distinctes, aux hommes de force et aux hommes de pensée; ses excès, sa
vie tourmentée et ses fautes l’avaient souvent conduit vers la Foi, car
le doute a deux côtés: le côté de la lumière et le côté des ténèbres.
Wilfrid avait trop bien pressé le monde dans ses deux formes, la
Matière et l’Esprit, pour ne pas être atteint de la soif de l’inconnu,
du désir d’aller au delà, dont sont presque tous saisis les hommes qui
savent, peuvent et veulent. Mais ni sa science, ni ses actions, ni
son vouloir n’avaient de direction. Il avait fui la vie sociale par
nécessité, comme le grand coupable cherche le cloître. Le remords,
cette vertu des faibles, ne l’atteignait pas. Le Remords est une
impuissance, il recommencera sa faute. Le Repentir seul est une force,
il termine tout. Mais en parcourant le monde dont il s’était fait un
cloître, Wilfrid n’avait trouvé nulle part de baume pour ses blessures;
il n’avait vu nulle part de nature à laquelle il se pût s’attacher. En
lui, le désespoir avait desséché les sources du désir. Il était de ces
esprits qui, s’étant pris avec les passions, s’étant trouvés plus forts
qu’elles, n’ont plus rien à presser dans leurs serres; qui, l’occasion
leur manquant de se mettre à la tête de quelques-uns de leurs égaux
pour fouler sous le sabot de leurs montures des populations entières,
achèteraient au prix d’un horrible martyre la faculté de se ruiner
dans une croyance: espèce de rochers sublimes qui attendent un coup de
baguette qui ne vient pas, et qui pourrait en faire jaillir les sources
lointaines. Jeté par un dessein de sa vie inquiète et chercheuse dans
les chemins de la Norwége, l’hiver l’y avait surpris à Jarvis. Le jour
où, pour la première fois, il vit Séraphîta, cette rencontre lui fit
oublier le passé de sa vie. La jeune fille lui causa ces sensations
extrêmes qu’il ne croyait plus ranimables. Les cendres laissèrent
échapper une dernière flamme et se dissipèrent au premier souffle de
cette voix. Qui jamais s’est senti redevenir jeune et pur après avoir
froidi dans la vieillesse et s’être sali dans l’impureté? Tout à
coup Wilfrid aima comme il n’avait jamais aimé; il aima secrètement,
avec foi, avec terreur, avec d’intimes folies. Sa vie était agitée
dans la source même de la vie, à la seule idée de voir Séraphîta. En
l’entendant, il allait en des mondes inconnus; il était muet devant
elle, elle le fascinait. Là, sous les neiges, parmi les glaces, avait
grandi sur sa tige cette fleur céleste à laquelle aspiraient ses vœux
jusque-là trompés, et dont la vue réveillait les idées fraîches, les
espérances, les sentiments qui se groupent autour de nous, pour nous
enlever en des régions supérieures, comme les Anges enlèvent aux
cieux les Élus dans les tableaux symboliques dictés aux peintres par
quelque génie familier. Un céleste parfum amollissait le granit de ce
rocher, une lumière douée de parole lui versait les divines mélodies
qui accompagnent dans sa route le voyageur pour le ciel. Après avoir
épuisé la coupe de l’amour terrestre que ses dents avaient broyée, il
apercevait le vase d’élection où brillaient les ondes limpides, et
qui donne soif des délices immarcessibles à qui peut y approcher des
lèvres assez ardentes de foi pour n’en point faire éclater le cristal.
Il avait rencontré ce mur d’airain à franchir qu’il cherchait sur la
terre. Il allait impétueusement chez Séraphîta dans le dessein de lui
exprimer la portée d’une passion sous laquelle il bondissait comme
le cheval de la fable sous ce cavalier de bronze que rien n’émeut,
qui reste droit, et que les efforts de l’animal fougueux rendent
toujours plus pesant et plus pressant. Il arrivait pour dire sa vie,
pour peindre la grandeur de son âme par la grandeur de ses fautes,
pour montrer les ruines de ses déserts; mais quand il avait franchi
l’enceinte, et qu’il se trouvait dans la zone immense embrassée par
ces yeux dont le scintillant azur ne rencontrait point de bornes en
avant et n’en offrait aucune en arrière, il devenait calme et soumis
comme le lion qui, lancé sur sa proie dans une plaine d’Afrique, reçoit
sur l’aile des vents un message d’amour, et s’arrête. Il s’ouvrait un
abîme où tombaient les paroles de son délire, et d’où s’élevait une
voix qui le changeait: il était enfant, enfant de seize ans, timide et
craintif devant la jeune fille au front serein, devant cette blanche
forme dont le calme inaltérable ressemblait à la cruelle impassibilité
de la justice humaine. Et le combat n’avait jamais cessé que pendant
cette soirée, où d’un regard elle l’avait enfin abattu, comme un milan
qui, après avoir décrit ses étourdissantes spirales autour de sa proie,
la fait tomber stupéfiée avant de l’emporter dans son aire. Il est
en nous-mêmes de longues luttes dont le terme se trouve être une de
nos actions, et qui font comme un envers à l’humanité. Cet envers est
à Dieu, l’endroit est aux hommes. Plus d’une fois Séraphîta s’était
plu à prouver à Wilfrid qu’elle connaissait cet envers si varié, qui
compose une seconde vie à la plupart des hommes. Souvent elle lui
avait dit de sa voix de tourterelle:--«Pourquoi toute cette colère?»
quand Wilfrid se promettait en chemin de l’enlever afin d’en faire
une chose à lui. Wilfrid seul était assez fort pour jeter le cri de
révolte qu’il venait de pousser chez monsieur Becker, et que le récit
du vieillard avait calmé. Cet homme si moqueur, si insulteur, voyait
enfin poindre la clarté d’une croyance sidérale en sa nuit; il se
demandait si Séraphîta n’était pas une exilée des sphères supérieures
en route pour la patrie. Les déifications dont abusent les amants
en tous pays, il n’en décernait pas les honneurs à ce lis de la
Norwége, il y croyait. Pourquoi restait-elle au fond de ce Fiord? qu’y
faisait-elle? Les interrogations sans réponse abondaient dans son
esprit. Qu’arriverait-il entre eux surtout? Quel sort l’avait amené
là? Pour lui, Séraphîta était ce marbre immobile, mais léger comme une
ombre, que Minna venait de voir se posant au bord du gouffre: Séraphîta
demeurait ainsi devant tous les gouffres sans que rien pût l’atteindre,
sans que l’arc de ses sourcils fléchît, sans que la lumière de sa
prunelle vacillât. C’était donc un amour sans espoir, mais non sans
curiosité. Dès le moment où Wilfrid soupçonna la nature éthérée dans la
magicienne qui lui avait dit le secret de sa vie en songes harmonieux,
il voulut tenter de se la soumettre, de la garder, de la ravir au ciel
où peut-être elle était attendue. L’Humanité, la Terre ressaisissant
leur proie, il les représenterait. Son orgueil, seul sentiment par
lequel l’homme puisse être exalté long-temps, le rendrait heureux de ce
triomphe pendant le reste de sa vie. A cette idée, son sang bouillonna
dans ses veines, son cœur se gonfla. S’il ne réussissait pas, il la
briserait. Il est si naturel de détruire ce qu’on ne peut posséder, de
nier ce qu’on ne comprend pas, d’insulter à ce qu’on envie!
Le lendemain, Wilfrid, préoccupé par les idées que devait faire naître
le spectacle extraordinaire dont il avait été le témoin la veille,
voulut interroger David, et vint le voir en prenant le prétexte de
demander des nouvelles de Séraphîta. Quoique monsieur Becker crût le
pauvre homme tombé en enfance, l’étranger se fia sur sa perspicacité
pour découvrir les parcelles de vérité que roulerait le serviteur dans
le torrent de ses divagations.
David avait l’immobile et indécise physionomie de l’octogénaire: sous
ses cheveux blancs se voyait un front où les rides formaient des
assises ruinées, son visage était creusé comme le lit d’un torrent
à sec. Sa vie semblait s’être entièrement réfugiée dans les yeux où
brillait un rayon; mais cette lueur était comme couverte de nuages,
et comportait l’égarement actif, aussi bien que la stupide fixité
de l’ivresse. Ses mouvements lourds et lents annonçaient les glaces
de l’âge et les communiquaient à qui s’abandonnait à le regarder
long-temps, car il possédait la force de la torpeur. Son intelligence
bornée ne se réveillait qu’au son de la voix, à la vue, au souvenir de
sa maîtresse. Elle était l’âme de ce fragment tout matériel. En voyant
David seul, vous eussiez dit d’un cadavre: Séraphîta se montrait-elle,
parlait-elle, était-il question d’elle? le mort sortait de sa tombe,
il retrouvait le mouvement et la parole. Jamais les os desséchés que
le souffle divin doit ranimer dans la vallée de Josaphat, jamais cette
image apocalyptique ne fut mieux réalisée que par ce Lazare sans cesse
rappelé du sépulcre à la vie par la voix de la jeune fille. Son langage
constamment figuré, souvent incompréhensible, empêchait les habitants
de lui parler; mais ils respectaient en lui cet esprit profondément
dévié de la route vulgaire, que le peuple admire instinctivement.
Wilfrid le trouva dans la première salle, en apparence endormi près du
poêle. Comme le chien qui reconnaît les amis de la maison, le vieillard
leva les yeux, aperçut l’étranger, et ne bougea pas.
--Eh! bien, où est-elle, demanda Wilfrid au vieillard en s’asseyant
près de lui.
David agita ses doigts en l’air comme pour peindre le vol d’un oiseau.
--Elle ne souffre plus, demanda Wilfrid.
--Les créatures promises au ciel savent seules souffrir sans que la
souffrance diminue leur amour, ceci est la marque de la vraie foi,
répondit gravement le vieillard comme un instrument essayé donne une
note au hasard.
--Qui vous a dit ces paroles?
--L’Esprit.
--Que lui est-il donc arrivé hier au soir? Avez-vous enfin forcé les
Vertumnes en sentinelle? vous êtes-vous glissé à travers les Mammons?
--Oui, répondit David en se réveillant comme d’un songe.
La vapeur confuse de son œil se fondit sous une lueur venue de l’âme et
qui le rendit par degrés brillant comme celui d’un aigle, intelligent
comme celui d’un poète.
--Qu’avez-vous vu? lui demanda Wilfrid étonné de ce changement subit.
--J’ai vu les Espèces et les Formes, j’ai entendu l’Esprit des choses,
j’ai vu la révolte des Mauvais, j’ai écouté la parole des Bons! Ils
sont venus sept démons, il est descendu sept archanges. Les archanges
étaient loin, ils contemplaient voilés. Les démons étaient près, ils
brillaient et agissaient. Mammon est venu sur sa conque nacrée, et sous
la forme d’une belle femme nue; la neige de son corps éblouissait,
jamais les formes humaines ne seront si parfaites, et il disait:--«Je
suis le Plaisir, et tu me posséderas!» Lucifer, le prince des serpents,
est venu dans son appareil de souverain, l’Homme était en lui beau
comme un ange, et il a dit:--«L’Humanité te servira!» La reine des
avares, celle qui ne rend rien de ce qu’elle a reçu, la Mer est
venue enveloppée de sa mante verte; elle s’est ouvert le sein, elle
a montré son écrin de pierreries, elle a vomi ses trésors et les a
offerts; elle a fait arriver des vagues de saphirs et d’émeraudes; ses
productions se sont émues, elles ont surgi de leurs retraites, elles
ont parlé; la plus belle d’entre les perles a déployé ses ailes de
papillon, elle a rayonné, elle a fait entendre ses musiques marines,
elle a dit:--«Toutes deux filles de la souffrance, nous sommes sœurs;
attends-moi? nous partirons ensemble, je n’ai plus qu’à devenir femme.»
L’Oiseau qui a les ailes de l’aigle et les pattes du lion, une tête de
femme et la croupe du cheval, l’Animal s’est abattu, lui a léché les
pieds, promettant sept cents années d’abondance à sa fille bien-aimée.
Le plus redoutable, l’Enfant, est arrivé jusqu’à ses genoux en pleurant
et lui disant:--«Me quitteras-tu? moi faible et souffrant, reste, ma
mère!» Il jouait avec les autres, il répandait la paresse dans l’air,
et le ciel se serait laissé aller à sa plainte. La Vierge au chant pur
a fait entendre ses concerts qui détendent l’âme. Les rois de l’Orient
sont venus avec leurs esclaves, leurs armées et leurs femmes; les
Blessés ont demandé son secours, les Malheureux ont tendu la main:--«Ne
nous quittez pas! ne nous quittez pas!» Moi-même j’ai crié: «Ne nous
quittez pas! Nous vous adorerons, restez!» Les fleurs sont sorties de
leurs graines en l’entourant de leurs parfums qui disaient:--«Restez!»
Le géant Énakim est sorti de Jupiter, amenant l’Or et ses amis, amenant
les Esprits des Terres Astrales qui s’étaient joints à lui, tous ont
dit:--«Nous serons à toi pour sept cents années.» Enfin, la Mort est
descendue de son cheval pâle et a dit:--«Je t’obéirai!» Tous se sont
prosternés à ses pieds, et si vous les aviez vus, ils remplissaient
la grande plaine, et tous lui criaient:--«Nous t’avons nourri, tu es
notre enfant, ne nous abandonne pas.» La Vie est sortie de ses Eaux
Rouges, et a dit:--«Je ne te quitterai pas!» Puis trouvant Séraphîta
silencieuse elle a relui comme le soleil en s’écriant:--«Je suis la
lumière!»--La lumière est là! s’est écriée Séraphîta en montrant les
nuages où s’agitaient les archanges; mais elle était fatiguée, le
Désir lui avait brisé les nerfs, elle ne pouvait que crier:--«O mon
Dieu!» Combien d’Esprits Angéliques, en gravissant la montagne, et près
d’atteindre au sommet, ont rencontré sous leurs pieds un gravier qui
les a fait rouler et les a replongés dans l’abîme! Tous ces Esprits
déchus admiraient sa constance; ils étaient là formant un Chœur
immobile, et tous lui disaient en pleurant:--«Courage!» Enfin elle a
vaincu le Désir déchaîné sur elle sous toutes les Formes et dans toutes
les Espèces. Elle est restée en prières, et quand elle a levé les yeux,
elle a vu le pied des Anges revolant aux cieux.
--Elle a vu le pied des Anges? répéta Wilfrid.
--Oui, dit le vieillard.
--C’était un rêve qu’elle vous a raconté? demanda Wilfrid.
--Un rêve aussi sérieux que celui de votre vie, répondit David, j’y
étais.
Le calme du vieux serviteur frappa Wilfrid, qui s’en alla se demandant
si ces visions étaient moins extraordinaires que celles dont les
relations se trouvent dans Swedenborg, et qu’il avait lues la veille.
--Si les Esprits existent, ils doivent agir, se disait-il en entrant au
presbytère où il trouva monsieur Becker seul.
--Cher pasteur, dit Wilfrid, Séraphîta ne tient à nous que par la
forme, et sa forme est impénétrable. Ne me traitez ni de fou, ni
d’amoureux: une conviction ne se discute point. Convertissez ma
croyance en suppositions scientifiques, et cherchons à nous éclairer.
Demain nous irons tous deux chez elle.
--Eh! bien? dit monsieur Becker.
--Si son œil ignore l’espace, reprit Wilfrid, si sa pensée est une vue
intelligente qui lui permet d’embrasser les choses dans leur essence,
et de les relier à l’évolution générale des mondes; si, en un mot, elle
sait et voit tout, asseyons la pythonisse sur son trépied, forçons
cet aigle implacable à déployer ses ailes en le menaçant! Aidez-moi?
je respire un feu qui me dévore, je veux l’éteindre ou me laisser
consumer. Enfin j’ai découvert une proie, je la veux.
--Ce serait, dit le ministre, une conquête assez difficile à faire, car
cette pauvre fille est...
--Est?... reprit Wilfrid.
--Folle, dit le ministre.
--Je ne vous conteste pas sa folie, ne me contestez pas sa supériorité.
Cher monsieur Becker, elle m’a souvent confondu par son érudition.
A-t-elle voyagé?
--De sa maison au Fiord.
--Elle n’est pas sortie d’ici! s’écria Wilfrid, elle a donc beaucoup lu?
--Pas un feuillet, pas un iota! Moi seul ai des livres dans Jarvis. Les
œuvres de Swedenborg, les seuls ouvrages qui fussent au château, les
voici. Jamais elle n’en a pris un seul.
--Avez-vous jamais essayé de causer avec elle?
--A quoi bon?
--Personne n’a vécu sous son toit?
--Elle n’a pas eu d’autres amis que vous et Minna, ni d’autre serviteur
que David.
--Elle n’a jamais entendu parler de sciences, ni d’arts?
--Par qui? dit le pasteur.
--Si elle disserte pertinemment de ces choses, comme elle en a souvent
causé avec moi, que croiriez-vous?
--Que cette fille a conquis peut-être, pendant quelques années de
silence, les facultés dont jouissaient Apollonius de Tyane et beaucoup
de prétendus sorciers que l’inquisition a brûlés, ne voulant pas
admettre la seconde vue.
--Si elle parle arabe, que penseriez-vous?
--L’histoire des sciences médicales consacre plusieurs exemples de
filles qui ont parlé des langues à elles inconnues.
--Que faire? dit Wilfrid. Elle connaît dans le passé de ma vie des
choses dont le secret n’était qu’à moi.
--Nous verrons si elle me dit les pensées que je n’ai confiées à
personne, dit monsieur Becker.
Minna rentra.
--Hé! bien, ma fille, que devient ton démon!
--Il souffre, mon père, répondit-elle en saluant Wilfrid. Les passions
humaines, revêtues de leurs fausses richesses, l’ont entouré pendant
la nuit, et lui ont déroulé des pompes inouïes. Mais vous traitez ces
choses de contes.
--Des contes aussi beaux pour qui les lit dans son cerveau que le
sont pour le vulgaire ceux des Mille et une Nuits, dit le pasteur en
souriant.
--Satan, reprit-elle, n’a-t-il donc pas transporté le Sauveur sur le
haut du temple, en lui montrant les nations à ses pieds?
--Les Évangélistes, répondit le pasteur, n’ont pas si bien corrigé les
copies qu’il n’en existe plusieurs versions.
--Vous croyez à la réalité de ces visions? dit Wilfrid à Minna.
--Qui peut en douter quand il les raconte?
--Il? demanda Wilfrid, qui?
--Celui qui est là, répondit Minna en montrant le château.
--Vous parlez de Séraphîta! dit l’étranger surpris.
La jeune fille baissa la tête en lui jetant un regard plein de douce
malice.
--Et vous aussi, reprit Wilfrid, vous vous plaisez à confondre mes
idées. Qui est-ce? que pensez-vous d’elle?
--Ce que je sens est inexplicable, reprit Minna en rougissant.
--Vous êtes fous! s’écria le pasteur.
--A demain! dit Wilfrid.
IV.
LES NUÉES DU SANCTUAIRE.
Il est des spectacles auxquels coopèrent toutes les matérielles
magnificences dont dispose l’homme. Des nations d’esclaves et de
plongeurs sont allées chercher dans le sable des mers, aux entrailles
des rochers, ces perles et ces diamants qui parent les spectateurs.
Transmises d’héritage en héritage, ces splendeurs ont brillé sur tous
les fronts couronnés, et feraient la plus fidèle des histoires humaines
si elles prenaient la parole. Ne connaissent-elles pas les douleurs et
les joies des grands comme celles des petits? Elles ont été portées
partout: elles ont été portées avec orgueil dans les fêtes, portées
avec désespoir chez l’usurier, emportées dans le sang et le pillage,
transportées dans les chefs-d’œuvre enfantés par l’art pour les garder.
Excepté la perle de Cléopâtre, aucune d’elles ne s’est perdue. Les
Grands, les Heureux sont là réunis et voient couronner un roi dont
la parure est le produit de l’industrie des hommes, mais qui dans sa
gloire est vêtu d’une pourpre moins parfaite que ne l’est celle d’une
simple fleur des champs. Ces fêtes splendides de lumière, enceintes de
musique où la parole de l’Homme essaie à tonner; tous ces triomphes
de sa main, une pensée, un sentiment les écrase. L’Esprit peut
rassembler autour de l’homme et dans l’homme de plus vives lumières,
lui faire entendre de plus mélodieuses harmonies, asseoir sur les
nuées de brillantes constellations qu’il interroge. Le Cœur peut plus
encore! L’homme peut se trouver face à face avec une seule créature,
et trouver dans un seul mot, dans un seul regard, un faix si lourd à
porter, d’un éclat si lumineux, d’un son si pénétrant, qu’il succombe
et s’agenouille. Les plus réelles magnificences ne sont pas dans les
choses, elles sont en nous-mêmes. Pour le savant, un secret de science
n’est-il pas un monde entier de merveilles? Les trompettes de la
Force, les brillants de la Richesse, la musique de la Joie, un immense
concours d’hommes accompagne-t-il sa fête? Non, il va dans quelque
réduit obscur, où souvent un homme pâle et souffrant lui dit un seul
mot à l’oreille. Ce mot, comme une torche jetée dans un souterrain, lui
éclaire les Sciences. Toutes les idées humaines, habillées des plus
attrayantes formes qu’ait inventées le Mystère, entouraient un aveugle
assis dans la fange au bord d’un chemin. Les trois mondes, le Naturel,
le Spirituel et le Divin, avec toutes leurs sphères, se découvraient à
un pauvre proscrit florentin: il marchait accompagné des Heureux et des
Souffrants, de ceux qui priaient et de ceux qui criaient, des anges et
des damnés. Quand l’envoyé de Dieu, qui savait et pouvait tout, apparut
à trois de ses disciples, ce fut un soir, à la table commune de la plus
pauvre des auberges; en ce moment la lumière éclata, brisa les Formes
Matérielles, éclaira les Facultés Spirituelles, ils le virent dans sa
gloire, et la terre ne tenait déjà plus à leurs pieds que comme une
sandale qui s’en détachait.
Monsieur Becker, Wilfrid et Minna se sentaient agités de crainte
en allant chez l’être extraordinaire qu’ils s’étaient proposé
d’interroger. Pour chacun d’eux le château suédois agrandi comportait
un spectacle gigantesque, semblable à ceux dont les masses et les
couleurs sont si savamment, si harmonieusement disposées par les
poètes, et dont les personnages, acteurs imaginaires pour les hommes,
sont réels pour ceux qui commencent à pénétrer dans le Monde Spirituel.
Sur les gradins de ce colysée, monsieur Becker asseyait les grises
légions du doute, ses sombres idées, ses vicieuses formules de dispute;
il y convoquait les différents mondes philosophiques et religieux qui
se combattent, et qui tous apparaissent sous la forme d’un système
décharné comme le temps configuré par l’homme, vieillard qui d’une
main lève la faux, et dans l’autre emporte un grêle univers, l’univers
humain. Wilfrid y conviait ses premières illusions et ses dernières
espérances; il y faisait siéger la destinée humaine et ses combats, la
religion et ses dominations victorieuses. Minna y voyait confusément le
ciel par une échappée, l’amour lui relevait un rideau brodé d’images
mystérieuses, et les sons harmonieux qui arrivaient à ses oreilles
redoublaient sa curiosité. Pour eux cette soirée était donc ce que le
souper fut pour les trois pèlerins dans Emmaüs, ce que fut une vision
pour Dante, une inspiration pour Homère; pour eux, les trois formes du
monde révélées, des voiles déchirés, des incertitudes dissipées, des
ténèbres éclaircies. L’humanité dans tous ses modes et attendant la
lumière ne pouvait être mieux représentée que par cette jeune fille,
par cet homme et par ces deux vieillards, dont l’un était assez savant
pour douter, dont l’autre était assez ignorant pour croire. Jamais
aucune scène ne fut ni plus simple en apparence, ni plus vaste en
réalité.
Quand ils entrèrent, conduits par le vieux David, ils trouvèrent
Séraphîta debout devant la table, sur laquelle étaient servies
différentes choses dont se compose un thé, collation qui supplée dans
le Nord aux joies du vin, réservées pour les pays méridionaux. Certes,
rien n’annonçait en elle, ou en lui, cet être avait l’étrange pouvoir
d’apparaître sous deux formes distinctes; rien donc ne trahissait les
différentes puissances dont elle disposait. Vulgairement occupée du
bien-être de ses trois hôtes, Séraphîta recommandait à David de mettre
du bois dans le poêle.
--Bonjour, mes voisins, dit-elle.--Mon cher monsieur Becker, vous
avez bien fait de venir; vous me voyez vivante pour la dernière fois
peut-être. Cet hiver m’a tuée.--Asseyez-vous donc, monsieur, dit-elle
à Wilfrid.--Et toi, Minna, mets-toi là, dit-il en lui montrant un
fauteuil près de lui. Tu as apporté ta tapisserie à la main, en as-tu
trouvé le point? Le dessin en est fort joli. Pour qui est-ce? pour ton
père ou pour monsieur? dit-elle en se tournant vers Wilfrid. Ne lui
laisserons-nous point avant son départ un souvenir des filles de la
Norwége?
--Vous avez donc souffert encore hier? dit Wilfrid.
--Ce n’est rien, dit-elle. Cette souffrance me plaît; elle est
nécessaire pour sortir de la vie.
--La mort ne vous effraie donc point? dit en souriant monsieur Becker,
qui ne la croyait pas malade.
--Non, cher pasteur. Il est deux manières de mourir: aux uns la mort
est une victoire, aux autres elle est une défaite.
--Vous croyez avoir vaincu? dit Minna.
--Je ne sais, répondit-elle; peut-être ne sera-ce qu’un pas de plus.
La splendeur lactée de son front s’altéra, ses yeux se voilèrent sous
ses paupières lentement déroulées. Ce simple mouvement fit les trois
curieux émus et immobiles. Monsieur Becker fut le plus hardi.
--Chère fille, dit-il, vous êtes la candeur même; mais vous êtes aussi
d’une bonté divine; je désirerais de vous, ce soir, autre chose que les
friandises de votre thé. S’il faut en croire certaines personnes, vous
savez des choses extraordinaires; mais, s’il en est ainsi, ne serait-il
pas charitable à vous de dissiper quelques-uns de nos doutes?
--Ah! reprit-elle en souriant, je marche sur les nuées, je suis au
mieux avec les gouffres du Fiord, la mer est une monture à laquelle
j’ai mis un frein, je sais où croît la fleur qui chante, où rayonne la
lumière qui parle, où brillent et vivent les couleurs qui embaument;
j’ai l’anneau de Salomon, je suis une fée, je jette mes ordres au vent
qui les exécute en esclave soumis; je vois les trésors en terre; je
suis la vierge au-devant de laquelle volent les perles, et...
--Et nous allons sans danger sur le Falberg? dit Minna qui
l’interrompit.
--Et toi aussi! répondit l’être en lançant à la jeune fille un regard
lumineux qui la remplit de trouble.--Si je n’avais pas la faculté de
lire à travers vos fronts le désir qui vous amène, serais-je ce que
vous croyez que je suis? dit-elle en les enveloppant tous trois de son
regard envahisseur, à la grande satisfaction de David qui se frotta
les mains en s’en allant.--Ah! reprit-elle après une pause, vous êtes
venus animés tous d’une curiosité d’enfant. Vous vous êtes demandé,
mon pauvre monsieur Becker, s’il est possible à une fille de dix-sept
ans de savoir un des mille secrets que les savants cherchent, le nez
en terre, au lieu de lever les yeux vers le ciel? Si je vous disais
comment et par où la Plante communique à l’Animal, vous commenceriez à
douter de vos doutes. Vous avez comploté de m’interroger, avouez-le?
--Oui, chère Séraphîta, répondit Wilfrid; mais ce désir n’est-il pas
naturel à des hommes?
--Voulez-vous donc ennuyer cet enfant? dit-elle en posant la main sur
les cheveux de Minna par un geste caressant.
La jeune fille leva les yeux et parut vouloir se fondre en lui.