--Ceux qui sont tout esprit ne pleurent pas, répondit Séraphîtüs en se

levant. Comment pleurerais-je? Je ne vois plus les misères humaines.

Ici, le bien éclate dans toute sa majesté; en bas, j’entends les

supplications et les angoisses de la harpe des douleurs qui vibre sous

les mains de l’esprit captif. D’ici, j’écoute le concert des harpes

harmonieuses. En bas, vous avez l’espérance, ce beau commencement de la

foi; mais ici règne la foi, qui est l’espérance réalisée!

--Tu ne m’aimeras jamais, je suis trop imparfaite, tu me dédaignes, dit

la jeune fille.

--Minna, la violette cachée au pied du chêne se dit: «Le soleil ne

m’aime pas, il ne vient pas.» Le soleil se dit: «Si je l’éclairais,

elle périrait, cette pauvre fleur!» Ami de la fleur, il glisse ses

rayons a travers les feuilles de chênes, et les affaiblit pour

colorer le calice de sa bien-aimée. Je ne me trouve pas assez de

voiles et crains que tu ne me voies encore trop: tu frémirais si tu

me connaissais mieux. Écoute, je suis sans goût pour les fruits de

la terre; vos joies, je les ai trop bien comprises; et comme ces

empereurs débauchés de la Rome profane, je suis arrivé au dégoût de

toutes choses, car j’ai reçu le don de vision.--Abandonne-moi, dit

douloureusement Séraphîtüs.

Puis il alla se poser sur un quartier de roche, en laissant tomber sa

tête sur son sein.

--Pourquoi me désespères-tu donc ainsi? lui dit Minna.

--Va-t’en! s’écria Séraphîtüs, je n’ai rien de ce que tu veux de moi.

Ton amour est trop grossier pour moi. Pourquoi n’aimes-tu pas Wilfrid?

Wilfrid est un homme, un homme éprouvé par les passions, qui saura

te serrer dans ses bras nerveux, qui te fera sentir une main large

et forte. Il a de beaux cheveux noirs, des yeux pleins de pensées

humaines, un cœur qui verse des torrents de lave dans les mots que sa

bouche prononce. Il te brisera de caresses. Ce sera ton bien-aimé, ton

époux. A toi Wilfrid.

Minna pleurait à chaudes larmes.

--Oses-tu dire que tu ne l’aimes pas? dit-il d’une voix qui entrait

dans le cœur comme un poignard.

--Grâce, grâce, mon Séraphîtüs!

--Aime-le, pauvre enfant de la terre où ta destinée te cloue

invinciblement, dit le terrible Séraphîtüs en s’emparant de Minna par

un geste qui la força de venir au bord du sœler d’où la scène était si

étendue qu’une jeune fille pleine d’enthousiasme pouvait facilement se

croire au-dessus du monde. Je souhaitais un compagnon pour aller dans

le royaume de lumière, j’ai voulu te montrer ce morceau de boue, et je

t’y vois encore attachée. Adieu. Restes-y, jouis par les sens, obéis à

ta nature, pâlis avec les hommes pâles, rougis avec les femmes, joue

avec les enfants, prie avec les coupables, lève les yeux vers le ciel

dans tes douleurs; tremble, espère, palpite; tu auras un compagnon, tu

pourras encore rire et pleurer, donner et recevoir. Moi, je suis comme

un proscrit, loin du ciel; et comme un monstre, loin de la terre. Mon

cœur ne palpite plus; je ne vis que par moi et pour moi. Je sens par

l’esprit, je respire par le front, je vois par la pensée, je meurs

d’impatience et de désirs. Personne ici-bas n’a le pouvoir d’exaucer

mes souhaits, de calmer mon impatience, et j’ai désappris à pleurer. Je

suis seul. Je me résigne et j’attends.

Séraphîtüs regarda le tertre plein de fleurs sur lequel il avait placé

Minna, puis il se tourna du côté des monts sourcilleux dont les pitons

étaient couverts de nuées épaisses dans lesquelles il jeta le reste de

ses pensées.

--N’entendez-vous pas un délicieux concert, Minna? reprit-il de sa

voix de tourterelle, car l’aigle avait assez crié. Ne dirait-on pas la

musique des harpes éoliennes que vos poètes mettent au sein des forêts

et des montagnes? Voyez-vous les indistinctes figures qui passent

dans ces nuages? apercevez-vous les pieds ailés de ceux qui préparent

les décorations du ciel? Ces accents rafraîchissent l’âme; le ciel va

bientôt laisser tomber les fleurs du printemps; une lueur s’est élancée

du pôle. Fuyons, il est temps.

En un moment, leurs patins furent rattachés, et tous deux descendirent

le Falberg par les pentes rapides qui l’unissaient aux vallées de

la Sieg. Une intelligence miraculeuse présidait à leur course, ou,

pour mieux dire, à leur vol. Quand une crevasse couverte de neige se

rencontrait, Séraphîtüs saisissait Minna et s’élançait par un mouvement

rapide sans peser plus qu’un oiseau sur la fragile couche qui couvrait

un abîme. Souvent, en poussant sa compagne, il faisait une légère

déviation pour éviter un précipice, un arbre, un quartier de roche

qu’il semblait voir sous la neige, comme certains marins habitués à

l’Océan en devinent les écueils à la couleur, au remous, au gisement

des eaux. Quand ils atteignirent les chemins du Siegdalhen et qu’il

leur fut permis de voyager presque sans crainte en ligne droite pour

regagner la glace du Stromfiord, Séraphîtüs arrêta Minna:--Tu ne me dis

plus rien, demanda-t-il.

--Je croyais, répondit respectueusement la jeune fille, que vous

vouliez penser tout seul.

--Hâtons-nous, ma Minette, la nuit va venir, reprit-il.

Minna tressaillit en entendant la voix, pour ainsi dire nouvelle, de

son guide: voix pure comme celle d’une jeune fille et qui dissipa les

lueurs fantastiques du songe à travers lequel jusqu’alors elle avait

marché. Séraphîtüs commençait à laisser sa force mâle et à dépouiller

ses regards de leur trop vive intelligence. Bientôt ces deux jolies

créatures cinglèrent sur le Fiord, atteignirent la prairie de neige qui

se trouvait entre la rive du golfe et la première rangée des maisons

de Jarvis; puis, pressées par la chute du jour, elles s’élancèrent en

montant vers le presbytère, comme si elles eussent gravi les rampes

d’un immense escalier.

--Mon père doit être inquiet, dit Minna.

--Non, répondit Séraphîtüs.

En ce moment, le couple était devant le porche de l’humble demeure où

monsieur Becker, le pasteur de Jarvis, lisait en attendant sa fille

pour le repas du soir.

--Cher monsieur Becker, dit Séraphîtüs, je vous ramène Minna saine et

sauve.

--Merci, mademoiselle, répondit le vieillard en posant ses lunettes sur

le livre. Vous devez être fatiguées.

--Nullement, dit Minna qui reçut en ce moment sur le front le souffle

de sa compagne.

--Ma petite, voulez-vous après-demain soir venir chez moi prendre du

thé?

--Volontiers, chère.

--Monsieur Becker, vous me l’amènerez.

--Oui, mademoiselle.

Séraphîtüs inclina la tête par un geste coquet, salua le vieillard,

partit, et en quelques instants arriva dans la cour du château suédois.

Un serviteur octogénaire apparut sous l’immense auvent en tenant une

lanterne. Séraphîtüs quitta ses patins avec la dextérité gracieuse

d’une femme, s’élança dans le salon du château, tomba sur un grand

divan couvert de pelleteries, et s’y coucha.

--Qu’allez-vous prendre? lui dit le vieillard en allumant les bougies

démesurément longues dont on se sert en Norwége.

--Rien, David, je suis trop lasse.

Séraphîtüs défit sa pelisse fourrée de martre, s’y roula, et dormit.

Le vieux serviteur resta pendant quelques moments debout à contempler

avec amour l’être singulier qui reposait sous ses yeux, et dont le

genre eût été difficilement défini par qui que ce soit, même par les

savants. A le voir ainsi posé, enveloppé de son vêtement habituel, qui

ressemblait autant à un peignoir de femme qu’à un manteau d’homme, il

était impossible de ne pas attribuer à une jeune fille les pieds menus

qu’il laissait pendre, comme pour montrer la délicatesse avec laquelle

la nature les avait attachés; mais son front, mais le profil de sa tête

eussent semblé l’expression de la force humaine arrivée à son plus haut

degré.

--Elle souffre et ne veut pas me le dire, pensa le vieillard; elle se

meurt comme une fleur frappée par un rayon de soleil trop vif.

Et il pleura, le vieil homme.

II.

SÉRAPHITA.

Pendant la soirée, David rentra dans le salon.

--Je sais qui vous m’annoncez, lui dit SÉRAPHÎTA d’une voix endormie.

Wilfrid peut entrer.

En entendant ces mots, un homme se présenta soudain, et vint s’asseoir

auprès d’elle.

--Ma chère Séraphîta, souffrez-vous? Je vous trouve plus pâle que de

coutume.

Elle se tourna lentement vers lui, après avoir chassé ses cheveux en

arrière comme une jolie femme qui, accablée par la migraine, n’a plus

la force de se plaindre.

--J’ai fait, dit-elle, la folie de traverser le Fiord avec Minna; nous

avons monté sur le Falberg.

--Vous vouliez donc vous tuer? dit-il avec l’effroi d’un amant.

--N’ayez pas peur, bon Wilfrid, j’ai eu bien soin de votre Minna.

Wilfrid frappa violemment de sa main la table, se leva, fit quelques

pas vers la porte en laissant échapper une exclamation pleine de

douleur, puis il revint et voulut exprimer une plainte.

--Pourquoi ce tapage, si vous croyez que je souffre? dit Séraphîta.

--Pardon, grâce! répondit-il en s’agenouillant. Parlez-moi durement,

exigez de moi tout ce que vos cruelles fantaisies de femme vous feront

imaginer de plus cruel à supporter; mais, ma bien-aimée, ne mettez pas

en doute mon amour. Vous prenez Minna comme une hache, et m’en frappez

à coups redoublés. Grâce!

--Pourquoi me dire de telles paroles, mon ami, quand vous les savez

inutiles? répondit-elle en lui jetant des regards qui finissaient par

devenir si doux que Wilfrid ne voyait plus les yeux de Séraphîta, mais

une fluide lumière dont les tremblements ressemblaient aux dernières

vibrations d’un chant plein de mollesse italienne.

--Ah! l’on ne meurt pas d’angoisse, dit-il.

--Vous souffrez? reprit-elle d’une voix dont les émanations

produisaient au cœur de cet homme un effet semblable à celui des

regards. Que puis-je pour vous?

--Aimez-moi comme je vous aime.

--Pauvre Minna! répondit-elle.

--Je n’apporte jamais d’armes, cria Wilfrid.

--Vous êtes d’une humeur massacrante, fit en souriant Séraphîta.

N’ai-je pas bien dit ces mots comme ces Parisiennes de qui vous me

racontez les amours?

Wilfrid s’assit, se croisa les bras, et contempla Séraphîta d’un air

sombre.

--Je vous pardonne, dit-il, car vous ne savez ce que vous faites.

--Oh! reprit-elle, une femme, depuis Ève, a toujours fait sciemment le

bien et le mal.

--Je le crois, dit-il.

--J’en suis sûre, Wilfrid. Notre instinct est précisément ce qui nous

rend si parfaites. Ce que vous apprenez, vous autres, nous le sentons,

nous.

--Pourquoi ne sentez-vous pas alors combien je vous aime.

--Parce que vous ne m’aimez pas.

--Grand Dieu!

--Pourquoi donc vous plaignez-vous de vos angoisses? demanda-t-elle.

--Vous êtes terrible ce soir, Séraphîta. Vous êtes un vrai démon.

--Non, je suis douée de la faculté de comprendre, et c’est affreux. La

douleur, Wilfrid, est une lumière qui nous éclaire la vie.

--Pourquoi donc alliez-vous sur le Falberg?

--Minna vous le dira, moi je suis trop lasse pour parler. A vous la

parole, à vous qui savez tout, qui avez tout appris et n’avez rien

oublié, vous qui avez passé par tant d’épreuves sociales. Amusez-moi,

j’écoute.

--Que vous dirai-je, que vous ne sachiez? D’ailleurs votre demande

est une raillerie. Vous n’admettez rien du monde, vous en brisez les

nomenclatures, vous en foudroyez les lois, les mœurs, les sentiments,

les sciences, en les réduisant aux proportions que ces choses

contractent quand on se pose en dehors du globe.

--Vous voyez bien, mon ami, que je ne suis pas une femme. Vous avez

tort de m’aimer. Quoi! je quitte les régions éthérées de ma prétendue

force, je me fais humblement petite, je me courbe à la manière des

pauvres femelles de toutes les espèces, et vous me rehaussez aussitôt!

Enfin je suis en pièces, je suis brisée, je vous demande du secours,

j’ai besoin de votre bras, et vous me repoussez. Nous ne nous entendons

pas.

--Vous êtes ce soir plus méchante que je ne vous ai jamais vue.

--Méchante! dit-elle en lui lançant un regard qui fondait tous les

sentiments en une sensation céleste. Non, je suis souffrante, voilà

tout. Alors quittez-moi, mon ami. Ne sera-ce pas user de vos droits

d’homme? Nous devons toujours vous plaire, vous délasser, être toujours

gaies, et n’avoir que les caprices qui vous amusent. Que dois-je faire,

mon ami? Voulez-vous que je chante, que je danse, quand la fatigue

m’ôte l’usage de la voix et des jambes? Messieurs, fussions-nous à

l’agonie, nous devons encore vous sourire! Vous appelez cela, je

crois, régner. Les pauvres femmes! je les plains. Dites-moi, vous les

abandonnez quand elles vieillissent, elles n’ont donc ni cœur ni âme?

Eh! bien, j’ai plus de cent ans, Wilfrid, allez-vous-en! allez aux

pieds de Minna.

--Oh! mon éternel amour!

--Savez-vous ce que c’est que l’éternité? Taisez-vous, Wilfrid. Vous me

désirez et vous ne m’aimez pas. Dites-moi, ne vous rappelé-je pas bien

quelque femme coquette?

--Oh! certes, je ne reconnais plus en vous la pure et céleste jeune

fille que j’ai vue pour la première fois dans l’église de Jarvis.

A ces mots, Séraphîta se passa les mains sur le front, et quand elle

se dégagea la figure, Wilfrid fut étonné de la religieuse et sainte

expression qui s’y était répandue.

--Vous avez raison, mon ami. J’ai toujours tort de mettre les pieds sur

votre terre.

--Oui, chère Séraphîta, soyez mon étoile, et ne quittez pas la place

d’où vous répandez sur moi de si vives lumières.

En achevant ces mots, il avança la main pour prendre celle de la

jeune fille, qui la lui retira sans dédain ni colère. Wilfrid se leva

brusquement, et s’alla placer près de la fenêtre, vers laquelle il se

tourna pour ne pas laisser voir à Séraphîta quelques larmes qui lui

roulèrent dans les yeux.

--Pourquoi pleurez-vous? lui dit-elle. Vous n’êtes plus un enfant,

Wilfrid. Allons, revenez près de moi, je le veux. Vous me boudez

quand je devrais me fâcher. Vous voyez que je suis souffrante, et

vous me forcez, je ne sais par quels doutes, de penser, de parler, ou

de partager des caprices et des idées qui me lassent. Si vous aviez

l’intelligence de ma nature, vous m’auriez fait de la musique, vous

auriez endormi mes ennuis; mais vous m’aimez pour vous et non pour moi.

L’orage qui bouleversait le cœur de Wilfrid fut soudain calmé par ces

paroles; il se rapprocha lentement pour mieux contempler la séduisante

créature qui gisait étendue à ses yeux, mollement couchée, la tête

appuyée sur sa main et accoudée dans une pose décevante.

--Vous croyez que je ne vous aime point, reprit-elle. Vous vous

trompez. Écoutez-moi, Wilfrid. Vous commencez à savoir beaucoup, vous

avez beaucoup souffert. Laissez-moi vous expliquer votre pensée. Vous

vouliez ma main? Elle se leva sur son séant, et ses jolis mouvements

semblèrent jeter des lueurs.--Une jeune fille qui se laisse prendre la

main ne fait-elle pas une promesse, et ne doit-elle pas l’accomplir?

Vous savez bien que je ne puis être à vous. Deux sentiments dominent

les amours qui séduisent les femmes de la terre. Ou elles se dévouent à

des êtres souffrants, dégradés, criminels, qu’elles veulent consoler,

relever, racheter; ou elles se donnent à des êtres supérieurs,

sublimes, forts, qu’elles veulent adorer, comprendre, et par lesquels

souvent elles sont écrasées. Vous avez été dégradé, mais vous vous êtes

épuré dans les feux du repentir, et vous êtes grand aujourd’hui; moi je

me sens trop faible pour être votre égale, et suis trop religieuse pour

m’humilier sous une puissance autre que celle d’En-Haut. Votre vie, mon

ami, peut se traduire ainsi, nous sommes dans le nord, parmi les nuées

où les abstractions ont cours.

--Vous me tuez, Séraphîta, lorsque vous parlez ainsi, répondit-il. Je

souffre toujours en vous voyant user de la science monstrueuse avec

laquelle vous dépouillez toutes les choses humaines des propriétés

que leur donnent le temps, l’espace, la forme, pour les considérer

mathématiquement sous je ne sais quelle expression pure, ainsi que le

fait la géométrie pour les corps desquels elle abstrait la solidité.

--Bien, Wilfrid, je vous obéirai. Laissons cela. Comment trouvez-vous

ce tapis de peau d’ours que mon pauvre David a tendu là?

--Mais très-bien.

--Vous ne me connaissiez pas cette _Doucha greka_!

C’était une espèce de pelisse en cachemire doublée en peau de renard

noir, et dont le nom signifie _chaude à l’âme_.

--Croyez-vous, reprit-elle, que, dans aucune cour, un souverain possède

une fourrure semblable?

--Elle est digne de celle qui la porte.

--Et que vous trouvez bien belle?

--Les mots humains ne lui sont pas applicables, il faut lui parler de

cœur à cœur.

--Wilfrid, vous êtes bon d’endormir mes douleurs par de douces

paroles... que vous avez dites à d’autres.

--Adieu.

--Restez. Je vous aime bien vous et Minna, croyez-le! Mais je vous

confonds en un seul être. Réunis ainsi, vous êtes un frère, ou, si vous

voulez, une sœur pour moi. Mariez-vous, que je vous voie heureux avant

de quitter pour toujours cette sphère d’épreuves et de douleurs. Mon

Dieu, de simples femmes ont tout obtenu de leurs amants! Elles leur

ont dit:--Taisez-vous! Ils ont été muets. Elles leur ont dit:--Mourez!

Ils sont morts. Elles leur ont dit:--Aimez-moi de loin! Ils sont

restés à distance comme les courtisans devant un roi. Elles leur ont

dit:--Mariez-vous! Ils se sont mariés. Moi, je veux que vous soyez

heureux, et vous me refusez. Je suis donc sans pouvoir? Eh! bien,

Wilfrid, écoutez, venez plus près de moi, oui, je serais fâchée de

vous voir épouser Minna; mais quand vous ne me verrez plus, alors...

promettez-moi de vous unir, le ciel vous a destinés l’un à l’autre.

--Je vous ai délicieusement écoutée, Séraphîta. Quelque

incompréhensibles que soient vos paroles, elles ont des charmes. Mais

que voulez-vous dire?

--Vous avez raison, j’oublie d’être folle, d’être cette pauvre créature

dont la faiblesse vous plaît. Je vous tourmente, et vous êtes venu dans

cette sauvage contrée pour y trouver le repos, vous, brisé par les

impétueux assauts d’un génie méconnu, vous, exténué par les patients

travaux de la science, vous qui avez presque trempé vos mains dans le

crime et porté les chaînes de la justice humaine.

Wilfrid était tombé demi-mort sur le tapis, mais Séraphîta souffla sur

le front de cet homme qui s’endormit aussitôt paisiblement à ses pieds.

--Dors, repose-toi, dit-elle en se levant.

Après avoir imposé ses mains au-dessus du front de Wilfrid, les phrases

suivantes s’échappèrent une à une de ses lèvres, toutes différentes

d’accent, mais toutes mélodieuses et empreintes d’une bonté qui

semblait émaner de sa tête par ondées nuageuses, comme les lueurs que

la déesse profane verse chastement sur le berger bien-aimé durant son

sommeil.

«Je puis me montrer à toi, cher Wilfrid, tel que je suis, à toi qui es

fort.

»L’heure est venue, l’heure où les brillantes lumières de l’avenir

jettent leurs reflets sur les âmes, l’heure où l’âme s’agite dans sa

liberté.

»Maintenant il m’est permis de te dire combien je t’aime. Ne vois-tu

pas quel est mon amour, un amour sans aucun propre intérêt, un

sentiment plein de toi seul, un amour qui te suit dans l’avenir, pour

t’éclairer l’avenir? car cet amour est la vraie lumière. Conçois-tu

maintenant avec quelle ardeur je voudrais te savoir quitte de cette

vie qui te pèse, et te voir plus près que tu ne l’es encore du monde

où l’on aime toujours. N’est-ce pas souffrir que d’aimer pour une

vie seulement? N’as-tu pas senti le goût des éternelles amours?

Comprends-tu maintenant à quels ravissements une créature s’élève,

alors qu’elle est double à aimer celui qui ne trahit jamais l’amour,

celui devant lequel on s’agenouille en adorant.

»Je voudrais avoir des ailes, Wilfrid, pour t’en couvrir, avoir de la

force à te donner pour te faire entrer par avance dans le monde où les

plus pures joies du plus pur attachement qu’on éprouve sur cette terre

feraient une ombre dans le jour qui vient incessamment éclairer et

réjouir les cœurs.

»Pardonne à une âme amie, de t’avoir présenté en un mot le tableau de

tes fautes, dans la charitable intention d’endormir les douleurs aiguës

de tes remords. Entends les concerts du pardon! Rafraîchis ton âme en

respirant l’aurore qui se lèvera pour toi par delà les ténèbres de la

mort. Oui, ta vie à toi, est par delà!

»Que mes paroles revêtent les brillantes formes des rêves, qu’elles

se parent d’images, flamboient et descendent sur toi. Monte, monte

au point où tous les hommes se voient distinctement, quoique pressés

et petits comme des grains de sable au bord des mers. L’humanité

s’est déroulée comme un simple ruban; regarde les diverses nuances

de cette fleur des jardins célestes? vois-tu ceux auxquels manque

l’intelligence, ceux qui commencent à s’en colorer, ceux qui sont

éprouvés, ceux qui sont dans l’amour, ceux qui sont dans la sagesse et

qui aspirent au monde de lumière?

»Comprends-tu par cette pensée visible la destinée de l’humanité? d’où

elle vient, où elle va? Persiste en ta voie! En atteignant au but de

ton voyage, tu entendras sonner les clairons de la toute-puissance,

retentir les cris de la victoire, et des accords dont un seul ferait

trembler la terre, mais qui se perdent dans un monde sans orient et

sans occident.

»Comprends-tu, pauvre cher éprouvé, que, sans les engourdissements,

sans les voiles du sommeil, de tels spectacles emporteraient et

déchireraient ton intelligence, comme le vent des tempêtes emporte et

déchire une faible toile, et raviraient pour toujours à un homme sa

raison? comprends-tu que l’âme seule, élevée à sa toute-puissance,

résiste à peine, dans le rêve, aux dévorantes communications de

l’Esprit?

»Vole encore à travers les sphères brillantes et lumineuses, admire,

cours. En volant ainsi, tu te reposes, tu marches sans fatigue. Comme

tous les hommes, tu voudrais être toujours ainsi plongé dans ces

sphères de parfums, de lumière où tu vas, léger de tout ton corps

évanoui, où tu parles par la pensée! Cours, vole, jouis un moment des

ailes que tu conquerras, quand l’amour sera si complet en toi que tu

n’auras plus de sens, que tu seras tout intelligence et tout amour!

Plus haut tu montes et moins tu conçois les abîmes! il n’existe point

de précipices dans les cieux. Vois celui qui te parle, celui qui te

soutient au-dessus de ce monde où sont les abîmes. Vois, contemple-moi

encore un moment, car tu ne me verras plus qu’imparfaitement, comme tu

me vois à la clarté du pâle soleil de la terre.»

Séraphîta se dressa sur ses pieds, resta, la tête mollement inclinée,

les cheveux épais, dans la pose aérienne que les sublimes peintres ont

tous donnée aux Messagers d’en haut: les plis de son vêtement eurent

cette grâce indéfinissable qui arrête l’artiste, l’homme qui traduit

tout par le sentiment, devant les délicieuses lignes du voile de la

Polymnie antique. Puis elle étendit la main, et Wilfrid se leva. Quand

il regarda Séraphîta, la blanche jeune fille était couchée sur la

peau d’ours, la tête appuyée sur sa main, le visage calme, les yeux

brillants. Wilfrid la contempla silencieusement, mais une crainte

respectueuse animait sa figure, et se trahissait par une contenance

timide.

--Oui, chère, dit-il enfin comme s’il répondait à une question, nous

sommes séparés par des mondes entiers. Je me résigne, et ne puis que

vous adorer. Mais que vais-je devenir, moi pauvre seul?

--Wilfrid, n’avez-vous pas votre Minna?

Il baissa la tête.

--Oh! ne soyez pas si dédaigneux: la femme comprend tout par l’amour;

quand elle n’entend pas, elle sent; quand elle ne sent pas, elle voit;

quand elle ne voit, ni ne sent, ni n’entend, eh! bien, cet ange de la

terre vous devine pour vous protéger, et cache ses protections sous la

grâce de l’amour.

--Séraphîta, suis-je digne d’appartenir à une femme?

--Vous êtes devenu soudain bien modeste, ne serait-ce pas un piége?

Une femme est toujours si touchée de voir sa faiblesse glorifiée! Eh,

bien, après demain soir, venez prendre le thé chez moi; le bon monsieur

Becker y sera; vous y verrez Minna, la plus candide créature que je

sache en ce monde. Laissez-moi maintenant, mon ami, j’ai ce soir de

longues prières à faire pour expier mes fautes.

--Comment pouvez-vous pécher?

--Pauvre cher, abuser de sa puissance, n’est-ce pas de l’orgueil? je

crois avoir été trop orgueilleuse aujourd’hui. Allons, partez. A demain.

--A demain, dit faiblement Wilfrid en jetant un long regard sur cette

créature de laquelle il voulait emporter une image ineffaçable.

Quoiqu’il voulût s’éloigner, il demeura pendant quelques moments

debout, occupé à regarder la lumière qui brillait par les fenêtres du

château suédois.

La Comédie humaine - Volume 16. Études philosophiques et Études analytiques · 第 22 / 59 段