Après l’avoir entendu parlant ainsi, après avoir reçu dans l’âme son

regard comme une lumière, il était difficile de ne pas être ébloui

par sa conviction, entraîné par ses raisonnements. Aussi LA PENSÉE

m’apparaissait-elle comme une puissance toute physique, accompagnée

de ses incommensurables générations. Elle était une nouvelle Humanité

sous une autre forme. Ce simple aperçu des lois que Lambert prétendait

être la formule de notre intelligence doit suffire pour faire imaginer

l’activité prodigieuse avec laquelle son âme se dévorait elle-même.

Louis avait cherché des preuves à ses principes dans l’histoire des

grands hommes dont l’existence, mise à jour par les biographes, fournit

des particularités curieuses sur les actes de leur entendement. Sa

mémoire lui ayant permis de se rappeler les faits qui pouvaient servir

de développement à ses assertions, il les avait annexés à chacun

des chapitres auxquels ils servaient de démonstration, en sorte

que plusieurs de ses maximes en acquéraient une certitude presque

mathématique. Les œuvres de Cardan, homme doué d’une singulière

puissance de vision, lui donnèrent de précieux matériaux. Il n’avait

oublié ni Apollonius de Tyanes annonçant en Asie la mort du tyran et

dépeignant son supplice à l’heure même où il avait lieu dans Rome; ni

Plotin qui, séparé par Porphyre, sentit l’intention où était celui-ci

de se tuer, et accourut pour l’en dissuader; ni le fait constaté dans

le siècle dernier à la face de la plus moqueuse incrédulité qui se soit

jamais rencontrée, fait surprenant pour les hommes habitués à faire

du doute une arme contre Dieu seul, mais tout simple pour quelques

croyants: Alphonse-Marie de Liguori, évêque de Sainte-Agathe, donna des

consolations au pape Ganganelli, qui le vit, l’entendit, lui répondit;

et dans ce même temps, à une très-grande distance de Rome, l’évêque

était observé en extase, chez lui, dans un fauteuil où il s’asseyait

habituellement au retour de la messe. En reprenant sa vie ordinaire,

il trouva ses serviteurs agenouillés devant lui, qui tous le croyaient

mort.--«Mes amis, leur dit-il, le Saint-Père vient d’expirer.» Deux

jours après, un courrier confirma cette nouvelle. L’heure de la mort du

pape coïncidait avec celle où l’évêque était revenu à son état naturel.

Lambert n’avait pas omis l’aventure plus récente encore, arrivée dans

le siècle dernier à une jeune Anglaise qui, aimant passionnément un

marin, partit de Londres pour aller le trouver, et le trouva, seule,

sans guide, dans les déserts de l’Amérique septentrionale, où elle

arriva pour lui sauver la vie. Louis avait mis à contribution les

mystères de l’antiquité, les actes des martyrs où sont les plus beaux

titres de gloire pour la Volonté humaine, les démonologues du moyen

âge, les procès criminels, les recherches médicales, en discernant

partout le fait vrai, le phénomène probable avec une admirable

sagacité. Cette riche collection d’anecdotes scientifiques recueillies

dans tant de livres, la plupart dignes de foi, servit sans doute à

faire des cornets de papier; et ce travail au moins curieux, enfanté

par la plus extraordinaire des mémoires humaines, a dû périr. Entre

toutes les preuves qui enrichissaient l’œuvre de Lambert, se trouvait

une histoire arrivée dans sa famille, et qu’il m’avait racontée avant

d’entreprendre son traité. Ce fait, relatif à la _post-existence_ de

l’être intérieur, si je puis me permettre de forger un mot nouveau

pour rendre un effet innommé, me frappa si vivement que j’en ai gardé

le souvenir. Son père et sa mère eurent à soutenir un procès dont la

perte devait entacher leur probité, seul bien qu’ils possédassent au

monde. Donc l’anxiété fut grande quand s’agita la question de savoir

si l’on céderait à l’injuste agression du demandeur, ou si l’on se

défendrait contre lui. La délibération eut lieu par une nuit d’automne,

devant un feu de tourbe, dans la chambre du tanneur et de sa femme. A

ce conseil furent appelés deux ou trois parents et le bisaïeul maternel

de Louis, vieux laboureur tout cassé, mais d’une figure vénérable et

majestueuse, dont les yeux étaient clairs, dont le crâne jauni par

le temps conservait encore quelques mèches de cheveux blancs épars.

Semblable à l’_Obi_ des nègres, au _Sagamore_ des sauvages, il était

une espèce d’esprit oraculaire que l’on consultait dans les grandes

occasions. Ses biens étaient cultivés par ses petits-enfants, qui le

nourrissaient et le servaient; il leur pronostiquait la pluie, le

beau temps, et leur indiquait le moment où ils devaient faucher les

prés ou rentrer les moissons. La justesse barométrique de sa parole,

devenue célèbre, augmentait toujours la confiance et le culte qui

s’attachaient à lui. Il demeurait des journées entières immobile sur

sa chaise. Cet état d’extase lui était familier depuis la mort de sa

femme, pour laquelle il avait eu la plus vive et la plus constante

des affections. Le débat eut lieu devant lui, sans qu’il parût y

prêter une grande attention.--Mes enfants, leur dit-il quand il fut

requis de donner son avis, cette affaire est trop grave pour que je la

décide seul. Il faut que j’aille consulter ma femme. Le bonhomme se

leva, prit son bâton, et sortit, au grand étonnement des assistants

qui le crurent tombé en enfance. Il revint bientôt et leur dit:--Je

n’ai pas eu besoin d’aller jusqu’au cimetière, votre mère est venue

au-devant de moi, je l’ai trouvée auprès du ruisseau. Elle m’a dit que

vous retrouveriez chez un notaire de Blois des quittances qui vous

feraient gagner votre procès. Ces paroles furent prononcées d’une voix

ferme. L’attitude et la physionomie de l’aïeul annonçaient un homme

pour qui cette apparition était habituelle. En effet, les quittances

contestées se retrouvèrent, et le procès n’eut pas lieu. Cette aventure

arrivée sous le toit paternel, aux yeux de Louis, alors âgé de neuf

ans, contribua beaucoup à le faire croire aux visions miraculeuses de

Swedenborg, qui donna pendant sa vie plusieurs preuves de la puissance

de vision acquise à son _être intérieur_. En avançant en âge et à

mesure que son intelligence se développait, Lambert devait être conduit

à chercher dans les lois de la nature humaine les causes du miracle

qui dès l’enfance avait attiré son attention. De quel nom appeler le

hasard qui rassemblait autour de lui les faits, les livres relatifs à

ces phénomènes, et le rendit lui-même le théâtre et l’acteur des plus

grandes merveilles de la pensée? Quand Louis n’aurait pour seul titre

à la gloire que d’avoir, dès l’âge de quinze ans, émis cette maxime

psychologique: «Les événements qui attestent l’action de l’Humanité, et

qui sont le produit de son intelligence, ont des causes dans lesquelles

ils sont préconçus, comme nos actions sont accomplies dans notre pensée

avant de se reproduire au dehors; les pressentiments ou les prophéties

sont l’_aperçu_ de ces causes;» je crois qu’il faudrait déplorer en

lui la perte d’un génie égal à celui des Pascal, des Lavoisier, des

Laplace. Peut-être ses chimères sur les anges dominèrent-elles trop

long-temps ses travaux; mais n’est-ce pas en cherchant à faire de

l’or que les savants ont insensiblement créé la Chimie? Cependant,

si plus tard Lambert étudia l’anatomie comparée, la physique, la

géométrie et les sciences qui se rattachaient à ses découvertes, il eut

nécessairement l’intention de rassembler des faits et de procéder par

l’analyse, seul flambeau qui puisse nous guider aujourd’hui à travers

les obscurités de la moins saisissable des natures. Il avait certes

trop de sens pour rester dans les nuages des théories, qui toutes

peuvent se traduire en quelques mots. Aujourd’hui, la démonstration la

plus simple appuyée sur les faits n’est-elle pas plus précieuse que ne

le sont les plus beaux systèmes défendus par des inductions plus ou

moins ingénieuses? Mais ne l’ayant pas connu pendant l’époque de sa vie

où il dut réfléchir avec le plus de fruit, je ne puis que conjecturer

la portée de ses œuvres d’après celle de ses premières méditations. Il

est facile de saisir en quoi péchait son traité de la Volonté. Quoique

doué déjà des qualités qui distinguent les hommes supérieurs, il était

encore enfant. Quoique riche et habile aux abstractions, son cerveau

se ressentait encore des délicieuses croyances qui flottent autour

de toutes les jeunesses. Sa conception touchait donc aux fruits mûrs

de son génie par quelques points, et par une foule d’autres elle se

rapprochait de la petitesse des germes. A quelques esprits amoureux

de poésie, son plus grand défaut eût semblé une qualité savoureuse.

Son œuvre portait les marques de la lutte que se livraient dans cette

belle âme ces deux grands principes, le Spiritualisme, le Matérialisme,

autour desquels ont tourné tant de beaux génies, sans qu’aucun d’eux

ait osé les fondre en un seul. D’abord spiritualiste pur, Louis

avait été conduit invinciblement à reconnaître la matérialité de la

pensée. Battu par les faits de l’analyse au moment où son cœur lui

faisait encore regarder avec amour les nuages épars dans les cieux de

Swedenborg, il ne se trouvait pas encore de force à produire un système

unitaire, compacte, fondu d’un seul jet. De là venaient quelques

contradictions empreintes jusque dans l’esquisse que je trace de ses

premiers essais. Quelque incomplet que fût son ouvrage, n’était-il

pas le brouillon d’une science dont, plus tard, il aurait approfondi

les mystères, assuré les bases, recherché, déduit et enchaîné les

développements?

Six mois après la confiscation du traité sur la Volonté, je quittai le

collége. Notre séparation fut brusque. Ma mère, alarmée d’une fièvre

qui depuis quelque temps ne me quittait pas, et à laquelle mon inaction

corporelle donnait les symptômes du _coma_, m’enleva du collége en

quatre ou cinq heures. A l’annonce de mon départ, Lambert devint d’une

tristesse effrayante. Nous nous cachâmes pour pleurer.

--Te reverrai-je jamais? me dit-il de sa voix douce en me serrant dans

ses bras.--Tu vivras, toi, reprit-il; mais moi, je mourrai. Si je le

peux, je t’apparaîtrai.

Il faut être jeune pour prononcer de telles paroles avec un accent de

conviction qui les fait accepter comme un présage, comme une promesse

dont l’effroyable accomplissement sera redouté. Pendant long-temps,

j’ai pensé vaguement à cette apparition promise. Il est encore

certains jours de spleen, de doute, de terreur, de solitude, où je

suis obligé de chasser les souvenirs de cet adieu mélancolique, qui

cependant ne devait pas être le dernier. Lorsque je traversai la cour

par laquelle nous sortions, Lambert était collé à l’une des fenêtres

grillées du réfectoire pour me voir passer. Sur mon désir, ma mère

obtint la permission de le faire dîner avec nous à l’auberge. A mon

tour, le soir, je le ramenai au seuil fatal du collége. Jamais amant

et maîtresse ne versèrent en se séparant plus de larmes que nous n’en

répandîmes.

--Adieu donc! je vais être seul dans ce désert, me dit-il en me

montrant les cours où deux cents enfants jouaient et criaient. Quand

je reviendrai fatigué, demi-mort de mes longues courses à travers les

champs de la pensée, dans quel cœur me reposerai-je? Un regard me

suffisait pour te dire tout. Qui donc maintenant me comprendra? Adieu!

je voudrais ne t’avoir jamais rencontré, je ne saurais pas tout ce qui

va me manquer.

--Et moi, lui dis-je, que deviendrai-je? ma situation n’est-elle pas

plus affreuse? je n’ai rien là pour me consoler, ajoutai-je en me

frappant le front.

Il hocha la tête par un mouvement empreint d’une grâce pleine de

tristesse, et nous nous quittâmes. En ce moment, Louis Lambert avait

cinq pieds deux pouces, il n’a plus grandi. Sa physionomie, devenue

largement expressive, attestait la bonté de son caractère. Une patience

divine développée par les mauvais traitements, une concentration

continuelle exigée par sa vie contemplative, avaient dépouillé son

regard de cette audacieuse fierté qui plaît dans certaines figures, et

par laquelle il savait accabler nos Régents. Sur son visage éclataient

des sentiments paisibles, une sérénité ravissante que n’altérait jamais

rien d’ironique ou de moqueur, car sa bienveillance native tempérait

la conscience de sa force et de sa supériorité. Il avait de jolies

mains, bien effilées, presque toujours humides. Son corps était une

merveille digne de la sculpture; mais nos uniformes gris de fer à

boutons dorés, nos culottes courtes, nous donnaient une tournure si

disgracieuse, que le fini des proportions de Lambert et sa morbidesse

ne pouvaient s’apercevoir qu’au bain. Quand nous nagions dans notre

bassin du Loir, Louis se distinguait par la blancheur de sa peau,

qui tranchait sur les différents tons de chair de nos camarades,

tous marbrés par le froid ou violacés par l’eau. Délicat de formes,

gracieux de pose, doucement coloré, ne frissonnant pas hors de l’eau,

peut-être parce qu’il évitait l’ombre et courait toujours au soleil,

Louis ressemblait à ces fleurs prévoyantes qui ferment leurs calices

à la bise, et ne veulent s’épanouir que sous un ciel pur. Il mangeait

très-peu, ne buvait que de l’eau; puis, soit par instinct, soit par

goût, il se montrait sombre de tout mouvement qui voulait une dépense

de force; ses gestes étaient rares et simples comme le sont ceux des

Orientaux ou des Sauvages, chez lesquels la gravité semble être un

état naturel. Généralement, il n’aimait pas tout ce qui ressemblait

à de la recherche pour sa personne. Il penchait assez habituellement

sa tête à gauche, et restait si souvent accoudé, que les manches de

ses habits neufs étaient promptement percées. A ce léger portrait

de l’homme, je dois ajouter une esquisse de son moral, car je crois

aujourd’hui pouvoir impartialement en juger. Quoique naturellement

religieux, Louis n’admettait pas les minutieuses pratiques de l’Église

romaine; ses idées sympathisaient plus particulièrement avec celles

de sainte Thérèse et de Fénélon, avec celles de plusieurs Pères et de

quelques saints, qui de nos jours seraient traités d’hérésiarques et

d’athées. Il était impassible durant les offices. Sa prière procédait

par des élancements, par des élévations d’âme qui n’avaient aucun mode

régulier; il se laissait aller en tout à la nature, et ne voulait pas

plus prier que penser à heure fixe. Souvent, à la chapelle, il pouvait

aussi bien songer à Dieu que méditer sur quelque idée philosophique.

Jésus-Christ était pour lui le plus beau type de son système. Le: _Et

verbum caro factum est!_ lui semblait une sublime parole destinée à

exprimer la formule traditionnelle de la Volonté, du Verbe, de l’Action

se faisant visibles. Le Christ ne s’apercevant pas de sa mort, ayant

assez perfectionné l’être intérieur par des œuvres divines pour

qu’un jour la forme invisible en apparût à ses disciples, enfin les

mystères de l’Évangile, les guérisons magnétiques du Christ et le don

des langues lui confirmaient sa doctrine. Je me souviens de lui avoir

entendu dire à ce sujet que le plus bel ouvrage à faire aujourd’hui

était l’Histoire de l’Église primitive. Jamais il ne s’élevait autant

vers la poésie qu’au moment où il abordait, dans une conversation du

soir, l’examen des miracles opérés par la puissance de la Volonté

pendant cette grande époque de foi. Il trouvait les plus fortes preuves

de sa Théorie dans presque tous les martyres subis pendant le premier

siècle de l’Église, qu’il appelait _la grande ère de la pensée_.--«Les

phénomènes arrivés dans la plupart des supplices si héroïquement

soufferts par les chrétiens pour l’établissement de leurs croyances ne

prouvent-ils pas, disait-il, que les forces matérielles ne prévaudront

jamais contre la force des idées ou contre la Volonté de l’homme?

Chacun peut conclure de cet effet produit par la volonté de tous, en

faveur de la sienne.» Je ne crois pas devoir parler de ses idées sur

la poésie et sur l’histoire, ni de ses jugements sur les chefs-d’œuvre

de notre langue. Il n’y aurait rien de bien curieux à consigner ici

des opinions devenues presque vulgaires aujourd’hui, mais qui, dans la

bouche d’un enfant, pouvaient alors paraître extraordinaires. Louis

était à la hauteur de tout. Pour exprimer en deux mots son talent,

il eût écrit Zadig aussi spirituellement que l’écrivit Voltaire; il

aurait aussi fortement que Montesquieu pensé le dialogue de Sylla

et d’Eucrate. La grande rectitude de ses idées lui faisait désirer

avant tout, dans une œuvre, un caractère d’utilité; de même que son

esprit fin y exigeait la nouveauté de la pensée autant que celle de

la forme. Tout ce qui ne remplissait pas ces conditions lui causait

un profond dégoût. L’une de ses appréciations littéraires les plus

remarquables, et qui fera comprendre le sens de toutes les autres aussi

bien que la lucidité de ses jugements, est celle-ci, qui m’est restée

dans la mémoire: «L’Apocalypse est une extase écrite.» Il considérait

la Bible comme une portion de l’histoire traditionnelle des peuples

anté-diluviens, qui s’était partagée l’humanité nouvelle. Pour lui,

la mythologie des Grecs tenait à la fois de la Bible hébraïque et des

Livres sacrés de l’Inde, que cette nation amoureuse de grâce avait

traduits à sa manière.

--Il est impossible, disait-il, de révoquer en doute la priorité

des Écritures asiatiques sur nos Écritures saintes. Pour qui sait

reconnaître avec bonne foi ce point historique, le monde s’élargit

étrangement. N’est-ce pas sur le plateau de l’Asie que se sont réfugiés

les quelques hommes qui ont pu survivre à la catastrophe subie par

notre globe, si toutefois les hommes existaient avant ce renversement

ou ce choc: question grave dont la solution est écrite au fond des

mers. L’anthropogonie de la Bible n’est donc que la généalogie d’un

essaim sorti de la ruche humaine qui se suspendit aux flancs montagneux

du Thibet, entre les sommets de l’Himalaya et ceux du Caucase. Le

caractère des idées premières de la horde que son législateur nomma

le peuple de Dieu, sans doute pour lui donner de l’unité, peut-être

aussi pour lui faire conserver ses propres lois et son système de

gouvernement, car les livres de Moïse sont un code religieux, politique

et civil; ce caractère est marqué au coin de la terreur: la convulsion

du globe est interprétée comme une vengeance d’en haut par des pensées

gigantesques. Enfin, ne goûtant aucune des douceurs que trouve un

peuple assis dans une terre patriarcale, les malheurs de cette peuplade

en voyage ne lui ont dicté que des poésies sombres, majestueuses et

sanglantes. Au contraire, le spectacle des promptes réparations de

la terre, les effets prodigieux du soleil dont les premiers témoins

furent les Hindous, leur ont inspiré les riantes conceptions de

l’amour heureux, le culte du feu, les personnifications infinies de la

reproduction. Ces magnifiques images manquent à l’œuvre des Hébreux.

Un constant besoin de conservation, à travers les dangers et les pays

parcourus jusqu’au lieu du repos, engendra le sentiment exclusif de ce

peuple, et sa haine contre les autres nations. Ces trois Écritures

sont les archives du monde englouti. Là est le secret des grandeurs

inouïes de ces langages et de leurs mythes. Une grande histoire humaine

gît sous ces noms d’hommes et de lieux, sous ces fictions qui nous

attachent irrésistiblement, sans que nous sachions pourquoi. Peut-être

y respirons-nous l’air natal de notre nouvelle humanité.

Pour lui cette triple littérature impliquait donc toutes les pensées de

l’homme. Il ne se faisait pas un livre, selon lui, dont le sujet ne s’y

pût trouver en germe. Cette opinion montre combien ses premières études

sur la Bible furent savamment creusées, et jusqu’où elles le menèrent.

Planant toujours au-dessus de la société, qu’il ne connaissait que

par les livres, il la jugeait froidement.--«Les lois, disait-il, n’y

arrêtent jamais les entreprises des grands ou des riches, et frappent

les petits, qui ont au contraire besoin de protection.» Sa bonté ne lui

permettait donc pas de sympathiser avec les idées politiques; mais son

système conduisait à l’obéissance passive dont l’exemple fut donné par

Jésus-Christ. Pendant les derniers moments de mon séjour à Vendôme,

Louis ne sentait plus l’aiguillon de la gloire, il avait, en quelque

sorte, abstractivement joui de la renommée; et après l’avoir ouverte,

comme les anciens sacrificateurs qui cherchaient l’avenir au cœur des

hommes, il n’avait rien trouvé dans les entrailles de cette Chimère.

Méprisant donc un sentiment tout personnel:--La gloire, me disait-il,

est l’égoïsme divinisé.

Ici peut-être, avant de quitter cette enfance exceptionnelle, dois-je

la juger par un rapide coup d’œil.

Quelque temps avant notre séparation, Lambert me disait:--«A part les

lois générales dont la formule sera peut-être ma gloire, et qui doivent

être celles de notre organisme, la vie de l’homme est un mouvement qui

se résout plus particulièrement, en chaque être, au gré de je ne sais

quelle influence, par le Cerveau, par le Cœur, ou par le Nerf. Des

trois constitutions représentées par ces mots vulgaires, dérivent les

modes infinis de l’Humanité, qui tous résultent des proportions dans

lesquelles ces trois principes générateurs se trouvent plus ou moins

bien combinés avec les substances qu’ils s’assimilent dans les milieux

où ils vivent.» Il s’arrêta, se frappa le front, et me dit:--Singulier

fait! chez tous les grands hommes dont les portraits ont frappé mon

attention, le col est court. Peut-être la Nature veut-elle que chez eux

le cœur soit plus près du cerveau. Puis il reprit: De là procède un

certain ensemble d’actes qui compose l’existence sociale. A l’homme de

Nerf, l’Action ou la force; à l’homme de Cerveau, le Génie; à l’homme

de Cœur, la foi. Mais, ajouta-t-il tristement, à la Foi, les Nuées

du Sanctuaire; à l’Ange seul, la Clarté. Donc, suivant ses propres

définitions, Lambert fut tout cœur et tout cerveau.

Pour moi, la vie de son intelligence s’est scindée en trois phases.

Soumis, dès l’enfance, à une précoce activité, due sans doute à quelque

maladie ou à quelque perfection de ses organes; dès l’enfance, ses

forces se résumèrent par le jeu de ses sens intérieurs et par une

surabondante production de fluide nerveux. Homme d’idées, il lui

fallut étancher la soif de son cerveau qui voulait s’assimiler toutes

les idées. De là, ses lectures; et, de ses lectures, ses réflexions

qui lui donnèrent le pouvoir de réduire les choses à leur plus simple

expression, de les absorber en lui-même pour les y étudier dans leur

essence. Les bénéfices de cette magnifique période, accomplie chez

les autres hommes après de longues études seulement, échurent donc

à Lambert pendant son enfance corporelle; enfance heureuse, enfance

colorée par les studieuses félicités du poète. Le terme où arrivent

la plupart des cerveaux fut le point d’où le sien devait partir un

jour à la recherche de quelques nouveaux mondes d’intelligence. Là,

sans le savoir encore, il s’était créé la vie la plus exigeante et, de

toutes, la plus avidement insatiable. Pour exister, ne lui fallait-il

pas jeter sans cesse une pâture à l’abîme qu’il avait ouvert en lui?

Semblable à certains êtres des régions mondaines, ne pouvait-il périr

faute d’aliments pour d’excessifs appétits trompés? N’était-ce pas la

débauche importée dans l’âme, et qui devait la faire arriver, comme

les corps saturés d’alcool, à quelque combustion instantanée? Cette

première phase cérébrale me fut inconnue; aujourd’hui seulement, je

puis m’en expliquer ainsi les prodigieuses fructifications et les

effets. Lambert avait alors treize ans.

Je fus assez heureux pour assister aux premiers jours du second âge.

Lambert, et cela le sauva peut-être, y tomba dans toutes les misères

de la vie collégiale, et y dépensa la surabondance de ses pensées.

Après avoir passé des choses à leur expression pure, des mots à

leur substance idéale, de cette substance à des principes; après

avoir tout abstrait, il aspirait, pour vivre, à d’autres créations

intellectuelles. Dompté par les malheurs du collége et par les crises

de sa vie physique, il demeura méditatif, devina les sentiments,

entrevit de nouvelles sciences, véritables niasses d’idées! Arrêté

dans sa course, et trop faible encore pour contempler les sphères

supérieures, il se contempla intérieurement. Il m’offrit alors le

combat de la pensée réagissant sur elle-même et cherchant à surprendre

les secrets de sa nature, comme un médecin qui étudierait les progrès

de sa propre maladie. Dans cet état de force et de faiblesse, de grâce

enfantine et de puissance surhumaine, Louis Lambert est l’être qui m’a

donné l’idée la plus poétique et la plus vraie de la créature que nous

appelons _un ange_, en exceptant toutefois une femme de qui je voudrais

dérober au monde le nom, les traits, la personne et la vie, afin

d’avoir été seul dans le secret de son existence et pouvoir l’ensevelir

au fond de mon cœur.

La Comédie humaine - Volume 16. Études philosophiques et Études analytiques · 第 15 / 59 段