parler, croire est un don! Croire, c’est sentir. Pour croire en Dieu,
il faut sentir Dieu. Ce sens est une propriété lentement acquise par
l’être, comme s’acquièrent les étonnants pouvoirs que vous admirez dans
les grands hommes, chez les guerriers, les artistes et les savants,
chez ceux qui savent, chez ceux qui produisent, chez ceux qui agissent.
La pensée, faisceau des rapports que vous apercevez entre les choses,
est une langue intellectuelle qui s’apprend, n’est-ce pas? La Croyance,
faisceau des vérités célestes, est également une langue, mais aussi
supérieure à la pensée que la pensée est supérieure à l’instinct. Cette
langue s’apprend. Le Croyant répond par un seul cri, par un seul geste;
la Foi lui met aux mains une épée flamboyante avec laquelle il tranche,
il éclaire tout. Le Voyant ne redescend pas du ciel, il le contemple
et se tait. Il est une créature qui croit et voit, qui sait et peut,
qui aime, prie et attend. Résignée, aspirant au royaume de la lumière,
elle n’a ni le dédain du Croyant, ni le silence du Voyant; elle écoute
et répond. Pour elle, le doute des siècles ténébreux n’est pas une arme
meurtrière, mais un fil conducteur; elle accepte le combat sur toutes
les formes; elle plie sa langue à tous les langages; elle ne s’emporte
pas, elle plaint; elle ne condamne ni ne tue personne, elle sauve et
console; elle n’a pas l’acerbité de l’agresseur, mais la douceur et
la ténuité de la lumière qui pénètre, échauffe, éclaire tout. A ses
yeux, le Doute n’est ni une impiété, ni un blasphème, ni un crime; mais
une transition d’où l’homme retourne sur ses pas dans les Ténèbres ou
s’avance vers la Lumière. Ainsi donc, cher pasteur, raisonnons. Vous ne
croyez pas en Dieu. Pourquoi? Dieu, selon vous, est incompréhensible,
inexplicable. D’accord. Je ne vous dirai pas que comprendre Dieu tout
entier ce serait être Dieu; je ne vous dirai pas que vous niez ce
qui vous semble inexplicable, afin de me donner le droit d’affirmer
ce qui me paraît croyable. Il est pour vous un fait évident qui se
trouve en vous-même. En vous la matière aboutit à l’intelligence; et
vous pensez que l’intelligence humaine aboutirait aux ténèbres, au
doute, au néant? Si Dieu vous semble incompréhensible, inexplicable,
avouez du moins que vous voyez, en toute chose purement physique, un
conséquent et sublime ouvrier. Pourquoi sa logique s’arrêterait-elle
à l’homme, sa création la plus achevée? Si cette question n’est pas
convaincante, elle exige au moins quelques méditations. Si vous niez
Dieu, heureusement afin d’établir vos doutes vous reconnaissez des
faits à double tranchant qui tuent tout aussi bien vos raisonnements
que vos raisonnements tuent Dieu. Nous avons également admis que la
Matière et l’Esprit étaient deux créations qui ne se comprenaient
point l’une l’autre, que le monde spirituel se composait de rapports
infinis auxquels donnait lieu le monde matériel fini; que si nul sur
la terre n’avait pu s’identifier par la puissance de son esprit avec
l’ensemble des créations terrestres, à plus forte raison nul ne pouvait
s’élever à la connaissance des rapports que l’esprit aperçoit entre
ces créations. Ainsi, déjà nous pourrions en finir d’un seul coup,
en vous déniant la faculté de comprendre Dieu, comme vous déniez aux
cailloux du Fiord la faculté de se compter et de se voir. Savez-vous
s’ils ne nient pas l’homme, eux, quoique l’homme les prenne pour s’en
bâtir sa maison? Il est un fait qui vous écrase, l’infini; si vous le
sentez en vous, comment n’en admettez-vous pas les conséquences? le
fini peut-il avoir une entière connaissance de l’infini? Si vous ne
pouvez embrasser les rapports qui, de votre aveu, sont infinis, comment
embrasseriez-vous la fin éloignée dans laquelle ils se résument?
L’ordre dont la révélation est un de vos besoins; étant infini,
votre raison bornée l’entendra-t-elle? Et ne demandez pas pourquoi
l’homme ne comprend point ce qu’il peut percevoir, car il perçoit
également ce qu’il ne comprend pas. Si je vous démontre que votre
esprit ignore tout ce qui se trouve à sa portée, m’accorderez-vous
qu’il lui soit impossible de concevoir ce qui la dépasse? N’aurai-je
alors pas raison de vous dire:--«L’un des termes sous lesquels Dieu
périt au tribunal de votre raison doit être vrai, l’autre est faux;
la création existant, vous sentez la nécessité d’une fin, cette fin
ne doit-elle pas être belle? Or, si la matière se termine en l’homme
par l’intelligence, pourquoi ne vous contenteriez-vous pas de savoir
que la fin de l’intelligence humaine est la lumière des sphères
supérieures auxquelles est réservée l’intuition de ce Dieu qui vous
semble être un problème insoluble? Les espèces qui sont au-dessous de
vous n’ont pas l’intelligence des mondes, et vous l’avez; pourquoi ne
se trouverait-il pas au-dessus de vous des espèces plus intelligentes
que la vôtre? Avant d’employer sa force à mesurer Dieu, l’homme
ne devrait-il pas être plus instruit qu’il ne l’est sur lui-même?
Avant de menacer les étoiles qui l’éclairent, avant d’attaquer les
certitudes élevées ne devrait-il pas établir les certitudes qui le
touchent?» Mais aux négations du Doute, je dois répondre par des
négations. Maintenant donc, je vous demande s’il est ici-bas quelque
chose d’assez évident par soi-même à quoi je puisse ajouter foi? En un
moment, je vais vous prouver que vous croyez fermement à des choses
qui agissent et ne sont pas des êtres, qui engendrent la pensée et ne
sont pas des esprits, à des abstractions vivantes que l’entendement
ne saisit sous aucune forme, qui ne sont nulle part, mais que vous
trouvez partout; qui sont sans nom possible, et que vous avez nommées;
qui, semblables au Dieu de chair que vous vous figurez, périssent
sous l’inexplicable, l’incompréhensible et l’absurde. Et je vous
demanderai comment, adoptant ces choses, vous réservez vos doutes
pour Dieu. Vous croyez au Nombre, base sur laquelle vous asseyez
l’édifice de sciences que vous appelez exactes. Sans le Nombre, plus de
mathématiques. Eh! bien, quel être mystérieux, à qui serait accordée
la faculté de vivre toujours, pourrait achever de prononcer, et dans
quel langage assez prompt dirait-il le Nombre qui contiendrait les
nombres infinis dont l’existence vous est démontrée par votre pensée?
Demandez-le au plus beau des génies humains, il serait mille ans assis
au bord d’une table, la tête entre ses mains, que vous répondrait-il?
Vous ne savez ni où le Nombre commence, ni où il s’arrête, ni quand
il finira. Ici vous l’appelez le Temps, là vous l’appelez l’Espace;
rien n’existe que par lui; sans lui, tout serait une seule et même
substance, car lui seul différencie et qualifie. Le Nombre est à
votre Esprit ce qu’il est à la matière, un agent incompréhensible. En
ferez-vous un Dieu? est-ce un être? est-ce un souffle émané de Dieu
pour organiser l’univers matériel où rien n’obtient sa forme que par
la Divisibilité qui est un effet du Nombre? Les plus petites comme les
plus immenses créations ne se distinguent-elles pas entre elles par
leurs quantités, par leurs qualités, par leurs dimensions, par leurs
forces, tous attributs enfantés par le Nombre? L’infini des Nombres
est un fait prouvé pour votre Esprit, dont aucune preuve ne peut
être donnée matériellement. Le Mathématicien vous dira que l’infini
des Nombres existe et ne se démontre pas. Dieu, cher pasteur, est un
nombre doué de mouvement, qui se sent et ne se démontre pas, vous
dira le Croyant. Comme l’Unité, il commence des Nombres avec lesquels
il n’a rien de commun. L’existence du Nombre dépend de l’Unité qui,
sans être un Nombre, les engendre tous. Dieu, cher pasteur, est une
magnifique Unité qui n’a rien de commun avec ses créations, et qui
néanmoins les engendre! Convenez donc avec moi que vous ignorez aussi
bien où commence, où finit le Nombre, que vous ignorez où commence, où
finit l’Éternité créée? Pourquoi, si vous croyez au Nombre, niez-vous
Dieu? La Création n’est-elle pas placée entre l’Infini des substances
inorganisées et l’Infini des sphères divines, comme l’Unité se trouve
entre l’Infini des fractions que vous nommez depuis peu les Décimales,
et l’infini des Nombres que vous nommez les Entiers! Vous seul sur
la terre comprenez le Nombre, cette première marche du péristyle
qui mène à Dieu, et déjà votre raison y trébuche. Hé! quoi? vous ne
pouvez ni mesurer la première abstraction que Dieu vous a livrée, ni
la saisir, et vous voulez soumettre à votre mesure les fins de Dieu?
Que serait-ce donc si je vous plongeais dans les abîmes du Mouvement,
cette force qui organise le Nombre? Ainsi quand je vous dirais que
l’univers n’est que Nombre et Mouvement, vous voyez que déjà nous
parlerions un langage différent. Je comprends l’un et l’autre, et vous
ne les comprenez point. Que serait-ce si j’ajoutais que le Mouvement
et le Nombre sont engendrés par la Parole? Ce mot, la raison suprême
des Voyants et des Prophètes qui jadis entendirent ce souffle de Dieu
sous lequel tomba saint Paul, vous vous en moquez, vous hommes de qui
cependant toutes les œuvres visibles, les sociétés, les monuments, les
actes, les passions procèdent de votre faible parole; et qui sans le
langage ressembleriez à cette espèce si voisine du nègre, à l’homme
des bois. Vous croyez donc fermement au Nombre et au Mouvement, force
et résultat inexplicables, incompréhensibles à l’existence desquels
je puis appliquer le dilemme qui vous dispensait naguère de croire en
Dieu. Vous, si puissant raisonneur, ne me dispenserez-vous point de
vous démontrer que l’Infini doit être partout semblable à lui-même,
et qu’il est nécessairement un. Dieu seul est infini, car certes il
ne peut y avoir deux infinis. Si, pour se servir des mots humains,
quelque chose qui soit démontrée ici-bas, vous semble infinie, soyez
certain d’y entrevoir une des faces de Dieu. Poursuivons. Vous
vous êtes approprié une place dans l’infini du Nombre, vous l’avez
accommodée à votre taille en créant, si toutefois vous pouvez créer
quelque chose, l’arithmétique, base sur laquelle repose tout, même
vos sociétés. De même que le Nombre, la seule chose à laquelle ont
cru vos soi-disant athées, organise les créations physiques; de
même l’arithmétique, emploi du Nombre, organise le monde moral.
Cette numération devrait être absolue, comme tout ce qui est vrai en
soi; mais elle est purement relative, elle n’existe pas absolument,
vous ne pouvez donner aucune preuve de sa réalité. D’abord si cette
Numération est habile à chiffrer les substances organisées, elle est
impuissante relativement aux forces organisantes, les unes étant
finies et les autres étant infinies. L’homme qui conçoit l’Infini par
son intelligence, ne saurait le manier dans son entier; sans quoi, il
serait Dieu. Votre Numération, appliquée aux choses finies et non à
l’Infini, est donc vraie par rapport aux détails que vous percevez,
mais fausse par rapport à l’ensemble que vous ne percevez point. Si
la nature est semblable à elle-même dans les forces organisantes ou
dans ses principes qui sont infinis, elle ne l’est jamais dans ses
effets finis; ainsi, vous ne rencontrez nulle part dans la nature deux
objets identiques: dans l’Ordre Naturel, deux et deux ne peuvent donc
jamais faire quatre, car il faudrait assembler des unités exactement
pareilles, et vous savez qu’il est impossible de trouver deux feuilles
semblables sur un même arbre, ni deux sujets semblables dans la
même espèce d’arbre. Cet axiome de votre numération, faux dans la
nature visible, est également faux dans l’univers invisible de vos
abstractions, où la même variété a lieu dans vos idées, qui sont les
choses du monde visible, mais étendues par leurs rapports; ainsi, les
différences sont encore plus tranchées là que partout ailleurs. En
effet, tout y étant relatif au tempérament, à la force, aux mœurs, aux
habitudes des individus qui ne se ressemblent jamais entre eux, les
moindres objets y représentent des sentiments personnels. Assurément,
si l’homme a pu créer des unités, n’est-ce pas en donnant un poids et
un titre égal à des morceaux d’or? Eh! bien, vous pouvez ajouter le
ducat du pauvre au ducat du riche, et vous dire au trésor public que ce
sont deux quantités égales; mais aux yeux du penseur, l’un est certes
moralement plus considérable que l’autre; l’un représente un mois de
bonheur, l’autre représente le plus éphémère caprice. Deux et deux ne
font donc quatre que par une abstraction fausse et monstrueuse. La
fraction n’existe pas non plus dans la Nature, où ce que vous nommez
un fragment est une chose finie en soi; mais n’arrive-t-il pas souvent,
et vous en avez des preuves, que le centième d’une substance soit plus
fort que ce que vous appelleriez l’entier? Si la fraction n’existe
pas dans l’Ordre Naturel, elle existe encore bien moins dans l’Ordre
Moral, où les idées et les sentiments peuvent être variés comme les
espèces de l’Ordre Végétal, mais sont toujours entiers. La théorie des
fractions est donc encore une insigne complaisance de votre esprit.
Le Nombre, avec ses Infiniment petits et ses Totalités infinies, est
donc une puissance dont une faible partie vous est connue, et dont
la portée vous échappe. Vous vous êtes construit une chaumière dans
l’Infini des nombres, vous l’avez ornée d’hiéroglyphes savamment rangés
et peints, et vous avez crié:--Tout est là! Du Nombre pur, passons au
Nombre corporisé. Votre géométrie établit que la ligne droite est le
chemin le plus court d’un point à un autre, mais votre astronomie vous
démontre que Dieu n’a procédé que par des courbes. Voici donc dans la
même science deux vérités également prouvées: l’une par le témoignage
de vos sens agrandis du télescope, l’autre par le témoignage de votre
esprit, mais dont l’une contredit l’autre. L’homme sujet à erreur
affirme l’une, et l’ouvrier des mondes, que vous n’avez encore pris
nulle part en faute, la dément. Qui prononcera donc entre la géométrie
rectiligne et la géométrie curviligne? entre la théorie de la droite
et la théorie de la courbe? Si, dans son œuvre, le mystérieux artiste
qui sait arriver miraculeusement vite à ses fins, n’emploie la ligne
droite que pour la couper à angle droit afin d’obtenir une courbe,
l’homme lui-même ne peut jamais y compter: le boulet, que l’homme veut
diriger en droite ligne, marche par la courbe, et quand vous voulez
sûrement atteindre un point dans l’espace, vous ordonnez à la bombe
de suivre sa cruelle parabole. Aucun de vos savants n’a tiré cette
simple induction que la Courbe est la loi des mondes matériels, que
la Droite est celle des mondes spirituels: l’une est la théorie des
créations finies, l’autre est la théorie de l’infini. L’homme, ayant
seul ici-bas la connaissance de l’infini, peut seul connaître la ligne
droite; lui seul a le sentiment de la verticalité placé dans un organe
spécial. L’attachement pour les créations de la courbe ne serait-il pas
chez certains hommes l’indice d’une impureté de leur nature, encore
mariée aux substances matérielles qui nous engendrent; et l’amour des
grands esprits pour la ligne droite n’accuserait-il pas en eux un
pressentiment du ciel? Entre ces deux lignes est un abîme, comme entre
le fini et l’infini, comme entre la matière et l’esprit, comme entre
l’homme et l’idée, entre le mouvement et l’objet mu, entre la créature
et Dieu. Demandez à l’amour divin ses ailes, et vous franchirez cet
abîme! Au delà commence la Révélation du Verbe. Nulle part les choses
que vous nommez matérielles ne sont sans profondeur; les lignes sont
les terminaisons de solidités qui comportent une force d’action que
vous supprimez dans vos théorèmes, ce qui les rend faux par rapport
aux corps pris dans leur entier; de là cette constante destruction de
tous les monuments humains que vous armez, à votre insu, de propriétés
agissantes. La nature n’a que des corps, votre science n’en combine que
les apparences. Aussi la nature donne-t-elle à chaque pas des démentis
à toutes vos lois: trouvez-en une seule qui ne soit désapprouvée par un
fait? Les lois de votre Statique sont souffletées par mille accidents
de la physique, car un fluide renverse les plus pesantes montagnes,
et vous prouve ainsi que les substances les plus lourdes peuvent être
soulevées par des substances impondérables. Vos lois sur l’Acoustique
et l’Optique sont annulées par les sons que vous entendez en vous-mêmes
pendant le sommeil et par la lumière d’un soleil électrique dont les
rayons vous accablent souvent. Vous ne savez pas plus comment la
lumière se fait intelligence en vous que vous ne connaissez le procédé
simple et naturel qui la change en rubis, en saphir, en opale, en
émeraude au cou d’un oiseau des Indes, tandis qu’elle reste grise et
brune sur celui du même oiseau vivant sous le ciel nuageux de l’Europe,
ni comment elle reste blanche ici au sein de la nature polaire. Vous
ne pouvez décider si la couleur est une faculté dont sont doués les
corps, ou si elle est un effet produit par l’affusion de la lumière.
Vous admettez l’amertume de la mer sans avoir vérifié si la mer est
salée dans toute sa profondeur. Vous avez reconnu l’existence de
plusieurs substances qui traversent ce que vous croyez être le vide;
substances qui ne sont saisissables sous aucune des formes affectées
par la matière, et qui se mettent en harmonie avec elle malgré tous les
obstacles. Cela étant, vous croyez aux résultats obtenus par la Chimie,
quoiqu’elle ne sache encore aucun moyen d’évaluer les changements
opérés par le flux ou par le reflux de ces substances qui s’en vont
ou viennent à travers vos cristaux et vos machines sur les filons
insaisissables de la chaleur ou de la lumière, conduites, exportées
par les affinités du métal ou du silex vitrifié. Vous n’obtenez que des
substances mortes d’où vous avez chassé la force inconnue qui s’oppose
à ce que tout se décompose ici-bas, et dont l’attraction, la vibration,
la cohésion et la polarité ne sont que des phénomènes. La vie est la
pensée des corps; ils ne sont, eux, qu’un moyen de la fixer, de la
contenir dans sa route; si les corps étaient des êtres vivants par
eux-mêmes, ils seraient _cause_ et ne mourraient pas. Quand un homme
constate les résultats du mouvement général que se partagent toutes
les créations suivant leur faculté d’absorption, vous le proclamez
savant par excellence, comme si le génie consistait à expliquer ce qui
est. Le génie doit jeter les yeux au delà des effets! Tous vos savants
riraient, si vous leur disiez: «Il est des rapports si certains entre
deux êtres dont l’un serait ici, l’autre à Java, qu’ils pourraient
au même instant éprouver la même sensation, en avoir la conscience,
s’interroger, se répondre sans erreur!» Néanmoins il est des substances
minérales qui témoignent de sympathies aussi lointaines que celles
dont je parle. Vous croyez à la puissance de l’électricité fixée dans
l’aimant, et vous niez le pouvoir de celle que dégage l’âme. Selon
vous, la lune, dont l’influence sur les marées vous paraît prouvée,
n’en a aucune sur les vents, ni sur la végétation, ni sur les hommes;
elle remue la mer et ronge le verre, mais elle doit respecter les
malades; elle a des rapports certains avec une moitié de l’humanité,
mais elle ne peut rien sur l’autre. Voilà vos plus riches certitudes.
Allons plus loin! Vous croyez à la Physique? Mais votre physique
commence comme la religion catholique, par un _acte de foi_. Ne
reconnaît-elle pas une force externe, distincte des corps, et auxquels
elle communique le mouvement? Vous en voyez les effets, mais qu’est-ce?
où est-elle? quelle est son essence, sa vie? a-t-elle des limites? Et
vous niez Dieu!...
Ainsi, la plupart de vos axiomes scientifiques, vrais par rapport à
l’homme, sont faux par rapport à l’ensemble. La science est une, et
vous l’avez partagée. Pour savoir le sens vrai des lois phénoménales,
ne faudrait-il pas connaître les corrélations qui existent entre les
phénomènes et la loi d’ensemble? En toute chose, il est une apparence
qui frappe vos sens; sous cette apparence, il se meut une âme: il
y a le corps et la faculté. Où enseignez-vous l’étude des rapports
qui lient les choses entre elles? Nulle part. Vous n’avez donc rien
d’absolu? Vos thèmes les plus certains reposent sur l’analyse des
Formes matérielles dont l’Esprit est sans cesse négligé par vous. Il
est une science élevée que certains hommes entrevoient trop tard,
sans oser l’avouer. Ces hommes ont compris la nécessité de considérer
les corps, non-seulement dans leurs propriétés mathématiques, mais
encore dans leur ensemble, dans leurs affinités occultes. Le plus
grand d’entre vous a deviné, sur la fin de ses jours, que tout était
cause et effet réciproquement; que les mondes visibles étaient
coordonnés entre eux et soumis à des mondes invisibles. Il a gémi
d’avoir essayé d’établir des préceptes absolus! En comptant ses mondes,
comme des grains de raisin semés dans l’éther, il en avait expliqué
la cohérence par les lois de l’attraction planétaire et moléculaire;
vous avez salué cet homme! Eh! bien, je vous le dis, il est mort au
désespoir. En supposant égales les forces centrifuge et centripète
qu’il avait inventées pour se rendre raison de l’univers, l’univers
s’arrêtait, et il admettait le mouvement dans un sens indéterminé
néanmoins; mais en supposant ces forces inégales, la confusion des
mondes s’ensuivait aussitôt. Ses lois n’étaient donc point absolues,
il existait un problème encore plus élevé. La liaison des astres entre
eux et l’action centripète de leur mouvement interne ne l’a donc pas
empêché de chercher le cep d’où pendait sa grappe? Le malheureux!
plus il agrandissait l’espace, plus lourd devenait son fardeau. Il
vous a dit comment il y avait équilibre entre les parties; mais où
allait le tout? Il contemplait l’étendue, infinie aux yeux de l’homme,
remplie par ces groupes de mondes dont une portion minime est accusée
par notre télescope, mais dont l’immensité se révèle par la rapidité
de la lumière. Cette contemplation sublime lui a donné la perception
des mondes infinis qui, plantés dans cet espace comme des fleurs
dans une prairie, naissent comme des enfants, croissent comme des
hommes, meurent comme des vieillards, vivent en s’assimilant dans leur
atmosphère les substances propres à les alimenter, qui ont un centre
et un principe de vie, qui se garantissent les uns des autres par une
aire; qui, semblables aux plantes, absorbent et sont absorbés, qui
composent un ensemble doué de vie, ayant sa destinée. A cet aspect,
cet homme a tremblé! Il savait que la vie est produite par l’union
de la chose avec son principe, que la mort ou l’inertie, qu’enfin la
pesanteur est produite par une rupture entre un objet et le mouvement
qui lui est propre; alors il a pressenti le craquement de ces mondes,
abîmés si Dieu leur retirait sa Parole. Il s’est mis à chercher dans
l’Apocalypse les traces de cette Parole! Vous l’avez cru fou, sachez-le
donc: il cherchait à se faire pardonner son génie. Wilfrid, vous êtes
venu pour me prier de résoudre des équations, de m’enlever sur un nuage
de pluie, de me plonger dans le Fiord, et de reparaître en cygne. Si
la science ou les miracles étaient la fin de l’humanité, Moïse vous
aurait légué le calcul des fluxions; Jésus-Christ vous aurait éclairé
les obscurités de vos sciences; ses apôtres vous auraient dit d’où
sortent ces immenses traînées de gaz ou de métaux en fusion, attachées
à des noyaux qui tournent pour se solidifier en cherchant une place
dans l’éther, et qui entrent quelquefois violemment dans un système
quand elles se combinent avec un astre, le heurtent et le brisent par
leur choc, ou le détruisent par l’infiltration de leurs gaz mortels.
Au lieu de vous faire vivre en Dieu, saint Paul vous eût expliqué
comment la nourriture est le lien secret de toutes les créations et
le lien évident de toutes les Espèces animées. Aujourd’hui le plus
grand miracle serait de trouver le carré égal au cercle, problème
que vous jugez impossible, et qui sans doute est résolu dans la
marche des mondes par l’intersection de quelque ligne mathématique
dont les enroulements apparaissent à l’œil des esprits parvenus aux
sphères supérieures. Croyez-moi, les miracles sont en nous et non au
dehors. Ainsi se sont accomplis les faits naturels que les peuples ont
crus surnaturels. Dieu n’aurait-il pas été injuste en témoignant sa
puissance à des générations, et refusant ses témoignages à d’autres?
La verge d’airain appartient à tous. Ni Moïse, ni Jacob, ni Zoroastre,
ni Paul, ni Pythagore, ni Swedenborg, ni les plus obscures Messagers,
ni les plus éclatants Prophètes de Dieu, n’ont été supérieurs à ce
que vous pouvez être. Seulement il est pour les nations des heures
où elles ont la foi. Si la science matérielle devait être le but des
efforts humains, avouez-le, les sociétés, ces grands foyers où les
hommes se sont rassemblés, seraient-ils toujours providentiellement
dispersés? Si la civilisation était le but de l’Espèce, l’intelligence
périrait-elle? resterait-elle purement individuelle? La grandeur de
toutes les nations qui furent grandes, était basée sur des exceptions;
l’exception cessée, morte fut la puissance. Les Voyants, les Prophètes,
les Messagers n’auraient-ils pas mis la main à la Science au lieu de
l’appuyer sur la Croyance, n’auraient-ils pas frappé sur vos cerveaux
au lieu de toucher à vos cœurs? Tous sont venus pour pousser les
nations à Dieu; tous ont proclamé la voie sainte en vous disant les
simples paroles qui conduisent au royaume des cieux; tous embrasés
d’amour et de foi, tous inspirés de cette parole qui plane sur les
populations, les enserre, les anime et les fait lever, ne l’employaient
à aucun intérêt humain. Vos grands génies, des poètes, des rois, des
savants sont engloutis avec leurs villes et le Désert les a revêtus
de ses manteaux de sable; tandis que les noms de ces bons pasteurs,
bénis encore, surnagent aux désastres. Nous ne pouvons nous entendre
sur aucun point. Nous sommes séparés par des abîmes: vous êtes du côté
des ténèbres, et moi je vis dans la vraie lumière. Est-ce cette parole
que vous avez voulue? je la dis avec joie, elle peut vous changer.
Sachez-le donc, il y a les sciences de la matière et les sciences
de l’esprit. Là où vous voyez des corps, moi je vois des forces qui
tendent les unes vers les autres par un mouvement générateur. Pour moi,
le caractère des corps est l’indice de leurs principes et le signe
de leurs propriétés. Ces principes engendrent des affinités qui vous
échappent et qui sont liées à des centres. Les différentes espèces où
la vie est distribuée, sont des sources incessantes qui correspondent
entre elles. A chacune sa production spéciale. L’homme est effet et
cause; il est alimenté, mais il alimente à son tour. En nommant Dieu
le créateur, vous le rapetissez; il n’a créé, comme vous le pensez, ni
les plantes, ni les animaux, ni les astres; pouvait-il procéder par
plusieurs moyens? n’a-t-il pas agi par l’unité de composition? Aussi,
a-t-il donné des principes qui devaient se développer, selon sa loi
générale, au gré des milieux où ils se trouveraient. Donc, une seule
substance et le mouvement; une seule plante, un seul animal, mais
des rapports continus. En effet, toutes les affinités sont liées par
des similitudes contiguës, et la vie des mondes est attirée vers des
centres par une aspiration affamée, comme vous êtes poussés tous par la
faim à vous nourrir. Pour vous donner un exemple des affinités liées
à des similitudes, loi secondaire sur laquelle reposent les créations
de votre pensée; la musique, art céleste, est la mise en œuvre de ce
principe: n’est-elle pas un ensemble de sons harmoniés par le Nombre?
Le son n’est-il pas une modification de l’air, comprimé, dilaté,
répercuté? Vous connaissez la composition de l’air: azote, oxygène et
carbone. Comme vous n’obtenez pas de son dans le vide, il est clair
que la musique et la voix humaine sont le résultat de substances
chimiques organisées qui se mettent à l’unisson des mêmes substances
préparées en vous par votre pensée, coordonnées au moyen de la lumière,
la grande nourrice de votre globe: avez-vous pu contempler les amas
de nitre déposés par les neiges, avez-vous pu voir les décharges de
la foudre, et les plantes aspirant dans l’air les métaux qu’elles
contiennent, sans conclure que le soleil met en fusion et distribue la
subtile essence qui nourrit tout ici-bas? Comme l’a dit Swedenborg,
_la terre est un homme!_ Vos sciences actuelles, ce qui vous fait
grands à vos propres yeux, sont des misères auprès des lueurs dont sont
inondés les Voyants. Cessez, cessez de m’interroger, nos langages sont
différents. Je me suis un moment servi du vôtre pour vous jeter un
éclair de foi dans l’âme, pour vous donner un pan de mon manteau, et
vous entraîner dans les belles régions de la Prière. Est-ce à Dieu de
s’abaisser à vous? n’est-ce pas vous qui devez vous élever à lui? Si
la raison humaine a sitôt épuisé l’échelle de ses forces en y étendant
Dieu pour se le démontrer sans y parvenir, n’est-il pas évident qu’il
faut chercher une autre voie pour le connaître? Cette voie est en
nous-mêmes. Le Voyant et le Croyant trouvent en eux des yeux plus
perçants que ne le sont les yeux appliqués aux choses de la terre, et
aperçoivent une Aurore. Entendez cette vérité? vos sciences les plus
exactes, vos méditations les plus hardies, vos plus belles Clartés sont
des Nuées. Au-dessus, est le Sanctuaire d’où jaillit la vraie lumière.
Elle s’assit et garda le silence, sans que son calme visage accusât la
plus légère de ces trépidations dont sont saisis les orateurs après
leurs improvisations les moins courroucées.
Wilfrid dit à monsieur Becker, en se penchant vers son oreille:--Qui
lui a dit cela?
--Je ne sais pas, répondit-il.
--Il était plus doux sur le Falberg, se disait Minna.
Séraphîta se passa la main sur les yeux et dit en souriant:--Vous êtes
bien pensifs, ce soir, messieurs. Vous nous traitez, Minna et moi,
comme des hommes à qui l’on parle politique ou commerce, tandis que
nous sommes de jeunes filles auxquelles vous devriez faire des contes
en prenant le thé, comme cela se pratique dans nos veillées de Norwége.
Voyons, monsieur Becker, racontez-moi quelques-unes des _Saga_ que
je ne sais pas? Celle de Frithiof, cette chronique à laquelle vous
croyez et que vous m’avez promise. Dites-nous cette histoire où le fils
d’un paysan possède un navire qui parle et qui a une âme? Je rêve de
la frégate Ellida! N’est-ce pas sur cette fée à voiles que devraient
naviguer les jeunes filles?
--Puisque nous revenons à Jarvis, dit Wilfrid dont les yeux
s’attachaient à Séraphîta comme ceux d’un voleur caché dans l’ombre
s’attachent à l’endroit où gît le trésor, dites-moi, pourquoi vous ne
vous mariez pas?
--Vous naissez tous veufs ou veuves, répondit-elle; mais mon mariage
était préparé dès ma naissance, et je suis fiancée...
--A qui? dirent-ils tous à la fois.
--Laissez-moi mon secret, dit-elle. Je vous promets, si notre père le
veut, de vous convier à ces noces mystérieuses.
--Sera-ce bientôt?
--J’attends.
Un long silence suivit cette parole.