La troisième phase dut m’échapper. Elle commençait lorsque je fus

séparé de Louis, qui ne sortit du collége qu’à l’âge de dix-huit ans,

vers le milieu de l’année 1815. Louis avait alors perdu son père et sa

mère depuis environ six mois. Ne rencontrant personne dans sa famille

avec qui son âme, tout expansive mais toujours comprimée depuis notre

séparation, pût sympathiser, il se réfugia chez son oncle, nommé son

tuteur, et qui, chassé de sa cure en sa qualité de prêtre assermenté,

était venu demeurer à Blois. Louis y séjourna pendant quelque temps.

Dévoré bientôt par le désir d’achever des études qu’il dut trouver

incomplètes, il vint à Paris pour revoir madame de Staël, et pour

puiser la science à ses plus hautes sources. Le vieux prêtre, ayant un

grand faible pour son neveu, laissa Louis libre de manger son héritage

pendant un séjour de trois années à Paris, quoiqu’il y vécût dans la

plus profonde misère. Cet héritage consistait en quelques milliers

de francs. Lambert revint à Blois vers le commencement de l’année

1820, chassé de Paris par les souffrances qu’y trouvent les gens sans

fortune. Pendant son séjour, il dut y être souvent en proie à des

orages secrets, à ces horribles tempêtes de pensées par lesquelles les

artistes sont agités, s’il en faut juger par le seul fait que son oncle

se soit rappelé, par la seule lettre que le bonhomme ait conservée de

toutes celles que lui écrivit à cette époque Louis Lambert, lettre

gardée peut-être parce qu’elle était la dernière et la plus longue de

toutes.

Voici d’abord le fait. Louis se trouvait un jour au Théâtre-Français

placé sur une banquette des secondes galeries, près d’un de ces

piliers entre lesquels étaient alors les troisièmes loges. En se

levant pendant le premier entr’acte, il vit une jeune femme qui venait

d’arriver dans la loge voisine. La vue de cette femme, jeune et belle,

bien mise, décolletée peut-être, et accompagnée d’un amant pour lequel

sa figure s’animait de toutes les grâces de l’amour, produisit sur

l’âme et sur les sens de Lambert un effet si cruel qu’il fut obligé

de sortir de la salle. S’il n’eût profité des dernières lueurs de sa

raison, qui, dans le premier moment de cette brûlante passion, ne

s’éteignit pas complétement, peut-être aurait-il succombé au désir

presque invincible qu’il ressentit alors de tuer le jeune homme auquel

s’adressaient les regards de cette femme. N’était-ce pas dans notre

monde de Paris un éclair de l’amour du Sauvage qui se jette sur la

femme comme sur sa proie, un effet d’instinct bestial joint à la

rapidité des jets presque lumineux d’une âme comprimée sous la masse de

ses pensées? Enfin n’était-ce pas le coup de canif imaginaire ressenti

par l’enfant, devenu chez l’homme le coup de foudre de son besoin le

plus impérieux, l’amour.

Maintenant voici la lettre dans laquelle se peint l’état de son âme

frappée par le spectacle de la civilisation parisienne. Son cœur, sans

doute constamment froissé dans ce gouffre d’égoïsme, dut toujours y

souffrir; il n’y rencontra peut-être ni amis pour le consoler, ni

ennemis pour donner du ton à sa vie. Contraint de vivre sans cesse

en lui-même et ne partageant avec personne ses exquises jouissances,

peut-être voulait-il résoudre l’œuvre de sa destinée par l’extase,

et rester sous une forme presque végétale, comme un anachorète des

premiers temps de l’Église, en abdiquant ainsi l’empire du monde

intellectuel. La lettre semble indiquer ce projet, auquel les âmes

grandes se sont prises à toutes les époques de rénovation sociale. Mais

cette résolution n’est-elle pas alors pour certaines d’entre elles

l’effet d’une vocation? ne cherchent-elles pas à concentrer leurs

forces dans un long silence, afin d’en sortir propres à gouverner

le monde, par la Parole ou par l’Action? Certes, Louis avait dû

recueillir bien de l’amertume parmi les hommes, ou presser la société

par quelque terrible ironie sans pouvoir en rien tirer, pour jeter

une si vigoureuse clameur, pour arriver, lui pauvre! au désir que la

lassitude de la puissance et de toute chose a fait accomplir à certains

souverains. Peut-être aussi venait-il achever dans la solitude quelque

grande œuvre qui flottait indécise dans son cerveau? Qui ne le croirait

volontiers en lisant ce fragment de ses pensées où se trahissent

les combats de son âme au moment où cessait pour lui la jeunesse,

où commençait à éclore la terrible faculté de produire à laquelle

auraient été dues les œuvres de l’homme? Cette lettre est en rapport

avec l’aventure arrivée au théâtre. Le Fait et l’Écrit s’illuminent

réciproquement, l’âme et le corps s’étaient mis au même ton. Cette

tempête de doutes et d’affirmations, de nuages et d’éclairs qui souvent

laisse échapper la foudre, et qui finit par une aspiration affamée vers

la lumière céleste, jette assez de clarté sur la troisième époque de

son éducation morale pour la faire comprendre en entier. En lisant ces

pages écrites au hasard, prises et reprises suivant les caprices de la

vie parisienne, ne semble-t-il pas voir un chêne pendant le temps où

son accroissement intérieur fait crever sa jolie peau verte, le couvre

de rugosités, de fissures, et où se prépare sa forme majestueuse, si

toutefois le tonnerre du ciel ou la hache de l’homme le respectent!

A cette lettre finira donc, pour le penseur comme pour le poète,

cette enfance grandiose et cette jeunesse incomprise. Là se termine

le contour de ce germe moral: les philosophes en regretteront les

frondaisons atteintes par la gelée dans leurs bourgeons; mais sans

doute ils en verront les fleurs écloses dans des régions plus élevées

que ne le sont les plus hauts lieux de la terre.

* * * * *

Paris, septembre-novembre 1819.

«Cher oncle, je vais bientôt quitter ce pays, où je ne saurais

vivre. Je n’y vois aucun homme aimer ce que j’aime, s’occuper de ce

qui m’occupe, s’étonner de ce qui m’étonne. Forcé de me replier sur

moi-même, je me creuse et souffre. La longue et patiente étude que je

viens de faire de cette Société donne des conclusions tristes où le

doute domine. Ici le point de départ en tout est l’argent. Il faut

de l’argent, même pour se passer d’argent. Mais quoique ce métal

soit nécessaire à qui veut penser tranquillement, je ne me sens pas

le courage de le rendre l’unique mobile de mes pensées. Pour amasser

une fortune, il faut choisir un état; en un mot, acheter par quelque

privilége de position ou d’achalandage, par un privilége légal ou

fort habilement créé, le droit de prendre chaque jour, dans la

bourse d’autrui, une somme assez mince qui, chaque année, produit

un petit capital; lequel par vingt années donne à peine quatre ou

cinq mille francs de rente quand un homme se conduit honnêtement. En

quinze ou seize ans et après son apprentissage, l’avoué, le notaire,

le marchand, tous les travailleurs patentés ont gagné du pain pour

leurs vieux jours. Je ne me suis senti propre à rien en ce genre. Je

préfère la pensée à l’action, une idée à une affaire, la contemplation

au mouvement. Je manque essentiellement de la constante attention

nécessaire à qui veut faire fortune. Toute entreprise mercantile,

toute obligation de demander de l’argent à autrui, me conduirait à

mal, et je serais bientôt ruiné. Si je n’ai rien, au moins ne dois-je

rien en ce moment. Il faut matériellement peu à celui qui vit pour

accomplir de grandes choses dans l’ordre moral; mais quoique vingt

sous par jour puissent me suffire, je ne possède pas la rente de cette

oisiveté travailleuse. Si je veux méditer, le besoin me chasse hors

du sanctuaire où se meut ma pensée. Que vais-je devenir? La misère ne

m’effraie pas. Si l’on n’emprisonnait, si l’on ne flétrissait, si l’on

ne méprisait point les mendiants, je mendierais pour pouvoir résoudre à

mon aise les problèmes qui m’occupent. Mais cette sublime résignation

par laquelle je pourrais émanciper ma pensée en la libérant de mon

corps ne servirait à rien: il faut encore de l’argent pour se livrer à

certaines expériences. Sans cela, j’eusse accepté l’indigence apparente

d’un penseur qui possède la terre et le ciel. Pour être grand dans la

misère, il suffit de ne jamais s’avilir. L’homme qui combat et souffre

en marchant vers un noble but, présente certes un beau spectacle; mais

ici qui se sent la force de lutter? On escalade des rochers, on ne peut

pas toujours piétiner dans la boue. Ici tout décourage le vol en droite

ligne d’un esprit qui tend à l’avenir. Je ne me craindrais pas dans

une grotte au désert, et je me crains ici. Au désert, je serais avec

moi-même sans distraction; ici, l’homme éprouve une foule de besoins

qui le rapetissent. Quand vous êtes sorti rêveur, préoccupé, la voix

du pauvre vous rappelle au milieu de ce monde de faim et de soif, en

vous demandant l’aumône. Il faut de l’argent pour se promener. Les

organes, incessamment fatigués par des riens, ne se reposent jamais. La

nerveuse disposition du poète est ici sans cesse ébranlée, et ce qui

doit faire sa gloire devient son tourment: son imagination y est sa

plus cruelle ennemie. Ici l’ouvrier blessé, l’indigente en couches,

la fille publique devenue malade, l’enfant abandonné, le vieillard

infirme, les vices, le crime lui-même trouvent un asile et des soins;

tandis que le monde est impitoyable pour l’inventeur, pour tout homme

qui médite. Ici, tout doit avoir un résultat immédiat, réel; l’on s’y

moque des essais d’abord infructueux qui peuvent mener aux plus grandes

découvertes, et l’on n’y estime pas cette étude constante et profonde

qui veut une longue concentration des forces. L’État pourrait solder le

Talent, comme il solde la Baïonnette; mais il tremble d’être trompé par

l’homme d’intelligence, comme si l’on pouvait long-temps contrefaire le

génie. Ah! mon oncle, quand on a détruit les solitudes conventuelles,

assises au pied des monts, sous des ombrages verts et silencieux, ne

devait-on pas construire des hospices pour les âmes souffrantes qui

par une seule pensée engendrent le mieux des nations, ou préparent les

progrès d’une science?»

20 septembre.

«L’étude m’a conduit ici, vous le savez; j’y ai trouvé des hommes

vraiment instruits, étonnants pour la plupart; mais l’absence d’unité

dans les travaux scientifiques annule presque tous les efforts. Ni

l’enseignement, ni la science n’ont de chef. Vous entendez au Muséum

un professeur prouvant que celui de la rue Saint-Jacques vous a dit

d’absurdes niaiseries. L’homme de l’École de Médecine soufflette

celui du Collége de France. A mon arrivée, je suis allé entendre un

vieil académicien qui disait à cinq cents jeunes gens que Corneille

est un génie vigoureux et fier, Racine élégiaque et tendre, Molière

inimitable, Voltaire éminemment spirituel, Bossuet et Pascal

désespérément forts. Un professeur de philosophie devient illustre,

en expliquant comment Platon est Platon. Un autre fait l’histoire des

mots sans penser aux idées. Celui-ci vous explique Eschyle, celui-là

prouve assez victorieusement que les Communes étaient les Communes et

pas autre chose. Ces aperçus nouveaux et lumineux, paraphrasés pendant

quelques heures, constituent le haut enseignement qui doit faire faire

des pas de géant aux connaissances humaines. Si le gouvernement avait

une pensée, je le soupçonnerais d’avoir peur des supériorités réelles

qui, réveillées, mettraient la société sous le joug d’un pouvoir

intelligent. Les nations iraient trop loin trop tôt, les professeurs

sont alors chargés de faire des sots. Comment expliquer autrement un

professorat sans méthode, sans une idée d’avenir? L’Institut pouvait

être le grand gouvernement du monde moral et intellectuel; mais il

a été récemment brisé par sa constitution en académies séparées. La

science humaine marche donc sans guide, sans système et flotte au

hasard, sans s’être tracé de route. Ce laissez-aller, cette incertitude

existe en politique comme en science. Dans l’ordre naturel, les moyens

sont simples, la fin est grande et merveilleuse; ici, dans la science

comme dans le gouvernement, les moyens sont immenses, la fin est

petite. Cette force qui, dans la Nature, marche d’un pas égal et dont

la somme s’ajoute perpétuellement à elle-même, cet A + A qui produit

tout, est destructif dans la Société. La politique actuelle oppose les

unes aux autres les forces humaines pour les neutraliser, au lieu de

les combiner pour les faire agir dans un but quelconque. En s’en tenant

à l’Europe, depuis César jusqu’à Constantin, du petit Constantin au

grand Attila, des Huns à Charlemagne, de Charlemagne à Léon X, de Léon

X à Philippe II, de Philippe II à Louis XIV, de Venise à l’Angleterre,

de l’Angleterre à Napoléon, de Napoléon à l’Angleterre, je ne vois

aucune fixité dans la politique, et son agitation constante n’a procuré

nul progrès. Les nations témoignent de leur grandeur par des monuments,

ou de leur bonheur par le bien-être individuel. Les monuments modernes

valent-ils les anciens? j’en doute. Les arts qui participent plus

immédiatement de l’homme individuel, les productions de son génie ou

de sa main ont peu gagné. Les jouissances de Lucullus valaient bien

celles de Samuel Bernard, de Beaujon ou du roi de Bavière. Enfin, la

longévité humaine a perdu. Pour qui veut être de bonne foi, rien n’a

donc changé, l’homme est le même: la force est toujours son unique loi,

le succès sa seule sagesse. Jésus-Christ, Mahomet, Luther n’ont fait

que colorer différemment le cercle dans lequel les jeunes nations ont

fait leurs évolutions. Nulle politique n’a empêché la Civilisation, ses

richesses, ses mœurs, son contrat entre les forts contre les faibles,

ses idées et ses voluptés d’aller de Memphis à Tyr, de Tyr à Balbeck,

de Tedmor à Carthage, de Carthage à Rome, de Rome à Constantinople, de

Constantinople à Venise, de Venise en Espagne, d’Espagne en Angleterre,

sans que nul vestige n’existe de Memphis, de Tyr, de Carthage, de

Rome, de Venise ni de Madrid. L’esprit de ces grands corps s’est

envolé. Nul ne s’est préservé de la ruine, et n’a deviné cet axiome:

_Quand l’effet produit n’est plus en rapport avec sa cause, il y a

désorganisation_. Le génie le plus subtil ne peut découvrir aucune

liaison entre ces grands faits sociaux. Aucune théorie politique n’a

vécu. Les gouvernements passent comme les hommes, sans se transmettre

aucun enseignement, et nul système n’engendre un système plus parfait.

Que conclure de la politique, quand le gouvernement appuyé sur Dieu a

péri dans l’Inde et en Égypte; quand le gouvernement du sabre et de

la tiare a passé; quand le gouvernement d’un seul est mort; quand le

gouvernement de tous n’a jamais pu vivre; quand aucune conception de

la force intelligentielle, appliquée aux intérêts matériels, n’a pu

durer, et que tout est à refaire aujourd’hui comme à toutes les époques

où l’homme s’est écrié: Je souffre! Le code que l’on regarde comme la

plus belle œuvre de Napoléon, est l’œuvre la plus draconnienne que

je sache. La divisibilité territoriale poussée à l’infini, dont le

principe y est consacré par le partage égal des biens, doit engendrer

l’abâtardissement de la nation, la mort des arts et celle des sciences.

Le sol trop divisé se cultive en céréales, en petits végétaux; les

forêts et partant les cours d’eau disparaissent; il ne s’élève plus ni

bœufs, ni chevaux. Les moyens manquent pour l’attaque comme pour la

résistance. Vienne une invasion, le peuple est écrasé, il a perdu ses

grands ressorts, il a perdu ses chefs. Et voilà l’histoire des déserts!

La politique est donc une science sans principes arrêtés, sans fixité

possible; elle est le génie du moment, l’application constante de la

force, suivant la nécessité du jour. L’homme qui verrait à deux siècles

de distance mourrait sur la place publique chargé des imprécations

du peuple; ou serait, ce qui me semble pis, flagellé par les mille

fouets du ridicule. Les nations sont des individus qui ne sont ni plus

sages ni plus forts que ne l’est l’homme, et leurs destinées sont les

mêmes. Réfléchir sur celui-ci, n’est-ce pas s’occuper de celles-là. Au

spectacle de cette société sans cesse tourmentée dans ses bases comme

dans ses effets, dans ses causes comme dans son action, chez laquelle

la philanthropie est une magnifique erreur, et le progrès un non-sens,

j’ai gagné la confirmation de cette vérité, que la vie est en nous et

non au dehors; que s’élever au-dessus des hommes pour leur commander

est le rôle agrandi d’un régent de classe; et que les hommes assez

forts pour monter jusqu’à la ligne où ils peuvent jouir du coup d’œil

des mondes, ne doivent pas regarder à leurs pieds.»

5 novembre.

La Comédie humaine - Volume 16. Études philosophiques et Études analytiques · 第 16 / 59 段