--Swedenborg, reprit le pasteur, affectionnait particulièrement le

baron de Séraphîtz, dont le nom, suivant un vieil usage suédois, avait

pris depuis un temps immémorial la terminaison latine üs. Le baron fut

le plus ardent disciple du Prophète suédois qui avait ouvert en lui les

yeux de l’Homme Intérieur, et l’avait disposé pour une vie conforme

aux ordres d’En-Haut. Il chercha parmi les femmes un Esprit Angélique,

Swedenborg le lui trouva dans une vision. Sa fiancée fut la fille d’un

cordonnier de Londres, en qui, disait Swedenborg, éclatait la vie du

ciel, et dont les épreuves antérieures avaient été accomplies. Après la

transformation du Prophète, le baron vint à Jarvis pour faire ses noces

célestes dans les pratiques de la prière. Quant à moi, monsieur, qui ne

suis point un Voyant, je ne me suis aperçu que des œuvres terrestres de

ce couple: sa vie a bien été celle des saints et des saintes dont les

vertus sont la gloire de l’Église romaine. Tous deux, ils ont adouci la

misère des habitants, et leur ont donné à tous une fortune qui ne va

point sans un peu de travail, mais qui suffit à leurs besoins; les gens

qui vécurent près d’eux ne les ont jamais surpris dans un mouvement

de colère ou d’impatience; ils ont été constamment bienfaisants et

doux, pleins d’aménité, de grâce et de vraie bonté; leur mariage a

été l’harmonie de deux âmes incessamment unies. Deux eiders volant du

même vol, le son dans l’écho, la pensée dans la parole, sont peut-être

des images imparfaites de cette union. Ici chacun les aimait d’une

affection qui ne pourrait s’exprimer qu’en la comparant à l’amour de la

plante pour le soleil. La femme était simple dans ses manières, belle

de formes, belle de visage, et d’une noblesse semblable à celle des

personnes les plus augustes. En 1783, dans la vingt-sixième année de

son âge, cette femme conçut un enfant; sa gestation fut une joie grave.

Les deux époux faisaient ainsi leurs adieux au monde, car ils me dirent

qu’ils seraient sans doute transformés quand leur enfant aurait quitté

la robe de chair qui avait besoin de leurs soins jusqu’au moment où la

force d’être par elle-même lui serait communiquée. L’enfant naquit,

et fut cette Séraphîta qui nous occupe en ce moment; dès qu’elle fut

conçue, son père et sa mère vécurent encore plus solitairement que

par le passé, s’exaltant vers le ciel par la prière. Leur espérance

était de voir Swedenborg, et la foi réalisa leur espérance. Le jour

de la naissance de Séraphîta, Swedenborg se manifesta dans Jarvis,

et remplit de lumière la chambre où naissait l’enfant. Ses paroles

furent, dit-on:--_L’œuvre est accomplie, les cieux se réjouissent!_

Les gens de la maison entendirent les sons étranges d’une mélodie qui,

disaient-ils, semblait être apportée des quatre points cardinaux par

le souffle des vents. L’esprit de Swedenborg emmena le père hors de la

maison et le conduisit sur le Fiord, où il le quitta. Quelques hommes

de Jarvis s’étant alors approchés de monsieur Séraphîtüs, l’entendirent

prononçant ces suaves paroles de l’Écriture:--_Combien sont beaux sur

tes montagnes les pieds de l’Ange que nous envoie le Seigneur!_ Je

sortais du presbytère pour aller au château, y baptiser l’enfant, le

nommer et accomplir les devoirs que m’imposent les lois lorsque je

rencontrai le baron.--«Votre ministère est superflu, me dit-il; notre

enfant doit être sans nom sur cette terre. Vous ne baptiserez pas avec

l’eau de l’Église terrestre celui qui vient d’être ondoyé dans le feu

du Ciel. Cet enfant restera fleur, vous ne le verrez pas vieillir, vous

le verrez passer; vous avez l’_exister_, il a la vie; vous avez des

sens extérieurs, il n’en a pas, il est tout intérieur.» Ces paroles

furent prononcées d’une voix surnaturelle par laquelle je fus affecté

plus vivement encore que par l’éclat empreint sur son visage qui suait

la lumière. Son aspect réalisait les fantastiques images que nous

concevons des inspirés en lisant les prophéties de la Bible. Mais de

tels effets ne sont pas rares au milieu de nos montagnes, où le nitre

des neiges subsistantes produit dans notre organisation d’étonnants

phénomènes. Je lui demandai la cause de son émotion.--Swedenborg est

venu, je le quitte, j’ai respiré l’air du ciel, me dit-il.--Sous quelle

forme vous est-il apparu? repris-je.--Sous son apparence mortelle, vêtu

comme il l’était la dernière fois que je le vis à Londres, chez Richard

Shearsmith, dans le quartier de _Cold-Bath-Field_, en juillet 1771. Il

portait son habit de ratine à reflets changeants, à boutons d’acier,

son gilet fermé, sa cravate blanche, et la même perruque magistrale, à

rouleaux poudrés sur les côtés, et dont les cheveux relevés par-devant

lui découvraient ce front vaste et lumineux en harmonie avec sa

grande figure carrée, où tout est puissance et calme. J’ai reconnu

ce nez à larges narines pleines de feu; j’ai revu cette bouche qui

a toujours souri, bouche angélique d’où sont sortis ces mots pleins

de mon bonheur:--«A bientôt!» Et j’ai senti les resplendissements de

l’amour céleste. La conviction qui brillait dans le visage du baron

m’interdisait toute discussion, je l’écoutais en silence, sa voix avait

une chaleur contagieuse qui m’échauffait les entrailles; son fanatisme

agitait mon cœur, comme la colère d’autrui nous fait vibrer les nerfs.

Je le suivis en silence et vins dans sa maison, où j’aperçus l’enfant

sans nom, couché sur sa mère qui l’enveloppait mystérieusement.

Séraphîta m’entendit venir et leva la tête vers moi: ses yeux n’étaient

pas ceux d’un enfant ordinaire; pour exprimer l’impression que j’en

reçus, il faudrait dire qu’ils voyaient et pensaient déjà. L’enfance

de cette créature prédestinée fut accompagnée de circonstances

extraordinaires dans notre climat. Pendant neuf années, nos hivers ont

été plus doux et nos étés plus longs que de coutume. Ce phénomène causa

plusieurs discussions entre les savants; mais si leurs explications

parurent suffisantes aux académiciens, elles firent sourire le baron

quand je les lui communiquai. Jamais Séraphîta n’a été vue dans sa

nudité, comme le sont quelquefois les enfants; jamais elle n’a été

touchée ni par un homme ni par une femme; elle a vécu vierge sur le

sein de sa mère, et n’a jamais crié. Le vieux David vous confirmera

ces faits, si vous le questionnez sur sa maîtresse pour laquelle il

a d’ailleurs une adoration semblable à celle qu’avait pour l’arche

sainte le roi dont il porte le nom. Dès l’âge de neuf ans, l’enfant

a commencé à se mettre en état de prière: la prière est sa vie; vous

l’avez vue dans notre temple, à Noël, seul jour où elle y vienne;

elle y est séparée des autres chrétiens par un espace considérable.

Si cet espace n’existe pas entre elle et les hommes, elle souffre.

Aussi reste-t-elle la plupart du temps au château. Les événements de

sa vie sont d’ailleurs inconnus, elle ne se montre pas; ses facultés,

ses sensations, tout est intérieur; elle demeure la plus grande partie

du temps dans l’état de contemplation mystique habituel, disent les

écrivains papistes, aux premiers chrétiens solitaires en qui demeurait

la tradition de la parole de Christ. Son entendement, son âme, son

corps, tout en elle est vierge comme la neige de nos montagnes. A dix

ans, elle était telle que vous la voyez maintenant. Quand elle eut

neuf ans, son père et sa mère expirèrent ensemble, sans douleur, sans

maladie visible, après avoir dit l’heure à laquelle ils cesseraient

d’être. Debout, à leurs pieds, elle les regardait d’un œil calme, sans

témoigner ni tristesse, ni douleur, ni joie, ni curiosité; son père et

sa mère lui souriaient. Quand nous vînmes prendre les deux corps, elle

dit:--Emportez!--Séraphîta, lui dis-je, car nous l’avons appelée ainsi,

n’êtes vous donc pas affectée de la mort de votre père et de votre

mère? ils vous aimaient tant!--Morts? dit-elle. Non, ils sont en moi

pour toujours. Ceci n’est rien, ajouta-t-elle en montrant sans aucune

émotion les corps que l’on enlevait. Je la voyais pour la troisième

fois depuis sa naissance. Au temple, il est difficile de l’apercevoir,

elle est debout près de la colonne à laquelle tient la chaire dans une

obscurité qui ne permet pas de saisir ses traits. Des serviteurs de

cette maison, il ne restait, lors de cet événement, que le vieux David,

qui, malgré ses quatre-vingt-deux ans, suffit à servir sa maîtresse.

Quelques gens de Jarvis ont raconté des choses merveilleuses sur

cette fille. Leurs contes ayant pris une certaine consistance dans un

pays essentiellement ami des mystères, je me suis mis à étudier le

traité des Incantations de Jean Wier, et les ouvrages relatifs à la

démonologie, où sont consignés les effets prétendus surnaturels en

l’homme, afin d’y chercher des faits analogues à ceux qui lui sont

attribués.

--Vous ne croyez donc pas en elle? dit Wilfrid.

--Si fait, dit avec bonhomie le pasteur, je vois en elle une fille

extrêmement capricieuse, gâtée par ses parents, qui lui ont tourné la

tête avec les idées religieuses que je viens de vous formuler.

Minna laissa échapper un signe de tête qui exprima doucement une

négation.

--Pauvre fille! dit le docteur en continuant, ses parents lui ont

légué l’exaltation funeste qui égare les mystiques et les rend plus

ou moins fous. Elle se soumet à des diètes qui désolent le pauvre

David. Ce bon vieillard ressemble à une plante chétive qui s’agite

au moindre vent, qui s’épanouit au moindre rayon de soleil. Sa

maîtresse, dont le langage incompréhensible est devenu le sien, est

son vent et son soleil; elle a pour lui des pieds de diamant et le

front parsemé d’étoiles; elle marche environnée d’une lumineuse et

blanche atmosphère; sa voix est accompagnée de musiques; elle a le

don de se rendre invisible. Demandez à la voir? il vous répondra

qu’elle voyage dans les Terres Astrales. Il est difficile de croire

à de telles fables. Vous le savez, tout miracle ressemble plus ou

moins à l’histoire de la Dent d’or. Nous avons une dent d’or à Jarvis,

voilà tout. Ainsi, Duncker le pêcheur affirme l’avoir vue, tantôt se

plongeant dans le Fiord d’où elle ressort sous la forme d’un eider,

tantôt marchant sur les flots pendant la tempête. Fergus, qui mène

les troupeaux dans les sœler, dit avoir vu, dans les temps pluvieux,

le ciel toujours clair au-dessus du château suédois, et toujours bleu

au-dessus de la tête de Séraphîta quand elle sort. Plusieurs femmes

entendent les sons d’un orgue immense quand Séraphîta vient dans le

temple, et demandent sérieusement à leurs voisines si elles ne les

entendent pas aussi. Mais, ma fille, que, depuis deux ans, Séraphîta

prend en affection, n’a point entendu de musique, et n’a point senti

les parfums du ciel qui, dit-on, embaument les airs quand elle se

promène. Minna est souvent rentrée en m’exprimant une naïve admiration

de jeune fille pour les beautés de notre printemps; elle revenait

enivrée des odeurs que jettent les premières pousses des mélèzes, des

pins ou des fleurs qu’elle était allée respirer avec elle: mais après

un si long hiver, rien n’est plus naturel que cet excessif plaisir. La

compagnie de ce démon n’a rien de bien extraordinaire, dis, mon enfant?

--Ses secrets ne sont pas les miens, répondit Minna. Près de lui, je

sais tout; loin de lui, je ne sais plus rien; près de lui, je ne suis

plus moi; loin de lui, j’ai tout oublié de cette vie délicieuse. Le

voir est un rêve dont la souvenance ne me reste que suivant sa volonté.

J’ai pu entendre près de lui, sans m’en souvenir loin de lui, les

musiques dont parlent la femme de Bancker et celle d’Erikson; j’ai pu,

près de lui, sentir des parfums célestes, contempler des merveilles, et

ne plus en avoir idée ici.

--Ce qui m’a surpris le plus depuis que je la connais, ce fut de la

voir vous souffrir près d’elle, reprit le pasteur en s’adressant à

Wilfrid.

--Près d’elle! dit l’étranger, elle ne m’a jamais laissé ni lui baiser,

ni même lui toucher la main. Quand elle me vit pour la première fois,

son regard m’intimida; elle me dit:--Soyez le bienvenu ici, car vous

deviez venir. Il me sembla qu’elle me connaissait. J’ai tremblé. La

terreur me fait croire en elle.

--Et moi l’amour, dit Minna sans rougir.

--Ne vous moquez-vous pas de moi? dit monsieur Becker en riant avec

bonhomie; toi, ma fille, en te disant un Esprit d’Amour, et vous,

monsieur, en vous faisant un Esprit de Sagesse?

Il but un verre de bière, et ne s’aperçut pas du singulier regard que

Wilfrid jeta sur Minna.

--Plaisanterie à part, reprit le ministre, j’ai été fort surpris

d’apprendre qu’aujourd’hui, pour la première fois, ces deux folles

seraient allées sur le sommet du Falberg; mais n’est-ce pas une

exagération de jeunes filles qui seront montées sur quelque colline? il

est impossible d’atteindre à la cime du Falberg.

--Mou père, dit Minna d’une voix émue, j’ai donc été sous le pouvoir du

démon, car j’ai gravi le Falberg avec lui.

--Voilà qui devient sérieux, dit monsieur Becker; Minna n’a jamais

menti.

--Monsieur Becker, reprit Wilfrid, je vous affirme que Séraphîta

exerce sur moi des pouvoirs si extraordinaires, que je ne sais aucune

expression qui puisse en donner une idée. Elle m’a révélé des choses

que moi seul je puis connaître.

--Somnambulisme! dit le vieillard. D’ailleurs, plusieurs effets de

ce genre sont rapportés par Jean Wier comme des phénomènes fort

explicables et jadis observés en Égypte.

--Confiez-moi les œuvres théosophiques de Swedenborg, dit Wilfrid, je

veux me plonger dans ces gouffres de lumière, vous m’en avez donné soif.

Monsieur Becker tendit un volume à Wilfrid, qui se mit à lire

aussitôt. Il était environ neuf heures du soir. La servante vint

servir le souper. Minna fit le thé. Le repas fini, chacun d’eux resta

silencieusement occupé, le pasteur à lire le Traité des Incantations,

Wilfrid à saisir l’esprit de Swedenborg, la jeune fille à coudre en

s’abîmant dans ses souvenirs. Ce fut une veillée de Norwége, une

soirée paisible, studieuse, pleine de pensées, des fleurs sous de la

neige. En dévorant les pages du prophète, Wilfrid n’existait plus que

par ses sens intérieurs. Parfois, le pasteur le montrait d’un air

moitié sérieux, moitié railleur à Minna qui souriait avec une sorte de

tristesse. Pour Minna, la tête de Séraphîtüs lui souriait en planant

sur le nuage de fumée qui les enveloppait tous trois. Minuit sonna. La

porte extérieure fut violemment ouverte. Des pas pesants et précipités,

les pas d’un vieillard effrayé, se firent entendre dans l’espèce

d’antichambre étroite qui se trouvait entre les deux portes. Puis, tout

à coup, David se montra dans le parloir.

--Violence! violence! s’écria-t-il. Venez! venez tous! Les Satans

sont déchaînés! ils ont des mitres de feu. Ce sont des Adonis, des

Vertumnes, des Sirènes! ils le tentent comme Jésus fut tenté sur la

montagne. Venez les chasser.

--Reconnaissez-vous le langage de Swedenborg? le voilà pur, dit en

riant le pasteur.

Mais Wilfrid et Minna regardaient avec terreur le vieux David qui,

ses cheveux blancs épars, les yeux égarés, les jambes tremblantes et

couvertes de neige, car il était venu sans patins, restait agité comme

si quelque vent tumultueux le tourmentait.

--Qu’est-il arrivé? lui dit Minna.

--Eh! bien, les Satans espèrent et veulent le reconquérir.

Ces mots firent palpiter Wilfrid.

--Voici près de cinq heures qu’elle est debout, les yeux levés au ciel,

les bras étendus; elle souffre, elle crie à Dieu. Je ne puis franchir

les limites, l’enfer a posé des Vertumnes en sentinelle. Ils ont élevé

des murailles de fer entre elle et son vieux David. Si elle a besoin de

moi, comment ferai-je? Secourez-moi! venez prier!

Le désespoir de ce pauvre vieillard était effrayant à voir.

--La clarté de Dieu la défend; mais si elle allait céder à la violence?

reprit-il avec une bonne foi séductrice.

--Silence! David, n’extravaguez pas! Ceci est un fait à vérifier. Nous

allons vous accompagner, dit le pasteur, et vous verrez qu’il ne se

trouve chez vous ni Vertumnes, ni Satans, ni Sirènes.

--Votre père est aveugle, dit tout bas David à Minna.

Wilfrid, sur qui la lecture d’un premier traité de Swedenborg, qu’il

avait rapidement parcouru, venait de produire un effet violent, était

déjà dans le corridor, occupé à mettre ses patins. Minna fut prête

aussitôt. Tous deux laissèrent en arrière les deux vieillards, et

s’élancèrent vers le château suédois.

--Entendez-vous ce craquement? dit Wilfrid.

--La glace du Fiord remue, répondit Minna; mais voici bientôt le

printemps.

Wilfrid garda le silence. Quand tous deux furent dans la cour, ils ne

se sentirent ni la faculté ni la force d’entrer dans la maison.

--Que pensez-vous d’elle? dit Wilfrid.

--Quelles clartés! s’écria Minna qui se plaça devant la fenêtre

du salon. Le voilà! mon Dieu, qu’il est beau! O! mon Séraphîtüs,

prends-moi.

L’exclamation de la jeune fille fut tout intérieure. Elle voyait

Séraphîtüs debout, légèrement enveloppé d’un brouillard couleur d’opale

qui s’échappait à une faible distance de ce corps presque phosphorique.

--Comme elle est belle! s’écria mentalement aussi Wilfrid.

En ce moment, monsieur Becker arriva, suivi de David: il vit sa fille

et l’étranger devant la fenêtre, vint près d’eux, regarda dans le

salon, et dit:--Eh! bien, David, elle fait ses prières.

--Mais, monsieur, essayez d’entrer.

--Pourquoi troubler ceux qui prient? répondit le pasteur.

En ce moment, un rayon de la lune, qui se levait sur le Falberg,

jaillit sur la fenêtre. Tous se retournèrent émus par cet effet naturel

qui les fit tressaillir; mais quand ils revinrent pour voir Séraphîta,

elle avait disparu.

--Voilà qui est étrange! dit Wilfrid surpris.

--Mais j’entends des sons délicieux! dit Minna.

--Eh! bien, quoi? dit le pasteur, elle va sans doute se coucher.

David était rentré. Ils revinrent en silence; aucun d’eux ne comprenait

les effets de cette vision de la même manière: Monsieur Becker doutait,

Minna adorait, Wilfrid désirait.

Wilfrid était un homme de trente-six ans. Quoique largement

développées, ses proportions ne manquaient pas d’harmonie. Sa taille

était médiocre, comme celle de presque tous les hommes qui sont élevés

au-dessus des autres; sa poitrine et ses épaules étaient larges, et

son col était court comme celui des hommes dont le cœur doit être

rapproché de la tête; ses cheveux étaient noirs, épais et fins; ses

yeux, d’un jaune brun, possédaient un éclat solaire qui annonçait

avec quelle avidité sa nature aspirait la lumière. Si ses traits

mâles et bouleversés péchaient par l’absence du calme intérieur

que communique une vie sans orages, ils annonçaient les ressources

inépuisables de sens fougueux et les appétits de l’instinct: de même

que ses mouvements indiquaient la perfection de l’appareil physique,

la flexibilité des sens et la fidélité de leur jeu. Cet homme pouvait

lutter avec le sauvage, entendre comme lui le pas des ennemis dans

le lointain des forêts, en flairer la senteur dans les airs, et voir

à l’horizon le signal d’un ami. Son sommeil était léger comme celui

de toutes les créatures qui ne veulent pas se laisser surprendre. Son

corps se mettait promptement en harmonie avec le climat des pays où

le conduisait sa vie à tempêtes. L’art et la science eussent admiré

dans cette organisation une sorte de modèle humain; en lui tout

s’équilibrait: l’action et le cœur, l’intelligence et la volonté. Au

premier abord, il semblait devoir être classé parmi les êtres purement

instinctifs qui se livrent aveuglément aux besoins matériels; mais

dès le matin de la vie, il s’était élancé dans le monde social avec

lequel ses sentiments l’avaient commis; l’étude avait agrandi son

intelligence, la méditation avait aiguisé sa pensée, les sciences

avaient élargi son entendement. Il avait étudié les lois humaines,

le jeu des intérêts mis en présence par les passions, et paraissait

s’être familiarisé de bonne heure avec les abstractions sur lesquelles

reposent les Sociétés. Il avait pâli sur les livres qui sont les

actions humaines mortes, puis il avait veillé dans les capitales

européennes au milieu des fêtes, il s’était éveillé dans plus d’un

lit, il avait dormi peut-être sur le champ de bataille pendant la nuit

qui précède le combat et pendant celle qui suit la victoire; peut-être

sa jeunesse orageuse l’avait-elle jeté sur le tillac d’un corsaire à

travers les pays les plus contrastants du globe; il connaissait ainsi

les actions humaines vivantes. Il savait donc le présent et le passé;

l’histoire double, celle d’autrefois, celle d’aujourd’hui. Beaucoup

d’hommes ont été, comme Wilfrid, également puissants par la Main,

par le Cœur et par la Tête; comme lui, la plupart ont abusé de leur

triple pouvoir. Mais si cet homme tenait encore par son enveloppe à

la partie limoneuse de l’humanité, certes il appartenait également

à la sphère où la force est intelligente. Malgré les voiles dans

lesquels s’enveloppait son âme, il se rencontrait en lui ces indicibles

symptômes visibles à l’œil des êtres purs, à celui des enfants dont

l’innocence n’a reçu le souffle d’aucune passion mauvaise, à celui

du vieillard qui a reconquis la sienne; ces marques dénonçaient

un Caïn auquel il restait une espérance, et qui semblait chercher

quelque absolution au bout de la terre. Minna soupçonnait le forçat

de la gloire en cet homme, et Séraphîta le connaissait; toutes deux

l’admiraient et le plaignaient. D’où leur venait cette prescience? Rien

à la fois de plus simple et de plus extraordinaire. Dès que l’homme

veut pénétrer dans les secrets de la nature, où rien n’est secret, où

il s’agit seulement de voir, il s’aperçoit que le simple y produit le

merveilleux.

--Séraphîtüs, dit un soir Minna quelques jours après l’arrivée de

Wilfrid à Jarvis, vous lisez dans l’âme de cet étranger, tandis que je

n’en reçois que de vagues impressions. Il me glace ou m’échauffe, mais

vous paraissez savoir la cause de ce froid ou de cette chaleur; vous

pouvez me le dire, car vous savez tout de lui.

--Oui, j’ai vu les causes, dit Séraphîtüs en abaissant sur ses yeux ses

larges paupières.

--Par quel pouvoir? dit la curieuse Minna.

--J’ai le don de Spécialité, lui répondit-il. La Spécialité constitue

une espèce de vue intérieure qui pénètre tout, et tu n’en comprendras

la portée que par une comparaison. Dans les grandes villes de l’Europe

d’où sortent des œuvres où la Main humaine cherche à représenter les

effets de la nature morale aussi bien que ceux de la nature physique,

il est des hommes sublimes qui expriment des idées avec du marbre.

Le statuaire agit sur le marbre, il le façonne, il y met un monde de

pensées. Il existe des marbres que la main de l’homme a doués de la

faculté de représenter tout un côté sublime ou tout un côté mauvais de

l’humanité, la plupart des hommes y voient une figure humaine et rien

de plus, quelques autres un peu plus haut placés sur l’échelle des

êtres y aperçoivent une partie des pensées traduites par le sculpteur,

ils y admirent la forme; mais les initiés aux secrets de l’art sont

tous d’intelligence avec le statuaire: en voyant son marbre, ils y

reconnaissent le monde entier de ses pensées. Ceux-là sont les princes

de l’art, ils portent en eux-mêmes un miroir où vient se réfléchir la

nature avec ses plus légers accidents. Eh! bien, il est en moi comme

un miroir où vient se réfléchir la nature morale avec ses causes et

ses effets. Je devine l’avenir et le passé en pénétrant ainsi la

conscience. Comment? me diras-tu toujours. Fais que le marbre soit le

corps d’un homme, fais que le statuaire soit le sentiment, la passion,

le vice ou le crime, la vertu, la faute ou le repentir; tu comprendras

comment j’ai lu dans l’âme de l’étranger, sans néanmoins t’expliquer la

Spécialité; car pour concevoir ce don, il faut le posséder.

La Comédie humaine - Volume 16. Études philosophiques et Études analytiques · 第 26 / 59 段