_La plus grande partie de l’Humanité visible, la partie la plus

faible, habite la sphère de l’Instinctivité. Les Instinctifs naissent,

travaillent et meurent sans s’élever au second degré de l’intelligence

humaine, l’Abstraction._

XV.

_A l’Abstraction commence la Société. Si l’Abstraction comparée à

l’Instinct est une puissance presque divine, elle est une faiblesse

inouïe, comparée au don de Spécialité qui peut seul expliquer Dieu.

L’Abstraction comprend toute une nature en germe plus virtuellement

que la graine ne contient le système d’une plante et ses produits. De

l’abstraction naissent les lois, les arts, les intérêts, les idées

sociales. Elle est la gloire et le fléau du monde: la gloire, elle a

créé les sociétés; le fléau, elle dispense l’homme d’entrer dans la

Spécialité, qui est un des chemins de l’Infini. L’homme juge tout par

ses abstractions, le bien, le mal, la vertu, le crime. Ses formules de

droit sont ses balances, sa justice est aveugle: celle de Dieu voit,

tout est là. Il se trouve nécessairement des êtres intermédiaires qui

séparent le Règne des Instinctifs du Règne des Abstractifs, et chez

lesquels l’Instinctivité se mêle à l’Abstractivité dans des proportions

infinies. Les uns ont plus d’Instinctivité que d’Abstractivité, et vice

versa, que les autres. Puis, il est des êtres chez lesquels les deux

actions se neutralisent en agissant par des forces égales._

XVI.

_La Spécialité consiste à voir les choses du monde matériel aussi bien

que celles du monde spirituel dans leurs ramifications originelles et

conséquentielles. Les plus beaux génies humains sont ceux qui sont

partis des ténèbres de l’Abstraction pour arriver aux lumières de la

Spécialité._ (_Spécialité_, species, _vue, spéculer, voir tout, et

d’un seul coup_; Speculum, _miroir ou moyen d’apprécier une chose en

la voyant tout entière_.) _Jésus était Spécialiste, il voyait le fait

dans ses racines et dans ses productions, dans le passé qui l’avait

engendré, dans le présent où il se manifestait, dans l’avenir où il se

développait; sa vue pénétrait l’entendement d’autrui. La perfection de

la vue intérieure enfante le don de Spécialité. La Spécialité emporte

l’intuition. L’intuition est une des facultés de_ L’HOMME INTÉRIEUR

_dont le Spécialisme est un attribut. Elle agit par une imperceptible

sensation ignorée de celui qui lui obéit: Napoléon s’en allant

instinctivement de sa place avant qu’un boulet n’y arrive._

XVII.

_Entre la sphère du Spécialisme et celle de l’Abstractivité se

trouvent, comme entre celle-ci et celle de l’Instinctivité, des êtres

chez lesquels les divers attributs des deux règnes se confondent et

produisent des mixtes: les hommes de génie._

XVIII.

_Le Spécialiste est nécessairement la plus parfaite expression de

l_’HOMME, _l’anneau qui lie le monde visible aux mondes supérieurs:

il agit, il voit et il sent par son_ INTÉRIEUR. _L’Abstractif pense.

L’Instinctif agit._

XIX.

_De là trois degrés pour l’homme_: Instinctif, _il est au-dessous de

la mesure_; Abstractif, _il est au niveau_; Spécialiste, _il est

au-dessus. Le_ Spécialisme _ouvre à l’homme sa véritable carrière,

l’infini commence à poindre en lui, là il entrevoit sa destinée_.

XX.

_Il existe trois mondes: le_ NATUREL, le SPIRITUEL, _le_ DIVIN.

_L’Humanité transite dans le Monde Naturel, qui n’est fixe ni dans

son essence ni dans ses facultés. Le Monde Spirituel est fixe dans

son essence et mobile dans ses facultés. Le Monde Divin est fixe dans

ses facultés et dans son essence. Il existe donc nécessairement un

culte matériel, un culte spirituel, un culte divin; trois formes qui

s’expriment par l’action, par la Parole, par la Prière, autrement

dit, le Fait, l’Entendement et l’Amour. L’Instinctif veut des faits,

l’Abstractif s’occupe des idées; le Spécialiste voit la fin, il aspire

à Dieu qu’il pressent ou contemple._

XXI.

_Aussi, peut-être un jour le sens inverse de l_’ET VERBUM CARO FACTUM

EST, _sera-t-il le résumé d’un nouvel évangile qui dira_: ET LA CHAIR

SE FERA LE VERBE, ELLE DEVIENDRA LA PAROLE DE DIEU.

XXII.

_La résurrection se fait par le vent du ciel qui balaie les mondes.

L’ange porté par le vent ne dit pas:--Morts, levez-vous! Il dit:--Que

les vivants se lèvent!_

* * * * *

Telles sont les pensées auxquelles j’ai pu, non sans de grandes peines,

donner des formes en rapport avec notre entendement. Il en est d’autres

desquelles Pauline se souvenait plus particulièrement, je ne sais par

quelle raison, et que j’ai transcrites; mais elles font le désespoir

de l’esprit, quand, sachant de quelle intelligence elles procèdent, on

cherche à les comprendre. J’en citerai quelques-unes, pour achever le

dessin de cette figure, peut-être aussi parce que dans ces dernières

idées la formule de Lambert embrasse-t-elle mieux les mondes que la

précédente, qui semble s’appliquer seulement au mouvement zoologique.

Mais entre ces deux fragments, il est une corrélation évidente aux yeux

des personnes, assez rares d’ailleurs, qui se plaisent à plonger dans

ces sortes de gouffres intellectuels.

I.

_Tout ici-bas n’existe que par le Mouvement et par le Nombre._

II.

_Le Mouvement est en quelque sorte le Nombre agissant._

III.

_Le Mouvement est le produit d’une force engendrée par la Parole et par

une résistance qui est la Matière. Sans la résistance, le Mouvement

aurait été sans résultat, son action eût été infinie. L’attraction de

Newton n’est pas une loi, mais un effet de la loi générale du Mouvement

universel._

IV.

_Le Mouvement, en raison de la résistance, produit une combinaison qui

est la vie; dès que l’un ou l’autre est plus fort, la vie cesse._

V.

_Nulle part le Mouvement n’est stérile, partout il engendre le Nombre;

mais il peut être neutralisé par une résistance supérieure, comme dans

le minéral._

VI.

_Le Nombre qui produit toutes les variétés engendre également

l’harmonie, qui, dans sa plus haute acception, est le rapport entre les

parties et l’Unité._

VII.

_Sans le Mouvement, tout serait une seule et même chose. Ses produits,

identiques dans leur essence, ne diffèrent que par le Nombre qui a

produit les facultés._

VIII.

_L’homme tient aux facultés, l’ange tient à l’essence._

IX.

_En unissant son corps à l’action élémentaire, l’homme peut arriver à

s’unir à la lumière par son_ INTÉRIEUR.

X.

_Le Nombre est un témoin intellectuel qui n’appartient qu’à l’homme, et

par lequel il peut arriver à la connaissance de la Parole._

XI.

_Il est un nombre que l’Impur ne franchit pas, le Nombre où la création

est finie._

XII.

_L’Unité a été le point de départ de tout ce qui fut produit; il en est

résulté des Composés, mais la fin doit être identique au commencement.

De là cette formule spirituelle: Unité composée, Unité variable, Unité

fixe._

XIII.

_L’Univers est donc la variété dans l’Unité. Le Mouvement est le moyen,

le Nombre est le résultat. La fin est le retour de toutes choses à

l’unité, qui est Dieu._

XIV.

TROIS _et_ SEPT _sont les deux plus grands nombres_ spirituels.

XV.

TROIS _est la formule des Mondes créés. Il est le signe_ spirituel _de

la création comme il est le signe_ matériel _de la circonférence. En

effet, Dieu n’a procédé que par des lignes circulaires. La ligne droite

est l’attribut de l’infini; aussi l’homme qui pressent l’infini la

reproduit-il dans ses œuvres_. DEUX _est le Nombre de la génération_.

TROIS _est le Nombre de l’existence, qui comprend la génération et

le produit. Ajoutez le Quaternaire, vous avez le_ SEPT, _qui est la

formule du ciel. Dieu est au-dessus, il est l’Unité._

* * * * *

Après être allé revoir encore une fois Lambert, je quittai sa femme

et revins en proie à des idées si contraires à la vie sociale, que je

renonçai, malgré ma promesse, à retourner à Villenoix. La vue de Louis

avait exercé sur moi je ne sais quelle influence sinistre. Je redoutai

de me retrouver dans cette atmosphère enivrante où l’extase était

contagieuse. Chacun aurait éprouvé comme moi l’envie de se précipiter

dans l’infini, de même que les soldats se tuaient tous dans la guérite

où s’était suicidé l’un d’eux au camp de Boulogne. On sait que Napoléon

fut obligé de faire brûler ce bois, dépositaire d’idées arrivées à

l’état de miasmes mortels. Peut-être en était-il de la chambre de

Louis comme de cette guérite? Ces deux faits seraient des preuves de

plus en faveur de son système sur la transmission de la Volonté. J’y

ressentis des troubles extraordinaires qui surpassèrent les effets les

plus fantastiques causés par le thé, le café, l’opium, par le sommeil

et la fièvre, agents mystérieux dont les terribles actions embrasent

si souvent nos têtes. Peut-être aurais-je pu transformer en un livre

complet ces débris de pensées, compréhensibles seulement pour certains

esprits habitués à se pencher sur le bord des abîmes, dans l’espérance

d’en apercevoir le fond. La vie de cet immense cerveau, qui sans

doute a craqué de toutes parts comme un empire trop vaste, y eût été

développée dans le récit des visions de cet être, incomplet par trop

de force ou par faiblesse; mais j’ai mieux aimé rendre compte de mes

impressions que de faire une œuvre plus ou moins poétique.

Lambert mourut à l’âge de vingt-huit ans, le 25 septembre 1824, entre

les bras de son amie. Elle le fit ensevelir dans une des îles du parc

de Villenoix. Son tombeau consiste en une simple croix de pierre,

sans nom, sans date. Fleur née sur le bord d’un gouffre, elle devait

y tomber inconnue avec ses couleurs et ses parfums inconnus. Comme

beaucoup de gens incompris, n’avait-il pas souvent voulu se plonger

avec orgueil dans le néant pour y perdre les secrets de sa vie!

Cependant mademoiselle de Villenoix aurait bien eu le droit d’inscrire

sur cette croix les noms de Lambert, en y indiquant les siens. Depuis

la perte de son mari, cette nouvelle union n’est-elle pas son espérance

de toutes les heures? Mais les vanités de la douleur sont étrangères

aux âmes fidèles. Villenoix tombe en ruines. La femme de Lambert ne

l’habite plus, sans doute pour mieux s’y voir comme elle y fut jadis.

Ne lui a-t-on pas entendu dire naguère:--J’ai eu son cœur, à Dieu son

génie!

Au château de Saché, juin-juillet 1832.

SÉRAPHITA.

A MADAME ÉVELINE DE HANSKA,

NÉE COMTESSE RZEWUSKA.

_Madame, voici l’œuvre que vous m’avez demandée: je suis heureux,

en vous la dédiant, de pouvoir vous donner un témoignage de la

respectueuse affection que vous m’avez permis de vous porter. Si

je suis accusé d’impuissance après avoir tenté d’arracher aux

profondeurs de la mysticité ce livre qui, sous la transparence de

notre belle langue, voulait les lumineuses poésies de l’Orient, à

vous la faute! Ne m’avez-vous pas ordonné cette lutte, semblable à

celle de Jacob, en me disant que le plus imparfait dessin de cette

figure par vous rêvée, comme elle le fut par moi dès l’enfance,

serait encore pour vous quelque chose? Le voici donc, ce quelque

chose. Pourquoi cette œuvre ne peut-elle appartenir exclusivement

à ces nobles esprits préservés, comme vous l’êtes, des petitesses

mondaines par la solitude? Ceux-là sauraient y imprimer la mélodieuse

mesure qui manque, et qui en aurait fait entre les mains d’un

de nos poètes la glorieuse épopée que la France attend encore.

Ceux-là l’accepteront de moi comme une de ces balustrades sculptées

par quelque artiste plein de foi, et sur lesquelles les pèlerins

s’appuient pour méditer la fin de l’homme en contemplant le chœur

d’une belle église._

_Je suis avec respect, Madame, votre devoué serviteur_,

DE BALZAC.

Paris, 23 août 1835.

I.

SÉRAPHÎTÜS.

A voir sur une carte les côtes de la Norwége, quelle imagination ne

serait émerveillée de leurs fantasques découpures, longue dentelle

de granit où mugissent incessamment les flots de la mer du Nord?

qui n’a rêvé les majestueux spectacles offerts par ces rivages sans

grèves, par cette multitude de criques, d’anses, de petites baies dont

aucune ne se ressemble, et qui toutes sont des abîmes sans chemins? Ne

dirait-on pas que la nature s’est plu à dessiner par d’ineffaçables

hiéroglyphes le symbole de la vie norwégienne, en donnant à ces côtes

la configuration des arêtes d’un immense poisson? car la pêche forme le

principal commerce et fournit presque toute la nourriture de quelques

hommes attachés comme une touffe de lichen à ces arides rochers. Là,

sur quatorze degrés de longueur, à peine existe-t-il sept cent mille

âmes. Grâce aux périls dénués de gloire, aux neiges constantes que

réservent aux voyageurs ces pics de la Norwége, dont le nom donne froid

déjà, leurs sublimes beautés sont restées vierges et s’harmonieront aux

phénomènes humains, vierges encore pour la poésie du moins, qui s’y

sont accomplis, et dont voici l’histoire.

Lorsqu’une de ces baies, simple fissure aux yeux des eiders, est assez

ouverte pour que la mer ne gèle pas entièrement dans cette prison de

pierre où elle se débat, les gens du pays nomment ce petit golfe un

_fiord_, mot que presque tous les géographes ont essayé de naturaliser

dans leurs langues respectives. Malgré la ressemblance qu’ont entre eux

ces espèces de canaux, chacun a sa physionomie particulière: partout la

mer est entrée dans leurs cassures, mais partout les rochers s’y sont

diversement fendus, et leurs tumultueux précipices défient les termes

bizarres de la géométrie: ici le roc s’est dentelé comme une scie, là

ses tables trop droites ne souffrent ni le séjour de la neige, ni les

sublimes aigrettes des sapins du nord; plus loin, les commotions du

globe ont arrondi quelque sinuosité coquette, belle vallée que meublent

par étages des arbres au noir plumage. Vous seriez tenté de nommer ce

pays la Suisse des mers. Entre Drontheim et Christiania, se trouve

une de ces baies, nommée le Stromfiord. Si le Stromfiord n’est pas

le plus beau de ces paysages, il a du moins le mérite de résumer les

magnificences terrestres de la Norwége, et d’avoir servi de théâtre aux

scènes d’une histoire vraiment céleste.

La forme générale du Stromfiord est, au premier aspect, celle d’un

entonnoir ébréché par la mer. Le passage que les flots s’y étaient

ouvert présente à l’œil l’image d’une lutte entre l’Océan et le granit,

deux créations également puissantes: l’une par son inertie, l’autre par

sa mobilité. Pour preuves, quelques écueils de formes fantastiques

en défendent l’entrée aux vaisseaux. Les intrépides enfants de la

Norwége peuvent, en quelques endroits, sauter d’un roc à un autre sans

s’étonner d’un abîme profond de cent toises, large de six pieds. Tantôt

un frêle et chancelant morceau de gneiss, jeté en travers, unit deux

rochers. Tantôt les chasseurs ou les pêcheurs ont lancé des sapins,

en guise de pont, pour joindre les deux quais taillés à pic au fond

desquels gronde incessamment la mer. Ce dangereux goulet se dirige

vers la droite par un mouvement de serpent, y rencontre une montagne

élevée de trois cents toises au-dessus du niveau de la mer, et dont

les pieds forment un banc vertical d’une demi lieue de longueur,

où l’inflexible granit ne commence à se briser, à se crevasser, à

s’onduler, qu’à deux cents pieds environ au-dessus des eaux. Entrant

avec violence, la mer est donc repoussée avec une violence égale par

la force d’inertie de la montagne vers les bords opposés auxquels

les réactions du flot ont imprimé de douces courbures. Le Fiord est

fermé dans le fond par un bloc de gneiss couronné de forêts, d’où

tombe en cascades une rivière qui à la fonte des neiges devient un

fleuve, forme une nappe d’une immense étendue, s’échappe avec fracas

en vomissant de vieux sapins et d’antiques mélèzes, aperçus à peine

dans la chute des eaux. Vigoureusement plongés au fond du golfe, ces

arbres reparaissent bientôt à sa surface, s’y marient, et construisent

des îlots qui viennent échouer sur la rive gauche, où les habitants

du petit village assis au bord du Stromfiord, les retrouvent brisés,

fracassés, quelquefois entiers, mais toujours nus et sans branches. La

montagne qui dans le Stromfiord reçoit à ses pieds les assauts de la

mer et à sa cime ceux des vents du nord, se nomme le Falberg. Sa crête,

toujours enveloppée d’un manteau de neige et de glace, est la plus

aiguë de la Norwége, où le voisinage du pôle produit, à une hauteur de

dix-huit cents pieds, un froid égal à celui qui règne sur les montagnes

les plus élevées du globe. La cime de ce rocher, droite vers la mer,

s’abaisse graduellement vers l’est, et se joint aux chutes de la Sieg

par des vallées disposées en gradins sur lesquels le froid ne laisse

venir que des bruyères et des arbres souffrants. La partie du Fiord

d’où s’échappent les eaux, sous les pieds de la forêt, s’appelle le

Siegdalhen, mot qui pourrait être traduit par le versant de la Sieg,

nom de la rivière. La courbure qui fait face aux tables du Falberg est

la vallée de Jarvis, joli paysage dominé par des collines chargées de

sapins, de mélèzes, de bouleaux, de quelques chênes et de hêtres, la

plus riche, la mieux colorée de toutes les tapisseries que la nature

du nord a tendues sur ses âpres rochers. L’œil pouvait facilement y

saisir la ligne où les terrains réchauffés par les rayons solaires

commencent à souffrir la culture et laissent apparaître les végétations

de la Flore norwégienne. En cet endroit, le golfe est assez large pour

que la mer, refoulée par le Falberg, vienne expirer en murmurant sur

la dernière frange de ces collines, rive doucement bordée d’un sable

fin, parsemé de mica, de paillettes, de jolis cailloux, de porphyres,

de marbres aux mille nuances amenés de la Suède par les eaux de la

rivière, et de débris marins, de coquillages, fleurs de la mer que

poussent les tempêtes, soit du pôle, soit du midi.

Au bas des montagnes de Jarvis se trouve le village composé de deux

cents maisons de bois, où vit une population perdue là, comme dans

une forêt ces ruches d’abeilles qui, sans augmenter ni diminuer,

végètent heureuses, en butinant leur vie au sein d’une sauvage nature.

L’existence anonyme de ce village s’explique facilement. Peu d’hommes

avaient la hardiesse de s’aventurer dans les rescifs pour gagner

les bords de la mer et s’y livrer à la pêche que font en grand les

Norwégiens sur des côtes moins dangereuses. Les nombreux poissons

du Fiord suffisent en partie à la nourriture de ses habitants; les

pâturages des vallées leur donnent du lait et du beurre; puis quelques

terrains excellents leur permettent de récolter du seigle, du chanvre,

des légumes qu’ils savent défendre contre les rigueurs du froid

et contre l’ardeur passagère, mais terrible, de leur soleil, avec

l’habileté que déploie le Norwégien dans cette double lutte. Le défaut

de communications, soit par terre où les chemins sont impraticables,

soit par mer où de faibles barques peuvent seules parvenir à travers

les défilés maritimes du Fiord, les empêche de s’enrichir en tirant

parti de leurs bois. Il faudrait des sommes aussi énormes pour déblayer

le chenal du golfe que pour s’ouvrir une voie dans l’intérieur des

terres. Les routes de Christiania à Drontheim tournent toutes le

Stromfiord, et passent la Sieg sur un pont situé à plusieurs lieues de

sa chute; la côte, entre la vallée de Jarvis et Drontheim, est garnie

d’immenses forêts inabordables; enfin le Falberg se trouve également

séparé de Christiania par d’inaccessibles précipices. Le village de

Jarvis aurait peut-être pu communiquer avec la Norwége intérieure

et la Suède par la Sieg; mais, pour être mis en rapport avec la

civilisation, le Stromfiord voulait un homme de génie. Ce génie parut

en effet: ce fut un poète, un Suédois religieux qui mourut en admirant

et respectant les beautés de ce pays, comme un des plus magnifiques

ouvrages du Créateur.

Maintenant, les hommes que l’étude a doués de cette vue intérieure

dont les véloces perceptions amènent tour à tour dans l’âme, comme

sur une toile, les paysages les plus contrastants du globe, peuvent

facilement embrasser l’ensemble du Stromfiord. Eux seuls, peut-être,

sauront s’engager dans les tortueux rescifs du goulet où se débat la

mer, fuir avec ses flots le long des tables éternelles du Falberg dont

les pyramides blanches se confondent avec les nuées brumeuses d’un

ciel presque toujours gris de perle; admirer la jolie nappe échancrée

du golfe, y entendre les chutes de la Sieg qui pend en longs filets

et tombe sur un abatis pittoresque de beaux arbres confusément épars,

debout ou cachés parmi des fragments de gneiss; puis, se reposer sur

les riants tableaux que présentent les collines abaissées de Jarvis

d’où s’élancent les plus riches végétaux du nord, par familles, par

myriades: ici des bouleaux gracieux comme des jeunes filles, inclinés

comme elles; là des colonnades de hêtres aux fûts centenaires et

moussus; tous les contrastes des différents verts, de blanches nuées

parmi les sapins noirs, des landes de bruyères pourprées et nuancées à

l’infini; enfin toutes les couleurs, tous les parfums de cette Flore

aux merveilles ignorées. Étendez les proportions de ces amphithéâtres,

élancez-vous dans les nuages, perdez-vous dans le creux des roches où

reposent les chiens de mer, votre pensée n’atteindra ni à la richesse,

ni aux poésies de ce site norwégien! Votre pensée pourrait-elle être

aussi grande que l’Océan qui le borne, aussi capricieuse que les

fantastiques figures dessinées par ces forêts, ses nuages, ses ombres,

et par les changements de sa lumière? Voyez vous, au-dessus des

prairies de la plage, sur le dernier pli de terrain qui s’ondule au bas

des hautes collines de Jarvis, deux ou trois cents maisons couvertes en

_nœver_, espèce de couvertures faites avec l’écorce du bouleau, maisons

toutes frêles, plates et qui ressemblent à des vers à soie sur une

feuille de mûrier jetée là par les vents? Au-dessus de ces humbles, de

ces paisibles demeures, est une église construite avec une simplicité

qui s’harmonie à la misère du village. Un cimetière entoure le chevet

de cette église, et plus loin se trouve le presbytère. Encore plus

haut, sur une bosse de la montagne est située une habitation, la seule

qui soit en pierre, et que pour cette raison les habitants ont nommée

le château Suédois. En effet, un homme riche vint de Suède, trente ans

avant le jour où cette histoire commence, et s’établit à Jarvis, en

s’efforçant d’en améliorer la fortune. Cette petite maison, construite

dans le but d’engager les habitants à s’en bâtir de semblables, était

remarquable par sa solidité, par un mur d’enceinte, chose rare en

Norwége, où, malgré l’abondance des pierres, l’on se sert de bois pour

toutes les clôtures, même pour celles des champs. La maison, ainsi

garantie des neiges, s’élevait sur un tertre, au milieu d’une cour

immense. Les fenêtres en étaient abritées par ces auvents d’une saillie

prodigieuse appuyés sur de grands sapins équarris qui donnent aux

constructions du nord une espèce de physionomie patriarcale. Sous ces

abris, il était facile d’apercevoir les sauvages nudités du Falberg, de

comparer l’infini de la pleine mer à la goutte d’eau du golfe écumeux,

d’écouter les vastes épanchements de la Sieg, dont la nappe semblait

de loin immobile en tombant dans sa coupe de granit bordée sur trois

lieues de tour par les glaciers du nord, enfin tout le paysage où vont

se passer les surnaturels et simples événements de cette histoire.

La Comédie humaine - Volume 16. Études philosophiques et Études analytiques · 第 20 / 59 段