«Je suis assurément occupé de pensées graves, je marche à certaines

découvertes, une force invincible m’entraîne vers une lumière qui a

brillé de bonne heure dans les ténèbres de ma vie morale; mais quel

nom donner à la puissance qui me lie les mains, me ferme la bouche,

et m’entraîne en sens contraire à ma vocation? Il faut quitter Paris,

dire adieu aux livres des bibliothèques, à ces beaux foyers de lumière,

à ces savants si complaisants, si accessibles, à ces jeunes génies

avec lesquels je sympathisais. Qui me repousse? est-ce le Hasard,

est-ce la Providence? Les deux idées que représentent ces mots sont

inconciliables. Si le Hasard n’est pas, il faut admettre le Fatalisme,

ou la coordination forcée des choses soumises à un plan général.

Pourquoi donc résisterions-nous? Si l’homme n’est plus libre, que

devient l’échafaudage de sa morale? Et s’il peut faire sa destinée,

s’il peut par son libre arbitre arrêter l’accomplissement du plan

général, que devient Dieu? Pourquoi suis-je venu? Si je m’examine, je

le sais: je trouve en moi des textes à développer; mais alors pourquoi

possédé-je d’énormes facultés sans pouvoir en user? Si mon supplice

servait à quelque exemple, je le concevrais; mais non, je souffre

obscurément. Ce résultat est aussi providentiel que peut l’être le sort

de la fleur inconnue qui meurt au fond d’une forêt vierge sans que

personne en sente les parfums ou en admire l’éclat. De même qu’elle

exhale vainement ses odeurs dans la solitude, j’enfante ici dans un

grenier des idées sans qu’elles soient saisies. Hier, j’ai mangé du

pain et des raisins le soir, devant ma fenêtre, avec un jeune médecin

nommé Meyraux. Nous avons causé comme des gens que le malheur a rendus

frères, et je lui ai dit:--Je m’en vais, vous restez, prenez mes

conceptions et développez-les!--Je ne le puis, me répondit-il avec une

amère tristesse, ma santé trop faible ne résistera pas à mes travaux,

et je dois mourir jeune en combattant la misère. Nous avons regardé

le ciel, en nous pressant les mains. Nous nous sommes rencontrés au

Cours d’anatomie comparée et dans les galeries du Muséum, amenés tous

deux par une même étude, l’unité de la composition zoologique. Chez

lui, c’était le pressentiment du génie envoyé pour ouvrir une nouvelle

route dans les friches de l’intelligence; chez moi, c’était déduction

d’un système général. Ma pensée est de déterminer les rapports réels

qui peuvent exister entre l’homme et Dieu. N’est-ce pas une nécessité

de l’époque? Sans de hautes certitudes, il est impossible de mettre

un mors à ces sociétés que l’esprit d’examen et de discussion a

déchaînées et qui crient aujourd’hui:--Menez-nous dans une voie où

nous marcherons sans rencontrer des abîmes? Vous me demanderez ce

que l’anatomie comparée a de commun avec une question si grave pour

l’avenir des sociétés. Ne faut-il pas se convaincre que l’homme est

le but de tous les moyens terrestres pour se demander s’il ne sera

le moyen d’aucune fin? Si l’homme est lié à tout, n’y a-t-il rien

au-dessus de lui, à quoi il se lie à son tour? S’il est le terme des

transmutations inexpliquées qui montent jusqu’à lui, ne doit-il pas

être le lien entre la nature visible et une nature invisible? L’action

du monde n’est pas absurde, elle aboutit à une fin, et cette fin ne

doit pas être une société constituée comme l’est la nôtre. Il se

rencontre une terrible lacune entre nous et le ciel. En l’état actuel,

nous ne pouvons ni toujours jouir, ni toujours souffrir; ne faut-il

pas un énorme changement pour arriver au paradis et à l’enfer, deux

conceptions sans lesquelles Dieu n’existe pas aux yeux de la masse?

Je sais qu’on s’est tiré d’affaire en inventant l’âme; mais j’ai

quelque répugnance à rendre Dieu solidaire des lâchetés humaines, de

nos désenchantements, de nos dégoûts, de notre décadence. Puis comment

admettre en nous un principe divin contre lequel quelques verres de

rhum puissent prévaloir? Comment imaginer des facultés immatérielles

que la matière réduise, dont l’exercice soit enchaîné par un grain

d’opium? Comment imaginer que nous sentirons encore quand nous

serons dépouillés des conditions de notre sensibilité? Pourquoi Dieu

périrait-il, parce que la substance serait pensante? L’animation de

la substance et ses innombrables variétés, effets de ses instincts,

sont-ils moins inexplicables que les effets de la pensée? Le mouvement

imprimé aux mondes n’est-il pas suffisant pour prouver Dieu, sans

aller se jeter dans les absurdités engendrées par notre orgueil?

Que d’une façon d’être périssable, nous allions après nos épreuves

à une existence meilleure, n’est-ce pas assez pour une créature qui

ne se distingue des autres que par un Instinct plus complet? S’il

n’existe pas en morale un principe qui ne mène à l’absurde, ou ne soit

contredit par l’évidence, n’est-il pas temps de se mettre en quête

des dogmes écrits au fond de la nature des choses? Ne faudrait-il

pas retourner la science philosophique? Nous nous occupons très-peu

du prétendu néant qui nous a précédés, et nous fouillons le prétendu

néant qui nous attend. Nous faisons Dieu responsable de l’avenir, et

nous ne lui demandons aucun compte du passé. Cependant il est aussi

nécessaire de savoir si nous n’avons aucune racine dans l’antérieur,

que de savoir si nous sommes soudés au futur. Nous n’avons été déistes

ou athées que d’un côté. Le monde est-il éternel? le monde est-il

créé? Nous ne concevons aucun moyen terme entre ces deux propositions:

l’une est fausse, l’autre est vraie, choisissez! Quel que soit votre

choix, Dieu, tel que notre raison se le figure, doit s’amoindrir,

ce qui équivaut à sa négation. Faites le monde éternel: la question

n’est pas douteuse, Dieu l’a subi. Supposez le monde créé, Dieu n’est

plus possible. Comment serait-il resté toute une éternité sans savoir

qu’il aurait la pensée de créer le monde? Comment n’en aurait-il point

su par avance les résultats? D’où en a-t-il tiré l’essence? de lui

nécessairement. Si le monde sort de Dieu, comment admettre le mal?

Si le mal est sorti du bien, vous tombez dans l’absurde. S’il n’y a

pas de mal, que deviennent les sociétés avec leurs lois? Partout des

précipices! partout un abîme pour la raison! Il est donc une science

sociale à refaire en entier. Écoutez, mon oncle: tant qu’un beau génie

n’aura pas rendu compte de l’inégalité patente des intelligences,

le sens général de l’humanité, le mot Dieu sera sans cesse mis en

accusation, et la société reposera sur des sables mouvants. Le secret

des différentes zones morales dans lesquelles transite l’homme se

trouvera dans l’analyse de l’Animalité tout entière. L’Animalité n’a,

jusqu’à présent, été considérée que par rapport à ses différences,

et non dans ses similitudes; dans ses apparences organiques, et non

dans ses facultés. Les facultés animales se perfectionnent de proche

en proche, suivant des lois à rechercher. Ces facultés correspondent

à des forces qui les expriment, et ces forces sont essentiellement

matérielles, divisibles. Des facultés matérielles! songez à ces deux

mots. N’est-ce pas une question aussi insoluble que l’est celle de la

communication du mouvement à la matière, abîme encore inexploré, dont

les difficultés ont été plutôt déplacées que résolues par le système

de Newton. Enfin la combinaison constante de la lumière avec tout ce

qui vit sur la terre, veut un nouvel examen du globe. Le même animal ne

se ressemble plus sous la Torride, dans l’Inde ou dans le Nord. Entre

la verticalité et l’obliquité des rayons solaires, il se développe une

nature dissemblable et pareille qui, la même dans son principe, ne se

ressemble ni en deçà ni au delà dans ses résultats. Le phénomène qui

crève nos yeux dans le monde zoologique en comparant les papillons du

Bengale aux papillons d’Europe est bien plus grand encore dans le monde

moral. Il faut un angle facial déterminé, une certaine quantité de plis

cérébraux pour obtenir Colomb, Raphaël, Napoléon, Laplace ou Beethoven;

la vallée sans soleil donne le crétin; tirez vos conclusions? Pourquoi

ces différences dues à la distillation plus ou moins heureuse de la

lumière en l’homme? Ces grandes masses humaines souffrantes, plus

ou moins actives, plus ou moins nourries, plus ou moins éclairées,

constituent des difficultés à résoudre, et qui crient contre Dieu.

Pourquoi dans l’extrême joie voulons-nous toujours quitter la terre,

pourquoi l’envie de s’élever qui a saisi, qui saisira toute créature?

Le mouvement est une grande âme dont l’alliance avec la matière est

tout aussi difficile à expliquer que l’est la production de la pensée

en l’homme. Aujourd’hui la science est une, il est impossible de

toucher à la politique sans s’occuper de morale, et la morale tient à

toutes les questions scientifiques. Il me semble que nous sommes à la

veille d’une grande bataille humaine; les forces sont là; seulement je

ne vois pas de général.» . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

25 novembre.

«Croyez-moi, mon oncle, il est difficile de renoncer sans douleur

à la vie qui nous est propre, je retourne à Blois avec un affreux

saisissement de cœur. J’y mourrai en emportant des vérités utiles.

Aucun intérêt personnel ne dégrade mes regrets. La gloire est-elle

quelque chose à qui croit pouvoir aller dans une sphère supérieure?

Je ne suis pris d’aucun amour pour les deux syllabes _Lam_ et _bert_:

prononcées avec vénération ou avec insouciance sur ma tombe, elles ne

changeront rien à ma destinée ultérieure. Je me sens fort, énergique,

et pourrais devenir une puissance; je sens en moi une vie si lumineuse

qu’elle pourrait animer un monde, et je suis enfermé dans une sorte de

minéral, comme y sont peut-être effectivement les couleurs que vous

admirez au col des oiseaux de la presqu’île indienne. Il faudrait

embrasser tout ce monde, l’étreindre pour le refaire; mais ceux qui

l’ont ainsi étreint et refondu n’ont-ils pas commencé par être un

rouage de la machine? moi, je serais broyé. A Mahomet le sabre, à

Jésus la croix, à moi la mort obscure; demain à Blois, et quelques

jours après dans un cercueil. Savez-vous pourquoi? Je suis revenu à

Swedenborg, après avoir fait d’immenses études sur les religions et

m’être démontré, par la lecture de tous les ouvrages que la patiente

Allemagne, l’Angleterre et la France ont publiés depuis soixante ans,

la profonde vérité des aperçus de ma jeunesse sur la Bible. Évidemment,

Swedenborg résume toutes les religions, ou plutôt la seule religion

de l’Humanité. Si les cultes ont eu des formes infinies, ni leur sens

ni leur construction métaphysique n’ont jamais varié. Enfin l’homme

n’a jamais eu qu’une religion. Le Sivaïsme, le Vichnouvisme et le

Brahmaïsme, les trois premiers cultes humains, nés au Thibet, dans

la vallée de l’Indus et sur les vastes plaines du Gange, ont fini,

quelques mille ans avant Jésus-Christ, leurs guerres, par l’adoption

de la Trimourti hindoue. De ce dogme sortent, en Perse, le Magisme;

en Égypte, les religions africaines et le Mosaïsme; puis le Cabirisme

et le Polythéisme gréco-romain. Pendant que ces irradiations de la

Trimourti adaptent les mythes de l’Asie aux imaginations de chaque pays

où elles arrivent conduites par des sages que les hommes transforment

en demi-dieux, Mithra, Bacchus, Hermès, Hercule, etc., Bouddha, le

célèbre réformateur des trois religions primitives s’élève dans l’Inde

et y fonde son Église, qui compte encore aujourd’hui deux cent millions

de fidèles de plus que le Christianisme, et où sont venues se tremper

les vastes volontés de Christ et de Confucius. Le Christianisme lève

sa bannière. Plus tard, Mahomet fond le Mosaïsme et le Christianisme,

la Bible et l’Évangile en un livre, le Coran, où il les approprie au

génie des Arabes. Enfin Swedenborg reprend au Magisme, au Brahmaïsme,

au Bouddhisme et au Mysticisme chrétien ce que ces quatre grandes

religions ont de commun, de réel, de divin, et rend à leur doctrine

une raison pour ainsi dire mathématique. Pour qui se jette dans

ces fleuves religieux dont tous les fondateurs ne sont pas connus,

Zoroastre, Moïse, Bouddha, Confucius, Jésus-Christ, Swedenborg ont les

mêmes principes, et se proposent la même fin. Mais, le dernier de tous,

Swedenborg sera peut-être le Bouddha du Nord. Quelque obscurs et diffus

que soient ses livres, il s’y trouve les éléments d’une conception

sociale grandiose. Sa théocratie est sublime, et sa religion est la

seule que puisse admettre un esprit supérieur. Lui seul fait toucher à

Dieu, il en donne soif, il a dégagé la majesté de Dieu des langes dans

lesquels l’ont entortillée les autres cultes humains; il l’a laissé là

où il est, en faisant graviter autour de lui ses créations innombrables

et ses créatures par des transformations successives qui sont un avenir

plus immédiat, plus naturel que ne l’est l’éternité catholique. Il a

lavé Dieu du reproche que lui font les âmes tendres sur la pérennité

des vengeances par lesquelles il punit les fautes d’un instant,

système sans justice ni bonté. Chaque homme peut savoir s’il lui est

réservé d’entrer dans une autre vie, et si ce monde a un sens. Cette

expérience, je vais la tenter. Cette tentative peut sauver le monde,

aussi bien que la croix de Jérusalem et le sabre de la Mecque. L’une et

l’autre sont fils du désert. Des trente-trois années de Jésus, il n’en

est que neuf de connues; sa vie silencieuse a préparé sa vie glorieuse.

A moi aussi, il me faut le désert!»

* * * * *

Malgré les difficultés de l’entreprise, j’ai cru devoir essayer de

peindre la jeunesse de Lambert, cette vie cachée à laquelle je suis

redevable des seules bonnes heures et des seuls souvenirs agréables de

mon enfance. Hormis ces deux années, je n’ai eu que troubles et ennuis.

Si plus tard le bonheur est venu, mon bonheur fut toujours incomplet.

J’ai été très-diffus, sans doute; mais faute de pénétrer dans

l’étendue du cœur et du cerveau de Lambert, deux mots qui représentent

imparfaitement les modes infinis de sa _vie intérieure_, il serait

presque impossible de comprendre la seconde partie de son histoire

intellectuelle, également inconnue et au monde et à moi, mais dont

l’occulte dénoûment s’est développé devant moi pendant quelques heures.

Ceux auxquels ce livre ne sera pas encore tombé des mains comprendront,

je l’espère, les événements qui me restent à raconter, et qui forment

en quelque sorte une seconde existence à cette créature; pourquoi ne

dirais-je pas à cette création en qui tout devait être extraordinaire,

même sa fin?

Quand Louis fut de retour à Blois, son oncle s’empressa de lui procurer

des distractions. Mais ce pauvre prêtre se trouvait dans cette

ville dévote comme un véritable lépreux. Personne ne se souciait de

recevoir un révolutionnaire, un assermenté. Sa société consistait donc

en quelques personnes de l’opinion dite alors libérale, patriote ou

constitutionnelle, chez lesquelles il se rendait pour faire sa partie

de wisth ou de boston. Dans la première maison où le présenta son

oncle, Louis vit une jeune personne que sa position forçait à rester

dans cette société réprouvée par les gens du grand monde, quoique

sa fortune fût assez considérable pour faire supposer que plus tard

elle pourrait contracter une alliance dans la haute aristocratie du

pays. Mademoiselle Pauline de Villenoix se trouvait seule héritière

des richesses amassées par son grand-père, un juif nommé Salomon,

qui, contrairement aux usages de sa nation, avait épousé dans sa

vieillesse une femme de la religion catholique. Il eut un fils élevé

dans la communion de sa mère. A la mort de son père, le jeune Salomon

acheta, suivant l’expression du temps, une savonnette à vilain, et

fit ériger en baronnie la terre de Villenoix, dont le nom devint

le sien. Il était mort sans avoir été marié, mais en laissant une

fille naturelle à laquelle il avait légué la plus grande partie de

sa fortune, et notamment sa terre de Villenoix. Un de ses oncles,

monsieur Joseph Salomon, fut nommé par monsieur de Villenoix tuteur

de l’orpheline. Ce vieux juif avait pris une telle affection pour sa

pupille, qu’il paraissait vouloir faire de grands sacrifices afin de

la marier honorablement. Mais l’origine de mademoiselle de Villenoix

et les préjugés que l’on conserve en province contre les juifs ne lui

permettaient pas, malgré sa fortune et celle de son tuteur, d’être

reçue dans cette société tout exclusive qui s’appelle, à tort ou à

raison, la noblesse. Cependant monsieur Joseph Salomon prétendait qu’à

défaut d’un hobereau de province, sa pupille irait choisir à Paris un

époux parmi les pairs libéraux ou monarchiques; et quant à son bonheur,

le bon tuteur croyait pouvoir le lui garantir par les stipulations

du contrat de mariage. Mademoiselle de Villenoix avait alors vingt

ans. Sa beauté remarquable, les grâces de son esprit étaient pour sa

félicité des garanties moins équivoques que toutes celles données

par la fortune. Ses traits offraient dans sa plus grande pureté le

caractère de la beauté juive: ces lignes ovales, si larges et si

virginales qui ont je ne sais quoi d’idéal, et respirent les délices de

l’Orient, l’azur inaltérable de son ciel, les splendeurs de sa terre et

les fabuleuses richesses de sa vie. Elle avait de beaux yeux voilés

par de longues paupières frangées de cils épais et recourbés. Une

innocence biblique éclatait sur son front. Son teint avait la blancheur

mate des robes du lévite. Elle restait habituellement silencieuse et

recueillie; mais ses gestes, ses mouvements témoignaient d’une grâce

cachée, de même que ses paroles attestaient l’esprit doux et caressant

de la femme. Cependant elle n’avait pas cette fraîcheur rosée, ces

couleurs purpurines qui décorent les joues de la femme pendant son

âge d’insouciance. Des nuances brunes, mélangées de quelques filets

rougeâtres, remplaçaient dans son visage la coloration, et trahissaient

un caractère énergique, une irritabilité nerveuse que beaucoup d’hommes

n’aiment pas à trouver dans une femme, mais qui, pour certains autres,

sont l’indice d’une chasteté de sensitive et de passions fières.

Aussitôt que Lambert aperçut mademoiselle de Villenoix, il devina

l’ange sous cette forme. Les riches facultés de son âme, sa pente vers

l’extase, tout en lui se résolut alors par un amour sans bornes, par

le premier amour du jeune homme, passion déjà si vigoureuse chez les

autres, mais que la vivace ardeur de ses sens, la nature de ses idées

et son genre de vie durent porter à une puissance incalculable. Cette

passion fut un abîme où le malheureux jeta tout, abîme où la pensée

s’effraie de descendre, puisque la sienne, si flexible et si forte, s’y

perdit. Là tout est mystère, car tout se passa dans ce monde moral,

clos pour la plupart des hommes, et dont les lois lui furent peut-être

révélées pour son malheur. Lorsque le hasard me mit en relation avec

son oncle, le bonhomme m’introduisit dans la chambre habitée à cette

époque par Lambert. Je voulais y chercher quelques traces de ses

œuvres, s’il en avait laissé. Là, parmi des papiers dont le désordre

était respecté par ce vieillard avec cet exquis sentiment des douleurs

qui distingue les vieilles gens, je trouvai plusieurs lettres trop

illisibles pour avoir été remises à mademoiselle de Villenoix. La

connaissance que je possédais de l’écriture de Lambert me permit, à

l’aide du temps, de déchiffrer les hiéroglyphes de cette sténographie

créée par l’impatience et par la frénésie de la passion. Emporté par

ses sentiments, il écrivait sans s’apercevoir de l’imperfection des

lignes trop lentes à formuler sa pensée. Il avait dû être obligé de

recopier ses essais informes où souvent les lignes se confondaient;

mais peut-être aussi craignait-il de ne pas donner à ses idées des

formes assez décevantes; et, dans le commencement, s’y prenait-il à

deux fois pour ses lettres d’amour. Quoi qu’il en soit, il a fallu

toute l’ardeur de mon culte pour sa mémoire, et l’espèce de fanatisme

que donne une entreprise de ce genre pour deviner et rétablir le sens

des cinq lettres qui suivent. Ces papiers que je conserve avec une

sorte de piété, sont les seuls témoignages matériels de son ardente

passion. Mademoiselle de Villenoix a sans doute détruit les véritables

lettres qui lui furent adressées, fastes éloquents du délire qu’elle

causa. La première de ces lettres, qui était évidemment ce qu’on

nomme un brouillon, attestait par sa forme et par son ampleur ces

hésitations, ces troubles du cœur, ces craintes sans nombre éveillées

par l’envie de plaire, ces changements d’expression et ces incertitudes

entre toutes les pensées qui assaillent un jeune homme écrivant sa

première lettre d’amour: lettre dont on se souvient toujours, dont

chaque phrase est le fruit d’une rêverie, dont chaque mot excite

de longues contemplations, où le sentiment le plus effréné de tous

comprend la nécessité des tournures les plus modestes, et, comme un

géant qui se courbe pour entrer dans une chaumière, se fait humble et

petit pour ne pas effrayer une âme de jeune fille. Jamais antiquaire

n’a manié ses palimpsestes avec plus de respect que je n’en eus à

étudier, à reconstruire ces monuments mutilés d’une souffrance et d’une

joie si sacrées pour ceux qui ont connu la même souffrance et la même

joie.

I

«Mademoiselle, quand vous aurez lu cette lettre, si toutefois vous

la lisez, ma vie sera entre vos mains, car je vous aime; et, pour

moi, espérer d’être aimé, c’est la vie. Je ne sais si d’autres n’ont

point, en vous parlant d’eux, abusé déjà des mots que j’emploie ici

pour vous peindre l’état de mon âme; croyez cependant à la vérité de

mes expressions, elles sont faibles mais sincères. Peut-être est-ce

mal d’avouer ainsi son amour? Oui, la voix de mon cœur me conseillait

d’attendre en silence que ma passion vous eût touchée, afin de la

dévorer, si ses muets témoignages vous déplaisaient; ou pour l’exprimer

plus chastement encore que par des paroles, si je trouvais grâce à vos

yeux. Mais après avoir long-temps écouté les délicatesses desquelles

s’effraie un jeune cœur, j’ai obéi, en vous écrivant, à l’instinct

qui arrache des cris inutiles aux mourants. J’ai eu besoin de tout mon

courage pour imposer silence à la fierté du malheur et pour franchir

les barrières que les préjugés mettent entre vous et moi. J’ai dû

comprimer bien des pensées pour vous aimer malgré votre fortune! Pour

vous écrire, ne fallait-il pas affronter ce mépris que les femmes

réservent souvent à des amours dont l’aveu ne s’accepte que comme une

flatterie de plus. Aussi faut-il s’élancer de toutes ses forces vers

le bonheur, être attiré vers la vie de l’amour comme l’est une plante

vers la lumière, avoir été bien malheureux pour vaincre les tortures,

les angoisses de ces délibérations secrètes où la raison nous démontre

de mille manières la stérilité des vœux cachés au fond du cœur, et où

cependant l’espérance nous fait tout braver. J’étais si heureux de vous

admirer en silence, j’étais si complétement abîmé dans la contemplation

de votre belle âme, qu’en vous voyant je n’imaginais presque rien

au delà. Non, je n’aurais pas encore osé vous parler, si je n’avais

entendu annoncer votre départ. A quel supplice un seul mot m’a livré!

Enfin mon chagrin m’a fait apprécier l’étendue de mon attachement pour

vous, il est sans bornes. Mademoiselle, vous ne connaîtrez jamais, du

moins je désire que jamais vous n’éprouviez la douleur causée par la

crainte de perdre le seul bonheur qui soit éclos pour nous sur cette

terre, le seul qui nous ait jeté quelque lueur dans l’obscurité de la

misère. Hier, j’ai senti que ma vie n’était plus en moi, mais en vous.

Il n’est plus pour moi qu’une femme dans le monde, comme il n’est

plus qu’une seule pensée dans mon âme. Je n’ose vous dire à quelle

alternative me réduit l’amour que j’ai pour vous. Ne voulant vous

devoir qu’à vous-même, je dois éviter de me présenter accompagné de

tous les prestiges du malheur: ne sont-ils pas plus actifs que ceux de

la fortune sur de nobles âmes? Je vous tairai donc bien des choses.

Oui, j’ai une idée trop belle de l’amour pour le corrompre par des

pensées étrangères à sa nature. Si mon âme est digne de la vôtre, si

ma vie est pure, votre cœur en aura quelque généreux pressentiment, et

vous me comprendrez! Il est dans la destinée de l’homme de s’offrir à

celle qui le fait croire au bonheur; mais votre droit est de refuser le

sentiment le plus vrai, s’il ne s’accorde pas avec les voix confuses

de votre cœur: je le sais. Si le sort que vous me ferez doit être

contraire à mes espérances, mademoiselle, j’invoque les délicatesses

de votre âme vierge, aussi bien que l’ingénieuse pitié de la femme.

Ah! je vous en supplie à genoux, brûlez ma lettre, oubliez tout. Ne

plaisantez pas d’un sentiment respectueux et trop profondément empreint

dans l’âme pour pouvoir s’en effacer. Brisez mon cœur, mais ne le

déchirez pas! Que l’expression de mon premier amour, d’un amour jeune

et pur, n’ait retenti que dans un cœur jeune et pur! qu’il y meure

comme une prière va se perdre dans le sein de Dieu! Je vous dois de la

reconnaissance: j’ai passé des heures délicieuses occupé à vous voir en

m’abandonnant aux rêveries les plus douces de ma vie; ne couronnez donc

pas cette longue et passagère félicité par quelque moquerie de jeune

fille. Contentez-vous de ne pas me répondre. Je saurai bien interpréter

votre silence, et vous ne me verrez plus. Si je dois être condamné à

toujours comprendre le bonheur et à le perdre toujours; si je suis,

comme l’ange exilé, conservant le sentiment des délices célestes, mais

sans cesse attaché dans un monde de douleur; eh! bien, je garderai le

secret de mon amour, comme celui de mes misères. Et, adieu! Oui, je

vous confie à Dieu, que j’implorerai pour vous, à qui je demanderai

de vous faire une belle vie; car, fussé-je chassé de votre cœur, où

je suis entré furtivement à votre insu, je ne vous quitterai jamais.

Autrement, quelle valeur auraient les paroles saintes de cette lettre,

ma première et ma dernière prière peut-être? Si je cessais un jour de

penser à vous, de vous aimer, heureux ou malheureux! ne mériterais-je

pas mes angoisses?

II.

La Comédie humaine - Volume 16. Études philosophiques et Études analytiques · 第 17 / 59 段