pasteur. De 1688 à 1745, le baron Emmanuel de Swedenborg apparut dans
le monde comme un homme du plus vaste savoir, estimé, chéri pour ses
vertus, toujours irréprochable, constamment utile. Tout en remplissant
de hautes fonctions en Suède, il a publié de 1709 à 1740, sur la
minéralogie, la physique, les mathématiques et l’astronomie, des livres
nombreux et solides qui ont éclairé le monde savant. Il a inventé la
méthode de bâtir des bassins propres à recevoir les vaisseaux. Il a
écrit sur les questions les plus importantes, depuis la hauteur des
marées jusqu’à la position de la terre. Il a trouvé tout à la fois
les moyens de construire de meilleures écluses pour les canaux, et
des procédés plus simples pour l’extraction des métaux. Enfin, il ne
s’est pas occupé d’une science sans lui faire faire un progrès. Il
étudia pendant sa jeunesse les langues hébraïque, grecque, latine et
les langues orientales dont la connaissance lui devint si familière,
que plusieurs professeurs célèbres l’ont consulté souvent, et qu’il
put reconnaître dans la Tartarie les vestiges du plus ancien livre de
la Parole, nommé LES GUERRES DE JEHOVAH, et LES ÉNONCÉS dont il est
parlé par Moïse dans les NOMBRES (XXI, 14, 15, 27--30), par Josué,
par Jérémie et par Samuel. LES GUERRES DE JEHOVAH seraient la partie
historique, et LES ÉNONCÉS la partie prophétique de ce livre antérieur
à la GENÈSE. Swedenborg a même affirmé que le JASCHAR ou LE LIVRE
DU JUSTE, mentionné par Josué, existait dans la Tartarie-Orientale,
avec le culte des Correspondances. Un Français a, dit-on, récemment
justifié les prévisions de Swedenborg, en annonçant avoir trouvé à
Bagdad plusieurs parties de la Bible inconnues en Europe. Lors de
la discussion presque européenne que souleva le magnétisme animal à
Paris, et à laquelle presque tous les savants prirent une part active,
en 1785, monsieur le marquis de Thomé vengea la mémoire de Swedenborg
en relevant des assertions échappées aux commissaires nommés par le
roi de France pour examiner le magnétisme. Ces messieurs prétendaient
qu’il n’existait aucune théorie de l’aimant, tandis que Swedenborg s’en
était occupé dès l’an 1720. Monsieur de Thomé saisit cette occasion
pour démontrer les causes de l’oubli dans lequel les hommes les plus
célèbres laissaient le savant Suédois afin de pouvoir fouiller ses
trésors et s’en aider pour leurs travaux. «Quelques-uns des plus
illustres, dit monsieur de Thomé en faisant allusion à la THÉORIE
DE LA TERRE par Buffon, ont la faiblesse de se parer des plumes du
paon sans lui en faire hommage.» Enfin, il prouva par des citations
victorieuses, tirées des œuvres encyclopédiques de Swedenborg, que
ce grand prophète avait devancé de plusieurs siècles la marche lente
des sciences humaines: il suffit, en effet, de lire ses œuvres
philosophiques et minéralogiques, pour en être convaincu. Dans tel
passage, il se fait le précurseur de la chimie actuelle, en annonçant
que les productions de la nature organisée sont toutes décomposables
et aboutissent à deux principes purs; que l’eau, l’air, le feu, _ne
sont pas des éléments_; dans tel autre, il va par quelques mots au fond
des mystères magnétiques, il en ravit ainsi la première connaissance
à Mesmer.--Enfin, voici de lui, dit monsieur Becker en montrant une
longue planche attachée entre le poêle et la croisée sur laquelle
étaient des livres de toutes grandeurs, voici dix-sept ouvrages
différents, dont un seul, ses Œuvres Philosophiques et Minéralogiques,
publiées en 1734, ont trois volumes in-folio. Ces productions, qui
attestent les connaissances positives de Swedenborg, m’ont été données
par monsieur Séraphîtüs, son cousin, père de Séraphîta. En 1740,
Swedenborg tomba dans un silence absolu, d’où il ne sortit que pour
quitter ses occupations temporelles, et penser exclusivement au monde
spirituel. Il reçut les premiers ordres du Ciel en 1745. Voici comment
il a raconté sa vocation: Un soir, à Londres, après avoir dîné de grand
appétit, un brouillard épais se répandit dans sa chambre. Quand les
ténèbres se dissipèrent, une créature qui avait pris la forme humaine
se leva du coin de sa chambre, et lui dit d’une voix terrible: _Ne
mange pas tant!_ Il fit une diète absolue. La nuit suivante, le même
homme vint, rayonnant de lumière, et lui dit: _Je suis envoyé par Dieu
qui t’a choisi pour expliquer aux hommes le sens de sa parole et de ses
créations. Je te dicterai ce que tu dois écrire._ La vision dura peu
de moments. L’ANGE était, disait-il, vêtu de pourpre. Pendant cette
nuit, les yeux de son _homme intérieur_ furent ouverts et disposés pour
voir dans le Ciel, dans le monde des Esprits et dans les Enfers; trois
sphères différentes où il rencontra des personnes de sa connaissance,
qui avaient péri dans leur forme humaine, les unes depuis long-temps,
les autres depuis peu. Dès ce moment, Swedenborg a constamment vécu
de la vie des Esprits, et resta dans ce monde comme Envoyé de Dieu.
Si sa mission lui fut contestée par les incrédules, sa conduite fut
évidemment celle d’un être supérieur à l’humanité. D’abord, quoique
borné par sa fortune au strict nécessaire, il a donné des sommes
immenses, et notoirement relevé, dans plusieurs villes de commerce,
de grandes maisons tombées ou qui allaient faillir. Aucun de ceux
qui firent un appel à sa générosité ne s’en alla sans être aussitôt
satisfait. Un Anglais incrédule s’est mis à sa poursuite, l’a rencontré
dans Paris, et a raconté que chez lui les portes restaient constamment
ouvertes. Un jour, son domestique s’étant plaint de cette négligence,
qui l’exposait à être soupçonné des vols qui atteindraient l’argent
de son maître:--Qu’il soit tranquille, dit Swedenborg en souriant, je
lui pardonne sa défiance, il ne voit pas le gardien qui veille à ma
porte. En effet, en quelque pays qu’il habitât, il ne ferma jamais ses
portes, et rien ne fut perdu chez lui. A Gothembourg, ville située à
soixante milles de Stockholm, il annonça, trois jours avant l’arrivée
du courrier, l’heure précise de l’incendie qui ravageait Stockholm en
faisant observer que sa maison n’était pas brûlée: ce qui était vrai.
La reine de Suède dit à Berlin, au roi son frère, qu’une de ses dames
étant assignée pour payer une somme qu’elle savait avoir été rendue
par son mari avant qu’il mourût, mais n’en trouvant pas la quittance,
alla chez Swedenborg, et le pria de demander à son mari où pouvait être
la preuve du paiement. Le lendemain, Swedenborg lui indiqua l’endroit
où était la quittance; mais comme, suivant le désir de cette dame, il
avait prié le défunt d’apparaître à sa femme, celle-ci vit en songe
son mari vêtu de la robe de chambre qu’il portait avant de mourir, et
lui montra la quittance dans l’endroit désigné par Swedenborg, et où
elle était effectivement cachée. Un jour, en s’embarquant à Londres,
dans le navire du capitaine Dixon, il entendit une dame qui demandait
si l’on avait fait beaucoup de provisions:--Il n’en faut pas tant,
répondit-il. Dans huit jours, à deux heures, nous serons dans le port
de Stockholm. Ce qui arriva. L’état de vision dans lequel Swedenborg se
mettait à son gré, relativement aux choses de la terre, et qui étonna
tous ceux qui l’approchèrent par des effets merveilleux, n’était qu’une
faible application de sa faculté de voir les cieux. Parmi ces visions,
celles où il raconte ses voyages dans les TERRES ASTRALES ne sont
pas les moins curieuses, et ses descriptions doivent nécessairement
surprendre par la naïveté des détails. Un homme dont l’immense portée
scientifique est incontestable, qui réunissait en lui la conception,
la volonté, l’imagination, aurait certes inventé mieux, s’il eût
inventé. La littérature fantastique des Orientaux n’offre d’ailleurs
rien qui puisse donner une idée de cette œuvre étourdissante et pleine
de poésies en germe, s’il est permis de comparer une œuvre de croyance
aux œuvres de la fantaisie arabe. L’enlèvement de Swedenborg par l’ange
qui lui servit de guide dans son premier voyage, est d’une sublimité
qui dépasse, de toute la distance que Dieu a mise entre la terre et
le soleil, celle des épopées de Klopstock, de Milton, du Tasse et de
Dante. Cette partie, qui sert de début à son ouvrage sur les TERRES
ASTRALES, n’a jamais été publiée; elle appartient aux traditions orales
laissées par Swedenborg aux trois disciples qui étaient au plus près de
son cœur. Monsieur Silverichm la possède écrite. Monsieur Séraphîtüs
a voulu m’en parler quelquefois; mais le souvenir de la parole de son
cousin était si brûlant, qu’il s’arrêtait aux premiers mots, et tombait
dans une rêverie d’où rien ne le pouvait tirer. Le discours par lequel
l’Ange prouve à Swedenborg que ces corps ne sont pas faits pour être
errants et déserts, écrase, m’a dit le baron, toutes les sciences
humaines sous le grandiose d’une logique divine. Selon le prophète, les
habitants de Jupiter ne cultivent point les sciences qu’ils nomment des
ombres; ceux de Mercure détestent l’expression des idées par la parole
qui leur semble trop matérielle, ils ont un langage oculaire; ceux de
Saturne sont continuellement tentés par de mauvais esprits; ceux de
la Lune sont petits comme des enfants de six ans, leur voix part de
l’abdomen, et ils rampent; ceux de Vénus sont d’une taille gigantesque,
mais stupides, et vivent de brigandages; néanmoins, une partie de cette
planète a des habitants d’une grande douceur, qui vivent dans l’amour
du bien. Enfin, il décrit les mœurs des peuples attachés à ces globes,
et traduit le sens général de leur existence par rapport à l’univers,
en des termes si précis; il donne des explications qui concordent si
bien aux effets de leurs révolutions apparentes dans le système général
du monde, que peut-être un jour les savants viendront-ils s’abreuver à
ces sources lumineuses. Voici, dit monsieur Becker, après avoir pris
un livre, en l’ouvrant à l’endroit marqué par le signet, voici par
quelles paroles il a terminé cette œuvre: «Si l’on doute que j’aie été
transporté dans un grand nombre de Terres Astrales, qu’on se rappelle
mes observations sur les distances dans l’autre vie; elles n’existent
que relativement à l’état externe de l’homme; or, ayant été disposé
intérieurement comme les Esprits Angéliques de ces terres, j’ai pu les
connaître.» Les circonstances auxquelles nous avons dû de posséder
dans ce canton le baron Séraphîtüs, cousin bien-aimé de Swedenborg, ne
m’ont laissé étranger à aucun événement de cette vie extraordinaire.
Il fut accusé dernièrement d’imposture dans quelques papiers publics
de l’Europe, qui rapportèrent le fait suivant, d’après une lettre du
chevalier Beylon. Swedenborg, disait-on, _instruit par des sénateurs
de la correspondance secrète de la feue reine de Suède avec le prince
de Prusse, son frère, en révéla les mystères à cette princesse, et la
laissa croire qu’il en avait été instruit par des moyens surnaturels_.
Un homme digne de foi, monsieur Charles-Léonhard de Stahlhammer,
capitaine dans la garde royale et chevalier de l’Épée, a répondu par
une lettre à cette calomnie.
Le pasteur chercha dans le tiroir de sa table parmi quelques papiers,
finit par y trouver une gazette, et la tendit à Wilfrid qui lut à haute
voix la lettre suivante:
«Stockholm, 13 mai 1788.
«J’ai lu avec étonnement la lettre qui rapporte l’entretien qu’a eu
le fameux Swedenborg avec la reine Louise-Ulrique; les circonstances
en sont tout à fait fausses, et j’espère que l’auteur me pardonnera
si, par un récit fidèle qui peut être attesté par plusieurs personnes
de distinction qui étaient présentes et qui sont encore en vie, je
lui montre combien il s’est trompé. En 1758, peu de temps après la
mort du prince de Prusse, Swedenborg vint à la cour: il avait coutume
de s’y trouver régulièrement. A peine eut-il été aperçu de la reine,
qu’elle lui dit: «A propos, monsieur l’assesseur, avez-vous vu mon
frère?» Swedenborg répondit que non, et la reine lui répliqua: «Si
vous le rencontrez, saluez-le de ma part.» En disant cela, elle
n’avait d’autre intention que de plaisanter, et ne pensait nullement
à lui demander la moindre instruction touchant son frère. Huit jours
après, et non pas vingt-quatre jours après, ni dans une audience
particulière, Swedenborg vint de nouveau à la cour, mais de si bonne
heure, que la reine n’avait pas encore quitté son appartement,
appelé la Chambre-Blanche, où elle causait avec ses dames d’honneur
et d’autres femmes de la cour. Swedenborg n’attend point que la
reine sorte, il entre directement dans son appartement et lui parle
bas à l’oreille. La reine, frappée d’étonnement, se trouva mal, et
eut besoin de quelque temps pour se remettre. Revenue à elle-même,
elle dit aux personnes qui l’entouraient: «Il n’y a que Dieu et mon
frère qui puissent savoir ce qu’il vient de me dire!» Elle avoua
qu’il lui avait parlé de sa dernière correspondance avec ce prince,
dont le sujet n’était connu que d’eux seuls. Je ne puis expliquer
comment Swedenborg eut connaissance de ce secret; mais ce que je
puis assurer sur mon honneur, c’est que ni le comte H..., comme le
dit l’auteur de la lettre, ni personne, n’a intercepté ou lu les
lettres de la reine. Le sénat d’alors lui permettait d’écrire à son
frère dans la plus grande sécurité, et regardait cette correspondance
comme très-indifférente à l’état. Il est évident que l’auteur de la
susdite lettre n’a pas du tout connu le caractère du comte H... Ce
seigneur respectable, qui a rendu les services les plus importants
à sa patrie, réunit aux talents de l’esprit les qualités du cœur,
et son âge avancé n’affaiblit point en lui ces dons précieux. Il
joignit toujours pendant toute son administration la politique la
plus éclairée à la plus scrupuleuse intégrité, et se déclara l’ennemi
des intrigues secrètes et des menées sourdes, qu’il regardait comme
des moyens indignes pour arriver à son but. L’auteur n’a pas mieux
connu l’assesseur Swedenborg. La seule faiblesse de cet homme,
vraiment honnête, était de croire aux apparitions des esprits; mais
je l’ai connu pendant très-long-temps, et je puis assurer qu’il était
aussi persuadé de parler et de converser avec des esprits, que je
le suis, moi, dans ce moment, d’écrire ceci. Comme citoyen et comme
ami, c’était l’homme le plus intègre, ayant en horreur l’imposture
et menant une vie exemplaire. L’explication qu’a voulu donner de ce
fait le chevalier Beylon est, par conséquent, destituée de fondement;
et la visite faite pendant la nuit à Swedenborg, par les comtes
H... et T..., est entièrement controuvée. Au reste, l’auteur de la
lettre peut être assuré que je ne suis rien moins que sectateur
de Swedenborg; l’amour seul de la vérité m’a engagé à rendre avec
fidélité un fait qu’on a si souvent rapporté avec des détails
entièrement faux, et j’affirme ce que je viens d’écrire, en apposant
la signature de mon nom.»
--Les témoignages que Swedenborg a donnés de sa mission aux familles
de Suède et de Prusse ont sans doute fondé la croyance dans laquelle
vivent plusieurs personnages de ces deux cours, reprit monsieur
Becker en remettant la gazette dans son tiroir.--Néanmoins, dit-il en
continuant, je ne vous dirai pas tous les faits de sa vie matérielle
et visible: ses mœurs s’opposaient à ce qu’ils fussent exactement
connus. Il vivait caché, sans vouloir s’enrichir ou parvenir à la
célébrité. Il se distinguait même par une sorte de répugnance à faire
des prosélytes, s’ouvrait à peu de personnes, et ne communiquait ces
dons extérieurs qu’à celles en qui éclataient la foi, la sagesse et
l’amour. Il savait reconnaître par un seul regard l’état de l’âme de
ceux qui l’approchaient, et changeait en Voyants ceux qu’il voulait
toucher de sa parole intérieure. Ses disciples ne lui ont, depuis
l’année 1745, jamais rien vu faire pour aucun motif humain. Une seule
personne, un prêtre suédois, nommé Matthésius, l’accusa de folie. Par
un hasard extraordinaire, ce Matthésius, ennemi de Swedenborg et de
ses écrits, devint fou peu de temps après, et vivait encore il y a
quelques années à Stockholm avec une pension accordée par le roi de
Suède. L’éloge de Swedenborg a d’ailleurs été composé avec un soin
minutieux quant aux événements de sa vie, et prononcé dans la grande
salle de l’Académie royale des sciences à Stockholm par monsieur de
Sandel, conseiller au collége des Mines, en 1786. Enfin une déclaration
reçue par le lord-maire, à Londres, constate les moindres détails de la
dernière maladie et de la mort de Swedenborg, qui fut alors assisté par
monsieur Férélius, ecclésiastique suédois de la plus haute distinction.
Les personnes comparues attestent que, loin d’avoir démenti ses écrits,
Swedenborg en a constamment attesté la vérité.--«Dans cent ans, dit-il
à monsieur Férélius, ma doctrine régira l’ÉGLISE.» Il a prédit fort
exactement le jour et l’heure de sa mort. Le jour même, le dimanche 29
mars 1772, il demanda l’heure.--Cinq heures, lui répondit-on.--Voilà
qui est fini, dit-il, Dieu vous bénisse! Puis, dix minutes après, il
expira de la manière la plus tranquille en poussant un léger soupir. La
simplicité, la médiocrité, la solitude, furent donc les traits de sa
vie. Quand il avait achevé l’un de ses traités, il s’embarquait pour
aller l’imprimer à Londres ou en Hollande, et n’en parlait jamais. Il
publia successivement ainsi vingt-sept traités différents, tous écrits,
dit-il, sous la dictée des Anges. Que ce soit ou non vrai, peu d’hommes
sont assez forts pour en soutenir les flammes orales. Les voici tous,
dit monsieur Becker en montrant une seconde planche sur laquelle
étaient une soixantaine de volumes. Les sept traités où l’esprit
de Dieu jette ses plus vives lueurs, sont: LES DÉLICES DE L’AMOUR
CONJUGAL,--LE CIEL ET L’ENFER,--L’APOCALYPSE RÉVÉLÉE,--L’EXPOSITION
DU SENS INTERNE,--L’AMOUR DIVIN,--LE VRAI CHRISTIANISME,--LA SAGESSE
ANGÉLIQUE DE L’OMNIPOTENCE, OMNISCIENCE, OMNIPRÉSENCE DE CEUX QUI
PARTAGENT L’ÉTERNITÉ, L’IMMENSITÉ DE DIEU. Son explication de
l’Apocalypse commence par ces paroles, dit monsieur Becker en prenant
et ouvrant le premier volume qui se trouvait près de lui: «_Ici je
n’ai rien mis du mien, j’ai parlé d’après le Seigneur qui avait dit
par le même ange à Jean_: TU NE SCELLERAS PAS LES PAROLES DE CETTE
PROPHÉTIE (Apocalypse, 22, 10).»
--Mon cher monsieur, dit le douteur en regardant Wilfrid, j’ai souvent
tremblé de tous mes membres pendant les nuits d’hiver, en lisant les
œuvres terribles où cet homme déclare avec une parfaite innocence les
plus grandes merveilles. «J’ai vu, dit-il, les Cieux et les Anges.
L’homme spirituel voit l’homme spirituel beaucoup mieux que l’homme
terrestre ne voit l’homme terrestre. En décrivant les merveilles des
cieux et au-dessous des cieux, j’obéis à l’ordre que le Seigneur m’a
donné de le faire. On est le maître de ne pas me croire, je ne puis
mettre les autres dans l’état où Dieu m’a mis; il ne dépend pas de moi
de les faire converser avec les Anges, ni d’opérer le miracle de la
disposition expresse de leur entendement; ils sont eux-mêmes les seuls
instruments de leur exaltation angélique. Voici vingt-huit ans que je
suis dans le monde spirituel avec les Anges, et sur la terre avec les
hommes; car il a plu au Seigneur de m’ouvrir les yeux de l’Esprit,
comme il les ouvrit à Paul, à Daniel et à Élisée.» Néanmoins, certaines
personnes ont des visions du monde spirituel par le détachement complet
que le somnambulisme opère entre leur forme extérieure et leur homme
intérieur. _Dans cet état_, dit Swedenborg en son traité DE LA SAGESSE
ANGÉLIQUE (nº 257), _l’homme peut être élevé jusque dans la lumière
céleste, parce que les sens corporels étant abolis, l’influence du
ciel agit sans obstacle sur l’homme intérieur_. Beaucoup de gens, qui
ne doutent point que Swedenborg n’ait eu des révélations célestes,
pensent néanmoins que tous ses écrits ne sont pas également empreints
de l’inspiration divine. D’autres exigent une adhésion absolue à
Swedenborg, tout en admettant ses obscurités; mais ils croient que
l’imperfection du langage terrestre a empêché le prophète d’exprimer
ses visions spirituelles dont les obscurités disparaissent aux yeux
de ceux que la foi a régénérés; car, suivant l’admirable expression
de son plus grand disciple, _la chair est une génération extérieure_.
Pour les poètes et les écrivains, son merveilleux est immense; pour
les Voyants, tout est d’une réalité pure. Ses descriptions ont été
pour quelques chrétiens des sujets de scandale. Certains critiques
ont ridiculisé la substance céleste de ses temples, de ses palais
d’or, de ses villas superbes où s’ébattent les anges; d’autres se sont
moqués de ses bosquets d’arbres mystérieux, de ses jardins où les
fleurs parlent, où l’air est blanc, où les pierreries mystiques, la
sardoine, l’escarboucle, la chrysolite, la chrysoprase, la cyanée, la
chalcédoine, le béryl, l’URIM et le THUMIM sont doués de mouvement,
expriment des vérités célestes, et qu’on peut interroger, car elles
répondent par des variations de lumière (VRAIE RELIGION, 219);
beaucoup de bons esprits n’admettent pas ses mondes où les couleurs
font entendre de délicieux concerts, où les paroles flamboient, où
le Verbe s’écrit en cornicules (VRAIE RELIGION, 278). Dans le Nord
même, quelques écrivains ont ri de ses portes de perles, de diamants
qui tapissent et meublent les maisons de sa Jérusalem où les moindres
ustensiles sont faits des substances les plus rares du globe. «Mais,
disent ses disciples, parce que tous ces objets sont clairsemés dans
ce monde, est-ce une raison pour qu’ils ne soient pas abondants en
l’autre? Sur la terre, ils sont d’une substance terrestre, tandis que
dans les cieux ils sont sous les apparences célestes et relatives à
l’état d’ange.» Swedenborg a d’ailleurs répété, à ce sujet, ces grandes
paroles de JÉSUS-CHRIST: _Je vous enseigne en me servant des paroles
terrestres, et vous ne m’entendez pas; si je parlais le langage du
ciel, comment pourriez-vous me comprendre!_ (Jean, 3, 12).--Monsieur,
moi j’ai lu Swedenborg en entier, reprit monsieur Becker en laissant
échapper un geste emphatique. Je le dis avec orgueil, puisque j’ai
gardé ma raison. En le lisant, il faut ou perdre le sens, ou devenir un
Voyant. Quoique j’aie résisté à ces deux folies, j’ai souvent éprouvé
des ravissements inconnus, des saisissements profonds, des joies
intérieures que donnent seules la plénitude de la vérité, l’évidence
de la lumière céleste. Tout ici-bas semble petit quand l’âme parcourt
les pages dévorantes de ces Traités. Il est impossible de ne pas être
frappé d’étonnement en songeant que, dans l’espace de trente ans, cet
homme a publié, sur les vérités du monde spirituel, vingt-cinq volumes
in-quarto, écrits en latin, dont le moindre a cinq cents pages, et
qui sont tous imprimés en petits caractères. Il en a laissé, dit-on,
vingt autres à Londres, déposés à son neveu, M. Silverichm, ancien
aumônier du roi de Suède. Certes, l’homme qui, de vingt à soixante ans,
s’était presque épuisé par la publication d’une sorte d’encyclopédie,
a dû recevoir des secours surnaturels pour composer ces prodigieux
traités, à l’âge où les forces de l’homme commencent à s’éteindre. Dans
ces écrits, il se trouve des milliers de propositions numérotées, dont
aucune ne se contredit. Partout l’exactitude, la méthode, la présence
d’esprit, éclatent et découlent d’un même fait, l’existence des Anges.
SA VRAIE RELIGION, où se résume tout son dogme, œuvre vigoureuse de
lumière, a été conçue, exécutée à quatre-vingt-trois ans. Enfin, son
ubiquité, son omniscience n’est démentie par aucun de ses critiques,
ni par ses ennemis. Néanmoins, quand je me suis abreuvé à ce torrent
de lueurs célestes, Dieu ne m’a pas ouvert les yeux intérieurs, et
j’ai jugé ces écrits avec la raison d’un homme non régénéré. J’ai donc
souvent trouvé que l’INSPIRÉ Swedenborg avait dû parfois mal entendre
les Anges. J’ai ri de plusieurs visions auxquelles j’aurais dû, suivant
les Voyants, croire avec admiration. Je n’ai conçu ni l’écriture
corniculaire des anges, ni leurs ceintures dont l’or est plus ou moins
faible. Si, par exemple, cette phrase: _Il est des anges solitaires_,
m’a singulièrement attendri d’abord; par réflexion, je n’ai pas accordé
cette solitude avec leurs mariages. Je n’ai pas compris pourquoi
la vierge Marie conserve, dans le ciel, des habillements de satin
blanc. J’ai osé me demander pourquoi les gigantesques démons Enakim
et Héphilim venaient toujours combattre les chérubins dans les champs
apocalyptiques d’Armageddon. J’ignore comment les Satans peuvent encore
discuter avec les Anges. M. le baron Séraphîtüs m’objectait que ces
détails concernaient les Anges qui demeuraient sur la terre sous forme
humaine. Souvent les visions du prophète suédois sont barbouillées
de figures grotesques. Un de ses MÉMORABLES, nom qu’il leur a donné,
commence par ces paroles:--«Je vis des esprits rassemblés, ils
avaient des chapeaux sur leurs têtes.» Dans un autre Mémorable, il
reçoit du ciel un petit papier sur lequel il vit, dit-il, les lettres
dont se servaient les peuples primitifs, et qui étaient composées
de lignes courbes avec de petits anneaux qui se portaient en haut.
Pour mieux attester sa communication avec les cieux, j’aurais voulu
qu’il déposât ce papier à l’Académie royale des sciences de Suède.
Enfin, peut-être ai-je tort, peut-être les absurdités matérielles
semées dans ses ouvrages ont-elles des significations spirituelles.
Autrement, comment admettre la croissante influence de sa religion? Son
ÉGLISE compte aujourd’hui plus de sept cent mille fidèles, tant aux
États-Unis d’Amérique où différentes sectes s’y agrégent en masse,
qu’en Angleterre où sept mille Swedenborgistes se trouvent dans la
seule ville de Manchester. Des hommes aussi distingués par leurs
connaissances que par leur rang dans le monde, soit en Allemagne,
soit en Prusse et dans le Nord, ont publiquement adopté les croyances
de Swedenborg, plus consolantes d’ailleurs que ne le sont celles des
autres communions chrétiennes. Maintenant, je voudrais bien pouvoir
vous expliquer en quelques paroles succinctes les points capitaux de
la doctrine que Swedenborg a établie pour son Église; mais cet abrégé,
fait de mémoire, serait nécessairement fautif. Je ne puis donc me
permettre de vous parler que des Arcanes qui concernent la naissance de
Séraphîta.
Ici, monsieur Becker fit une pause pendant laquelle il parut se
recueillir pour rassembler ses idées, et reprit ainsi: