L’hiver de 1799 à 1800 fut un des plus rudes dont le souvenir ait été

gardé par les Européens; la mer de Norwége se prit entièrement dans les

Fiords, où la violence du ressac l’empêche ordinairement de geler. Un

vent dont les effets ressemblaient à ceux du levantis espagnol, avait

balayé la glace du Stromfiord en repoussant les neiges vers le fond du

golfe. Depuis long-temps il n’avait pas été permis aux gens de Jarvis

de voir en hiver le vaste miroir des eaux réfléchissant les couleurs

du ciel, spectacle curieux au sein de ces montagnes dont tous les

accidents étaient nivelés sous les couches successives de la neige, et

où les plus vives arêtes comme les vallons les plus creux ne formaient

que de faibles plis dans l’immense tunique jetée par la nature sur ce

paysage, alors tristement éclatant et monotone. Les longues nappes

de la Sieg, subitement glacées, décrivaient une énorme arcade sous

laquelle les habitants auraient pu passer à l’abri des tourbillons,

si quelques-uns d’entre eux eussent été assez hardis pour s’aventurer

dans le pays. Mais les dangers de la moindre course retenaient au logis

les plus intrépides chasseurs qui craignaient de ne plus reconnaître

sous la neige les étroits passages pratiqués au bord des précipices,

des crevasses ou des versants. Aussi nulle créature n’animait-elle ce

désert blanc où régnait la bise du pôle, seule voix qui résonnât en

de rares moments. Le ciel, presque toujours grisâtre, donnait au lac

les teintes de l’acier bruni. Peut-être un vieil eider traversait-il

parfois impunément l’espace à l’aide du chaud duvet sous lequel

glissent les songes des riches, qui ne savent par combien de dangers

cette plume s’achète; mais, semblable au Bédouin qui sillonne seul les

sables de l’Afrique, l’oiseau n’était ni vu ni entendu; l’atmosphère

engourdie, privée de ses communications électriques, ne répétait ni

le sifflement de ses ailes, ni ses joyeux cris. Quel œil assez vif

eût d’ailleurs pu soutenir l’éclat de ce précipice garni de cristaux

étincelants, et les rigides reflets des neiges à peine irisées à leurs

sommets par les rayons d’un pâle soleil, qui, par moments, apparaissait

comme un moribond jaloux d’attester sa vie? Souvent, lorsque des amas

de nuées grises, chassées par escadrons à travers les montagnes et les

sapins, cachaient le ciel sous de triples voiles, la terre, à défaut de

lueurs célestes, s’éclairait par elle-même. Là donc se rencontraient

toutes les majestés du froid éternellement assis sur le pôle, et dont

le principal caractère est le royal silence au sein duquel vivent les

monarques absolus. Tout principe extrême porte en soi l’apparence d’une

négation et les symptômes de la mort: la vie n’est-elle pas le combat

de deux forces? Là, rien ne trahissait la vie. Une seule puissance,

la force improductive de la glace, régnait sans contradiction. Le

bruissement de la pleine mer agitée n’arrivait même pas dans ce muet

bassin, si bruyant durant les trois courtes saisons où la nature se

hâte de produire les chétives récoltes nécessaires à la vie de ce

peuple patient. Quelques hauts sapins élevaient leurs noires pyramides

chargées de festons neigeux, et la forme de leurs rameaux à barbes

inclinées complétait le deuil de ces cimes, où, d’ailleurs, ils se

montraient comme des points bruns. Chaque famille restait au coin du

feu, dans une maison soigneusement close, fournie de biscuit, de beurre

fondu, de poisson sec, de provisions faites à l’avance pour les sept

mois d’hiver. A peine voyait-on la fumée de ces habitations. Presque

toutes sont ensevelies sous les neiges, contre le poids desquelles

elles sont néanmoins préservées par de longues planches qui partent du

toit et vont s’attacher à une grande distance sur de solides poteaux

en formant un chemin couvert autour de la maison. Pendant ces terribles

hivers, les femmes tissent et teignent les étoffes de laine ou de toile

dont se font les vêtements, tandis que la plupart des hommes lisent ou

se livrent à ces prodigieuses méditations qui ont enfanté les profondes

théories, les rêves mystiques du nord, ses croyances, ses études si

complètes sur un point de la science fouillé comme avec une sonde;

mœurs à demi monastiques qui forcent l’âme à réagir sur elle-même, à y

trouver sa nourriture, et qui font du paysan norwégien un être à part

dans la population européenne. Dans la première année du dix-neuvième

siècle, et vers le milieu du mois de mai, tel était donc l’état du

Stromfiord.

Par une matinée où le soleil éclatait au sein de ce paysage en y

allumant les feux de tous les diamants éphémères produits par les

cristallisations de la neige et des glaces, deux personnes passèrent

sur le golfe, le traversèrent et volèrent le long des bases du Falberg,

vers le sommet duquel elles s’élevèrent de frise en frise. Était-ce

deux créatures, était-ce deux flèches? Qui les eût vues à cette hauteur

les aurait prises pour deux eiders cinglant de conserve à travers les

nuées. Ni le pêcheur le plus superstitieux, ni le chasseur le plus

intrépide n’eût attribué à des créatures humaines le pouvoir de se

tenir le long des faibles lignes tracées sur les flancs du granit, où

ce couple glissait néanmoins avec l’effrayante dextérité que possèdent

les somnambules quand, ayant oublié toutes les conditions de leur

pesanteur et les dangers de la moindre déviation, ils courent au bord

des toits en gardant leur équilibre sous l’empire d’une force inconnue.

--Arrête-moi, SÉRAPHITUS, dit une pâle jeune fille, et laisse-moi

respirer. Je n’ai voulu regarder que toi en côtoyant les murailles de

ce gouffre; autrement, que serais-je devenue? Mais aussi ne suis-je

qu’une bien faible créature. Te fatigué-je?

--Non, dit l’être sur le bras de qui elle s’appuyait. Allons toujours,

Minna? la place où nous sommes n’est pas assez solide pour nous y

arrêter.

De nouveau, tous deux ils firent siffler sur la neige de longues

planches attachées à leurs pieds, et parvinrent sur la première plinthe

que le hasard avait nettement dessinée sur le flanc de cet abîme. La

personne que Minna nommait Séraphîtüs s’appuya sur son talon droit pour

relever la planche longue d’environ une toise, étroite comme un pied

d’enfant, et qui était attachée à son brodequin par deux courroies

en cuir de chien marin. Cette planche, épaisse de deux doigts, était

doublée en peau de renne dont le poil, en se hérissant sur la neige,

arrêta soudain Séraphîtüs; il ramena son pied gauche dont le patin

n’avait pas moins de deux toises de longueur, tourna lestement sur

lui-même, vint saisir sa peureuse compagne, l’enleva malgré les longs

patins qui armaient ses pieds, et l’assit sur un quartier de roche,

après en avoir chassé la neige avec sa pelisse.

--Ici, Minna, tu es en sûreté, tu pourras y trembler à ton aise.

--Nous sommes déjà montés au tiers du _Bonnet de glace_, dit-elle en

regardant le pic auquel elle donna le nom populaire sous lequel on le

connaît en Norwége. Je ne le crois pas encore.

Mais, trop essoufflée pour parler davantage, elle sourit à Séraphîtüs,

qui, sans répondre et la main posée sur son cœur, la tenait en écoutant

de sonores palpitations aussi précipitées que celles d’un jeune oiseau

surpris.

--Il bat souvent aussi vite sans que j’aie couru, dit-elle.

Séraphîtüs inclina la tête sans dédain ni froideur. Malgré la grâce

qui rendit ce mouvement presque suave, il n’en trahissait pas moins

une négation qui, chez une femme, eût été d’une enivrante coquetterie.

Séraphîtüs pressa vivement la jeune fille. Minna prit cette caresse

pour une réponse, et continua de le contempler. Au moment où Séraphîtüs

releva la tête en rejetant en arrière par un geste presque impatient

les rouleaux dorés de sa chevelure, afin de se découvrir le front, il

vit alors du bonheur dans les yeux de sa compagne.

--Oui, Minna, dit-il d’une voix dont l’accent paternel avait quelque

chose de charmant chez un être encore adolescent, regarde-moi,

n’abaisse pas la vue.

--Pourquoi?

--Tu veux le savoir? essaie.

Minna jeta vivement un regard à ses pieds, et cria soudain comme

un enfant qui aurait rencontré un tigre. L’horrible sentiment des

abîmes l’avait envahie, et ce seul coup d’œil avait suffi pour lui en

communiquer la contagion. Le Fiord, jaloux de sa pâture, avait une

grande voix par laquelle il l’étourdissait en tintant à ses oreilles,

comme pour la dévorer plus sûrement en s’interposant entre elle et la

vie. Puis, de ses cheveux à ses pieds, le long de son dos, tomba un

frisson glacial d’abord, mais qui bientôt lui versa dans les nerfs une

insupportable chaleur, battit dans ses veines, et brisa toutes ses

extrémités par des atteintes électriques semblables à celles que cause

le contact de la torpille. Trop faible pour résister, elle se sentait

attirée par une force inconnue en bas de cette table, où elle croyait

voir quelque monstre qui lui lançait son venin, un monstre dont les

yeux magnétiques la charmaient, dont la gueule ouverte semblait broyer

sa proie par avance.

--Je meurs, mon Séraphîtüs, n’ayant aimé que toi, dit-elle en faisant

un mouvement machinal pour se précipiter.

Séraphîtüs lui souffla doucement sur le front et sur les yeux. Tout à

coup, semblable au voyageur délassé par un bain, Minna n’eut plus que

la mémoire de ses vives douleurs, déjà dissipées par cette haleine

caressante qui pénétra son corps et l’inonda de balsamiques effluves,

aussi rapidement que le souffle avait traversé l’air.

--Qui donc es-tu? dit-elle avec un sentiment de douce terreur. Mais

je le sais, tu es ma vie.--Comment peux-tu regarder ce gouffre sans

mourir? reprit-elle après une pause.

Séraphîtüs laissa Minna cramponnée au granit, et, comme eût fait

une ombre, il alla se poser sur le bord de la table, d’où ses yeux

plongèrent au fond du Fiord en en défiant l’éblouissante profondeur;

son corps ne vacilla point, son front resta blanc et impassible comme

celui d’une statue de marbre: abîme contre abîme.

--Séraphîtüs, si tu m’aimes, reviens! cria la jeune fille. Ton danger

me rend mes douleurs.--Qui donc es-tu pour avoir cette force surhumaine

à ton âge? lui demanda-t-elle en se sentant de nouveau dans ses bras.

--Mais, répondit Séraphîtüs, tu regardes sans peur des espaces encore

plus immenses.

Et, de son doigt levé, cet être singulier lui montra l’auréole bleue

que les nuages dessinaient en laissant un espace, clair au-dessus de

leurs têtes, et dans lequel les étoiles se voyaient pendant le jour en

vertu de lois atmosphériques encore inexpliquées.

--Quelle différence! dit-elle en souriant.

--Tu as raison, répondit-il, nous sommes nés pour tendre au ciel. La

patrie, comme le visage d’une mère, n’effraie jamais un enfant.

Sa voix vibra dans les entrailles de sa compagne devenue muette.

--Allons, viens, reprit-il.

Tous les deux ils s’élancèrent sur les faibles sentiers tracés le

long de la montagne, en y dévorant les distances et volant d’étage en

étage, de ligne en ligne, avec la rapidité dont est doué le cheval

arabe, cet oiseau du désert. En quelques moments, ils atteignirent un

tapis d’herbes, de mousses et de fleurs, sur lequel personne ne s’était

encore assis.

--Le joli _sœler_! dit Minna en donnant à cette prairie son véritable

nom; mais comment se trouve-t-il à cette hauteur?

--Là cessent, il est vrai, les végétations de la Flore norwégienne,

dit Séraphîtüs; mais, s’il se rencontre ici quelques herbes et des

fleurs, elles sont dues à ce rocher qui les garantit contre le froid du

pôle.--Mets cette touffe dans ton sein, Minna, dit-il en arrachant une

fleur, prends cette suave création qu’aucun œil humain n’a vue encore,

et garde cette fleur unique comme un souvenir de cette matinée unique

dans ta vie! Tu ne trouveras plus de guide pour te mener à ce sœler.

Il lui donna soudain une plante hybride que ses yeux d’aigle lui

avaient fait apercevoir parmi des silènes acaulis et des saxifrages,

véritable merveille éclose sous le souffle des anges. Minna saisit

avec un empressement enfantin la touffe d’un vert transparent et

brillant comme celui de l’émeraude, formée par de petites feuilles

roulées en cornet, d’un brun clair au fond, mais qui, de teinte en

teinte, devenaient vertes à leurs pointes partagées en découpures

d’une délicatesse infinie. Ces feuilles étaient si pressées qu’elles

semblaient se confondre, et produisaient une foule de jolies rosaces.

Çà et là, sur ce tapis, s’élevaient des étoiles blanches, bordées

d’un filet d’or, du sein desquelles sortaient des anthères pourprées,

sans pistil. Une odeur qui tenait à la fois de celle des roses et des

calices de l’oranger, mais fugitive et sauvage, achevait de donner

je ne sais quoi de céleste à cette fleur mystérieuse que Séraphîtüs

contemplait avec mélancolie, comme si la senteur lui en eût exprimé

de plaintives idées que, lui seul! il comprenait. Mais à Minna, ce

phénomène inouï parut être un caprice par lequel la nature s’était

plu à douer quelques pierreries de la fraîcheur, de la mollesse et du

parfum des plantes.

--Pourquoi serait-elle unique? Elle ne se reproduira donc plus? dit

la jeune fille à Séraphîtüs qui rougit et changea brusquement de

conversation.

--Asseyons-nous, retourne-toi, vois! A cette hauteur, peut-être, ne

trembleras-tu point? Les abîmes sont assez profonds pour que tu n’en

distingues plus la profondeur; ils ont acquis la perspective unie de

la mer, le vague des nuages, la couleur du ciel; la glace du Fiord est

une assez jolie turquoise; tu n’aperçois les forêts de sapins que comme

de légères lignes de bistre; pour vous, les abîmes doivent être parés

ainsi.

Séraphîtüs jeta ces paroles avec cette onction dans l’accent et le

geste connue seulement de ceux qui sont parvenus au sommet des hautes

montagnes du globe, et contractée si involontairement, que le maître le

plus orgueilleux se trouve obligé de traiter son guide en frère, et ne

s’en croit le supérieur qu’en s’abaissant vers les vallées où demeurent

les hommes. Il défaisait les patins de Minna, aux pieds de laquelle

il s’était agenouillé. L’enfant ne s’en apercevait pas, tant elle

s’émerveillait du spectacle imposant que présente la vue de la Norwége,

dont les longs rochers pouvaient être embrassés d’un seul coup d’œil,

tant elle était émue par la solennelle permanence de ces cimes froides,

et que les paroles ne sauraient exprimer.

--Nous ne sommes pas venus ici par la seule force humaine, dit-elle

enjoignant les mains, je rêve sans doute.

--Vous appelez surnaturels les faits dont les causes vous échappent,

répondit-il.

--Tes réponses, dit-elle, sont toujours empreintes de je ne sais quelle

profondeur. Près de toi, je comprends tout sans effort. Ah! je suis

libre.

--Tu n’as plus tes patins, voilà tout.

--Oh! dit-elle, moi qui aurais voulu délier les tiens en te baisant les

pieds.

--Garde ces paroles pour Wilfrid, répondit doucement Séraphîtüs.

--Wilfrid! répéta Minna d’un ton de colère qui s’apaisa dès qu’elle

eut regardé son compagnon.--Tu ne t’emportes jamais, toi! dit-elle en

essayant mais en vain de lui prendre la main, tu es en toute chose

d’une perfection désespérante.

--Tu en conclus alors que je suis insensible.

Minna fut effrayée d’un regard si lucidement jeté dans sa pensée.

--Tu me prouves que nous nous entendons, répondit-elle avec la grâce de

la femme qui aime.

Séraphîtüs agita mollement la tête en lui lançant un regard à la fois

triste et doux.

--Toi qui sais tout, reprit Minna, dis-moi pourquoi la timidité que je

ressentais là-bas, près de toi, s’est dissipée en montant ici? Pourquoi

j’ose te regarder pour la première fois en face, tandis que là-bas, à

peine osé-je te voir à la dérobée?

--Ici, peut-être, avons-nous dépouillé les petitesses de la terre,

répondit-il en défaisant sa pelisse.

--Jamais tu n’as été si beau, dit Minna en s’asseyant sur une roche

moussue et s’abîmant dans la contemplation de l’être qui l’avait

conduite sur une partie du pic qui de loin semblait inaccessible.

Jamais, à la vérité, Séraphîtüs n’avait brillé d’un si vif éclat,

seule expression qui rende l’animation de son visage et l’aspect de sa

personne. Cette splendeur était-elle due à la nitescence que donnent

au teint l’air pur des montagnes et le reflet des neiges? était-elle

produite par le mouvement intérieur qui surexcite le corps à l’instant

où il se repose d’une longue agitation? provenait-elle du contraste

subit entre la clarté d’or projetée par le soleil, et l’obscurité des

nuées à travers lesquelles ce joli couple avait passé? Peut-être à

ces causes faudrait-il encore ajouter les effets d’un des plus beaux

phénomènes que puisse offrir la nature humaine. Si quelque habile

physiologiste eût examiné cette créature, qui dans ce moment, à voir

la fierté de son front et l’éclair de ses yeux, paraissait être un

jeune homme de dix-sept ans; s’il eût cherché les ressorts de cette

florissante vie sous le tissu le plus blanc que jamais le nord ait

fait à l’un de ses enfants, il aurait cru sans doute à l’existence

d’un fluide phosphorique en des nerfs qui semblaient reluire sous

l’épiderme, ou à la constante présence d’une lumière intérieure

qui colorait Séraphîtüs à la manière de ces lueurs contenues dans

une coupe d’albâtre. Quelque mollement effilées que fussent ses

mains qu’il avait dégantées pour délier les patins de Minna, elles

paraissaient avoir une force égale à celle que le Créateur a mise dans

les diaphanes attaches du crabe. Les feux jaillissant de son regard

d’or luttaient évidemment avec les rayons du soleil, et il semblait ne

pas en recevoir, mais lui donner de la lumière. Son corps, mince et

grêle comme celui d’une femme, attestait une de ces natures faibles

en apparence, mais dont la puissance égale toujours le désir, et qui

sont fortes à temps. De taille ordinaire, Séraphîtüs se grandissait

en présentant son front, comme s’il eût voulu s’élancer. Ses cheveux,

bouclés par la main d’une fée, et comme soulevés par un souffle,

ajoutaient à l’illusion que produisait son altitude aérienne; mais

ce maintien dénué d’efforts résultait plus d’un phénomène moral que

d’une habitude corporelle. L’imagination de Minna était complice de

cette constante hallucination sous l’empire de laquelle chacun serait

tombé, et qui prêtait à Séraphîtüs l’apparence des figures rêvées

dans un heureux sommeil. Nul type connu ne pourrait donner une image

de cette figure majestueusement mâle pour Minna, mais qui, aux yeux

d’un homme, eût éclipsé par sa grâce féminine les plus belles têtes

dues à Raphaël. Ce peintre des cieux a constamment mis une sorte de

joie tranquille, une amoureuse suavité dans les lignes de ses beautés

angéliques; mais, à moins de contempler Séraphîtüs lui-même, quelle

âme inventerait la tristesse mêlée d’espérance qui voilait à demi les

sentiments ineffables empreints dans ses traits? Qui saurait, même dans

les fantaisies d’artiste où tout devient possible, voir les ombres

que jetait une mystérieuse terreur sur ce front trop intelligent qui

semblait interroger les cieux et toujours plaindre la terre? Cette tête

planait avec dédain comme un sublime oiseau de proie dont les cris

troublent l’air, et se résignait comme la tourterelle dont la voix

verse la tendresse au fond des bois silencieux. Le teint de Séraphîtüs

était d’une blancheur surprenante que faisaient encore ressortir des

lèvres rouges, des sourcils bruns et des cils soyeux, seuls traits qui

tranchassent sur la pâleur d’un visage dont la parfaite régularité ne

nuisait en rien à l’éclat des sentiments: ils s’y reflétaient sans

secousse ni violence, mais avec cette majestueuse et naturelle gravité

que nous aimons à prêter aux êtres supérieurs. Tout, dans cette figure

marmorine, exprimait la force et le repos. Minna se leva pour prendre

la main de Séraphîtüs, en espérant qu’elle pourrait ainsi l’attirer

à elle, et déposer sur ce front séducteur un baiser arraché plus à

l’admiration qu’à l’amour; mais un regard du jeune homme, regard qui la

pénétra comme un rayon de soleil traverse le prisme, glaça la pauvre

fille. Elle sentit, sans le comprendre, un abîme entre eux, détourna la

tête et pleura. Tout à coup une main puissante la saisit par la taille,

une voix pleine de suavité lui dit:--Viens. Elle obéit, posa sa tête

soudain rafraîchie sur le cœur du jeune homme, qui réglant son pas sur

le sien, douce et attentive conformité, la mena vers une place d’où

ils purent voir les radieuses décorations de la nature polaire.

--Avant de regarder et de t’écouter, dis-moi, Séraphîtüs, pourquoi tu

me repousses? T’ai-je déplu? comment, dis? Je voudrais ne rien avoir à

moi; je voudrais que mes richesses terrestres fussent à toi, comme à

toi sont déjà les richesses de mon cœur; que la lumière ne me vînt que

par tes yeux, comme ma pensée dérive de ta pensée; je ne craindrais

plus de t’offenser en te renvoyant ainsi les reflets de ton âme, les

mots de ton cœur, le jour de ton jour, comme nous renvoyons à Dieu les

contemplations dont il nourrit nos esprits. Je voudrais être tout toi!

--Hé! bien, Minna, un désir constant est une promesse que nous fait

l’avenir. Espère! Mais si tu veux être pure, mêle toujours l’idée du

Tout-Puissant aux affections d’ici-bas, tu aimeras alors toutes les

créatures, et ton cœur ira bien haut!

--Je ferai tout ce que tu voudras, répondit-elle en levant les yeux sur

lui par un mouvement timide.

--Je ne saurais être ton compagnon, dit Séraphîtüs avec tristesse.

Il réprima quelques pensées, étendit les bras vers Christiania, qui se

voyait comme un point à l’horizon, et dit:--Vois!

--Nous sommes bien petits, répondit-elle.

--Oui, mais nous devenons grands par le sentiment et par

l’intelligence, reprit Séraphîtüs. A nous seuls, Minna, commence la

connaissance des choses; le peu que nous apprenons des lois du monde

visible nous fait découvrir l’immensité des mondes supérieurs. Je

ne sais s’il est temps de te parler ainsi; mais je voudrais tant te

communiquer la flamme de mes espérances! Peut-être serions-nous un jour

ensemble, dans le monde où l’amour ne périt pas.

--Pourquoi pas maintenant et toujours? dit-elle en murmurant.

--Rien n’est stable ici, reprit-il dédaigneusement. Les passagères

félicités des amours terrestres sont des lueurs qui trahissent à

certaines âmes l’aurore de félicités plus durables, de même que la

découverte d’une loi de la nature en fait supposer, à quelques êtres

privilégiés, le système entier. Notre fragile bonheur d’ici-bas

n’est-il donc point l’attestation d’un autre bonheur complet, comme la

terre, fragment du monde, atteste le monde? Nous ne pouvons mesurer

l’orbite immense de la pensée divine de laquelle nous ne sommes

qu’une parcelle aussi petite que Dieu est grand, mais nous pouvons en

pressentir l’étendue, nous agenouiller, adorer, attendre. Les hommes se

trompent toujours dans leurs sciences, en ne voyant pas que tout, sur

leur globe, est relatif et s’y coordonne à une révolution générale, à

une production constante qui nécessairement entraîne un progrès et une

fin. L’homme lui-même n’est pas une création finie, sans quoi Dieu ne

serait pas!

--Comment as-tu trouvé le temps d’apprendre tant de choses? dit la

jeune fille.

--Je me souviens, répondit-il.

--Tu me sembles plus beau que tout ce que je vois.

--Nous sommes un des plus grands ouvrages de Dieu. Ne nous a-t-il pas

donné la faculté de réfléchir la nature, de la concentrer en nous

par la pensée, et de nous en faire un marchepied pour nous élancer

vers lui? Nous nous aimons en raison du plus ou du moins de ciel

que contiennent nos âmes. Mais ne sois pas injuste, Minna, vois le

spectacle qui s’étale à tes pieds, n’est-il pas grand? A tes pieds,

l’Océan se déroule comme un tapis, les montagnes sont comme les murs

d’un cirque, l’éther est au-dessus comme le voile arrondi de ce

théâtre, et d’ici l’on respire les pensées de Dieu comme un parfum.

Vois? les tempêtes qui brisent des vaisseaux chargés d’hommes ne nous

semblent ici que de faibles bouillonnements, et si tu lèves la tête

au-dessus de nous, tout est bleu. Voici comme un diadème d’étoiles.

Ici, disparaissent les nuances des expressions terrestres. Appuyée

sur cette nature subtilisée par l’espace, ne sens-tu point en toi

plus de profondeur que d’esprit? n’as-tu pas plus de grandeur que

d’enthousiasme, plus d’énergie que de volonté? n’éprouves-tu pas des

sensations dont l’interprète n’est plus en nous? Ne te sens-tu pas des

ailes? Prions.

Séraphîtüs plia le genou, se posa les mains en croix sur le sein, et

Minna tomba sur ses genoux en pleurant. Ils restèrent ainsi pendant

quelques instants, pendant quelques instants l’auréole bleue qui

s’agitait dans les cieux au-dessus de leurs têtes s’agrandit, et de

lumineux rayons les enveloppèrent à leur insu.

--Pourquoi ne pleures-tu pas quand je pleure? lui dit Minna d’une voix

entrecoupée.

La Comédie humaine - Volume 16. Études philosophiques et Études analytiques · 第 21 / 59 段