gardé par les Européens; la mer de Norwége se prit entièrement dans les
Fiords, où la violence du ressac l’empêche ordinairement de geler. Un
vent dont les effets ressemblaient à ceux du levantis espagnol, avait
balayé la glace du Stromfiord en repoussant les neiges vers le fond du
golfe. Depuis long-temps il n’avait pas été permis aux gens de Jarvis
de voir en hiver le vaste miroir des eaux réfléchissant les couleurs
du ciel, spectacle curieux au sein de ces montagnes dont tous les
accidents étaient nivelés sous les couches successives de la neige, et
où les plus vives arêtes comme les vallons les plus creux ne formaient
que de faibles plis dans l’immense tunique jetée par la nature sur ce
paysage, alors tristement éclatant et monotone. Les longues nappes
de la Sieg, subitement glacées, décrivaient une énorme arcade sous
laquelle les habitants auraient pu passer à l’abri des tourbillons,
si quelques-uns d’entre eux eussent été assez hardis pour s’aventurer
dans le pays. Mais les dangers de la moindre course retenaient au logis
les plus intrépides chasseurs qui craignaient de ne plus reconnaître
sous la neige les étroits passages pratiqués au bord des précipices,
des crevasses ou des versants. Aussi nulle créature n’animait-elle ce
désert blanc où régnait la bise du pôle, seule voix qui résonnât en
de rares moments. Le ciel, presque toujours grisâtre, donnait au lac
les teintes de l’acier bruni. Peut-être un vieil eider traversait-il
parfois impunément l’espace à l’aide du chaud duvet sous lequel
glissent les songes des riches, qui ne savent par combien de dangers
cette plume s’achète; mais, semblable au Bédouin qui sillonne seul les
sables de l’Afrique, l’oiseau n’était ni vu ni entendu; l’atmosphère
engourdie, privée de ses communications électriques, ne répétait ni
le sifflement de ses ailes, ni ses joyeux cris. Quel œil assez vif
eût d’ailleurs pu soutenir l’éclat de ce précipice garni de cristaux
étincelants, et les rigides reflets des neiges à peine irisées à leurs
sommets par les rayons d’un pâle soleil, qui, par moments, apparaissait
comme un moribond jaloux d’attester sa vie? Souvent, lorsque des amas
de nuées grises, chassées par escadrons à travers les montagnes et les
sapins, cachaient le ciel sous de triples voiles, la terre, à défaut de
lueurs célestes, s’éclairait par elle-même. Là donc se rencontraient
toutes les majestés du froid éternellement assis sur le pôle, et dont
le principal caractère est le royal silence au sein duquel vivent les
monarques absolus. Tout principe extrême porte en soi l’apparence d’une
négation et les symptômes de la mort: la vie n’est-elle pas le combat
de deux forces? Là, rien ne trahissait la vie. Une seule puissance,
la force improductive de la glace, régnait sans contradiction. Le
bruissement de la pleine mer agitée n’arrivait même pas dans ce muet
bassin, si bruyant durant les trois courtes saisons où la nature se
hâte de produire les chétives récoltes nécessaires à la vie de ce
peuple patient. Quelques hauts sapins élevaient leurs noires pyramides
chargées de festons neigeux, et la forme de leurs rameaux à barbes
inclinées complétait le deuil de ces cimes, où, d’ailleurs, ils se
montraient comme des points bruns. Chaque famille restait au coin du
feu, dans une maison soigneusement close, fournie de biscuit, de beurre
fondu, de poisson sec, de provisions faites à l’avance pour les sept
mois d’hiver. A peine voyait-on la fumée de ces habitations. Presque
toutes sont ensevelies sous les neiges, contre le poids desquelles
elles sont néanmoins préservées par de longues planches qui partent du
toit et vont s’attacher à une grande distance sur de solides poteaux
en formant un chemin couvert autour de la maison. Pendant ces terribles
hivers, les femmes tissent et teignent les étoffes de laine ou de toile
dont se font les vêtements, tandis que la plupart des hommes lisent ou
se livrent à ces prodigieuses méditations qui ont enfanté les profondes
théories, les rêves mystiques du nord, ses croyances, ses études si
complètes sur un point de la science fouillé comme avec une sonde;
mœurs à demi monastiques qui forcent l’âme à réagir sur elle-même, à y
trouver sa nourriture, et qui font du paysan norwégien un être à part
dans la population européenne. Dans la première année du dix-neuvième
siècle, et vers le milieu du mois de mai, tel était donc l’état du
Stromfiord.
Par une matinée où le soleil éclatait au sein de ce paysage en y
allumant les feux de tous les diamants éphémères produits par les
cristallisations de la neige et des glaces, deux personnes passèrent
sur le golfe, le traversèrent et volèrent le long des bases du Falberg,
vers le sommet duquel elles s’élevèrent de frise en frise. Était-ce
deux créatures, était-ce deux flèches? Qui les eût vues à cette hauteur
les aurait prises pour deux eiders cinglant de conserve à travers les
nuées. Ni le pêcheur le plus superstitieux, ni le chasseur le plus
intrépide n’eût attribué à des créatures humaines le pouvoir de se
tenir le long des faibles lignes tracées sur les flancs du granit, où
ce couple glissait néanmoins avec l’effrayante dextérité que possèdent
les somnambules quand, ayant oublié toutes les conditions de leur
pesanteur et les dangers de la moindre déviation, ils courent au bord
des toits en gardant leur équilibre sous l’empire d’une force inconnue.
--Arrête-moi, SÉRAPHITUS, dit une pâle jeune fille, et laisse-moi
respirer. Je n’ai voulu regarder que toi en côtoyant les murailles de
ce gouffre; autrement, que serais-je devenue? Mais aussi ne suis-je
qu’une bien faible créature. Te fatigué-je?
--Non, dit l’être sur le bras de qui elle s’appuyait. Allons toujours,
Minna? la place où nous sommes n’est pas assez solide pour nous y
arrêter.
De nouveau, tous deux ils firent siffler sur la neige de longues
planches attachées à leurs pieds, et parvinrent sur la première plinthe
que le hasard avait nettement dessinée sur le flanc de cet abîme. La
personne que Minna nommait Séraphîtüs s’appuya sur son talon droit pour
relever la planche longue d’environ une toise, étroite comme un pied
d’enfant, et qui était attachée à son brodequin par deux courroies
en cuir de chien marin. Cette planche, épaisse de deux doigts, était
doublée en peau de renne dont le poil, en se hérissant sur la neige,
arrêta soudain Séraphîtüs; il ramena son pied gauche dont le patin
n’avait pas moins de deux toises de longueur, tourna lestement sur
lui-même, vint saisir sa peureuse compagne, l’enleva malgré les longs
patins qui armaient ses pieds, et l’assit sur un quartier de roche,
après en avoir chassé la neige avec sa pelisse.
--Ici, Minna, tu es en sûreté, tu pourras y trembler à ton aise.
--Nous sommes déjà montés au tiers du _Bonnet de glace_, dit-elle en
regardant le pic auquel elle donna le nom populaire sous lequel on le
connaît en Norwége. Je ne le crois pas encore.
Mais, trop essoufflée pour parler davantage, elle sourit à Séraphîtüs,
qui, sans répondre et la main posée sur son cœur, la tenait en écoutant
de sonores palpitations aussi précipitées que celles d’un jeune oiseau
surpris.
--Il bat souvent aussi vite sans que j’aie couru, dit-elle.
Séraphîtüs inclina la tête sans dédain ni froideur. Malgré la grâce
qui rendit ce mouvement presque suave, il n’en trahissait pas moins
une négation qui, chez une femme, eût été d’une enivrante coquetterie.
Séraphîtüs pressa vivement la jeune fille. Minna prit cette caresse
pour une réponse, et continua de le contempler. Au moment où Séraphîtüs
releva la tête en rejetant en arrière par un geste presque impatient
les rouleaux dorés de sa chevelure, afin de se découvrir le front, il
vit alors du bonheur dans les yeux de sa compagne.
--Oui, Minna, dit-il d’une voix dont l’accent paternel avait quelque
chose de charmant chez un être encore adolescent, regarde-moi,
n’abaisse pas la vue.
--Pourquoi?
--Tu veux le savoir? essaie.
Minna jeta vivement un regard à ses pieds, et cria soudain comme
un enfant qui aurait rencontré un tigre. L’horrible sentiment des
abîmes l’avait envahie, et ce seul coup d’œil avait suffi pour lui en
communiquer la contagion. Le Fiord, jaloux de sa pâture, avait une
grande voix par laquelle il l’étourdissait en tintant à ses oreilles,
comme pour la dévorer plus sûrement en s’interposant entre elle et la
vie. Puis, de ses cheveux à ses pieds, le long de son dos, tomba un
frisson glacial d’abord, mais qui bientôt lui versa dans les nerfs une
insupportable chaleur, battit dans ses veines, et brisa toutes ses
extrémités par des atteintes électriques semblables à celles que cause
le contact de la torpille. Trop faible pour résister, elle se sentait
attirée par une force inconnue en bas de cette table, où elle croyait
voir quelque monstre qui lui lançait son venin, un monstre dont les
yeux magnétiques la charmaient, dont la gueule ouverte semblait broyer
sa proie par avance.
--Je meurs, mon Séraphîtüs, n’ayant aimé que toi, dit-elle en faisant
un mouvement machinal pour se précipiter.
Séraphîtüs lui souffla doucement sur le front et sur les yeux. Tout à
coup, semblable au voyageur délassé par un bain, Minna n’eut plus que
la mémoire de ses vives douleurs, déjà dissipées par cette haleine
caressante qui pénétra son corps et l’inonda de balsamiques effluves,
aussi rapidement que le souffle avait traversé l’air.
--Qui donc es-tu? dit-elle avec un sentiment de douce terreur. Mais
je le sais, tu es ma vie.--Comment peux-tu regarder ce gouffre sans
mourir? reprit-elle après une pause.
Séraphîtüs laissa Minna cramponnée au granit, et, comme eût fait
une ombre, il alla se poser sur le bord de la table, d’où ses yeux
plongèrent au fond du Fiord en en défiant l’éblouissante profondeur;
son corps ne vacilla point, son front resta blanc et impassible comme
celui d’une statue de marbre: abîme contre abîme.
--Séraphîtüs, si tu m’aimes, reviens! cria la jeune fille. Ton danger
me rend mes douleurs.--Qui donc es-tu pour avoir cette force surhumaine
à ton âge? lui demanda-t-elle en se sentant de nouveau dans ses bras.
--Mais, répondit Séraphîtüs, tu regardes sans peur des espaces encore
plus immenses.
Et, de son doigt levé, cet être singulier lui montra l’auréole bleue
que les nuages dessinaient en laissant un espace, clair au-dessus de
leurs têtes, et dans lequel les étoiles se voyaient pendant le jour en
vertu de lois atmosphériques encore inexpliquées.
--Quelle différence! dit-elle en souriant.
--Tu as raison, répondit-il, nous sommes nés pour tendre au ciel. La
patrie, comme le visage d’une mère, n’effraie jamais un enfant.
Sa voix vibra dans les entrailles de sa compagne devenue muette.
--Allons, viens, reprit-il.
Tous les deux ils s’élancèrent sur les faibles sentiers tracés le
long de la montagne, en y dévorant les distances et volant d’étage en
étage, de ligne en ligne, avec la rapidité dont est doué le cheval
arabe, cet oiseau du désert. En quelques moments, ils atteignirent un
tapis d’herbes, de mousses et de fleurs, sur lequel personne ne s’était
encore assis.
--Le joli _sœler_! dit Minna en donnant à cette prairie son véritable
nom; mais comment se trouve-t-il à cette hauteur?
--Là cessent, il est vrai, les végétations de la Flore norwégienne,
dit Séraphîtüs; mais, s’il se rencontre ici quelques herbes et des
fleurs, elles sont dues à ce rocher qui les garantit contre le froid du
pôle.--Mets cette touffe dans ton sein, Minna, dit-il en arrachant une
fleur, prends cette suave création qu’aucun œil humain n’a vue encore,
et garde cette fleur unique comme un souvenir de cette matinée unique
dans ta vie! Tu ne trouveras plus de guide pour te mener à ce sœler.
Il lui donna soudain une plante hybride que ses yeux d’aigle lui
avaient fait apercevoir parmi des silènes acaulis et des saxifrages,
véritable merveille éclose sous le souffle des anges. Minna saisit
avec un empressement enfantin la touffe d’un vert transparent et
brillant comme celui de l’émeraude, formée par de petites feuilles
roulées en cornet, d’un brun clair au fond, mais qui, de teinte en
teinte, devenaient vertes à leurs pointes partagées en découpures
d’une délicatesse infinie. Ces feuilles étaient si pressées qu’elles
semblaient se confondre, et produisaient une foule de jolies rosaces.
Çà et là, sur ce tapis, s’élevaient des étoiles blanches, bordées
d’un filet d’or, du sein desquelles sortaient des anthères pourprées,
sans pistil. Une odeur qui tenait à la fois de celle des roses et des
calices de l’oranger, mais fugitive et sauvage, achevait de donner
je ne sais quoi de céleste à cette fleur mystérieuse que Séraphîtüs
contemplait avec mélancolie, comme si la senteur lui en eût exprimé
de plaintives idées que, lui seul! il comprenait. Mais à Minna, ce
phénomène inouï parut être un caprice par lequel la nature s’était
plu à douer quelques pierreries de la fraîcheur, de la mollesse et du
parfum des plantes.
--Pourquoi serait-elle unique? Elle ne se reproduira donc plus? dit
la jeune fille à Séraphîtüs qui rougit et changea brusquement de
conversation.
--Asseyons-nous, retourne-toi, vois! A cette hauteur, peut-être, ne
trembleras-tu point? Les abîmes sont assez profonds pour que tu n’en
distingues plus la profondeur; ils ont acquis la perspective unie de
la mer, le vague des nuages, la couleur du ciel; la glace du Fiord est
une assez jolie turquoise; tu n’aperçois les forêts de sapins que comme
de légères lignes de bistre; pour vous, les abîmes doivent être parés
ainsi.
Séraphîtüs jeta ces paroles avec cette onction dans l’accent et le
geste connue seulement de ceux qui sont parvenus au sommet des hautes
montagnes du globe, et contractée si involontairement, que le maître le
plus orgueilleux se trouve obligé de traiter son guide en frère, et ne
s’en croit le supérieur qu’en s’abaissant vers les vallées où demeurent
les hommes. Il défaisait les patins de Minna, aux pieds de laquelle
il s’était agenouillé. L’enfant ne s’en apercevait pas, tant elle
s’émerveillait du spectacle imposant que présente la vue de la Norwége,
dont les longs rochers pouvaient être embrassés d’un seul coup d’œil,
tant elle était émue par la solennelle permanence de ces cimes froides,
et que les paroles ne sauraient exprimer.
--Nous ne sommes pas venus ici par la seule force humaine, dit-elle
enjoignant les mains, je rêve sans doute.
--Vous appelez surnaturels les faits dont les causes vous échappent,
répondit-il.
--Tes réponses, dit-elle, sont toujours empreintes de je ne sais quelle
profondeur. Près de toi, je comprends tout sans effort. Ah! je suis
libre.
--Tu n’as plus tes patins, voilà tout.
--Oh! dit-elle, moi qui aurais voulu délier les tiens en te baisant les
pieds.
--Garde ces paroles pour Wilfrid, répondit doucement Séraphîtüs.
--Wilfrid! répéta Minna d’un ton de colère qui s’apaisa dès qu’elle
eut regardé son compagnon.--Tu ne t’emportes jamais, toi! dit-elle en
essayant mais en vain de lui prendre la main, tu es en toute chose
d’une perfection désespérante.
--Tu en conclus alors que je suis insensible.
Minna fut effrayée d’un regard si lucidement jeté dans sa pensée.
--Tu me prouves que nous nous entendons, répondit-elle avec la grâce de
la femme qui aime.
Séraphîtüs agita mollement la tête en lui lançant un regard à la fois
triste et doux.
--Toi qui sais tout, reprit Minna, dis-moi pourquoi la timidité que je
ressentais là-bas, près de toi, s’est dissipée en montant ici? Pourquoi
j’ose te regarder pour la première fois en face, tandis que là-bas, à
peine osé-je te voir à la dérobée?
--Ici, peut-être, avons-nous dépouillé les petitesses de la terre,
répondit-il en défaisant sa pelisse.
--Jamais tu n’as été si beau, dit Minna en s’asseyant sur une roche
moussue et s’abîmant dans la contemplation de l’être qui l’avait
conduite sur une partie du pic qui de loin semblait inaccessible.
Jamais, à la vérité, Séraphîtüs n’avait brillé d’un si vif éclat,
seule expression qui rende l’animation de son visage et l’aspect de sa
personne. Cette splendeur était-elle due à la nitescence que donnent
au teint l’air pur des montagnes et le reflet des neiges? était-elle
produite par le mouvement intérieur qui surexcite le corps à l’instant
où il se repose d’une longue agitation? provenait-elle du contraste
subit entre la clarté d’or projetée par le soleil, et l’obscurité des
nuées à travers lesquelles ce joli couple avait passé? Peut-être à
ces causes faudrait-il encore ajouter les effets d’un des plus beaux
phénomènes que puisse offrir la nature humaine. Si quelque habile
physiologiste eût examiné cette créature, qui dans ce moment, à voir
la fierté de son front et l’éclair de ses yeux, paraissait être un
jeune homme de dix-sept ans; s’il eût cherché les ressorts de cette
florissante vie sous le tissu le plus blanc que jamais le nord ait
fait à l’un de ses enfants, il aurait cru sans doute à l’existence
d’un fluide phosphorique en des nerfs qui semblaient reluire sous
l’épiderme, ou à la constante présence d’une lumière intérieure
qui colorait Séraphîtüs à la manière de ces lueurs contenues dans
une coupe d’albâtre. Quelque mollement effilées que fussent ses
mains qu’il avait dégantées pour délier les patins de Minna, elles
paraissaient avoir une force égale à celle que le Créateur a mise dans
les diaphanes attaches du crabe. Les feux jaillissant de son regard
d’or luttaient évidemment avec les rayons du soleil, et il semblait ne
pas en recevoir, mais lui donner de la lumière. Son corps, mince et
grêle comme celui d’une femme, attestait une de ces natures faibles
en apparence, mais dont la puissance égale toujours le désir, et qui
sont fortes à temps. De taille ordinaire, Séraphîtüs se grandissait
en présentant son front, comme s’il eût voulu s’élancer. Ses cheveux,
bouclés par la main d’une fée, et comme soulevés par un souffle,
ajoutaient à l’illusion que produisait son altitude aérienne; mais
ce maintien dénué d’efforts résultait plus d’un phénomène moral que
d’une habitude corporelle. L’imagination de Minna était complice de
cette constante hallucination sous l’empire de laquelle chacun serait
tombé, et qui prêtait à Séraphîtüs l’apparence des figures rêvées
dans un heureux sommeil. Nul type connu ne pourrait donner une image
de cette figure majestueusement mâle pour Minna, mais qui, aux yeux
d’un homme, eût éclipsé par sa grâce féminine les plus belles têtes
dues à Raphaël. Ce peintre des cieux a constamment mis une sorte de
joie tranquille, une amoureuse suavité dans les lignes de ses beautés
angéliques; mais, à moins de contempler Séraphîtüs lui-même, quelle
âme inventerait la tristesse mêlée d’espérance qui voilait à demi les
sentiments ineffables empreints dans ses traits? Qui saurait, même dans
les fantaisies d’artiste où tout devient possible, voir les ombres
que jetait une mystérieuse terreur sur ce front trop intelligent qui
semblait interroger les cieux et toujours plaindre la terre? Cette tête
planait avec dédain comme un sublime oiseau de proie dont les cris
troublent l’air, et se résignait comme la tourterelle dont la voix
verse la tendresse au fond des bois silencieux. Le teint de Séraphîtüs
était d’une blancheur surprenante que faisaient encore ressortir des
lèvres rouges, des sourcils bruns et des cils soyeux, seuls traits qui
tranchassent sur la pâleur d’un visage dont la parfaite régularité ne
nuisait en rien à l’éclat des sentiments: ils s’y reflétaient sans
secousse ni violence, mais avec cette majestueuse et naturelle gravité
que nous aimons à prêter aux êtres supérieurs. Tout, dans cette figure
marmorine, exprimait la force et le repos. Minna se leva pour prendre
la main de Séraphîtüs, en espérant qu’elle pourrait ainsi l’attirer
à elle, et déposer sur ce front séducteur un baiser arraché plus à
l’admiration qu’à l’amour; mais un regard du jeune homme, regard qui la
pénétra comme un rayon de soleil traverse le prisme, glaça la pauvre
fille. Elle sentit, sans le comprendre, un abîme entre eux, détourna la
tête et pleura. Tout à coup une main puissante la saisit par la taille,
une voix pleine de suavité lui dit:--Viens. Elle obéit, posa sa tête
soudain rafraîchie sur le cœur du jeune homme, qui réglant son pas sur
le sien, douce et attentive conformité, la mena vers une place d’où
ils purent voir les radieuses décorations de la nature polaire.
--Avant de regarder et de t’écouter, dis-moi, Séraphîtüs, pourquoi tu
me repousses? T’ai-je déplu? comment, dis? Je voudrais ne rien avoir à
moi; je voudrais que mes richesses terrestres fussent à toi, comme à
toi sont déjà les richesses de mon cœur; que la lumière ne me vînt que
par tes yeux, comme ma pensée dérive de ta pensée; je ne craindrais
plus de t’offenser en te renvoyant ainsi les reflets de ton âme, les
mots de ton cœur, le jour de ton jour, comme nous renvoyons à Dieu les
contemplations dont il nourrit nos esprits. Je voudrais être tout toi!
--Hé! bien, Minna, un désir constant est une promesse que nous fait
l’avenir. Espère! Mais si tu veux être pure, mêle toujours l’idée du
Tout-Puissant aux affections d’ici-bas, tu aimeras alors toutes les
créatures, et ton cœur ira bien haut!
--Je ferai tout ce que tu voudras, répondit-elle en levant les yeux sur
lui par un mouvement timide.
--Je ne saurais être ton compagnon, dit Séraphîtüs avec tristesse.
Il réprima quelques pensées, étendit les bras vers Christiania, qui se
voyait comme un point à l’horizon, et dit:--Vois!
--Nous sommes bien petits, répondit-elle.
--Oui, mais nous devenons grands par le sentiment et par
l’intelligence, reprit Séraphîtüs. A nous seuls, Minna, commence la
connaissance des choses; le peu que nous apprenons des lois du monde
visible nous fait découvrir l’immensité des mondes supérieurs. Je
ne sais s’il est temps de te parler ainsi; mais je voudrais tant te
communiquer la flamme de mes espérances! Peut-être serions-nous un jour
ensemble, dans le monde où l’amour ne périt pas.
--Pourquoi pas maintenant et toujours? dit-elle en murmurant.
--Rien n’est stable ici, reprit-il dédaigneusement. Les passagères
félicités des amours terrestres sont des lueurs qui trahissent à
certaines âmes l’aurore de félicités plus durables, de même que la
découverte d’une loi de la nature en fait supposer, à quelques êtres
privilégiés, le système entier. Notre fragile bonheur d’ici-bas
n’est-il donc point l’attestation d’un autre bonheur complet, comme la
terre, fragment du monde, atteste le monde? Nous ne pouvons mesurer
l’orbite immense de la pensée divine de laquelle nous ne sommes
qu’une parcelle aussi petite que Dieu est grand, mais nous pouvons en
pressentir l’étendue, nous agenouiller, adorer, attendre. Les hommes se
trompent toujours dans leurs sciences, en ne voyant pas que tout, sur
leur globe, est relatif et s’y coordonne à une révolution générale, à
une production constante qui nécessairement entraîne un progrès et une
fin. L’homme lui-même n’est pas une création finie, sans quoi Dieu ne
serait pas!
--Comment as-tu trouvé le temps d’apprendre tant de choses? dit la
jeune fille.
--Je me souviens, répondit-il.
--Tu me sembles plus beau que tout ce que je vois.
--Nous sommes un des plus grands ouvrages de Dieu. Ne nous a-t-il pas
donné la faculté de réfléchir la nature, de la concentrer en nous
par la pensée, et de nous en faire un marchepied pour nous élancer
vers lui? Nous nous aimons en raison du plus ou du moins de ciel
que contiennent nos âmes. Mais ne sois pas injuste, Minna, vois le
spectacle qui s’étale à tes pieds, n’est-il pas grand? A tes pieds,
l’Océan se déroule comme un tapis, les montagnes sont comme les murs
d’un cirque, l’éther est au-dessus comme le voile arrondi de ce
théâtre, et d’ici l’on respire les pensées de Dieu comme un parfum.
Vois? les tempêtes qui brisent des vaisseaux chargés d’hommes ne nous
semblent ici que de faibles bouillonnements, et si tu lèves la tête
au-dessus de nous, tout est bleu. Voici comme un diadème d’étoiles.
Ici, disparaissent les nuances des expressions terrestres. Appuyée
sur cette nature subtilisée par l’espace, ne sens-tu point en toi
plus de profondeur que d’esprit? n’as-tu pas plus de grandeur que
d’enthousiasme, plus d’énergie que de volonté? n’éprouves-tu pas des
sensations dont l’interprète n’est plus en nous? Ne te sens-tu pas des
ailes? Prions.
Séraphîtüs plia le genou, se posa les mains en croix sur le sein, et
Minna tomba sur ses genoux en pleurant. Ils restèrent ainsi pendant
quelques instants, pendant quelques instants l’auréole bleue qui
s’agitait dans les cieux au-dessus de leurs têtes s’agrandit, et de
lumineux rayons les enveloppèrent à leur insu.
--Pourquoi ne pleures-tu pas quand je pleure? lui dit Minna d’une voix
entrecoupée.