--Non, ma foi, répondis-je. Mais nous sommes aussi coupables l’un que

l’autre, s’il y a oubli. Vous le savez, les jeunes gens mènent une vie

si aventureuse et si passionnée en quittant les bancs de l’école, qu’il

faut se retrouver pour savoir combien l’on s’aime encore. Cependant,

parfois, un souvenir de jeunesse arrive, et il est impossible de

s’oublier tout à fait, surtout lorsqu’on a été aussi amis que nous

l’étions Lambert et moi. On nous avait appelés _le Poète-et-Pythagore_!

Je lui dis mon nom, mais en l’entendant la figure du bonhomme se

rembrunit encore.

--Vous ne connaissez donc pas son histoire, reprit-il. Mon pauvre neveu

devait épouser la plus riche héritière de Blois, mais la veille de son

mariage il est devenu fou.

--Lambert, fou! m’écriai-je frappé de stupeur. Et par quel événement?

C’était la plus riche mémoire, la tête la plus fortement organisée, le

jugement le plus sagace que j’aie rencontrés! Beau génie, un peu trop

passionné peut-être pour la mysticité; mais le meilleur cœur du monde!

Il lui est donc arrivé quelque chose de bien extraordinaire?

--Je vois que vous l’avez bien connu, me dit le bonhomme. Depuis

Mer jusqu’à Blois, nous parlâmes alors de mon pauvre camarade, en

faisant de longues digressions par lesquelles je m’instruisis des

particularités que j’ai déjà rapportées pour présenter les faits dans

un ordre qui les rendît intéressants. J’appris à son oncle le secret de

nos études, la nature des occupations de son neveu; puis le vieillard

me raconta les événements survenus dans la vie de Lambert depuis que

je l’avais quitté. A entendre monsieur Lefebvre, Lambert aurait donné

quelques marques de folie avant son mariage; mais ces symptômes lui

étant communs avec tous ceux qui aiment passionnément, ils me parurent

moins caractéristiques lorsque je connus et la violence de son amour et

mademoiselle de Villenoix. En province, où les idées se raréfient, un

homme plein de pensées neuves et dominé par un système, comme l’était

Louis, pouvait passer au moins pour un original. Son langage devait

surprendre d’autant plus qu’il parlait plus rarement. Il disait: _Cet

homme n’est pas de mon ciel_, là où les autres disaient: _Nous ne

mangerons pas un minot de sel ensemble_. Chaque homme de talent a ses

idiotismes particuliers. Plus large est le génie, plus tranchées sont

les bizarreries qui constituent les divers degrés d’_originalité_.

En province, un original passe pour un homme à moitié fou. Les

premières paroles de monsieur Lefebvre me firent donc douter de la

folie de mon camarade. Tout en écoutant le vieillard, je critiquais

intérieurement son récit. Le fait le plus grave était survenu quelques

jours avant le mariage des deux amants. Louis avait eu quelques accès

de catalepsie bien caractérisés. Il était resté pendant cinquante-neuf

heures immobile, les yeux fixes, sans manger ni parler; état purement

nerveux dans lequel tombent quelques personnes en proie à de violentes

passions; phénomène rare, mais dont les effets sont bien parfaitement

connus des médecins. S’il y avait quelque chose d’extraordinaire,

c’est que Louis n’eût pas eu déjà plusieurs accès de cette maladie, à

laquelle le prédisposaient son habitude de l’extase et la nature de ses

idées. Mais sa constitution extérieure et intérieure était si parfaite

qu’elle avait sans doute résisté jusqu’alors à l’abus de ses forces.

L’exaltation à laquelle dut le faire arriver l’attente du plus grand

plaisir physique, encore agrandie chez lui par la chasteté du corps et

par la puissance de l’âme, avait bien pu déterminer cette crise dont

les résultats ne sont pas plus connus que la cause. Les lettres que

le hasard a conservées accusent d’ailleurs assez bien sa transition

de l’idéalisme pur dans lequel il vivait au sensualisme le plus aigu.

Jadis, nous avions qualifié d’admirable ce phénomène humain dans

lequel Lambert voyait la séparation fortuite de nos deux natures, et

les symptômes d’une absence complète de l’être intérieur usant de ses

facultés inconnues sous l’empire d’une cause inobservée. Cette maladie,

abîme tout aussi profond que le sommeil, se rattachait au système de

preuves que Lambert avait données dans son _Traité de la Volonté_. Au

moment où monsieur Lefebvre me parla du premier accès de Louis, je me

souvins tout à coup d’une conversation que nous eûmes à ce sujet, après

la lecture d’un livre de médecine.

--Une méditation profonde, une belle extase sont peut-être, dit-il en

terminant, des catalepsies en herbe.

Le jour où il formula si brièvement cette pensée, il avait tâché de

lier les phénomènes moraux entre eux par une chaîne d’effets, en

suivant pas à pas tous les actes de l’intelligence, commençant par

les simples mouvements de l’instinct purement animal qui suffit à tant

d’êtres, surtout à certains hommes dont les forces passent toutes

dans un travail purement mécanique; puis, allant à l’agrégation des

pensées, arrivant à la comparaison, à la réflexion, à la méditation,

enfin à l’extase et à la catalepsie. Certes, Lambert crut avec la

naïve conscience du jeune âge avoir fait le plan d’un beau livre en

échelonnant ainsi ces divers degrés des puissances intérieures de

l’homme. Je me rappelle que, par une de ces fatalités qui font croire

à la prédestination, nous attrapâmes le grand Martyrologe où sont

contenus les faits les plus curieux sur l’abolition complète de la vie

corporelle à laquelle l’homme peut arriver dans les paroxysmes de ses

facultés intérieures. En réfléchissant aux effets du fanatisme, Lambert

fut alors conduit à penser que les collections d’idées auxquelles nous

donnons le nom de sentiments pouvaient bien être le jet matériel de

quelque fluide que produisent les hommes plus ou moins abondamment,

suivant la manière dont leurs organes en absorbent les substances

génératrices dans les milieux où ils vivent. Nous nous passionnâmes

pour la catalepsie, et, avec l’ardeur que les enfants mettent dans

leurs entreprises, nous essayâmes de supporter la douleur _en pensant

à autre chose_. Nous nous fatiguâmes beaucoup à faire quelques

expériences assez analogues à celles dues aux convulsionnaires dans

le siècle dernier, fanatisme religieux qui servira quelque jour à la

science humaine. Je montais sur l’estomac de Lambert, et m’y tenais

plusieurs minutes sans lui causer la plus légère douleur; mais, malgré

ces folles tentatives, nous n’eûmes aucun accès de catalepsie. Cette

digression m’a paru nécessaire pour expliquer mes premiers doutes, que

monsieur Lefebvre dissipa complétement.

--Lorsque son accès fut passé, me dit-il, mon neveu tomba dans une

terreur profonde, dans une mélancolie que rien ne put dissiper. Il se

crut impuissant. Je me mis à le surveiller avec l’attention d’une mère

pour son enfant, et le surpris heureusement au moment où il allait

pratiquer sur lui-même l’opération à laquelle Origène crut devoir son

talent. Je l’emmenai promptement à Paris pour le confier aux soins de

M. Esquirol. Pendant le voyage, Louis resta plongé dans une somnolence

presque continuelle, et ne me reconnut plus. A Paris, les médecins

le regardèrent comme incurable, et conseillèrent unanimement de le

laisser dans la plus profonde solitude, en évitant de troubler le

silence nécessaire à sa guérison improbable, et de le mettre dans une

salle fraîche où le jour serait constamment adouci.--Mademoiselle de

Villenoix, à qui j’avais caché l’état de Louis, reprit-il en clignant

les yeux, mais dont le mariage passait pour être rompu, vint à Paris,

et apprit la décision des médecins. Aussitôt elle désira voir mon

neveu, qui la reconnut à peine; puis elle voulut, d’après la coutume

des belles âmes, se consacrer à lui donner les soins nécessaires à sa

guérison. «Elle y aurait été obligée, disait-elle, s’il eût été son

mari; devait-elle faire moins pour son amant?» Aussi a-t elle emmené

Louis à Villenoix, où ils demeurent depuis deux ans.

Au lieu de continuer mon voyage, je m’arrêtai donc à Blois dans le

dessein d’aller voir Louis. Le bonhomme Lefebvre ne me permit pas de

descendre ailleurs que dans sa maison, où il me montra la chambre de

son neveu, les livres et tous les objets qui lui avaient appartenu. A

chaque chose, il échappait au vieillard une exclamation douloureuse par

laquelle il accusait les espérances que le génie précoce de Lambert lui

avait fait concevoir, et le deuil affreux où le plongeait cette perte

irréparable.

--Ce jeune homme savait tout, mon cher monsieur! dit-il en posant sur

une table le volume où sont contenues les œuvres de Spinosa. Comment

une tête si bien organisée a-t-elle pu se détraquer?

--Mais, monsieur, lui répondis-je, ne serait-ce pas un effet de sa

vigoureuse organisation? S’il est réellement en proie à cette crise

encore inobservée dans tous ses modes et que nous appelons _folie_,

je suis tenté d’en attribuer la cause à sa passion. Ses études, son

genre de vie avaient porté ses forces et ses facultés à un degré de

puissance au delà duquel la plus légère surexcitation devait faire

céder la nature; l’amour les aura donc brisées ou élevées à une

nouvelle expression que peut-être calomnions-nous en la qualifiant

sans la connaître. Enfin, peut-être a-t-il vu dans les plaisirs de son

mariage un obstacle à la perfection de ses sens intérieurs et à son vol

à travers les Mondes Spirituels.

--Mon cher monsieur, répliqua le vieillard après m’avoir attentivement

écouté, votre raisonnement est sans doute fort logique; mais quand je

le comprendrais, ce triste savoir me consolerait-il de la perte de mon

neveu?

L’oncle de Lambert était un de ces hommes qui ne vivent que par le

cœur.

Le lendemain, je partis pour Villenoix. Le bonhomme m’accompagna

jusqu’à la porte de Blois. Quand nous fûmes dans le chemin qui mène à

Villenoix, il s’arrêta pour me dire:--Vous pensez bien que je n’y vais

point. Mais, vous, n’oubliez pas ce que je vous ai dit. En présence

de mademoiselle de Villenoix, n’ayez pas l’air de vous apercevoir que

Louis est fou.

Il resta sans bouger à la place où je venais de le quitter, et d’où

il me regarda jusqu’à ce qu’il m’eût perdu de vue. Je ne cheminai

pas sans de profondes émotions vers le château de Villenoix. Mes

réflexions croissaient à chaque pas dans cette route que Louis avait

tant de fois faite, le cœur plein d’espérance, l’âme exaltée par tous

les aiguillons de l’amour. Les buissons, les arbres, les caprices

de cette route tortueuse dont les bords étaient déchirés par de

petits ravins, acquirent un intérêt prodigieux pour moi. J’y voulais

retrouver les impressions et les pensées de mon pauvre camarade.

Sans doute ces conversations du soir, au bord de cette brèche où sa

maîtresse venait le retrouver, avaient initié mademoiselle de Villenoix

aux secrets de cette âme et si noble et si vaste, comme je le fus

moi-même quelques années auparavant. Mais le fait qui me préoccupait

le plus, et donnait à mon pèlerinage un immense intérêt de curiosité

parmi les sentiments presque religieux qui me guidaient, était cette

magnifique croyance de mademoiselle de Villenoix que le bonhomme

m’avait expliquée: avait-elle, à la longue, contracté la folie de son

amant, ou était-elle entrée si avant dans son âme, qu’elle en pût

comprendre toutes les pensées, même les plus confuses? Je me perdais

dans cet admirable problème de sentiment qui dépassait les plus belles

inspirations de l’amour et ses dévouements les plus beaux. Mourir l’un

pour l’autre est un sacrifice presque vulgaire. Vivre fidèle à un seul

amour est un héroïsme qui a rendu mademoiselle Dupuis immortelle.

Lorsque Napoléon-le-Grand et lord Byron ont eu des successeurs là où

ils avaient aimé, il est permis d’admirer cette veuve de Bolingbroke;

mais mademoiselle Dupuis pouvait vivre par les souvenirs de plusieurs

années de bonheur, tandis que mademoiselle de Villenoix, n’ayant

connu de l’amour que ses premières émotions, m’offrait le type du

dévouement dans sa plus large expression. Devenue presque folle, elle

était sublime; mais comprenant, expliquant la folie, elle ajoutait

aux beautés d’un grand cœur un chef-d’œuvre de passion digne d’être

étudié. Lorsque j’aperçus les hautes tourelles du château, dont

l’aspect avait dû faire si souvent tressaillir le pauvre Lambert, mon

cœur palpita vivement. Je m’étais associé, pour ainsi dire, à sa vie et

à sa situation en me rappelant tous les événements de notre jeunesse.

Enfin, j’arrivai dans une grande cour déserte, et pénétrai jusque dans

le vestibule du château sans avoir rencontré personne. Le bruit de

mes pas fit venir une femme âgée, à laquelle je remis la lettre que

monsieur Lefebvre avait écrite à mademoiselle de Villenoix. Bientôt la

même femme revint me chercher, et m’introduisit dans une salle basse,

dallée en marbre blanc et noir, dont les persiennes étaient fermées, et

au fond de laquelle je vis indistinctement Louis Lambert.

--Asseyez-vous, monsieur, me dit une voix douce qui allait au cœur.

Mademoiselle de Villenoix se trouvait à côté de moi sans que je l’eusse

aperçue, et m’avait apporté sans bruit une chaise que je ne pris pas

d’abord. L’obscurité était si forte que, dans le premier moment,

mademoiselle de Villenoix et Louis me firent l’effet de deux masses

noires qui tranchaient sur le fond de cette atmosphère ténébreuse. Je

m’assis, en proie à ce sentiment qui nous saisit presque malgré nous

sous les sombres arcades d’une église. Mes yeux, encore frappés par

l’éclat du soleil, ne s’accoutumèrent que graduellement à cette nuit

factice.

--Monsieur, lui dit-elle, est ton ami de collége.

[Illustration: LOUIS LAMBERT

Il se tenait debout, les deux coudes appuyés sur la saillie formée

par la boiserie.....]

Lambert ne répondit pas. Je pus enfin le voir, et il m’offrit un de

ces spectacles qui se gravent à jamais dans la mémoire. Il se tenait

debout, les deux coudes appuyés sur la saillie formée par la boiserie,

en sorte que son buste paraissait fléchir sous le poids de sa tête

inclinée. Ses cheveux, aussi longs que ceux d’une femme, tombaient

sur ses épaules, et entouraient sa figure de manière à lui donner de

la ressemblance avec les bustes qui représentent les grands hommes du

siècle de Louis XIV. Son visage était d’une blancheur parfaite. Il

frottait habituellement une de ses jambes sur l’autre par un mouvement

machinal que rien n’avait pu réprimer, et le frottement continuel des

deux os produisait un bruit affreux. Auprès de lui se trouvait un

sommier de mousse posé sur une planche.

--Il lui arrive très-rarement de se coucher, me dit mademoiselle de

Villenoix, quoique chaque fois il dorme pendant plusieurs jours.

Louis se tenait debout comme je le voyais, jour et nuit, les yeux

fixes, sans jamais baisser et relever les paupières comme nous en avons

l’habitude. Après avoir demandé à mademoiselle Villenoix si un peu

plus de jour ne causerait aucune douleur à Lambert, sur sa réponse,

j’ouvris légèrement la persienne, et pus voir alors l’expression de la

physionomie de mon ami. Hélas! déjà ridé, déjà blanchi, enfin déjà plus

de lumière dans ses yeux, devenus vitreux comme ceux d’un aveugle. Tous

ses traits semblaient tirés par une convulsion vers le haut de sa tête.

J’essayai de lui parler à plusieurs reprises; mais il ne m’entendit

pas. C’était un débris arraché à la tombe, une espèce de conquête faite

par la vie sur la mort, ou par la mort sur la vie. J’étais là depuis

une heure environ, plongé dans une indéfinissable rêverie, en proie à

mille idées affligeantes. J’écoutais mademoiselle de Villenoix qui me

racontait dans tous ses détails cette vie d’enfant au berceau. Tout à

coup Louis cessa de frotter ses jambes l’une contre l’autre, et dit

d’une voix lente:--_Les anges sont blancs!_

Je ne puis expliquer l’effet produit sur moi par cette parole, par le

son de cette voix tant aimée, dont les accents attendus péniblement

me paraissaient à jamais perdus pour moi. Malgré moi mes yeux se

remplirent de larmes. Un pressentiment involontaire passa rapidement

dans mon âme et me fit douter que Louis eût perdu la raison. J’étais

cependant bien certain qu’il ne me voyait ni ne m’entendait; mais

les harmonies de sa voix, qui semblaient accuser un bonheur divin,

communiquèrent à ces mots d’irrésistibles pouvoirs. Incomplète

révélation d’un monde inconnu, sa phrase retentit dans nos âmes comme

quelque magnifique sonnerie d’église au milieu d’une nuit profonde. Je

ne m’étonnai plus que mademoiselle de Villenoix crût Louis parfaitement

sain d’entendement. Peut-être la vie de l’âme avait-elle anéanti la

vie du corps. Peut-être sa compagne avait-elle, comme je l’eus alors,

de vagues intuitions de cette nature mélodieuse et fleurie que nous

nommons dans sa plus large expression: LE CIEL. Cette femme, cet ange

restait toujours là, assise devant un métier à tapisserie, et chaque

fois qu’elle tirait son aiguille elle regardait Lambert en exprimant

un sentiment triste et doux. Hors d’état de supporter cet affreux

spectacle, car je ne savais pas, comme mademoiselle de Villenoix, en

deviner tous les secrets; je sortis, et nous allâmes nous promener

ensemble pendant quelques moments pour parler d’elle et de Lambert.

--Sans doute, me dit-elle, Louis doit paraître fou; mais il ne l’est

pas, si le nom de fou doit appartenir seulement à ceux dont, par des

causes inconnues, le cerveau se vicie, et qui n’offrent aucune raison

de leurs actes. Tout est parfaitement coordonné chez mon mari. S’il

ne vous a pas reconnu physiquement, ne croyez pas qu’il ne vous ait

point vu. Il a réussi à se dégager de son corps, et nous aperçoit sous

une autre forme, je ne sais laquelle. Quand il parle, il exprime des

choses merveilleuses. Seulement, assez souvent, il achève par la parole

une idée commencée dans son esprit, ou commence une proposition qu’il

achève mentalement. Aux autres hommes, il paraîtrait aliéné; pour moi,

qui vis dans sa pensée, toutes ses idées sont lucides. Je parcours le

chemin fait par son esprit, et, quoique je n’en connaisse pas tous les

détours, je sais me trouver néanmoins au but avec lui. A qui n’est-il

pas, maintes fois, arrivé de penser à une chose futile et d’être

entraîné vers une pensée grave par des idées ou par des souvenirs qui

s’enroulent? Souvent, après avoir parlé d’un objet frivole, innocent

point de départ de quelque rapide méditation, un penseur oublie ou tait

les liaisons abstraites qui l’ont conduit à sa conclusion, et reprend

la parole en ne montrant que le dernier anneau de cette chaîne de

réflexions. Les gens vulgaires à qui cette vélocité de vision mentale

est inconnue, ignorant le travail intérieur de l’âme, se mettent à

rire du rêveur, et le traitent de fou s’il est coutumier de ces sortes

d’oublis. Louis est toujours ainsi: sans cesse il voltige à travers les

espaces de la pensée, et s’y promène avec une vivacité d’hirondelle,

je sais le suivre dans ses détours. Voilà l’histoire de sa folie.

Peut-être un jour Louis reviendra-t-il à cette vie dans laquelle nous

végétons; mais s’il respire l’air des cieux avant le temps où il nous

sera permis d’y exister, pourquoi souhaiterions-nous de le revoir

parmi nous? Contente d’entendre battre son cœur, tout mon bonheur est

d’être auprès de lui. N’est-il pas tout à moi? Depuis trois ans, à deux

reprises, je l’ai possédé pendant quelques jours: en Suisse où je l’ai

conduit, et au fond de la Bretagne dans une île où je l’ai mené prendre

des bains de mer. J’ai été deux fois bien heureuse! Je puis vivre par

mes souvenirs.

--Mais, lui dis-je, écrivez-vous les paroles qui lui échappent?

--Pourquoi? me répondit-elle.

Je gardai le silence, les sciences humaines étaient bien petites devant

cette femme.

--Dans le temps où il se mit à parler, reprit-elle, je crois avoir

recueilli ses premières phrases, mais j’ai cessé de le faire; je n’y

entendais rien alors.

Je les lui demandai par un regard; elle me comprit, et voici ce que je

pus sauver de l’oubli.

I.

_Ici-bas, tout est le produit d’une_ SUBSTANCE ÉTHÉRÉE, _base commune

de plusieurs phénomènes connus sous les noms impropres d_’Électricité,

Chaleur, Lumière, Fluide galvanique, magnétique, etc. _L’universalité

des transmutations de cette_ Substance _constitue ce que l’on appelle

vulgairement la Matière_.

II.

_Le Cerveau est le matras où l_’ANIMAL _transporte ce que, suivant la

force de cet appareil, chacune de ses organisations peut absorber de

cette_ SUBSTANCE, _et d’où elle sort transformée en Volonté._

_La Volonté est un fluide, attribut de tout être doué de mouvement.

De là les innombrables formes qu’affecte l_’ANIMAL, _et qui sont les

effets de sa combinaison avec la_ SUBSTANCE. _Ses instincts sont le

produit des nécessités que lui imposent les milieux où il se développe.

De là ses variétés._

III.

_En l’homme, la Volonté devient une force qui lui est propre, et qui

surpasse en intensité celle de toutes les espèces._

IV.

_Par sa constante alimentation, la Volonté tient à la_ SUBSTANCE

_qu’elle retrouve dans toutes les transmutations en les pénétrant

par la Pensée, qui est un produit particulier de la Volonté humaine,

combinée avec les modifications de la_ SUBSTANCE.

V.

_Du plus ou moins de perfection de l’appareil humain, viennent les

innombrables formes qu’affecte la Pensée._

VI.

_La Volonté s’exerce par des organes vulgairement nommés les cinq sens,

qui n’en sont qu’un seul, la faculté de voir. Le tact comme le goût,

l’ouïe comme l’odorat, est une vue adaptée aux transformations de la_

SUBSTANCE _que l’homme peut saisir dans ses deux états, transformée et

non transformée._

VII.

_Toutes les choses qui tombent par la Forme dans le domaine du sens

unique, la faculté de voir, se réduisent à quelques corps élémentaires

dont les principes sont dans l’air, dans la lumière ou dans les

principes de l’air et de la lumière. Le son est une modification de

l’air; toutes les couleurs sont des modifications de la lumière; tout

parfum est une combinaison d’air et de lumière; ainsi les quatre

expressions de la matière par rapport à l’homme, le son, la couleur, le

parfum et la forme, ont une même origine; car le jour n’est pas loin

où l’on reconnaîtra la filiation des principes de la lumière dans ceux

de l’air. La pensée qui tient à la lumière s’exprime par la parole

qui tient au son. Pour lui, tout provient donc de la_ SUBSTANCE _dont

les transformations ne diffèrent que par le_ NOMBRE, _par un certain_

dosage _dont les proportions produisent les individus ou les choses de

ce que l’on nomme les_ RÈGNES.

VIII.

_Quand la_ SUBSTANCE _est absorbée en un Nombre suffisant, elle fait

de l’homme un appareil d’une énorme puissance, qui communique avec

le principe même de la_ SUBSTANCE, _et agit sur la nature organisée

à la manière des grands courants qui absorbent les petits. La

volition met en œuvre cette force indépendante de la pensée, et qui,

par sa concentration, obtient quelques-unes des propriétés de la_

SUBSTANCE, _comme la rapidité de la lumière, comme la pénétration de

l’électricité, comme la faculté de saturer les corps, et auxquelles il

faut ajouter l’intelligence de ce qu’elle peut. Mais il est en l’homme

un phénomène primitif et dominateur qui ne souffre aucune analyse. On

décomposera l’homme en entier, l’on trouvera peut-être les éléments de

la Pensée et de la Volonté; mais on rencontrera toujours, sans pouvoir

le résoudre, cet_ X _contre lequel je me suis autrefois heurté. Cet_

X _est la_ PAROLE, _dont la communication brûle et dévore ceux qui

ne sont pas préparés à la recevoir. Elle engendre incessamment la_

SUBSTANCE.

IX.

_La colère, comme toutes nos expressions passionnées, est un courant

de la force humaine qui agit électriquement; sa commotion, quand il se

dégage, agit sur les personnes présentes, même sans qu’elles en soient

le but ou la cause. Ne se rencontre-t-il pas des hommes qui, par une

décharge de leur volition, cohobent les sentiments des masses?_

X.

_Le fanatisme et tous les sentiments sont des Forces Vives. Ces forces,

chez certains êtres, deviennent des fleuves de Volonté qui réunissent

et entraînent tout._

XI.

_Si l’espace existe, certaines facultés donnent le pouvoir de le

franchir avec une telle vitesse que leurs effets équivalent à son

abolition. De ton lit aux frontières du monde, il n’y a que deux pas_:

LA VOLONTÉ--LA FOI!

XII.

_Les faits ne sont rien, ils n’existent pas, il ne subsiste de nous que

des Idées._

XIII.

_Le monde des Idées se divise en trois sphères: celle de l’Instinct,

celle des abstractions, celle de la Spécialité._

XIV.

La Comédie humaine - Volume 16. Études philosophiques et Études analytiques · 第 19 / 59 段