--La parole est le bien de tous, reprit gravement l’être mystérieux.

Malheur à qui garderait le silence au milieu du désert en croyant

n’être entendu de personne: tout parle et tout écoute ici-bas. La

parole meut les mondes. Je souhaite, monsieur Becker, ne rien dire

en vain. Je connais les difficultés qui vous occupent le plus: ne

serait-ce pas un miracle que d’embrasser tout d’abord le passé de

votre conscience? Eh! bien, le miracle va s’accomplir. Écoutez-moi.

Vous ne vous êtes jamais avoué vos doutes dans toute leur étendue;

moi seule, inébranlable dans ma foi, je puis vous les dire, et vous

effrayer de vous-même. Vous êtes du côté le plus obscur du Doute; vous

ne croyez pas en Dieu, et toute chose ici-bas devient secondaire pour

qui s’attaque au principe des choses. Abandonnons les discussions

creusées sans fruit par de fausses philosophies. Les générations

spiritualistes n’ont pas fait moins de vains efforts pour nier la

Matière que n’en ont tenté les générations matérialistes pour nier

l’Esprit. Pourquoi ces débats? L’homme n’offrait-il pas à l’un et à

l’autre système des preuves irrécusables? ne se rencontre-t-il pas en

lui des choses matérielles et des choses spirituelles? Un fou seul peut

se refuser à voir un fragment de matière dans le corps humain; en le

décomposant, vos sciences naturelles y trouvent peu de différence entre

ses principes et ceux des autres animaux. L’idée que produit en l’homme

la comparaison de plusieurs objets ne semble non plus à personne être

dans le domaine de la Matière. Ici, je ne me prononce pas, il s’agit

de vos doutes et non de mes certitudes. A vous, comme à la plupart des

penseurs, les rapports que vous avez la faculté de découvrir entre les

choses dont la réalité vous est attestée par vos sensations ne semblent

point devoir être matériels. L’univers Naturel des choses et des êtres

se termine donc en l’homme par l’univers Surnaturel des similitudes

ou des différences qu’il aperçoit entre les innombrables formes de

la Nature, relations si multipliées qu’elles paraissent infinies;

car si, jusqu’à présent, nul n’a pu dénombrer les seules créations

terrestres, quel homme pourrait en énumérer les rapports? La fraction

que vous en connaissez n’est-elle pas à leur somme totale, comme un

nombre est à l’infini? Ici vous tombez déjà dans la perception de

l’infini, qui, certes, vous fait concevoir un monde purement spirituel.

Ainsi l’homme présente une preuve suffisante de ces deux modes, la

Matière et l’Esprit. En lui vient aboutir un visible univers fini; en

lui commence un univers invisible et infini, deux mondes qui ne se

connaissent pas: les cailloux du Fiord ont-ils l’intelligence de leurs

combinaisons, ont ils la conscience des couleurs qu’ils présentent aux

yeux de l’homme, entendent-ils la musique des flots qui les caressent?

Franchissons, sans le sonder, l’abîme que nous offre l’union d’un

univers Matériel et d’un univers Spirituel, une création visible,

pondérable, tangible, terminée par une création intangible, invisible,

impondérable; toutes deux complétement dissemblables, séparées par le

néant, réunies par des accords incontestables, rassemblées dans un être

qui tient et de l’une et de l’autre! Confondons en un seul monde ces

deux mondes inconciliables pour vos philosophies et conciliés par le

fait. Quelque abstraite que l’homme la suppose, la relation qui lie

deux choses entre elles comporte une empreinte. Où? sur quoi? Nous n’en

sommes pas à rechercher à quel point de subtilisation peut arriver la

Matière. Si telle était la question, je ne vois pas pourquoi celui qui

a cousu par des rapports physiques les astres à d’incommensurables

distances pour s’en faire un voile, n’aurait pu créer des substances

pensantes, ni pourquoi vous lui interdiriez la faculté de donner

un corps à la pensée? Donc votre invisible univers moral et votre

visible univers physique constituent une seule et même Matière. Nous

ne séparerons point les propriétés et les corps, ni les objets et

les rapports. Tout ce qui existe, ce qui nous presse et nous accable

au-dessus, au-dessous de nous, devant nous, en nous; ce que nos yeux

et nos esprits aperçoivent, toutes ces choses nommées et innommées

composeront, afin d’adapter le problème de la Création à la mesure de

votre Logique, un bloc de matière fini; s’il était infini, Dieu n’en

serait plus le maître. Ici, selon vous, cher pasteur, de quelque façon

que l’on veuille mêler un Dieu infini à ce bloc de matière fini, Dieu

ne saurait exister avec les attributs dont il est investi par l’homme;

en le demandant aux faits, il est nul; en le demandant au raisonnement,

il sera nul encore; spirituellement et matériellement, Dieu devient

impossible. Écoutons le Verbe de la Raison humaine pressée dans ses

dernières conséquences.

«En mettant Dieu face à face avec ce Grand Tout, il n’est entre eux

que deux états possibles. La Matière et Dieu sont contemporains, ou

Dieu préexistait seul à la Matière. En supposant la raison qui éclaire

les races humaines depuis qu’elles vivent, amassée dans une seule

tête, cette tête gigantesque ne saurait inventer une troisième façon

d’être, à moins de supprimer Matière et Dieu. Que les philosophies

humaines entassent des montagnes de mots et d’idées, que les religions

accumulent des images et des croyances, des révélations et des

mystères, il faut en venir à ce terrible dilemme, et choisir entre

les deux propositions qui le composent; mais vous n’avez pas à opter:

l’une et l’autre conduit la raison humaine au Doute. Le problème étant

ainsi posé, qu’importe l’Esprit et la Matière? qu’importe la marche

des mondes dans un sens ou dans un autre, du moment où l’être qui

les mène est convaincu d’absurdité? A quoi bon chercher si l’homme

s’avance vers le ciel ou s’il en revient, si la création s’élève vers

l’Esprit ou descend vers la Matière, dès que les mondes interrogés ne

donnent aucune réponse? Que signifient les théogonies et leurs armées,

que signifient les théologies et leurs dogmes, du moment où, quel que

soit le choix de l’homme entre les deux faces du problème, son Dieu

n’est plus! Parcourons la première, supposons Dieu contemporain de la

Matière? Est-ce être Dieu que de subir l’action ou la coexistence d’une

substance étrangère à la sienne? Dans ce système, Dieu ne devient-il

pas un agent secondaire obligé d’organiser la matière? Qui l’a

contraint? Entre sa grossière compagne et lui, qui fut l’arbitre? Qui

a donc payé le salaire des Six journées imputées à ce Grand Artiste?

S’il s’était rencontré quelque force déterminante qui ne fût ni Dieu ni

la Matière; en voyant Dieu tenu de fabriquer la machine des mondes, il

serait aussi ridicule de l’appeler Dieu que de nommer citoyen de Rome

l’esclave envoyé pour tourner une meule. D’ailleurs, il se présente une

difficulté tout aussi peu soluble pour cette raison suprême, qu’elle

l’est pour Dieu. Reporter le problème plus haut, n’est-ce pas agir

comme les Indiens, qui placent le monde sur une tortue, la tortue sur

un éléphant, et qui ne peuvent dire sur quoi reposent les pieds de

leur éléphant? Cette volonté suprême, jaillie du combat de la Matière

et de Dieu, ce Dieu, plus que Dieu, peut-il être demeuré pendant une

éternité sans vouloir ce qu’il a voulu, en admettant que l’Éternité

puisse se scinder en deux temps? N’importe où soit Dieu, s’il n’a pas

connu sa pensée postérieure, son intelligence intuitive ne périt-elle

point? Qui donc aurait raison entre ces deux Éternités? sera-ce

l’Éternité incréée ou l’Éternité créée? S’il a voulu de tout temps le

monde tel qu’il est, cette nouvelle nécessité, d’ailleurs en harmonie

avec l’idée d’une souveraine intelligence, implique la co-éternité de

la matière. Que la Matière soit co-éternelle par une volonté divine

nécessairement semblable à elle-même en tout temps, ou que la Matière

soit co-éternelle par elle-même, la puissance de Dieu devant être

absolue, périt avec son Libre-Arbitre; il trouverait toujours en lui

une raison déterminante qui l’aurait dominé. Est-ce être Dieu que de

ne pas plus pouvoir se séparer de sa création dans une postérieure que

dans une antérieure éternité? Cette face du problème est donc insoluble

dans sa cause? Examinons-la dans ses effets. Si Dieu, forcé d’avoir

créé le monde de toute éternité, semble inexplicable, il l’est tout

autant dans sa perpétuelle cohésion avec son œuvre. Dieu, contraint de

vivre éternellement uni à sa création, est tout aussi ravalé que dans

sa première condition d’ouvrier. Concevez-vous un Dieu qui ne peut pas

plus être indépendant que dépendant de son œuvre? Peut-il la détruire

sans se récuser lui-même? Examinez, choisissez! Qu’il la détruise un

jour, qu’il ne la détruise jamais, l’un ou l’autre terme est fatal

aux attributs sans lesquels il ne saurait exister. Le monde est-il un

essai, une forme périssable dont la destruction aura lieu? Dieu ne

serait-il pas inconséquent et impuissant? Inconséquent: ne devait-il

pas voir le résultat avant l’expérience, et pourquoi tarde-t-il

à briser ce qu’il brisera? Impuissant: devait-il créer un monde

imparfait? Si la création imparfaite dément les facultés que l’homme

attribue à Dieu, retournons alors à la question! supposons la création

parfaite. L’idée est en harmonie avec celle d’un Dieu souverainement

intelligent qui n’a dû se tromper en rien; mais alors pourquoi la

dégradation? pourquoi la régénération? Puis le monde parfait est

nécessairement indestructible, ses formes ne doivent point périr;

le monde n’avance ni ne recule jamais, il roule dans une éternelle

circonférence d’où il ne sortira point? Dieu sera donc dépendant de

son œuvre; elle lui est donc co-éternelle, ce qui fait revenir l’une

des propositions qui attaquent le plus Dieu. Imparfait, le monde admet

une marche, un progrès; mais parfait, il est stationnaire. S’il est

impossible d’admettre un Dieu progressif, ne sachant pas de toute

éternité le résultat de sa création; Dieu stationnaire existe-t-il?

n’est-ce pas le triomphe de la Matière? n’est-ce pas la plus grande

de toutes les négations? Dans la première hypothèse, Dieu périt

par faiblesse; dans la seconde, il périt par la puissance de son

inertie. Ainsi, dans la conception comme dans l’exécution des mondes,

pour tout esprit de bonne foi, supposer la Matière contemporaine de

Dieu, c’est vouloir nier Dieu. Forcées de choisir pour gouverner les

nations entre les deux faces de ce problème, des générations entières

de grands penseurs ont opté pour celle-ci. De là le dogme des deux

principes du Magisme qui de l’Asie a passé en Europe sous la forme de

Satan combattant le Père éternel. Mais cette formule religieuse et

les innombrables divinisations qui en dérivent ne sont-elles pas des

crimes de lèse-majesté divine? De quel autre nom appeler la croyance

qui donne à Dieu pour rival une personnification du mal se débattant

éternellement sous les efforts de son omnipotente intelligence sans

aucun triomphe possible? Votre statique dit que deux Forces ainsi

placées s’annulent réciproquement.

Vous vous retournez vers la deuxième face du problème? Dieu préexistait

seul, unique.

Ne reproduisons pas les argumentations précédentes qui reviennent dans

toute leur force relativement à la scission de l’Éternité en deux

temps, le temps incréé, le temps créé. Laissons également les questions

soulevées par la marche ou l’immobilité des mondes, contentons-nous des

difficultés inhérentes à ce second thème. Si Dieu préexistait seul,

le monde est émané de lui, la Matière fut alors tirée de son essence.

Donc, plus de Matière! toutes les formes sont des voiles sous lesquels

se cache l’Esprit Divin. Mais alors le Monde est Éternel, mais alors le

Monde est Dieu! Cette proposition n’est-elle pas encore plus fatale que

la précédente aux attributs donnés à Dieu par la raison humaine? Sortie

du sein de Dieu, toujours unie à lui, l’état actuel de la Matière

est-il explicable? Comment croire que le Tout-Puissant, souverainement

bon dans son essence et dans ses facultés, ait engendré des choses qui

lui sont dissemblables, qu’il ne soit pas en tout et partout semblable

à lui-même? Se trouvait-il donc en lui des parties mauvaises desquelles

il se serait un jour débarrassé? conjecture moins offensante ou

ridicule que terrible, en ce qu’elle ramène en lui ces deux principes

que la thèse précédente prouve être inadmissibles. Dieu doit être

UN, il ne peut se scinder sans renoncer à la plus importante de ses

conditions. Il est donc impossible d’admettre une fraction de Dieu qui

ne soit pas Dieu? Cette hypothèse parut tellement criminelle à l’Église

romaine, qu’elle a fait un article de foi de l’omniprésence dans

les moindres parcelles de l’Eucharistie. Comment alors supposer une

intelligence omnipotente qui ne triomphe pas? Comment l’adjoindre, sans

un triomphe immédiat, à la Nature? Et cette Nature cherche, combine,

refait, meurt et renaît; elle s’agite encore plus quand elle crée que

quand tout est en fusion; elle souffre, gémit, ignore, dégénère, fait

le mal, se trompe, s’abolit, disparaît, recommence? Comment justifier

la méconnaissance presque générale du principe divin? Pourquoi la mort?

pourquoi le génie du mal, ce roi de la terre, a-t-il été enfanté par

un Dieu souverainement bon dans son essence et dans ses facultés, qui

n’a rien dû produire que de conforme à lui-même? Mais si, de cette

conséquence implacable qui nous conduit tout d’abord à l’absurde, nous

passons aux détails, quelle fin pouvons-nous assigner au monde? Si tout

est Dieu, tout est réciproquement effet et cause; ou plutôt il n’existe

ni cause ni effet: tout est UN comme Dieu, et vous n’apercevez ni point

de départ ni point d’arrivée. La fin réelle serait-elle une rotation

de la matière qui va se subtilisant? En quelque sens qu’il se fasse,

ne serait-ce pas un jeu d’enfant que le mécanisme de cette matière

sortie de Dieu, retournant à Dieu? Pourquoi se ferait-il grossier? Sous

quelle forme Dieu est-il le plus Dieu? Qui a raison, de la Matière ou

de l’Esprit, quand aucun des deux modes ne saurait avoir tort? Qui

peut reconnaître Dieu dans cette éternelle Industrie par laquelle il

se partagerait lui-même en deux Natures, dont l’une ne sait rien,

dont l’autre sait tout? Concevez-vous Dieu s’amusant de lui-même sous

forme d’homme? riant de ses propres efforts, mourant vendredi pour

renaître dimanche, et continuant cette plaisanterie dans les siècles

des siècles en en sachant de toute éternité la fin? ne se disant rien à

lui Créature, de ce qu’il fait, lui Créateur. Le Dieu de la précédente

hypothèse, ce Dieu si nul par la puissance de son inertie, semble

plus possible, s’il fallait choisir dans l’impossible, que ce Dieu

si stupidement rieur qui se fusille lui-même quand deux portions de

l’humanité sont en présence, les armes à la main. Quelque comique que

soit cette suprême expression de la seconde face du problème, elle fut

adoptée par la moitié du genre humain chez les nations qui se sont créé

de riantes mythologies. Ces amoureuses nations étaient conséquentes:

chez elles, tout était Dieu, même la Peur et ses lâchetés, même le

Crime et ses bacchanales. En acceptant le panthéisme, la religion de

quelques grands génies humains, qui sait de quel côté se trouve alors

la raison? Est-elle chez le sauvage, libre dans le désert, vêtu dans sa

nudité, sublime et toujours juste dans ses actes quels qu’ils soient,

écoutant le soleil, causant avec la mer? Est-elle chez l’homme civilisé

qui ne doit ses plus grandes jouissances qu’à des mensonges, qui tord

et presse la nature pour se mettre un fusil sur l’épaule, qui a usé

son intelligence pour avancer l’heure de sa mort et pour se créer des

maladies dans tous ses plaisirs? Quand le râteau de la peste ou le soc

de la guerre, quand le génie des déserts a passé sur un coin du globe

en y effaçant tout, qui a eu raison du sauvage de Nubie ou du patricien

de Thèbes? Vos doutes descendent de haut en bas, ils embrassent tout,

la fin comme les moyens. Si le monde physique semble inexplicable,

le monde moral prouve donc encore plus contre Dieu. Où est alors le

progrès? Si tout va se perfectionnant, pourquoi mourons-nous enfants?

pourquoi les nations au moins ne se perpétuent-elles pas? Le monde issu

de Dieu, contenu en Dieu, est-il stationnaire? Vivons-nous une fois?

vivons-nous toujours? Si nous vivons une fois, pressés par la marche

du Grand-Tout dont la connaissance ne nous a pas été donnée, agissons

à notre guise! Si nous sommes éternels, laissons faire! La créature

peut-elle être coupable d’exister au moment des transitions? Si elle

pèche à l’heure d’une grande transformation, en sera-t-elle punie

après en avoir été la victime? Que devient la bonté divine en ne nous

mettant pas immédiatement dans les régions heureuses, s’il en existe?

Que devient la prescience de Dieu, s’il ignore le résultat des épreuves

auxquelles il nous soumet? Qu’est cette alternative présentée à l’homme

par toutes les religions d’aller bouillir dans une chaudière éternelle,

ou de se promener en robe blanche, une palme à la main, la tête ceinte

d’une auréole? Se peut-il que cette invention païenne soit le dernier

mot d’un Dieu? Quel esprit généreux ne trouve d’ailleurs indigne de

l’homme et de Dieu, la vertu par calcul qui suppose une éternité de

plaisirs offerte par toutes les religions à qui remplit, pendant

quelques heures d’existence, certaines conditions bizarres et souvent

contre nature? N’est-il pas ridicule de donner des sens impétueux à

l’homme et de lui en interdire la satisfaction. D’ailleurs, à quoi

bon ces maigres objections quand le Bien et le Mal sont également

annulés? Le Mal existe-t-il? Si la substance dans toutes ses formes

est Dieu, le Mal est Dieu. La faculté de raisonner aussi bien que la

faculté de sentir étant donnée à l’homme pour en user, rien n’est

plus pardonnable que de chercher un sens aux douleurs humaines, et

d’interroger l’avenir; si ces raisonnements droits et rigoureux amènent

à conclure ainsi, quelle confusion! Ce monde n’aurait donc nulle

fixité: rien n’avance et rien ne s’arrête, tout change et rien ne se

détruit, tout revient après s’être réparé, car si votre esprit ne vous

démontre pas rigoureusement une fin, il est également impossible de

démontrer l’anéantissement de la moindre parcelle de Matière: elle peut

se transformer, mais non s’anéantir. Si la force aveugle donne gain de

cause à l’athée, la force intelligente est inexplicable, car émanée

de Dieu, doit-elle rencontrer des obstacles, son triomphe ne doit-il

pas être immédiat? Où est Dieu? Si les vivants ne l’aperçoivent pas,

les morts le trouveront-ils? Écroulez-vous, idolâtries et religions!

Tombez, trop faibles clefs de toutes les voûtes sociales qui n’avez

retardé ni la chute, ni la mort, ni l’oubli de toutes les nations

passées, quelque fortement qu’elles se fussent fondées! Tombez, morales

et justices! nos crimes sont purement relatifs, c’est des effets divins

dont les causes ne nous sont pas connues! Tout est Dieu. Ou nous sommes

Dieu, ou Dieu n’est pas! Enfant d’un siècle dont chaque année a mis

sur ton front la glace de ses incrédulités, vieillard! voici le résumé

de tes sciences et de tes longues réflexions. Cher monsieur Becker,

vous avez posé la tête sur l’oreiller du Doute en y trouvant la plus

commode de toutes les solutions, agissant ainsi comme la majorité du

genre humain, qui se dit:--Ne pensons plus à ce problème, du moment où

Dieu ne nous a pas fait la grâce de nous octroyer une démonstration

algébrique pour le résoudre, tandis qu’il nous en a tant accordé pour

aller sûrement de la terre aux astres. Ne sont-ce pas vos pensées

intimes? Les ai-je éludées? Ne les ai-je pas, au contraire, nettement

accusées? Soit le dogme des deux principes, antagonisme où Dieu périt

par cela même que tout-puissant il s’amuse à combattre; soit l’absurde

panthéisme où tout étant Dieu, Dieu n’est plus; ces deux sources d’où

découlent les religions au triomphe desquelles s’est employée la Terre,

sont également pernicieuses. Voici jetée entre nous la hache à double

tranchant avec laquelle vous coupez la tête à ce vieillard blanc

intronisé par vous sur des nuées peintes. Maintenant à moi la hache!

Monsieur Becker et Wilfrid regardèrent la jeune fille avec une sorte

d’effroi.

La Comédie humaine - Volume 16. Études philosophiques et Études analytiques · 第 28 / 59 段