siècle?
Elle se leva suivie de Wilfrid, et ils allèrent ensemble à une fenêtre
que David avait ouverte. Après le long silence de l’hiver, les grandes
eaux se remuaient sous les glaces et retentissaient dans le Fiord comme
une musique, car il est des sons que l’espace épure et qui arrivent à
l’oreille comme des ondes pleines à la fois de lumière et de fraîcheur.
--Cessez, Wilfrid, cessez d’enfanter de mauvaises pensées dont le
triomphe vous serait pénible à porter. Qui ne lirait vos désirs dans
les étincelles de vos regards? Soyez bon, faites un pas dans le bien?
N’est-ce pas aller au delà de l’_aimer_ des hommes que de se sacrifier
complétement au bonheur de celle qu’on aime? Obéissez-moi, je vous
mènerai dans une voie où vous obtiendrez toutes les grandeurs que vous
rêvez, et où l’amour sera vraiment infini.
Elle laissa Wilfrid pensif.
--Cette douce créature est-elle bien la prophétesse qui vient de jeter
des éclairs par les yeux, dont la parole a tonné sur les mondes, dont
la main a manié contre nos sciences la hache du doute? Avons-nous
veillé pendant quelques moments? se dit-il.
--Minna, dit Séraphîtüs en revenant auprès de la fille du pasteur,
les aigles volent où sont les cadavres, les colombes volent où sont
les sources vives, sous les ombrages verts et paisibles. L’aigle
monte aux cieux, la colombe en descend. Cesse de t’aventurer dans une
région où tu ne trouverais ni sources, ni ombrages. Si naguère tu n’as
pu contempler l’abîme sans être brisée, garde tes forces pour qui
t’aimera. Va, pauvre fille, tu le sais, j’ai ma fiancée.
Minna se leva et vint avec Séraphîtüs à la fenêtre où était Wilfrid.
Tous trois entendirent la Sieg bondissant sous l’effort des eaux
supérieures, qui détachaient déjà des arbres pris dans les glaces. Le
Fiord avait retrouvé sa voix. Les illusions étaient dissipées. Tous
admirèrent la nature qui se dégageait de ses entraves, et semblait
répondre par un sublime accord à l’Esprit dont la voix venait de la
réveiller.
Lorsque les trois hôtes de cet être mystérieux le quittèrent, ils
étaient remplis de ce sentiment vague qui n’est ni le sommeil, ni la
torpeur, ni l’étonnement, mais qui tient de tout cela; qui n’est ni
le crépuscule, ni l’aurore, mais qui donne soif de la lumière. Tous
pensaient.
--Je commence à croire qu’elle est un Esprit caché sous une forme
humaine, dit monsieur Becker.
Wilfrid, revenu chez lui, calme et convaincu, ne savait comment lutter
avec des forces si divinement majestueuses.
Minna se disait:--Pourquoi ne veut-il pas que je l’aime?
V.
LES ADIEUX.
Il est en l’homme un phénomène désespérant pour les esprits méditatifs
qui veulent trouver un sens à la marche des sociétés et donner des
lois de progression au mouvement de l’intelligence. Quelque grave que
soit un fait, et s’il pouvait exister des faits surnaturels, quelque
grandiose que serait un miracle opéré publiquement, l’éclair de ce
fait, la foudre de ce miracle s’abîmerait dans l’océan moral dont la
surface à peine troublée par quelque rapide bouillonnement reprendrait
aussitôt le niveau de ses fluctuations habituelles.
Pour mieux se faire entendre, la Voix passe-t-elle par la gueule de
l’Animal? La Main écrit-elle des caractères aux frises de la salle où
se goberge la Cour? L’Œil éclaire-t-il le sommeil du roi? le Prophète
vient-il expliquer le songe? le Mort évoqué se dresse-t-il dans les
régions lumineuses où revivent les facultés? l’Esprit écrase-t-il
la Matière au pied de l’échelle mystique des Sept Mondes Spirituels
arrêtés les uns sur les autres dans l’espace et se révélant par des
ondes brillantes qui tombent en cascades sur les marches du Parvis
céleste? Quelque profonde que soit la Révélation intérieure, quelque
visible que soit la Révélation extérieure; le lendemain Balaam doute
de son ânesse et de lui; Balthazar et Pharaon font commenter la Parole
par deux Voyants, Moïse et Daniel. L’Esprit vient, emporte l’homme
au-dessus de la terre, lui soulève les mers, lui en fait voir le fond,
lui montre les espèces disparues, lui ranime les os desséchés qui
meublent de leur poudre la grande vallée: l’Apôtre écrit l’Apocalypse!
Vingt siècles après, la science humaine approuve l’apôtre, et traduit
ses images en axiomes. Qu’importe! la masse continue à vivre comme
elle vivait hier, comme elle vivait à la première olympiade, comme
elle vivait le lendemain de la création, ou la veille de la grande
catastrophe. Le Doute couvre tout de ses vagues. Les mêmes flots
battent par le même mouvement le granit humain qui sert de bornes à
l’océan de l’intelligence. Après s’être demandé s’il a vu ce qu’il a
vu, s’il a bien entendu les paroles dites, si le fait était un fait,
si l’idée était une idée, l’homme reprend son allure, il pense à ses
affaires, il obéit à je ne sais quel valet qui suit la Mort, à l’Oubli,
qui de son manteau noir couvre une ancienne Humanité dont la nouvelle
n’a nul souvenir. L’Homme ne cesse d’aller, de marcher, de pousser
végétativement jusqu’au jour où la Cognée l’abat. Si cette puissance
de flot, si cette haute pression des eaux amères empêche tout progrès,
elle prévient sans doute aussi la mort. Les Esprits préparés pour la
foi parmi les êtres supérieurs aperçoivent seuls l’échelle mystique de
Jacob.
Après avoir entendu la réponse où Séraphîta, si sérieusement
interrogée, avait déroulé l’Étendue divine, comme un orgue touché
remplit une église de son mugissement et révèle l’univers musical en
baignant de ses sons graves les voûtes les plus inaccessibles, en se
jouant, comme la lumière, dans les plus légères fleurs des chapiteaux;
Wilfrid rentra chez lui tout épouvanté d’avoir vu le monde en ruines,
et sur ces ruines des clartés inconnues, épanchées à flots par les
mains de cette jeune fille. Le lendemain il y pensait encore, mais
l’épouvante était calmée; il ne se sentait ni détruit ni changé; ses
passions, ses idées se réveillèrent fraîches et vigoureuses. Il alla
déjeuner chez monsieur Becker, et le trouva sérieusement plongé dans le
_Traité des Incantations_, qu’il avait feuilleté depuis le matin pour
rassurer son hôte. Avec l’enfantine bonne foi du savant, le pasteur
avait fait des plis aux pages où Jean Wier rapportait des preuves
authentiques qui prouvaient la possibilité des événements arrivés la
veille; car, pour les docteurs, une idée est un événement comme les
plus grands événements sont à peine une idée pour eux. A la cinquième
tasse de thé que prirent ces deux philosophes, la mystérieuse soirée
devint naturelle. Les vérités célestes furent des raisonnements plus
ou moins forts et susceptibles d’examen. Séraphîta leur parut être une
fille plus ou moins éloquente; il fallait faire la part à son organe
enchanteur, à sa beauté séduisante, à son geste fascinateur, à tous ces
moyens oratoires par l’emploi desquels un acteur met dans une phrase
un monde de sentiments et de pensées, tandis qu’en réalité souvent la
phrase est vulgaire.
--Bah! dit le bon ministre en faisant une petite grimace philosophique
pendant qu’il étalait une couche de beurre salé sur sa tartine, le
dernier mot de ces belles énigmes est à six pieds sous terre.
--Néanmoins, dit Wilfrid en sucrant son thé, je ne conçois pas comment
une jeune fille de seize ans peut savoir tant de choses, car sa parole
a tout pressé comme dans un étau.
--Mais, dit le pasteur, lisez donc l’histoire de cette jeune Italienne
qui, dès l’âge de douze ans, parlait quarante-deux langues, tant
anciennes que modernes; et l’histoire de ce moine qui par l’odorat
devinait la pensée! Il existe dans Jean Wier et dans une douzaine de
traités, que je vous donnerai à lire, mille preuves pour une.
--D’accord, cher pasteur; mais pour moi Séraphîta doit être une femme
divine à posséder.
--Elle est tout intelligence, répondit dubitativement monsieur Becker.
Quelques jours se passèrent pendant lesquels la neige des vallées
fondit insensiblement; le vert des forêts poindit comme l’herbe
nouvelle, la nature norwégienne fit les apprêts de sa parure pour ses
noces d’un jour. Pendant ces moments où l’air adouci permettait de
sortir, Séraphîta demeura dans la solitude. La passion de Wilfrid
s’accrut ainsi par l’irritation que cause le voisinage d’une femme
aimée qui ne se montre pas. Quand cet être inexprimable reçut Minna,
Minna reconnut en lui les ravages d’un feu intérieur: sa voix était
devenue profonde, son teint commençait à blondir; et, si jusque-là les
poètes en eussent comparé la blancheur à celle des diamants, elle avait
alors l’éclat des topazes.
--Vous l’avez vue? dit Wilfrid qui rôdait autour du château suédois et
qui attendait le retour de Minna.
--Nous allons _le_ perdre, répondit la jeune fille dont les yeux se
remplirent de larmes.
--Mademoiselle, s’écria l’étranger en réprimant le volume de voix
qu’excite la colère, ne vous jouez pas de moi. Vous ne pouvez aimer
Séraphîta que comme une jeune fille en aime une autre, et non de
l’amour qu’elle m’inspire. Vous ignorez quel serait votre danger si
ma jalousie était justement alarmée. Pourquoi ne puis-je aller près
d’elle? Est-ce vous qui me créez des obstacles?
--J’ignore, répondit Minna calme en apparence, mais en proie à une
profonde terreur, de quel droit vous sondez ainsi mon cœur? Oui, je
l’aime, dit-elle en retrouvant la hardiesse des convictions pour
confesser la religion de son cœur. Mais ma jalousie, si naturelle
à l’amour, ne redoute ici personne. Hélas! je suis jalouse d’un
sentiment caché qui l’absorbe. Il est entre lui et moi des espaces
que je ne saurais franchir. Je voudrais savoir qui des étoiles ou de
moi l’aime mieux, qui de nous se dévouerait plus promptement à son
bonheur? Pourquoi ne serais-je pas libre de déclarer mon affection? En
présence de la mort, nous pouvons avouer nos préférences, et, monsieur,
Séraphîtüs va mourir.
--Minna, vous vous trompez, la sirène que j’ai si souvent baignée de
mes désirs, et qui se laissait admirer coquettement étendue sur son
divan, gracieuse, faible et dolente, n’est pas un jeune homme.
--Monsieur, répondit Minna troublée, celui dont la main puissante m’a
guidée sur le Falberg, à ce sœler abrité par le Bonnet de Glace; là,
dit-elle en montrant le haut du pic, n’est pas non plus une faible
jeune fille. Ah! si vous l’aviez entendu prophétisant! Sa poésie était
la musique de la pensée. Une jeune fille n’eût pas déployé les sons
graves de la voix qui me remuait l’âme.
--Mais quelle certitude avez-vous?... dit Wilfrid.
--Aucune autre que celle du cœur, répondit Minna confuse en se hâtant
d’interrompre l’étranger.
--Eh! bien, moi, s’écria Wilfrid en jetant sur Minna l’effrayant regard
du désir et de la volupté qui tuent, moi qui sais aussi combien est
puissant son empire sur moi, je vous prouverai votre erreur.
En ce moment où les mots se pressaient sur la langue de Wilfrid, aussi
vivement que les idées abondaient dans sa tête, il vit Séraphîta
sortant du château suédois, suivie de David. Cette apparition calma son
effervescence.
--Voyez, dit-il, une femme peut seule avoir cette grâce et cette
mollesse.
--Il souffre, et se promène pour la dernière fois, dit Minna.
David s’en alla sur un signe de sa maîtresse, au-devant de laquelle
vinrent Wilfrid et Minna.
--Allons jusqu’aux chutes de la Sieg, leur dit cet être en manifestant
un de ces désirs de malade auxquels on s’empresse d’obéir.
Un léger brouillard blanc couvrait alors les vallées et les montagnes
du Fiord, dont les sommets, étincelants comme des étoiles, le perçaient
en lui donnant l’apparence d’une voie lactée en marche. Le soleil
se voyait à travers cette fumée terrestre comme un globe de fer
rouge. Malgré ces derniers jeux de l’hiver, quelques bouffées d’air
tiède chargées des senteurs du bouleau, déjà paré de ses blondes
efflorescences, et pleine des parfums exhalés par les mélèzes dont
les houppes de soie étaient renouvelées, ces brises échauffées par
l’encens et les soupirs de la terre, attestaient le beau printemps
du nord, rapide joie de la plus mélancolique des natures. Le vent
commençait à enlever ce voile de nuages qui dérobait imparfaitement
la vue du golfe. Les oiseaux chantaient. L’écorce des arbres, où le
soleil n’avait pas séché la route des frimas qui en étaient découlés en
ruisseaux murmurants, égayait la vue par de fantastiques apparences.
Tous trois cheminaient en silence le long de la grève. Wilfrid et Minna
contemplaient seuls ce spectacle magique pour eux qui avaient subi
le tableau monotone de ce paysage en hiver. Leur compagnon marchait
pensif, comme s’il cherchait à distinguer une voix dans ce concert.
Ils arrivèrent au bord des rochers entre lesquels s’échappait la Sieg,
au bout de la longue avenue bordée de vieux sapins que le cours du
torrent avait onduleusement tracée dans la forêt, sentier couvert en
arceaux à fortes nervures comme ceux des cathédrales. De là le Fiord
se découvrait tout entier, et la mer étincelait à l’horizon comme une
lame d’acier. En ce moment, le brouillard dissipé laissa voir le ciel
bleu. Partout dans les vallées, autour des arbres, voltigèrent encore
des parcelles étincelantes, poussière de diamants balayés par une
brise fraîche, magnifiques chatons de gouttes suspendues au bout des
rameaux en pyramide. Le torrent roulait au-dessus d’eux. De sa nappe
s’échappait une vapeur teinte de toutes les nuances de la lumière par
le soleil, dont les rayons s’y décomposaient en dessinant des écharpes
aux sept couleurs, en faisant jaillir les feux de mille prismes dont
les reflets se contrariaient. Ce quai sauvage était tapissé par
plusieurs espèces de lichens, belle étoffe moirée par l’humidité, et
qui figurait une magnifique tenture de soie. Des bruyères déjà fleuries
couronnaient les rochers de leurs guirlandes habilement mélangées.
Tous les feuillages mobiles attirés par la fraîcheur des eaux
laissaient pendre au-dessus leurs chevelures; les mélèzes agitaient
leurs dentelles en caressant les pins, immobiles comme des vieillards
soucieux. Cette luxuriante parure avait un contraste et dans la gravité
des vieilles colonnades que décrivaient les forêts étagées sur les
montagnes, et dans la grande nappe du Fiord étalée aux pieds des trois
spectateurs, et où le torrent noyait sa fureur. Enfin la mer encadrait
cette page écrite par le plus grand des poètes, le hasard auquel est dû
le pêle-mêle de la création en apparence abandonnée à elle-même. Jarvis
était un point perdu dans ce paysage, dans cette immensité, sublime
comme tout ce qui, n’ayant qu’une vie éphémère, offre une rapide image
de la perfection; car, par une loi, fatale à nos yeux seulement, les
créations en apparence achevées, cet amour de nos cœurs et de nos
regards, n’ont qu’un printemps ici. En haut de ce rocher, certes ces
trois êtres pouvaient se croire seuls dans le monde.
--Quelle volupté! s’écria Wilfrid.
--La nature a ses hymnes, dit Séraphîta. Cette musique n’est-elle pas
délicieuse? Avouez-le, Wilfrid? aucune des femmes que vous avez connues
n’a pu se créer une si magnifique retraite? Ici j’éprouve un sentiment
rarement inspiré par le spectacle des villes, et qui me porterait à
demeurer couchée au milieu de ces herbes si rapidement venues. Là, les
yeux au ciel, le cœur ouvert, perdue au sein de l’immensité, je me
laisserais aller à entendre le soupir de la fleur qui, à peine dégagée
de sa primitive nature, voudrait courir, et les cris de l’eider
impatient de n’avoir encore que des ailes, en me rappelant les désirs
de l’homme qui tient de tous, et qui, lui aussi, désire! Mais ceci,
Wilfrid, est de la poésie de femme! Vous apercevez une voluptueuse
pensée dans cette fumeuse étendue liquide, dans ces voiles brodés où
la nature se joue comme une fiancée coquette, et dans cette atmosphère
où elle parfume pour ses hyménées sa chevelure verdâtre. Vous voudriez
voir la forme d’une naïade dans cette gaze de vapeurs? Et, selon vous,
je devrais écouter la voix mâle du Torrent.
--L’amour n’est-il pas là, comme une abeille dans le calice d’une
fleur? répondit Wilfrid qui, pour la première fois apercevant en
elle les traces d’un sentiment terrestre, crut le moment favorable à
l’expression de sa bouillante tendresse.
--Toujours donc? répondit en riant Séraphîta que Minna avait laissée
seule.
L’enfant gravissait un rocher où elle avait aperçu des saxifrages
bleues.
--Toujours, répéta Wilfrid. Écoutez-moi, dit-il en lui jetant un regard
dominateur qui rencontra comme une armure de diamant, vous ignorez
ce que je suis, ce que je peux et ce que je veux. Ne rejetez pas ma
dernière prière! Soyez à moi pour le bonheur du monde que vous portez
en votre cœur! Soyez à moi pour que j’aie une conscience pure, pour
qu’une voix céleste résonne à mon oreille en m’inspirant le bien dans
la grande entreprise que j’ai résolue, conseillé par ma haine contre
les nations, mais que j’accomplirais alors pour leur bien-être, si vous
m’accompagnez! Quelle plus belle mission donneriez-vous à l’amour?
quel plus beau rôle une femme peut-elle rêver? Je suis venu dans ces
contrées en méditant un grand dessein.
--Et vous en sacrifierez, dit-elle, les grandeurs à une jeune fille
bien simple, que vous aimerez, et qui vous mènera dans une voie
tranquille.
--Que m’importe? je ne veux que vous! répondit-il en reprenant son
discours. Sachez mon secret. J’ai parcouru tout le Nord, ce grand
atelier où se forgent les races nouvelles qui se répandent sur la terre
comme des nappes humaines chargées de rafraîchir les civilisations
vieillies. Je voulais commencer mon œuvre sur un de ces points, y
conquérir l’empire que donnent la force et l’intelligence sur une
peuplade, la former aux combats, entamer la guerre, la répandre comme
un incendie, dévorer l’Europe en criant liberté à ceux-ci, pillage à
ceux-là, gloire à l’un, plaisir à l’autre; mais en demeurant, moi,
comme la figure du Destin, implacable et cruel, en marchant comme
l’orage qui s’assimile dans l’atmosphère toutes les particules dont se
compose la foudre, en me repaissant d’hommes comme un fléau vorace.
Ainsi j’aurais conquis l’Europe, elle se trouve à une époque où elle
attend ce Messie nouveau qui doit ravager le monde pour en refaire les
sociétés. L’Europe ne croira plus qu’à celui qui la broiera sous ses
pieds. Un jour les poètes, les historiens auraient justifié ma vie,
m’auraient grandi, m’auraient prêté des idées, à moi pour qui cette
immense plaisanterie, écrite avec du sang, n’est qu’une vengeance.
Mais, chère Séraphîta, mes observations m’ont dégoûté du Nord, la
force y est trop aveugle et j’ai soif des Indes! Mon duel avec un
gouvernement égoïste, lâche et mercantile, me séduit davantage. Puis
il est plus facile d’émouvoir l’imagination des peuples assis au pied
du Caucase que de convaincre l’esprit des pays glacés où nous sommes.
Donc, je suis tenté de traverser les steppes russes, d’arriver au bord
de l’Asie, de la couvrir jusqu’au Gange de ma triomphante inondation
humaine, et là je renverserai la puissance anglaise. Sept hommes ont
déjà réalisé ce plan à diverses époques. Je renouvellerai l’Art comme
l’ont fait les Sarrasins lancés par Mahomet sur l’Europe! Je ne serai
pas un roi mesquin comme ceux qui gouvernent aujourd’hui les anciennes
provinces de l’empire romain, en se disputant avec leurs sujets, à
propos d’un droit de douane. Non, rien n’arrêtera ni la foudre de mes
regards, ni la tempête de mes paroles! Mes pieds couvriront un tiers
du globe, comme ceux de Gengis-Kan; ma main saisira l’Asie, comme l’a
déjà prise celle d’Aureng-Zeb. Soyez ma compagne, asseyez-vous, belle
et blanche figure, sur un trône. Je n’ai jamais douté du succès; mais
soyez dans mon cœur, j’en serai sûr!
--J’ai déjà régné, dit Séraphîta.
Ce mot fut comme un coup de hache donné par un habile bûcheron dans
le pied d’un jeune arbre qui tombe aussitôt. Les hommes seuls peuvent
savoir ce qu’une femme excite de rage en l’âme d’un homme, quand,
voulant démontrer à cette femme aimée sa force ou son pouvoir, son
intelligence ou sa supériorité, la capricieuse penche la tête, et dit:
«Ce n’est rien!» quand, blasée, elle sourit et dit: «Je sais cela!»
quand pour elle la force est une petitesse.
--Comment, cria Wilfrid au désespoir, les richesses des arts, les
richesses des mondes, les splendeurs d’une cour.....
Elle l’arrêta par une seule inflexion de ses lèvres, et dit:--Des êtres
plus puissants que vous ne l’êtes m’ont offert davantage.
--Eh! bien, tu n’as donc pas d’âme, si tu n’es pas séduite par la
perspective de consoler un grand homme qui te sacrifiera tout pour
vivre avec toi dans une petite maison au bord d’un lac?
--Mais, dit-elle, je suis aimée d’un amour sans bornes.
--Par qui? s’écria Wilfrid en s’avançant par un mouvement de frénésie
vers Séraphîta pour la précipiter dans les cascades écumeuses de la
Sieg.
Elle le regarda, son bras le détendit; elle lui montrait Minna qui
accourait blanche et rose, jolie comme les fleurs qu’elle tenait à la
main.
--Enfant! dit Séraphîtüs en allant à sa rencontre.
Wilfrid demeura sur le haut du rocher, immobile comme une statue, perdu
dans ses pensées, voulant se laisser aller au cours de la Sieg comme
un des arbres tombés qui passaient sur ses yeux, et disparaissaient au
sein du golfe.
--Je les ai cueillies pour vous, dit Minna qui présenta son bouquet à
l’être adoré. L’une d’elles, celle-ci, dit-elle en lui présentant une
fleur, est semblable à celle que nous avons trouvée sur le Falberg.
Séraphîtüs regarda tour à tour la fleur et Minna.
--Pourquoi me fais-tu cette question? doutes-tu de moi?
--Non, dit la jeune fille, ma confiance en vous est infinie. Si vous
êtes pour moi plus beau que cette belle nature, vous me paraissez aussi
plus intelligent que ne l’est l’humanité tout entière. Quand je vous ai
vu, je crois avoir prié Dieu. Je voudrais....
--Quoi? dit Séraphîtüs en lui lançant un regard par lequel il révélait
à la jeune fille l’immense étendue qui les séparait.
--Je voudrais souffrir en votre place....
--Voici la plus dangereuse des créatures, se dit Séraphîtüs. Est-ce
donc une pensée criminelle que de vouloir te la présenter, ô mon
Dieu!--Ne te souviens-tu plus de ce que je t’ai dit là-haut? reprit-il
en s’adressant à la jeune fille et lui montrant la cime du Bonnet de
Glace.
--Le voilà redevenu terrible, se dit Minna frémissant de crainte.
La voix de la Sieg accompagna les pensées de ces trois êtres qui
demeurèrent pendant quelques moments réunis sur une plate-forme de
rochers en saillie, mais séparés par des abîmes dans le Monde Spirituel.
--Eh! bien, Séraphîtüs, enseignez-moi, dit Minna d’une voix argentée
comme une perle, et douce comme un mouvement de sensitive est doux.
Apprenez-moi ce que je dois faire pour ne point vous aimer? Qui ne vous
admirerait pas? l’amour est une admiration qui ne se lasse jamais.
--Pauvre enfant! dit Séraphîtüs en pâlissant, on ne peut aimer ainsi
qu’un seul être.
--Qui? demanda Minna.
--Tu le sauras, répondit-il avec la voix faible d’un homme qui se
couche pour mourir.
--Au secours, il se meurt! s’écria Minna.
Wilfrid accourut, et voyant cet être gracieusement posé dans un
fragment de gneiss sur lequel le temps avait jeté son manteau de
velours, ses lichens lustrés, ses mousses fauves que le soleil
satinait, il dit:--Elle est bien belle.
--Voici le dernier regard que je pourrai jeter sur cette nature en
travail, dit-elle en rassemblant ses forces pour se lever.
Elle s’avança sur le bord du rocher, d’où elle pouvait embrasser,
fleuris, verdoyants, animés, les spectacles de ce grand et sublime
paysage, enseveli naguère sous une tunique de neige.
«Adieu, dit-elle, foyer brûlant d’amour où tout marche avec ardeur du
centre aux extrémités, et dont les extrémités se rassemblent comme une
chevelure de femme, pour tresser la natte inconnue par laquelle tu te
rattaches dans l’éther indiscernable, à la pensée divine!