chère Pauline, vous ne connaissez pas la puissance du regard auquel je
crois, et que vous m’avez jeté pour m’annoncer que j’avais été choisi
par vous, par vous, jeune et belle, qui voyez le monde à vos pieds.
Pour vous faire comprendre mon bonheur, il faudrait vous raconter ma
vie. Si vous m’eussiez repoussé, pour moi tout était fini. J’avais trop
souffert. Oui, mon amour, ce bienfaisant et magnifique amour était un
dernier effort vers la vie heureuse à laquelle mon âme tendait, une
âme déjà brisée par des travaux inutiles, consumée par des craintes
qui me font douter de moi, rongée par des désespoirs qui m’ont souvent
persuadé de mourir. Non, personne dans le monde ne sait la terreur
que ma fatale imagination me cause à moi-même. Elle m’élève souvent
dans les cieux, et tout à coup me laisse tomber à terre d’une hauteur
prodigieuse. D’intimes élans de force, quelques rares et secrets
témoignages d’une lucidité particulière, me disent parfois que je puis
beaucoup. J’enveloppe alors le monde par ma pensée, je le pétris, je
le façonne, je le pénètre, je le comprends ou crois le comprendre;
mais soudain je me réveille seul, et me trouve dans une nuit profonde,
tout chétif; j’oublie les lueurs que je viens d’entrevoir, je suis
privé de secours, et surtout sans un cœur où je puisse me réfugier! Ce
malheur de ma vie morale agit également sur mon existence physique.
La nature de mon esprit m’y livre sans défense aux joies du bonheur
comme aux affreuses clartés de la réflexion qui les détruisent en les
analysant. Doué de la triste faculté de voir avec une même lucidité
les obstacles et les succès; suivant ma croyance du moment, je suis
heureux ou malheureux. Ainsi, lorsque je vous rencontrai, j’eus le
pressentiment d’une nature angélique, je respirai l’air favorable à ma
brûlante poitrine, j’entendis en moi cette voix qui ne trompe jamais,
et qui m’avertissait d’une vie heureuse; mais apercevant aussi toutes
les barrières qui nous séparaient, je devinai pour la première fois les
préjugés du monde, je les compris alors dans toute l’étendue de leur
petitesse, et les obstacles m’effrayèrent encore plus que la vue du
bonheur ne m’exaltait: aussitôt, je ressentis cette réaction terrible
par laquelle mon âme expansive est refoulée sur elle-même, le sourire
que vous aviez fait naître sur mes lèvres se changea tout à coup en
contraction amère, et je tâchai de rester froid pendant que mon sang
bouillonnait agité par mille sentiments contraires. Enfin, je reconnus
cette sensation mordante à laquelle vingt-trois années pleines de
soupirs réprimés et d’expansions trahies ne m’ont pas encore habitué.
Eh! bien, Pauline, le regard par lequel vous m’avez annoncé le bonheur
a tout à coup réchauffé ma vie et changé mes misères en félicités. Je
voudrais maintenant avoir souffert davantage. Mon amour s’est trouvé
grand tout à coup. Mon âme était un vaste pays auquel manquaient les
bienfaits du soleil, et votre regard y a jeté soudain la lumière. Chère
providence! vous serez tout pour moi, pauvre orphelin qui n’ai d’autre
parent que mon oncle. Vous serez toute ma famille, comme vous êtes déjà
ma seule richesse, et le monde entier pour moi. Ne m’avez-vous pas
jeté toutes les fortunes de l’homme par ce chaste, par ce prodigue,
par ce timide regard? Oui, vous m’avez donné une confiance, une audace
incroyables. Je puis tout tenter maintenant. J’étais revenu à Blois,
découragé. Cinq ans d’études au milieu de Paris m’avaient montré le
monde comme une prison. Je concevais des sciences entières et n’osais
en parler. La gloire me semblait un charlatanisme auquel une âme
vraiment grande ne devait pas se prêter. Mes idées ne pouvaient donc
passer que sous la protection d’un homme assez hardi pour monter sur
les tréteaux de la Presse, et parler d’une voix haute aux niais qu’il
méprise. Cette intrépidité me manquait. J’allais, brisé par les arrêts
de cette foule, désespérant d’être jamais écouté par elle. J’étais et
trop bas et trop haut! Je dévorais mes pensées comme d’autres dévorent
leurs humiliations. J’en étais arrivé à mépriser la science, en lui
reprochant de ne rien ajouter au bonheur réel. Mais depuis hier, en
moi tout est changé. Pour vous je convoite les palmes de la gloire et
tous les triomphes du talent. Je veux, en apportant ma tête sur vos
genoux, y faire reposer les regards du monde, comme je veux mettre
dans mon amour toutes les idées, tous les pouvoirs! La plus immense
des renommées est un bien que nulle puissance autre que celle du génie
ne saurait créer. Eh! bien, je puis, si je le veux, vous faire un lit
de lauriers. Mais si les paisibles ovations de la science ne vous
satisfaisaient pas, je porte en moi le Glaive et la Parole, je saurai
courir dans la carrière des honneurs et de l’ambition comme d’autres
s’y traînent! Parlez, Pauline, je serai tout ce que vous voudrez que je
sois. Ma volonté de fer peut tout. Je suis aimé! Armé de cette pensée,
un homme ne doit-il pas faire tout plier devant lui. Tout est possible
à celui qui veut tout. Soyez le prix du succès, et demain j’entre en
lice. Pour obtenir un regard comme celui que vous m’avez jeté, je
franchirais le plus profond des précipices. Vous m’avez expliqué les
fabuleuses entreprises de la chevalerie, et les plus capricieux récits
des Mille et une Nuits. Maintenant je crois aux plus fantastiques
exagérations de l’amour, et à la réussite de tout ce qu’entreprennent
les prisonniers pour conquérir la liberté. Vous avez réveillé mille
vertus endormies dans mon être: la patience, la résignation, toutes les
forces du cœur, toutes les puissances de l’âme. Je vis par vous, et,
pensée délicieuse, pour vous. Maintenant tout a un sens, pour moi, dans
cette vie. Je comprends tout, même les vanités de la richesse. Je me
surprends à verser toutes les perles de l’Inde à vos pieds; je me plais
à vous voir couchée, ou parmi les plus belles fleurs, ou sur le plus
moelleux des tissus, et toutes les splendeurs de la terre me semblent
à peine dignes de vous, en faveur de qui je voudrais pouvoir disposer
des accords et des lumières que prodiguent les harpes des Séraphins
et les étoiles dans les cieux. Pauvre studieux poète! ma parole vous
offre des trésors que je n’ai pas, tandis que je ne puis vous donner
que mon cœur, où vous régnerez toujours. Là sont tous mes biens. Mais
n’existe-t-il donc pas des trésors dans une éternelle reconnaissance,
dans un sourire dont les expressions seront incessamment variées par un
immuable bonheur, dans l’attention constante de mon amour à deviner les
vœux de votre âme aimante? Un regard céleste ne nous a-t-il pas dit que
nous pourrions toujours nous entendre. J’ai donc maintenant une prière
à faire tous les soirs à Dieu, prière pleine de vous:--«Faites que ma
Pauline soit heureuse!» Mais ne remplirez-vous donc pas mes jours,
comme déjà vous remplissez mon cœur? Adieu, je ne puis vous confier
qu’à Dieu!»
III.
«Pauline! dis-moi si j’ai pu te déplaire en quelque chose, hier? Abjure
cette fierté de cœur qui fait endurer secrètement les peines causées
par un être aimé. Gronde-moi! Depuis hier je ne sais quelle crainte
vague de t’avoir offensée répand de la tristesse sur cette vie du cœur
que tu m’as faite si douce et si riche. Souvent le plus léger voile
qui s’interpose entre deux âmes devient un mur d’airain. Il n’est
pas de légers crimes en amour! Si vous avez tout le génie de ce beau
sentiment, vous devez en ressentir toutes les souffrances, et nous
devons veiller sans cesse à ne pas vous froisser par quelque parole
étourdie. Aussi, mon cher trésor, sans doute la faute vient-elle de
moi, s’il y a faute. Je n’ai pas l’orgueil de comprendre un cœur de
femme dans toute l’étendue de sa tendresse, dans toutes les grâces de
ses dévouements; seulement, je tâcherai de toujours deviner le prix
de ce que tu voudras me révéler dans les secrets du tien. Parle-moi,
réponds-moi promptement? La mélancolie dans laquelle nous jette le
sentiment d’un tort est bien affreuse, elle enveloppe la vie et fait
douter de tout. Je suis resté pendant cette matinée assis sur le
bord du chemin creux, voyant les tourelles de Villenoix, et n’osant
aller jusqu’à notre haie. Si tu savais tout ce que j’ai vu dans mon
âme! quels tristes fantômes ont passé devant moi, sous ce ciel gris
dont le froid aspect augmentait encore mes sombres dispositions.
J’ai eu de sinistres pressentiments. J’ai eu peur de ne pas te rendre
heureuse. Il faut tout te dire, ma chère Pauline. Il se rencontre des
moments où l’esprit qui m’anime semble se retirer de moi. Je suis
comme abandonné par ma force. Tout me pèse alors, chaque fibre de mon
corps devient inerte, chaque sens se détend, mon regard s’amollit,
ma langue est glacée, l’imagination s’éteint, les désirs meurent, et
ma force humaine subsiste seule. Tu serais alors là dans toute la
gloire de ta beauté, tu me prodiguerais tes plus fins sourires et
tes plus tendres paroles, il s’élèverait une puissance mauvaise qui
m’aveuglerait, et me traduirait en sons discords la plus ravissante
des mélodies. En ces moments, du moins je le crois, se dresse devant
moi je ne sais quel génie raisonneur qui me fait voir le néant au fond
des plus certaines richesses. Ce démon impitoyable fauche toutes les
fleurs, ricane des sentiments les plus doux, en me disant: «Eh! bien,
après?» Il flétrit la plus belle œuvre en m’en montrant le principe,
et me dévoile le mécanisme des choses en m’en cachant les résultats
harmonieux. En ces moments terribles où le mauvais ange s’empare de
mon être, où la lumière divine s’obscurcit en mon âme sans que j’en
sache la cause, je reste triste et je souffre, je voudrais être sourd
et muet, je souhaite la mort en y voyant un repos. Ces heures de doute
et d’inquiétude sont peut-être nécessaires; elles m’apprennent du moins
à ne pas avoir d’orgueil, après les élans qui m’ont porté dans les
cieux où je moissonne les idées à pleines mains; car c’est toujours
après avoir long-temps parcouru les vastes campagnes de l’intelligence,
après des méditations lumineuses que, lassé, fatigué, je roule en
ces limbes. En ce moment, mon ange, une femme devrait douter de ma
tendresse, elle le pourrait du moins. Souvent capricieuse, maladive
ou triste, elle réclamera les caressants trésors d’une ingénieuse
tendresse, et je n’aurai pas un regard pour la consoler! J’ai la honte,
Pauline, de t’avouer qu’alors je pourrais pleurer avec toi, mais que
rien ne m’arracherait un sourire. Et cependant, une femme trouve dans
son amour la force de taire ses douleurs! Pour son enfant, comme pour
celui qu’elle aime, elle sait rire en souffrant. Pour toi, Pauline, ne
pourrai-je donc imiter la femme dans ses sublimes délicatesses? Depuis
hier je doute de moi-même. Si j’ai pu te déplaire une fois, si je ne
t’ai pas comprise, je tremble d’être emporté souvent ainsi par mon
fatal démon hors de notre bonne sphère. Si j’avais beaucoup de ces
moments affreux, si mon amour sans bornes ne savait pas racheter les
heures mauvaises de ma vie, si j’étais destiné à demeurer tel que je
suis?... Fatales questions! la puissance est un bien fatal présent, si
toutefois ce que je sens en moi est la puissance. Pauline, éloigne-toi
de moi, abandonne-moi! je préfère souffrir tous les maux de la vie à
la douleur de te savoir malheureuse par moi. Mais peut-être le démon
n’a-t-il pris autant d’empire sur mon âme que parce qu’il ne s’est
point encore trouvé près de moi de mains douces et blanches pour le
chasser. Jamais une femme ne m’a versé le baume de ses consolations,
et j’ignore si, lorsqu’en ces moments de lassitude, l’amour agitera
ses ailes au-dessus de ma tête, il ne répandra pas dans mon cœur de
nouvelles forces. Peut-être ces cruelles mélancolies sont-elles un
fruit de ma solitude, une des souffrances de l’âme abandonnée qui gémit
et paie ses trésors par des douleurs inconnues. Aux légers plaisirs,
les légères souffrances; aux immenses bonheurs, des maux inouïs. Quel
arrêt! S’il était vrai, ne devons-nous pas frissonner pour nous, qui
sommes surhumainement heureux. Si la nature nous vend les choses selon
leur valeur, dans quel abîme allons-nous donc tomber? Ah! les amants
les plus richement partagés sont ceux qui meurent ensemble au milieu de
leur jeunesse et de leur amour! Quelle tristesse! Mon âme pressent-elle
un méchant avenir? Je m’examine, et me demande s’il se trouve quelque
chose en moi qui doive t’apporter le plus léger souci? Je t’aime
peut-être en égoïste? Je mettrai peut-être sur ta chère tête un fardeau
plus pesant que ma tendresse ne sera douce à ton cœur. S’il existe en
moi quelque puissance inexorable à laquelle j’obéis, si je dois maudire
quand tu joindras les mains pour prier, si quelque triste pensée me
domine lorsque je voudrai me mettre à tes pieds pour jouer avec toi
comme un enfant, ne seras-tu pas jalouse de cet exigeant et fantasque
génie? Comprends-tu bien, cœur à moi, que j’ai peur de n’être pas tout
à toi, que j’abdiquerais volontiers tous les sceptres, toutes les
palmes du monde pour faire de toi mon éternelle pensée; pour voir, dans
notre délicieux amour, une belle vie et un beau poème; pour y jeter
mon âme, y engloutir mes forces, et demander à chaque heure les joies
qu’elle nous doit? Mais voilà que reviennent en foule mes souvenirs
d’amour, les nuages de ma tristesse vont se dissiper. Adieu. Je te
quitte pour être mieux à toi. Mon âme chérie, j’attends un mot, une
parole qui me rende la paix du cœur. Que je sache si j’ai contristé ma
Pauline, ou si quelque douteuse expression de ton visage m’a trompé.
Je ne voudrais pas avoir à me reprocher, après toute une vie heureuse,
d’être venu vers toi sans un sourire plein d’amour, sans une parole
de miel. Affliger la femme que l’on aime! pour moi, Pauline, c’est un
crime. Dis-moi la vérité, ne me fais pas quelque généreux mensonge,
mais désarme ton pardon de toute cruauté.»
FRAGMENT.
«Un attachement si complet est-il un bonheur? Oui, car des années de
souffrance ne paieraient pas une heure d’amour. Hier, ton apparente
tristesse a passé dans mon âme avec la rapidité d’une ombre qui se
projette. Étais-tu triste ou souffrais-tu? J’ai souffert. D’où venait
ce chagrin? Écris-moi vite. Pourquoi ne l’ai-je pas deviné? Nous ne
sommes donc pas encore complétement unis par la pensée? Je devrais, à
deux lieues de toi comme à mille, ressentir tes peines et tes douleurs.
Je ne croirai pas t’aimer tant que ma vie ne sera pas assez intimement
liée à la tienne pour que nous ayons la même vie, le même cœur, la
même idée. Je dois être où tu es, voir ce que tu vois, ressentir ce
que tu ressens, et te suivre par la pensée. N’ai-je pas déjà su, le
premier, que ta voiture avait versé, que tu étais meurtrie? Mais aussi
ce jour-là, ne t’avais-je pas quittée, je te voyais. Quand mon oncle
m’a demandé pourquoi je pâlissais, je lui ai dit: «Mademoiselle de
Villenoix vient de tomber!» Pourquoi donc n’ai-je pas lu dans ton âme,
hier? Voulais-tu me cacher la cause de ce chagrin? Cependant j’ai cru
deviner que tu avais fait en ma faveur quelques efforts malheureux
auprès de ce redoutable Salomon qui me glace. Cet homme n’est pas de
notre ciel. Pourquoi veux-tu que notre bonheur, qui ne ressemble en
rien à celui des autres, se conforme aux lois du monde? Mais j’aime
trop tes mille pudeurs, ta religion, tes superstitions, pour ne pas
obéir à tes moindres caprices. Ce que tu fais doit être bien; rien
n’est plus pur que ta pensée, comme rien n’est plus beau que ton visage
où se réfléchit ton âme divine. J’attendrai ta lettre avant d’aller par
les chemins chercher le doux moment que tu m’accordes. Ah! si tu savais
combien l’aspect des tourelles me fait palpiter, quand enfin je les
vois bordées de lueur par la lune, notre amie, notre seule confidente.»
IV.
«Adieu la gloire, adieu l’avenir, adieu la vie que je rêvais!
Maintenant, ma tant aimée, ma gloire est d’être à toi, digne de toi;
mon avenir est tout entier dans l’espérance de te voir; et ma vie?
n’est-ce pas de rester à tes pieds, de me coucher sous tes regards,
de respirer en plein dans les cieux que tu m’as créés? Toutes mes
forces, toutes mes pensées doivent t’appartenir, à toi qui m’as dit
ces enivrantes paroles: «Je veux tes peines!» Ne serait-ce pas dérober
des joies à l’amour, des moments au bonheur, des sentiments à ton
âme divine, que de donner des heures à l’étude, des idées au monde,
des poésies aux poètes? Non, non, chère vie à moi, je veux tout te
réserver, je veux t’apporter toutes les fleurs de mon âme. Existe-t-il
rien d’assez beau, d’assez splendide dans les trésors de la terre et
de l’intelligence pour fêter un cœur aussi riche, un cœur aussi pur
que le tien, et auquel j’ose allier le mien, parfois? Oui, parfois
j’ai l’orgueil de croire que je sais aimer autant que tu aimes. Mais
non, tu es un _ange-femme_: il se rencontrera toujours plus de charme
dans l’expression de tes sentiments, plus d’harmonie dans ta voix,
plus de grâce dans tes sourires, plus de pureté dans tes regards que
dans les miens. Oui, laisse-moi penser que tu es une création d’une
sphère plus élevée que celle où je vis; tu auras l’orgueil d’en être
descendue, j’aurai celui de t’avoir méritée, et tu ne seras peut-être
pas déchue en venant à moi, pauvre et malheureux. Oui, si le plus bel
asile d’une femme est un cœur tout à elle, tu seras toujours souveraine
dans le mien. Aucune pensée, aucune action ne ternira jamais ce cœur,
riche sanctuaire, tant que tu voudras y résider; mais n’y demeureras-tu
pas sans cesse? Ne m’as-tu pas dit ce mot délicieux: _Maintenant et
toujours!_ ET NUNC ET SEMPER! J’ai gravé sous ton portrait ces paroles
du Rituel, dignes de toi, comme elles sont dignes de Dieu. Il est _et
maintenant et toujours_, comme sera mon amour. Non, non, je n’épuiserai
jamais ce qui est immense, infini, sans bornes; et tel est le sentiment
que je sens en moi pour toi, j’en ai deviné l’incommensurable étendue,
comme nous devinons l’espace, par la mesure d’une de ses parties.
Ainsi, j’ai eu des jouissances ineffables, des heures entières pleines
de méditations voluptueuses en me rappelant un seul de tes gestes,
ou l’accent d’une phrase. Il naîtra donc des souvenirs sous le poids
desquels je succomberai, si déjà la souvenance d’une heure douce et
familière me fait pleurer de joie, attendrit, pénètre mon âme, et
devient une intarissable source de bonheur. Aimer, c’est la vie de
l’ange! Il me semble que je n’épuiserai jamais le plaisir que j’éprouve
à te voir. Ce plaisir, le plus modeste de tous, mais auquel le temps
manque toujours, m’a fait connaître les éternelles contemplations dans
lesquelles restent les Séraphins et les Esprits devant Dieu: rien n’est
plus naturel, s’il émane de son essence une lumière aussi fertile en
sentiments nouveaux que l’est celle de tes yeux, de ton front imposant,
de ta belle physionomie, céleste image de ton âme; l’âme, cet autre
nous-mêmes dont la forme pure, ne périssant jamais, rend alors notre
amour immortel. Je voudrais qu’il existât un langage autre que celui
dont je me sers, pour t’exprimer les renaissantes délices de mon
amour; mais s’il en est un que nous avons créé, si nos regards sont de
vivantes paroles, ne faut-il pas nous voir pour entendre par les yeux
ces interrogations et ces réponses du cœur si vives, si pénétrantes,
que tu m’as dit un soir:--«Taisez-vous!» quand je ne parlais pas. T’en
souviens-tu, ma chère vie? De loin, quand je suis dans les ténèbres
de l’absence, ne suis-je pas forcé d’employer des mots humains trop
faibles pour rendre des sensations divines? les mots accusent au moins
les sillons qu’elles tracent dans mon âme, comme le mot Dieu résume
imparfaitement les idées que nous avons de ce mystérieux principe.
Encore, malgré la science et l’infini du langage, n’ai-je jamais
rien trouvé dans ses expressions qui pût te peindre la délicieuse
étreinte par laquelle ma vie se fond dans la tienne quand je pense à
toi. Puis, par quel mot finir, lorsque je cesse de t’écrire sans pour
cela te quitter? Que signifie adieu, à moins de mourir? Mais la mort
serait-elle un adieu? Mon âme ne se réunirait-elle pas alors plus
intimement à la tienne? O mon éternelle pensée! naguère je t’offris
à genoux mon cœur et ma vie; maintenant, quelles nouvelles fleurs
de sentiment trouverai-je donc en mon âme, que je ne t’aie données?
Ne serait-ce pas t’envoyer une parcelle du bien que tu possèdes
entièrement? N’es-tu pas mon avenir? Combien je regrette le passé!
Ces années qui ne nous appartiennent plus, je voudrais te les rendre
toutes, et t’y faire régner comme tu règnes sur ma vie actuelle. Mais
qu’est-ce que le temps de mon existence où je ne te connaissais pas?
Ce serait le néant, si je n’avais pas été si malheureux.»
FRAGMENT.
«Ange aimé, quelle douce soirée que celle d’hier! Combien de richesses
dans ton cher cœur? ton amour est donc inépuisable, comme le mien.
Chaque mot m’apportait de nouvelles joies, et chaque regard en étendait
la profondeur. L’expression calme de ta physionomie donnait un horizon
sans bornes à nos pensées. Oui, tout était alors infini comme le
ciel, et doux comme son azur. La délicatesse de tes traits adorés se
reproduisait, je ne sais par quelle magie, dans tes gentils mouvements,
dans tes gestes menus. Je savais bien que tu étais tout grâce et tout
amour, mais j’ignorais combien tu étais diversement gracieuse. Tout
s’accordait à me conseiller ces voluptueuses sollicitations, à me faire
demander ces premières grâces qu’une femme refuse toujours, sans doute
pour se les laisser ravir. Mais non, toi, chère âme de ma vie, tu ne
sauras jamais d’avance ce que tu pourras accorder à mon amour, et tu te
donneras sans le vouloir peut-être! Tu es vraie, et n’obéis qu’à ton
cœur. Comme la douceur de ta voix s’alliait aux tendres harmonies de
l’air pur et des cieux tranquilles! Pas un cri d’oiseau, pas une brise;
la solitude et nous! Les feuillages immobiles ne tremblaient même pas
dans ces admirables couleurs du couchant qui sont tout à la fois ombre
et lumière. Tu as senti ces poésies célestes, toi qui unissais tant de
sentiments divers, et reportais si souvent tes yeux vers le ciel pour
ne pas me répondre! Toi, fière et rieuse, humble et despotique, te
donnant tout entière en âme, en pensée, et te dérobant à la plus timide
des caresses! Chères coquetteries du cœur! elles vibrent toujours dans
mon oreille, elles s’y roulent et s’y jouent encore, ces délicieuses
paroles à demi bégayées comme celles des enfants, et qui n’étaient ni
des promesses, ni des aveux, mais qui laissaient à l’amour ses belles
espérances sans craintes et sans tourments! Quel chaste souvenir dans
la vie! Quel épanouissement de toutes les fleurs qui naissent au fond
de l’âme, et qu’un rien peut flétrir, mais qu’alors tout animait et
fécondait! Ce sera toujours ainsi, n’est-ce pas, mon aimée? En me
rappelant, au matin, les vives et fraîches douceurs qui sourdirent en
ce moment, je me sens dans l’âme un bonheur qui me fait concevoir le
véritable amour comme un océan de sensations éternelles et toujours
neuves, où l’on se plonge avec de croissantes délices. Chaque jour,
chaque parole, chaque caresse, chaque regard doit y ajouter le tribut
de sa joie écoulée. Oui, les cœurs assez grands pour ne rien oublier
doivent vivre, à chaque battement, de toutes leurs félicités passées,
comme de toutes celles que promet l’avenir. Voilà ce que je rêvais
autrefois, et ce n’est plus un rêve aujourd’hui. N’ai-je pas rencontré
sur cette terre un ange qui m’en a fait connaître toutes les joies pour
me récompenser peut-être d’en avoir supporté toutes les douleurs? Ange
du ciel, je te salue par un baiser.
»Je t’envoie cette hymne échappée à mon cœur, je te la devais; mais
elle te peindra difficilement ma reconnaissance et ces prières
matinales que mon cœur adresse chaque jour à celle qui m’a dit tout
l’évangile du cœur dans ce mot divin: «CROYEZ!»
V.
«Comment, cœur chéri, plus d’obstacles! Nous serons libres d’être l’un
à l’autre, chaque jour, à chaque heure, chaque moment, toujours. Nous
pourrons rester, pendant toutes les journées de notre vie, heureux
comme nous le sommes furtivement en de rares instants! Quoi! nos
sentiments si purs, si profonds, prendront les formes délicieuses
des mille caresses que j’ai rêvées. Ton petit pied se déchaussera
pour moi, tu seras toute à moi! Ce bonheur me tue, il m’accable. Ma
tête est trop faible, elle éclate sous la violence de mes pensées. Je
pleure et je ris, j’extravague. Chaque plaisir est comme une flèche
ardente, il me perce et me brûle! Mon imagination te fait passer
devant mes yeux ravis, éblouis, sous les innombrables et capricieuses
figures qu’affecte la volupté. Enfin, toute notre vie est là, devant
moi, avec ses torrents, ses repos, ses joies; elle bouillonne, elle
s’étale, elle dort; puis elle se réveille jeune, fraîche. Je nous
vois tous deux unis, marchant du même pas, vivant de la même pensée;
toujours au cœur l’un de l’autre, nous comprenant, nous entendant comme
l’écho reçoit et redit les sons à travers les espaces! Peut-on vivre
long-temps en dévorant ainsi sa vie à toute heure? Ne mourrons-nous
pas dans le premier embrassement? Et que sera-ce donc, si déjà nos
âmes se confondaient dans ce doux baiser du soir, qui nous enlevait
nos forces; ce baiser sans durée, dénouement de tous mes désirs,
interprète impuissant de tant de prières échappées à mon âme pendant
nos heures de séparation, et cachées au fond de mon cœur comme des
remords? Moi, qui revenais me coucher dans la haie pour entendre le
bruit de tes pas quand tu retournais au château, je vais donc pouvoir
t’admirer à mon aise, agissant, riant, jouant, causant, allant. Joies
sans fin! Tu ne sais pas tout ce que je sens de jouissances à te voir
allant et venant: il faut être homme pour éprouver ces sensations
profondes. Chacun de tes mouvements me donne plus de plaisir que n’en
peut prendre une mère à voir son enfant joyeux ou endormi. Je t’aime de
tous les amours ensemble. La grâce de ton moindre geste est toujours
nouvelle pour moi. Il me semble que je passerais les nuits à respirer
ton souffle, je voudrais me glisser dans tous les actes de ta vie, être
la substance même de tes pensées, je voudrais être toi-même. Enfin, je
ne te quitterai donc plus! Aucun sentiment humain ne troublera plus
notre amour, infini dans ses transformations et pur comme tout ce qui
est un; notre amour vaste comme la mer, vaste comme le ciel! Tu es à
moi! toute à moi! Je pourrai donc regarder au fond de tes yeux pour y
deviner la chère âme qui s’y cache et s’y révèle tour à tour, pour y
épier tes désirs! Ma bien-aimée, écoute certaines choses que je n’osais
te dire encore, mais que je puis t’avouer aujourd’hui. Je sentais
en moi je ne sais quelle pudeur d’âme qui s’opposait à l’entière
expression de mes sentiments, et je tâchais de les revêtir des formes
de la pensée. Mais, maintenant, je voudrais mettre mon cœur à nu, te
dire toute l’ardeur de mes rêves, te dévoiler la bouillante ambition de
mes sens irrités par la solitude où j’ai vécu, toujours enflammés par
l’attente du bonheur, et réveillés par toi, par toi si douce de formes,
si attrayante en tes manières! Mais est-il possible d’exprimer combien
je suis altéré de ces félicités inconnues que donne la possession d’une
femme aimée, et auxquelles deux âmes étroitement unies par l’amour
doivent prêter une force de cohésion effrénée! Sache-le, ma Pauline, je
suis resté pendant des heures entières dans une stupeur causée par la
violence de mes souhaits passionnés, restant perdu dans le sentiment
d’une caresse comme dans un gouffre sans fond. En ces moments, ma vie
entière, mes pensées, mes forces, se fondent, s’unissent dans ce que
je nomme un désir, faute de mots pour exprimer un délire sans nom! Et
maintenant, je puis t’avouer que le jour où j’ai refusé la main que tu
me tendais par un si joli mouvement, triste sagesse qui t’a fait douter
de mon amour, j’étais dans un de ces moments de folie où l’on médite un
meurtre pour posséder une femme. Oui, si j’avais senti la délicieuse
pression que tu m’offrais, aussi vivement que ta voix retentissait dans
mon cœur, je ne sais où m’aurait conduit la violence de mes désirs.
Mais je puis me taire et souffrir beaucoup. Pourquoi parler de ces
douleurs quand mes contemplations vont devenir des réalités? Il me sera
donc maintenant permis de faire de toute notre vie une seule caresse!
Chérie aimée, il se rencontre tel effet de lumière sur tes cheveux
noirs qui me ferait rester, les larmes dans les yeux, pendant de
longues heures occupé à voir ta chère personne, si tu ne me disais pas
en te retournant: «Finis, tu me rends honteuse.» Demain, notre amour
se saura donc! Ah! Pauline, ces regards des autres à supporter, cette
curiosité publique me serre le cœur. Allons à Villenoix, restons-y loin
de tout. Je voudrais qu’aucune créature ayant face humaine n’entrât
dans le sanctuaire où tu seras à moi; je voudrais même qu’après nous il
n’existât plus, qu’il fût détruit. Oui, je voudrais dérober à la nature
entière un bonheur que nous sommes seuls à comprendre, seuls à sentir,
et qui est tellement immense que je m’y jette pour y mourir: c’est un
abîme. Ne t’effraie pas des larmes qui ont mouillé cette lettre, c’est
des larmes de joie. Mon seul bonheur, nous ne nous quitterons donc
plus!»
* * * * *
En 1823, j’allais de Paris en Touraine par la diligence. A Mer,
le conducteur prit un voyageur pour Blois. En le faisant entrer
dans la partie de la voiture où je me trouvais, il lui dit en
plaisantant:--Vous ne serez pas gêné là, monsieur Lefebvre! En
effet, j’étais seul. En entendant ce nom, en voyant un vieillard
à cheveux blancs qui paraissait au moins octogénaire, je pensai
tout naturellement à l’oncle de Lambert. Après quelques questions
insidieuses, j’appris que je ne me trompais pas. Le bonhomme venait
de faire ses vendanges à Mer, il retournait à Blois. Aussitôt je lui
demandai des nouvelles de mon ancien _faisant_. Au premier mot, la
physionomie du vieil Oratorien, déjà grave et sévère comme celle d’un
soldat qui aurait beaucoup souffert, devint triste et brune; les rides
de son front se contractèrent légèrement; il serra ses lèvres, me jeta
un regard équivoque et me dit:--Vous ne l’avez pas revu depuis le
collége?