des sphères, soit inférieures, soit supérieures, Swedenborg appelle
Esprits Angéliques les êtres qui, dans ce monde, sont préparés pour
le ciel, où ils deviennent Anges. Selon lui, Dieu n’a pas créé
d’Anges spécialement, il n’en existe point qui n’ait été homme sur
la terre. La terre est ainsi la pépinière du ciel. Les Anges ne sont
donc pas Anges pour eux-mêmes (_Sag. ang._ 57); ils se transforment
par une conjonction intime avec Dieu, à laquelle Dieu ne se refuse
jamais; l’essence de Dieu n’étant jamais négative, mais incessamment
active. Les Esprits Angéliques passent par trois natures d’amour, car
l’homme ne peut être régénéré que successivement (_Vraie Religion_).
D’abord l’AMOUR DE SOI: la suprême expression de cet amour est le
génie humain, dont les œuvres obtiennent un culte. Puis l’AMOUR DU
MONDE, qui produit les prophètes, les grands hommes que la Terre prend
pour guides et salue du nom de divins. Enfin l’AMOUR DU CIEL, qui
fait les Esprits Angéliques. Ces Esprits sont, pour ainsi dire, les
fleurs de l’humanité qui s’y résume et travaille à s’y résumer. Ils
doivent avoir ou l’Amour du ciel ou la Sagesse du ciel; mais ils sont
toujours dans l’Amour avant d’être dans la Sagesse. Ainsi la première
transformation de l’homme est l’AMOUR. Pour arriver à ce premier degré,
ses _existers_ antérieurs ont dû passer par l’Espérance et la Charité
qui l’engendrent pour la Foi et la Prière. Les idées acquises par
l’exercice de ces vertus se transmettent à chaque nouvelle enveloppe
humaine sous laquelle se cachent les métamorphoses de l’ÊTRE INTÉRIEUR;
car rien ne se sépare, tout est nécessaire: l’Espérance ne va pas
sans la Charité, la Foi ne va pas sans la Prière: les quatre faces
de ce carré sont solidaires. «Faute d’une vertu, dit-il, l’Esprit
Angélique est comme une perle brisée.» Chacun de ces _existers_ est
donc un cercle dans lequel s’enroulent les richesses célestes de l’état
antérieur. La grande perfection des Esprits Angéliques vient de cette
mystérieuse progression par laquelle rien ne se perd des qualités
successivement acquises pour arriver à leur glorieuse incarnation;
car à chaque transformation ils se dépouillent insensiblement de
la chair et de ses erreurs. Quand il vit dans l’Amour, l’homme a
quitté toutes ses passions mauvaises: l’Espérance, la Charité, la
Foi, la Prière ont, suivant le mot d’Isaïe, _vanné_ son intérieur
qui ne doit plus être pollué par aucune des affections terrestres.
De là cette grande parole de saint Luc: _Faites-vous un trésor qui
ne périsse pas dans les cieux_. Et celle de Jésus-Christ: _Laissez
ce monde aux hommes, il est à eux; faites-vous purs, et venez chez
mon père_. La seconde transformation est la Sagesse. La Sagesse est
la compréhension des choses célestes auxquelles l’Esprit arrive par
l’Amour. L’Esprit d’Amour a conquis la force, résultat de toutes les
passions terrestres vaincues, il aime aveuglément Dieu; mais l’Esprit
de Sagesse a l’intelligence et sait pourquoi il aime. Les ailes de
l’un sont déployées et l’emportent vers Dieu, les ailes de l’autre
sont repliées par la terreur que lui donne la Science: il connaît
Dieu. L’un désire incessamment voir Dieu et s’élance vers lui, l’autre
y touche et tremble. L’union qui se fait d’un Esprit d’Amour et d’un
Esprit de Sagesse met la créature à l’état divin pendant lequel son
âme est FEMME, et son corps est HOMME, dernière expression humaine où
l’Esprit l’emporte sur la Forme, où la forme se débat encore contre
l’Esprit divin; car la forme, la chair, ignore, se révolte, et veut
rester grossière. Cette épreuve suprême engendre des souffrances
inouïes que les cieux voient seuls, et que le Christ a connues dans
le jardin des Oliviers. Après la mort le premier ciel s’ouvre à cette
double nature humaine purifiée. Aussi les hommes meurent-ils dans le
désespoir, tandis que l’Esprit meurt dans le ravissement. Ainsi le
NATUREL, état dans lequel sont les êtres non régénérés; le SPIRITUEL,
état dans lequel sont les Esprits Angéliques; et le DIVIN, état dans
lequel demeure l’Ange avant de briser son enveloppe, sont les trois
degrés de l’_exister_ par lesquels l’homme parvient au ciel. Une pensée
de Swedenborg vous expliquera merveilleusement la différence qui
existe entre le NATUREL et le SPIRITUEL:--_Pour les hommes_, dit-il,
le Naturel _passe dans_ le Spirituel, _ils considèrent le monde sous
ces formes visibles et le perçoivent dans une réalité propre à leurs
sens. Mais pour l’Esprit Angélique_, le Spirituel _passe dans_ le
Naturel, _il considère le monde dans son esprit intime, et non dans sa
forme_. Ainsi, nos sciences humaines ne sont que l’analyse des formes.
Le savant selon le monde est purement extérieur comme son savoir, son
_intérieur_ ne lui sert qu’à conserver son aptitude à l’intelligence
de la vérité. L’Esprit Angélique va bien au delà, son savoir est
la pensée dont la science humaine n’est que la parole; il puise la
connaissance des choses dans le Verbe, en apprenant LES CORRESPONDANCES
par lesquelles les mondes concordent avec les cieux. LA PAROLE de
Dieu fut entièrement écrite par pures Correspondances, elle couvre un
sens interne ou spirituel qui, sans la science des Correspondances,
ne peut être compris. Il existe, dit Swedenborg (_Doctrine céleste_,
26), des ARCANES innombrables dans le sens interne des Correspondances.
Aussi les hommes qui se sont moqués des livres où les prophètes ont
recueilli la Parole étaient-ils dans l’état d’ignorance où sont
ici-bas les hommes qui ne savent rien d’une science, et se moquent des
vérités de cette science. Savoir les Correspondances de la Parole avec
les cieux, savoir les Correspondances qui existent entre les choses
visibles et pondérables du monde terrestre et les choses invisibles
et impondérables du monde spirituel, c’est _avoir les cieux dans son
entendement_. Tous les objets des diverses créations étant émanés de
Dieu comportent nécessairement un sens caché, comme le disent ces
grandes paroles d’Isaïe: _La terre est un vêtement_ (Isaïe, 5, 6).
Ce lien mystérieux entre les moindres parcelles de la matière et les
cieux constitue ce que Swedenborg appelle un ARCANE CÉLESTE. Aussi son
traité des Arcanes Célestes, où sont expliquées les Correspondances
ou signifiances du Naturel au Spirituel, devant donner, suivant
l’expression de Jacob Boehm, _la signature de toute chose_, n’a-t-il
pas moins de seize volumes et de treize mille propositions. «Cette
connaissance merveilleuse des Correspondances, que la bonté de Dieu
permit à Swedenborg d’avoir, dit un de ses disciples, est le secret de
l’intérêt qu’inspirent ces ouvrages. Selon ce commentateur, là tout
dérive du ciel, tout rappelle au ciel. Les écrits du prophète sont
sublimes et clairs: il parle dans les cieux et se fait entendre sur la
terre; sur une de ses phrases, on ferait un volume.» Et le disciple
cite celle-ci entre mille autres: _Le royaume du ciel_, dit Swedenborg
(_Arcan. céles._), _est le royaume des motifs. L_’ACTION _se produit
dans le ciel, de là dans le monde, et par degrés dans les infiniment
petits de la terre; les effets terrestres étant liés à leurs causes
célestes, font que tout y est_ CORRESPONDANT _et_ SIGNIFIANT. _L’homme
est le moyen d’union entre le Naturel et le Spirituel._ Les Esprits
Angéliques connaissent donc essentiellement les Correspondances qui
relient au ciel chaque chose de la terre, et savent le sens intime des
paroles prophétiques qui en dénoncent les révolutions. Ainsi, pour ces
Esprits, tout ici-bas porte sa signifiance. La moindre fleur est une
pensée, une vie qui correspond à quelques linéaments du Grand-Tout,
duquel ils ont une constante intuition. Pour eux, L’ADULTÈRE et
les débauches dont parlent les Écritures et les prophètes, souvent
estropiés par de soi-disant écrivains, signifient l’état des âmes qui
dans ce monde persistent à s’infecter d’affections terrestres, et
continuent ainsi leur divorce avec le ciel. Les nuées signifient les
voiles dont s’enveloppe Dieu. Les flambeaux, les pains de proposition,
les chevaux et les cavaliers, les prostituées, les pierreries, tout,
dans l’ÉCRITURE, a pour eux un sens exquis, et révèle l’avenir des
faits terrestres dans leurs rapports avec le ciel. Tous peuvent
pénétrer la vérité des ÉNONCÉS de saint Jean, que la science humaine
démontre et prouve matériellement plus tard, tels que celui-ci: «Gros,
dit Swedenborg, de plusieurs sciences humaines.» _Je vis un nouveau
ciel et une nouvelle terre, car le premier ciel et la première terre
étaient passés_ (_Ap._, XXI, 1). Ils connaissent les _festins où
l’on mange la chair des rois, des hommes libres et des esclaves_, et
auxquels convie un Ange debout dans le soleil (_Apocal._, XIX, 11 _à_
18). Ils voient _la femme ailée, revêtue du soleil, et l’homme toujours
armé_ (_Apocal._). Le cheval de l’Apocalypse est, dit Swedenborg,
l’image visible de l’intelligence humaine montée par la mort, car elle
porte en elle son principe de destruction. Enfin, ils reconnaissent les
peuples cachés sous des formes qui semblent fantastiques aux ignorants.
Quand un homme est disposé à recevoir l’insufflation prophétique des
Correspondances, elle réveille en lui l’esprit de la Parole; il
comprend alors que les créations ne sont que des transformations;
elle vivifie son intelligence et lui donne pour les vérités une soif
ardente qui ne peut s’étancher que dans le ciel. Il conçoit, suivant
le plus ou le moins de perfection de son intérieur, la puissance des
Esprits Angéliques, et marche, conduit par le Désir, l’état le moins
imparfait de l’homme non régénéré, vers l’Espérance qui lui ouvre le
monde des Esprits, puis il arrive à la Prière qui lui donne la clef
des Cieux. Quelle créature ne désirerait se rendre digne d’entrer dans
la sphère des intelligences qui vivent secrètement par l’Amour ou par
la Sagesse? Ici bas, pendant leur vie, ces Esprits restent purs; ils
ne voient, ne pensent et ne parlent point comme les autres hommes. Il
existe deux perceptions: l’une interne, l’autre externe; l’Homme est
tout externe, l’Esprit Angélique est tout interne. L’Esprit va au fond
des Nombres, il en possède la totalité, connaît leurs signifiances. Il
dispose du mouvement et s’associe à tout par l’ubiquité: _Un ange_,
selon le Prophète Suédois, _est présent à un autre quand il le désire_
(_Sap. Ang. De Div. AM._); car il a le don de se séparer de son corps,
et voit les cieux comme les prophètes les ont vus, et comme Swedenborg
les voyait lui-même. «Dans cet état, dit-il (_Vraie Religion_, 136),
l’esprit de l’homme est transporté d’un lieu à un autre, le corps
restant où il est, état dans lequel j’ai demeuré pendant vingt-six
années.» Nous devons entendre ainsi toutes les paroles bibliques
où il est dit: _L’esprit m’emporta_. La Sagesse angélique est à la
Sagesse humaine ce que les innombrables forces de la nature sont à
son action, qui est une. Tout revit, se meut, existe en l’Esprit, car
il est en Dieu: ce qu’expriment ces paroles de saint Paul: «_In Deo
sumus, movemur, et vivimus_; nous vivons, nous agissons, nous sommes
en Dieu.» La Terre ne lui offre aucun obstacle, comme la Parole ne
lui offre aucune obscurité. Sa divinité prochaine lui permet de voir
la pensée de Dieu voilée par le Verbe, de même que vivant par son
intérieur, l’Esprit communique avec le sens intime caché sous toutes
les choses de ce monde. La Science est le langage du monde Temporel,
l’Amour est celui du monde Spirituel. Aussi l’homme décrit-il plus
qu’il n’explique, tandis que l’Esprit Angélique voit et comprend. La
Science attriste l’homme, l’amour exalte l’Ange. La Science cherche
encore, l’Amour a trouvé. L’Homme juge la nature dans ses rapports
avec elle; l’Esprit Angélique la juge dans ses rapports avec le
ciel. Enfin tout parle aux Esprits. Les Esprits sont dans le secret
de l’harmonie de créations entre elles; ils s’entendent avec l’esprit
des sons, avec l’esprit des couleurs, avec l’esprit des végétaux; ils
peuvent interroger le minéral, et le minéral répond à leurs pensées.
Que sont pour eux les sciences et les trésors de la terre, quand ils
les étreignent à tout moment par leur vue, et que les mondes dont
s’occupent tant les hommes, ne sont pour les Esprits que la dernière
marche d’où ils vont s’élancer à Dieu? L’Amour du ciel ou la Sagesse du
ciel s’annoncent en eux par un cercle de lumière qui les entoure et que
voient les Élus. Leur innocence, dont celle des enfants est la forme
extérieure, a la connaissance des choses que n’ont point les enfants:
ils sont innocents et savants.--«Et, dit Swedenborg, l’innocence des
cieux fait une telle impression sur l’âme, que ceux qu’elle affecte
en gardent un ravissement qui dure toute leur vie, comme je l’ai
moi-même éprouvé. Il suffit peut-être, dit-il encore, d’en avoir une
minime perception pour être à jamais changé, pour vouloir aller aux
cieux et entrer ainsi dans la sphère de l’Espérance. Sa doctrine
sur les mariages peut se réduire à ce peu de mots: «Le Seigneur a
pris la beauté, l’élégance de la vie de l’homme et l’a transportée
dans la femme. Quand l’homme n’est pas réuni à cette beauté, à cette
élégance de sa vie, il est sévère, triste et farouche; quand il y est
réuni, il est joyeux, il est complet.» Les Anges sont toujours dans
le point le plus parfait de la beauté. Leurs mariages sont célébrés
par des cérémonies merveilleuses. Dans cette union, qui ne produit
point d’enfants, l’homme a donné L’ENTENDEMENT, la femme a donné la
VOLONTÉ: ils deviennent un seul être, UNE SEULE chair ici-bas; puis
ils vont aux cieux après avoir revêtu la forme céleste. Ici-bas, dans
l’état naturel, le penchant mutuel des deux sexes vers les voluptés
est un EFFET qui entraîne et fatigue et dégoût; mais sous sa forme
céleste, le couple devenu _le même_ Esprit trouve en lui-même une
cause incessante de voluptés. Swedenborg a vu ce mariage des Esprits,
qui, selon saint Luc, n’a point de noces (20, 35), et qui n’inspire
que des plaisirs spirituels. Un Ange s’offrit à le rendre témoin d’un
mariage, et l’entraîna sur ses ailes (les ailes sont un symbole et non
une réalité terrestre). Il le revêtit de sa robe de fête, et quand
Swedenborg se vit habillé de lumière, il demanda pourquoi.--Dans cette
circonstance, répondit l’Ange, nos robes s’allument, brillent et se
font nuptiales. (_Deliciæ sap. de am. conj._, 19, 20, 21.) Il aperçut
alors deux Anges qui vinrent, l’un du Midi, l’autre de l’Orient; l’Ange
du Midi était dans un char attelé de deux chevaux blancs dont les
rênes avaient la couleur et l’éclat de l’aurore; mais quand ils furent
près de lui, dans le ciel, il ne vit plus ni les chars ni les chevaux.
L’Ange de l’Orient vêtu de pourpre, et l’Ange du Midi vêtu d’hyacinthe
accoururent comme deux souffles et se confondirent: l’un était un Ange
d’Amour, l’autre était un Ange de Sagesse. Le guide de Swedenborg lui
dit que ces deux Anges avaient été liés sur la terre d’une amitié
intérieure et toujours unis, quoique séparés par les espaces. Le
consentement qui est l’essence des bons mariages sur la terre, est
l’état habituel des Anges dans le ciel. L’amour est la lumière de
leur monde. Le ravissement éternel des Anges vient de la faculté
que Dieu leur communique de lui rendre à lui-même la joie qu’ils en
éprouvent. Cette réciprocité d’infini fait leur vie. Dans le ciel, ils
deviennent infinis en participant de l’essence de Dieu qui s’engendre
par lui-même. L’immensité des cieux où vivent les Anges est telle, que
si l’homme était doué d’une vue aussi continuellement rapide que l’est
la lumière en venant du soleil sur la terre et qu’il regardât pendant
l’éternité, ses yeux ne trouveraient pas un horizon où se reposer. La
lumière explique seule les félicités du ciel. C’est, dit-il (_Sap.,
Aug._, 7, 25, 26, 27), une vapeur de la vertu de Dieu, une émanation
pure de sa clarté, auprès de laquelle notre jour le plus éclatant est
l’obscurité. Elle peut tout, renouvelle tout et ne s’absorbe pas; elle
environne l’Ange et lui fait toucher Dieu par des jouissances infinies
que l’on sent se multiplier infiniment par elles-mêmes. Cette lumière
tue tout homme qui n’est pas préparé à la recevoir. Nul ici-bas, ni
même dans le ciel, ne peut voir Dieu et vivre. Voilà pourquoi il est
dit (_Ex._ XIX, 12, 13, 21, 22, 23): _La montagne où Moïse parlait au
Seigneur était gardée de peur que quelqu’un, ne venant à y toucher,
ne mourût_. Puis encore (_Ex._ XXXIV, 29--35): _Quand Moïse apporta
les secondes Tables, sa face brillait tellement, qu’il fut obligé de
la voiler pour ne faire mourir personne en parlant au peuple_. La
transfiguration de Jésus-Christ accuse également la lumière que jette
un Messager du ciel et les ineffables jouissances que trouvent les
Anges à en être continuellement imbus. _Sa face_, dit saint Mathieu
(XVII, 1--5), _resplendit comme le soleil, ses vêtements devinrent
comme la lumière, et un nuage couvrit ses disciples._ Enfin, quand un
astre n’enferme plus que des êtres qui se refusent au Seigneur, que
sa parole est méconnue, que les Esprits Angéliques ont été assemblés
des quatre vents, Dieu envoie un Ange exterminateur pour changer la
masse du monde réfractaire qui, dans l’immensité de l’univers, est
pour lui ce qu’est dans la nature un germe infécond. En approchant du
Globe, l’Ange Exterminateur porté sur une comète le fait tourner sur
son axe: les continents deviennent alors le fond des mers, les plus
hautes montagnes deviennent des îles, et les pays jadis couverts des
eaux marines, renaissent parés de leur fraîcheur en obéissant aux lois
de la Genèse; la parole de Dieu reprend alors sa force sur une nouvelle
terre qui garde en tous lieux les effets de l’eau terrestre et du feu
céleste. La lumière, que l’Ange apporte d’En-Haut, fait alors pâlir le
soleil. Alors, comme dit Isaïe (19--20): _Les hommes entreront dans
des fentes de rochers, se blottiront dans la poussière. Ils crieront_
(Apocalypse, VII, 15-17) _aux montagnes: Tombez sur nous! A la mer:
Prends-nous! Aux airs: Cachez-nous de la fureur de l’Agneau!_ L’Agneau
est la grande figure des Anges méconnus et persécutés ici-bas. Aussi
Christ a-t-il dit: _Heureux ceux qui souffrent! Heureux les simples!
Heureux ceux qui aiment!_ Tout Swedenborg est là: Souffrir, Croire,
Aimer. Pour bien aimer, ne faut-il pas avoir souffert, et ne faut-il
pas croire? L’Amour engendre la Force, et la Force donne la Sagesse;
de là, l’Intelligence; car la Force et la Sagesse comportent la
Volonté. Être intelligent, n’est-ce pas Savoir, Vouloir et Pouvoir,
les trois attributs de l’Esprit Angélique.--«_Si l’univers a un sens,
voilà le plus digne de Dieu!_» me disait monsieur Saint-Martin que
je vis pendant le voyage qu’il fit en Suède.--Mais, monsieur, reprit
monsieur Becker après une pause, que signifient ces lambeaux pris dans
l’étendue d’une œuvre de laquelle on ne peut donner une idée qu’en la
comparant à un fleuve de lumière, à des ondées de flammes? Quand un
homme s’y plonge, il est emporté par un courant terrible. Le poème
de Dante Alighieri fait à peine l’effet d’un point, à qui veut se
plonger dans les innombrables versets à l’aide desquels Swedenborg a
rendu palpables les mondes célestes, comme Beethoven a bâti ses palais
d’harmonie avec des milliers de notes, comme les architectes ont édifié
leurs cathédrales avec des milliers de pierres. Vous y roulez dans
des gouffres sans fin, où votre esprit ne vous soutient pas toujours.
Certes! il est nécessaire d’avoir une puissante intelligence pour en
revenir sain et sauf à nos idées sociales.