moqueries ne me corrigèrent pas. Je rimaillai toujours, malgré le
sage conseil de monsieur Mareschal, notre directeur, qui tâcha de me
guérir d’une manie malheureusement invétérée, en me racontant dans
un apologue les malheurs d’une fauvette tombée de son nid pour avoir
voulu voler avant que ses ailes ne fussent poussées. Je continuai mes
lectures, je devins l’écolier le moins agissant, le plus paresseux, le
plus contemplatif de la Division des Petits, et partant le plus souvent
puni. Cette digression autobiographique doit faire comprendre la nature
des réflexions par lesquelles je fus assailli à l’arrivée de Lambert.
J’avais alors douze ans. J’éprouvai tout d’abord une vague sympathie
pour un enfant avec qui j’avais quelques similitudes de tempérament.
J’allais donc rencontrer un compagnon de rêverie et de méditation. Sans
savoir encore ce qu’était la gloire, je trouvais glorieux d’être le
camarade d’un enfant dont l’immortalité était préconisée par madame de
Staël. Louis Lambert me semblait un géant.
Le lendemain si attendu vint enfin. Un moment avant le déjeuner,
nous entendîmes dans la cour silencieuse le double pas de monsieur
Mareschal et du Nouveau. Toutes les têtes se tournèrent aussitôt vers
la porte de la classe. Le père Haugoult, qui partageait les tortures
de notre curiosité, ne nous fit pas entendre le sifflement par lequel
il imposait silence à nos murmures et nous rappelait au travail. Nous
vîmes alors ce fameux Nouveau, que monsieur Mareschal tenait par
la main. Le Régent descendit de sa chaire, et le Directeur lui dit
solennellement, suivant l’étiquette:--Monsieur, je vous amène monsieur
Louis Lambert, vous le mettrez avec les Quatrièmes, il entrera demain
en classe. Puis, après avoir causé à voix basse avec le Régent, il dit
tout haut:--Où allez-vous le placer? Il eût été injuste de déranger
l’un de nous pour le Nouveau; et comme il n’y avait plus qu’un seul
pupitre de libre, Louis Lambert vint l’occuper, près de moi qui étais
entré le dernier dans la classe. Malgré le temps que nous avions encore
à rester en étude, nous nous levâmes tous pour examiner Lambert.
Monsieur Mareschal entendit nos colloques, nous vit en insurrection,
et dit avec cette bonté qui nous le rendait particulièrement cher:--Au
moins, soyez sages, ne dérangez pas les autres classes.
Ces paroles nous mirent en récréation quelque temps avant l’heure
du déjeuner, et nous vînmes tous environner Lambert pendant que
monsieur Mareschal se promenait dans la cour avec le père Haugoult.
Nous étions environ quatre-vingts diables, hardis comme des oiseaux
de proie. Quoique nous eussions tous passé par ce cruel noviciat,
nous ne faisions jamais grâce à un Nouveau des rires moqueurs, des
interrogations, des impertinences qui se succédaient en semblable
occurrence, à la grande honte du néophyte de qui l’on essayait ainsi
les mœurs, la force et le caractère. Lambert, ou calme ou abasourdi,
ne répondit à aucune de nos questions. L’un de nous dit alors qu’il
sortait sans doute de l’école de _Pythagore_. Un rire général éclata.
Le Nouveau fut surnommé Pythagore pour toute sa vie de collége.
Cependant le regard perçant de Lambert, le dédain peint sur sa figure
pour nos enfantillages en désaccord avec la nature de son esprit,
l’attitude aisée dans laquelle il restait, sa force apparente en
harmonie avec son âge, imprimèrent un certain respect aux plus mauvais
sujets d’entre nous. Quant à moi, j’étais près de lui, occupé à
l’examiner silencieusement. Louis était un enfant maigre et fluet,
haut de quatre pieds et demi; sa figure hâlée, ses mains brunies par
le soleil paraissaient accuser une vigueur musculaire que néanmoins
il n’avait pas à l’état normal. Aussi, deux mois après son entrée au
collége, quand le séjour de la classe lui eut fait perdre sa coloration
presque végétale, le vîmes-nous devenir pâle et blanc comme une femme.
Sa tête était d’une grosseur remarquable. Ses cheveux, d’un beau noir
et bouclés par masses, prêtaient une grâce indicible à son front, dont
les dimensions avaient quelque chose d’extraordinaire, même pour nous,
insouciants, comme on peut le croire, des pronostics de la phrénologie,
science alors au berceau. La beauté de son front prophétique provenait
surtout de la coupe extrêmement pure des deux arcades sous lesquelles
brillait son œil noir, qui semblaient taillées dans l’albâtre, et dont
les lignes, par un attrait assez rare, se trouvaient d’un parallélisme
parfait en se rejoignant à la naissance du nez. Mais il était difficile
de songer à sa figure, d’ailleurs fort irrégulière, en voyant ses
yeux, dont le regard possédait une magnifique variété d’expression
et qui paraissaient doublés d’une âme. Tantôt clair et pénétrant à
étonner, tantôt d’une douceur céleste, ce regard devenait terne, sans
couleur pour ainsi dire, dans les moments où il se livrait à ses
contemplations. Son œil ressemblait alors à une vitre d’où le soleil se
serait retiré soudain après l’avoir illuminée. Il en était de sa force
et de son organe comme de son regard: même mobilité, mêmes caprices.
Sa voix se faisait douce comme une voix de femme qui laisse tomber
un aveu; puis elle était, parfois, pénible, incorrecte, raboteuse,
s’il est permis d’employer ces mots pour peindre des effets nouveaux.
Quant à sa force, habituellement il était incapable de supporter la
fatigue des moindres jeux, et semblait être débile, presque infirme.
Mais, pendant les premiers jours de son noviciat, un de nos matadors
s’étant moqué de cette maladive délicatesse qui le rendait impropre
aux violents exercices en vogue dans le collége, Lambert prit de
ses deux mains et par le bout une de nos tables qui contenait douze
grands pupitres encastrés sur deux rangs et en dos d’âne, il s’appuya
contre la chaire du Régent; puis il retint la table par ses pieds en
les plaçant sur la traverse d’en bas, et dit:--Mettez-vous dix et
essayez de la faire bouger! J’étais là, je puis attester ce singulier
témoignage de force: il fut impossible de lui arracher la table.
Lambert possédait le don d’appeler à lui, dans certains moments, des
pouvoirs extraordinaires, et de rassembler ses forces sur un point
donné pour les projeter. Mais les enfants habitués, aussi bien que
les hommes, à juger de tout d’après leurs premières impressions,
n’étudièrent Louis que pendant les premiers jours de son arrivée; il
démentit alors entièrement les prédictions de madame de Staël, en ne
réalisant aucun des prodiges que nous attendions de lui. Après un
trimestre d’épreuves, Louis passa pour un écolier très-ordinaire. Je
fus donc seul admis à pénétrer dans cette âme sublime, et pourquoi ne
dirais-je pas divine? qu’y a-t-il de plus près de Dieu que le génie
dans un cœur d’enfant? La conformité de nos goûts et de nos pensées
nous rendit amis et Faisants. Notre fraternité devint si grande
que nos camarades accolèrent nos deux noms; l’un ne se prononçait
pas sans l’autre; et, pour appeler l’un de nous, ils criaient: _Le
Poète-et-Pythagore!_ D’autres noms offraient l’exemple d’un semblable
mariage. Ainsi je demeurai pendant deux années l’ami de collége du
pauvre Louis Lambert; et ma vie se trouva, pendant cette époque, assez
intimement unie à la sienne pour qu’il me soit possible aujourd’hui
d’écrire son histoire intellectuelle. J’ai long-temps ignoré la
poésie et les richesses cachées dans le cœur et sous le front de mon
camarade; il a fallu que j’arrivasse à trente ans, que mes observations
se soient mûries et condensées, que le jet d’une vive lumière les
ait même éclairées de nouveau pour que je comprisse la portée des
phénomènes desquels je fus alors l’inhabile témoin; j’en ai joui sans
m’en expliquer ni la grandeur ni le mécanisme, j’en ai même oublié
quelques-uns et ne me souviens que des plus saillants; mais aujourd’hui
ma mémoire les a coordonnés, et je me suis initié aux secrets de
cette tête féconde en me reportant aux jours délicieux de notre jeune
amitié. Le temps seul me fit donc pénétrer le sens des événements et
des faits qui abondent en cette vie inconnue, comme en celle de tant
d’autres hommes perdus pour la science. Aussi cette histoire est-elle,
dans l’expression et l’appréciation des choses, pleine d’anachronismes
purement moraux qui ne nuiront peut-être point à son genre d’intérêt.
Pendant les premiers mois de son séjour à Vendôme, Louis devint la
proie d’une maladie dont les symptômes furent imperceptibles à l’œil de
nos surveillants, et qui gêna nécessairement l’exercice de ses hautes
facultés. Accoutumé au grand air, à l’indépendance d’une éducation
laissée au hasard, caressé par les tendres soins d’un vieillard
qui le chérissait, habitué à penser sous le soleil, il lui fut bien
difficile de se plier à la règle du collége, de marcher dans le rang,
de vivre entre les quatre murs d’une salle où quatre-vingts jeunes
gens étaient silencieux, assis sur un banc de bois, chacun devant
son pupitre. Ses sens possédaient une perfection qui leur donnait
une exquise délicatesse, et tout souffrit chez lui de cette vie en
commun. Les exhalaisons par lesquelles l’air était corrompu, mêlées
à la senteur d’une classe toujours sale et encombrée des débris de
nos déjeuners ou de nos goûters, affectèrent son odorat; ce sens qui,
plus directement en rapport que les autres avec le système cérébral,
doit causer par ses altérations d’invisibles ébranlements aux organes
de la pensée. Outre ces causes de corruption atmosphérique, il se
trouvait dans nos salles d’étude des baraques où chacun mettait son
butin, les pigeons tués pour les jours de fête, ou les mets dérobés au
réfectoire. Enfin, nos salles contenaient encore une pierre immense où
restaient en tout temps deux seaux pleins d’eau, espèce d’abreuvoir où
nous allions chaque matin nous débarbouiller le visage et nous laver
les mains à tour de rôle en présence du maître. De là, nous passions
à une table où des femmes nous peignaient et nous poudraient. Nettoyé
une seule fois par jour, avant notre réveil, notre local demeurait
toujours malpropre. Puis, malgré le nombre des fenêtres et la hauteur
de la porte, l’air y était incessamment vicié par les émanations du
lavoir, par la peignerie, par la baraque, par les mille industries
de chaque écolier, sans compter nos quatre-vingts corps entassés.
Cette espèce d’_humus_ collégial, mêlé sans cesse à la boue que nous
rapportions des cours, formait un fumier d’une insupportable puanteur.
La privation de l’air pur et parfumé des campagnes dans lequel il
avait jusqu’alors vécu, le changement de ses habitudes, la discipline,
tout contrista Lambert. La tête toujours appuyée sur sa main gauche
et le bras accoudé sur son pupitre, il passait les heures d’étude à
regarder dans la cour le feuillage des arbres ou les nuages du ciel; il
semblait étudier ses leçons; mais voyant sa plume immobile ou sa page
restée blanche, le Régent lui criait: Vous ne faites rien, Lambert!
Ce: _Vous ne faites rien_, était un coup d’épingle qui blessait Louis
au cœur. Puis il ne connut pas le loisir des récréations, il eut des
_pensum_ à écrire. Le pensum, punition dont le genre varie selon les
coutumes de chaque collége, consistait à Vendôme en un certain nombre
de lignes copiées pendant les heures de récréation. Nous fûmes,
Lambert et moi, si accablés de pensum, que nous n’avons pas eu six
jours de liberté durant nos deux années d’amitié. Sans les livres que
nous tirions de la bibliothèque, et qui entretenaient la vie dans notre
cerveau, ce système d’existence nous eût menés à un abrutissement
complet. Le défaut d’exercice est fatal aux enfants. L’habitude de la
représentation, prise dès le jeune âge, altère, dit-on, sensiblement
la constitution des personnes royales quand elles ne corrigent pas
les vices de leur destinée par les mœurs du champ de bataille ou par
les travaux de la chasse. Si les lois de l’étiquette et des cours
influent sur la moelle épinière au point de féminiser le bassin des
rois, d’amollir leurs fibres cérébrales et d’abâtardir ainsi la race,
quelles lésions profondes, soit au physique, soit au moral, une
privation continuelle d’air, de mouvement, de gaieté, ne doit-elle pas
produire chez les écoliers? Aussi le régime pénitentiaire observé dans
les colléges exigera-t-il l’attention des autorités de l’enseignement
public lorsqu’il s’y rencontrera des penseurs qui ne penseront pas
exclusivement à eux. Nous nous attirions le pensum de mille manières.
Notre mémoire était si belle que nous n’apprenions jamais nos leçons.
Il nous suffisait d’entendre réciter à nos camarades les morceaux de
français, de latin ou de grammaire, pour les répéter à notre tour; mais
si par malheur le maître s’avisait d’intervertir les rangs et de nous
interroger les premiers, souvent nous ignorions en quoi consistait la
leçon: le pensum arrivait alors malgré nos plus habiles excuses. Enfin,
nous attendions toujours au dernier moment pour faire nos devoirs.
Avions-nous un livre à finir, étions-nous plongés dans une rêverie, le
devoir était oublié: nouvelle source de pensum! Combien de fois nos
versions ne furent-elles pas écrites pendant le temps que le _premier_,
chargé de les recueillir en entrant en classe, mettait à demander à
chacun la sienne! Aux difficultés morales que Lambert éprouvait à
s’acclimater dans le collége se joignit encore un apprentissage non
moins rude et par lequel nous avions passé tous, celui des douleurs
corporelles qui pour nous variaient à l’infini. Chez les enfants,
la délicatesse de l’épiderme exige des soins minutieux, surtout en
hiver, où, constamment emportés par mille causes, ils quittent la
glaciale atmosphère d’une cour boueuse pour la chaude température des
classes. Aussi, faute des attentions maternelles qui manquaient aux
Petits et aux Minimes, étaient-ils dévorés d’engelures et de crevasses
si douloureuses, que ces maux nécessitaient pendant le déjeuner un
pansement particulier, mais très-imparfait à cause du grand nombre
de mains, de pieds, de talons endoloris. Beaucoup d’enfants étaient
d’ailleurs obligés de préférer le mal au remède: ne leur fallait-il
pas souvent choisir entre leurs devoirs à terminer, les plaisirs
de la glissoire, et le lever d’un appareil insouciamment mis, plus
insouciamment gardé? Puis les mœurs du collége avaient amené la mode de
se moquer des pauvres chétifs qui allaient au pansement, et c’était à
qui ferait sauter les guenilles que l’infirmière leur avait mises aux
mains. Donc, en hiver, plusieurs d’entre nous, les doigts et les pieds
demi-morts, tout rongés de douleurs, étaient peu disposés à travailler
parce qu’ils souffraient, et punis parce qu’ils ne travaillaient point.
Trop souvent la dupe de nos maladies postiches, le Père ne tenait
aucun compte des maux réels. Moyennant le prix de la pension, les
élèves étaient entretenus aux frais du collége. L’administration avait
coutume de passer un marché pour la chaussure et l’habillement; de là
cette inspection hebdomadaire de laquelle j’ai déjà parlé. Excellent
pour l’administrateur, ce mode a toujours de tristes résultats pour
l’administré. Malheur au Petit qui contractait la mauvaise habitude
d’éculer, de déchirer ses souliers, ou d’user prématurément leurs
semelles, soit par un vice de marche, soit en les déchiquetant pendant
les heures d’étude pour obéir au besoin d’action qu’éprouvent les
enfants. Durant tout l’hiver, celui-là n’allait pas en promenade
sans de vives souffrances: d’abord la douleur de ses engelures se
réveillait atroce autant qu’un accès de goutte; puis les agrafes et les
ficelles destinées à retenir le soulier partaient, ou les talons éculés
empêchaient la maudite chaussure d’adhérer aux pieds de l’enfant; il
était alors forcé de la traîner péniblement en des chemins glacés où
parfois il lui fallait la disputer aux terres argileuses du Vendômois;
enfin l’eau, la neige y entraient souvent par une décousure inaperçue,
par un béquet mal mis, et le pied de se gonfler. Sur soixante enfants,
il ne s’en rencontrait pas dix qui cheminassent sans quelque torture
particulière; néanmoins tous suivaient le gros de la troupe, entraînés
par la marche, comme les hommes sont poussés dans la vie par la vie.
Combien de fois un généreux enfant ne pleura-t-il pas de rage, tout
en trouvant un reste d’énergie pour aller en avant ou pour revenir au
bercail malgré ses peines; tant à cet âge l’âme encore neuve redoute
et le rire et la compassion, deux genres de moquerie. Au collége,
ainsi que dans la société, le fort méprise déjà le faible, sans
savoir en quoi consiste la véritable force. Ce n’était rien encore.
Point de gants aux mains. Si par hasard les parents, l’infirmière
ou le directeur en faisaient donner aux plus délicats d’entre nous,
les loustics ou les grands de la classe mettaient les gants sur le
poêle, s’amusaient à les dessécher, à les gripper; puis, si les gants
échappaient aux fureteurs, ils se mouillaient, se recroquevillaient
faute de soin. Il n’y avait pas de gants possibles. Les gants
paraissaient être un privilége, et les enfants veulent se voir égaux.
Ces différents genres de douleur assaillirent Louis Lambert. Semblable
aux hommes méditatifs qui, dans le calme de leurs rêveries, contractent
l’habitude de quelque mouvement machinal, il avait la manie de jouer
avec ses souliers et les détruisait en peu de temps. Son teint de
femme, la peau de ses oreilles, ses lèvres se gerçaient au moindre
froid. Ses mains si molles, si blanches, devenaient rouges et turgides.
Il s’enrhumait constamment. Louis fut donc enveloppé de souffrances
jusqu’à ce qu’il eût accoutumé sa vie aux mœurs vendômoises. Instruit à
la longue par la cruelle expérience des maux, force lui fut de songer
à ses affaires, pour me servir d’une expression collégiale. Il lui
fallut prendre soin de sa baraque, de son pupitre, de ses habits, de
ses souliers; ne se laisser voler ni son encre, ni ses livres, ni ses
cahiers, ni ses plumes; enfin, penser à ces mille détails de notre
existence enfantine, dont s’occupaient avec tant de rectitude ces
esprits égoïstes et médiocres auxquels appartiennent infailliblement
les prix d’excellence ou de bonne conduite; mais que négligeait un
enfant plein d’avenir, qui, sous le joug d’une imagination presque
divine, s’abandonnait avec amour au torrent de ses pensées. Ce n’est
pas tout. Il existe une lutte continuelle entre les maîtres et les
écoliers, lutte sans trêve, à laquelle rien n’est comparable dans la
société, si ce n’est le combat de l’Opposition contre le Ministère dans
un gouvernement représentatif. Mais les journalistes et les orateurs
de l’Opposition sont peut-être moins prompts à profiter d’un avantage,
moins durs à reprocher un tort, moins âpres dans leurs moqueries,
que ne le sont les enfants envers les gens chargés de les régenter.
A ce métier, la patience échapperait à des anges. Il n’en faut donc
pas trop vouloir à un pauvre préfet d’études, peu payé, partant peu
sagace, d’être parfois injuste ou de s’emporter. Sans cesse épié par
une multitude de regards moqueurs, environné de piéges, il se venge
quelquefois des torts qu’il se donne, sur des enfants trop prompts
à les apercevoir. Excepté les grandes malices pour lesquelles il
existait d’autres châtiments, la férule était, à Vendôme, l’_ultima
ratio Patrum_. Aux devoirs oubliés, aux leçons mal sues, aux incartades
vulgaires, le pensum suffisait; mais l’amour-propre offensé parlait
chez le maître par sa férule. Parmi les souffrances physiques
auxquelles nous étions soumis, la plus vive était certes celle que nous
causait cette palette de cuir, épaisse d’environ deux doigts, appliquée
sur nos faibles mains de toute la force, de toute la colère du Régent.
Pour recevoir cette correction classique, le coupable se mettait à
genoux au milieu de la salle. Il fallait se lever de son banc, aller
s’agenouiller près de la chaire, et subir les regards curieux, souvent
moqueurs de nos camarades. Aux âmes tendres, ces préparatifs étaient
donc un double supplice, semblable au trajet du Palais à la Grève que
faisait jadis un condamné vers son échafaud. Selon les caractères, les
uns criaient en pleurant à chaudes larmes, avant ou après la férule;
les autres en acceptaient la douleur d’un air stoïque; mais, en
l’attendant, les plus forts pouvaient à peine réprimer la convulsion
de leur visage. Louis Lambert fut accablé de férules, et les dut à
l’exercice d’une faculté de sa nature dont l’existence lui fut pendant
long-temps inconnue. Lorsqu’il était violemment tiré d’une méditation
par le--_Vous ne faites rien!_ du Régent, il lui arriva souvent, à
son insu d’abord, de lancer à cet homme un regard empreint de je ne
sais quel mépris sauvage, chargé de pensée comme une bouteille de
Leyde est chargée d’électricité. Cette œillade causait sans doute une
commotion au maître, qui, blessé par cette silencieuse épigramme,
voulut désapprendre à l’écolier ce regard fulgurant. La première fois
que le Père se formalisa de ce dédaigneux rayonnement qui l’atteignit
comme un éclair, il dit cette phrase que je me suis rappelée:--Si vous
me regardez encore ainsi, Lambert, vous allez recevoir une férule!
A ces mots, tous les nez furent en l’air, tous les yeux épièrent
alternativement et le maître et Louis. L’apostrophe était si sotte que
l’enfant accabla le Père d’un coup d’œil rutilant. De là vint entre le
Régent et Lambert une querelle qui se vida par une certaine quantité
de férules. Ainsi lui fut révélé le pouvoir oppresseur de son œil.
Ce pauvre poète si nerveusement constitué, souvent vaporeux autant
qu’une femme, dominé par une mélancolie chronique, tout malade de son
génie comme une jeune fille l’est de cet amour qu’elle appelle et
qu’elle ignore; cet enfant si fort et si faible, déplanté par Corinne
de ses belles campagnes pour entrer dans le moule d’un collége auquel
chaque intelligence, chaque corps doit, malgré sa portée, malgré son
tempérament, s’adapter à la règle et à l’uniforme comme l’or s’arrondit
en pièces sous le coup du balancier; Louis Lambert souffrit donc par
tous les points où la douleur a prise sur l’âme et sur la chair.
Attaché sur un banc à la glèbe de son pupitre, frappé par la férule,
frappé par la maladie, affecté dans tous ses sens, pressé par une
ceinture de maux, tout le contraignit d’abandonner son enveloppe aux
mille tyrannies du collége. Semblable aux martyrs qui souriaient au
milieu des supplices, il se réfugia dans les cieux que lui entr’ouvrait
sa pensée. Peut-être cette vie tout intérieure aida-t-elle à lui faire
entrevoir les mystères auxquels il eut tant de foi!
Notre indépendance, nos occupations illicites, notre fainéantise
apparente, l’engourdissement dans lequel nous restions, nos punitions
constantes, notre répugnance pour nos devoirs et nos pensum, nous
valurent la réputation incontestée d’être des enfants lâches et
incorrigibles. Nos maîtres nous méprisèrent, et nous tombâmes également
dans le plus affreux discrédit auprès de nos camarades à qui nous
cachions nos études de contrebande, par crainte de leurs moqueries.
Cette double mésestime, injuste chez les Pères, était un sentiment
naturel chez nos condisciples. Nous ne savions ni jouer à la balle, ni
courir, ni monter sur les échasses. Aux jours d’amnistie, ou quand par
hasard nous obtenions un instant de liberté, nous ne partagions aucun
des plaisirs à la mode dans le Collége. Étrangers aux jouissances de
nos camarades, nous restions seuls, mélancoliquement assis sous quelque
arbre de la cour. Le Poète-et-Pythagore furent donc une exception,
une vie en dehors de la vie commune. L’instinct si pénétrant,
l’amour-propre si délicat des écoliers leur fit pressentir en nous des
esprits situés plus haut ou plus bas que ne l’étaient les leurs. De
là, chez les uns, haine de notre muette aristocratie; chez les autres,
mépris de notre inutilité. Ces sentiments étaient entre nous à notre
insu, peut-être ne les ai-je devinés qu’aujourd’hui. Nous vivions donc
exactement comme deux rats tapis dans le coin de la salle où étaient
nos pupitres, également retenus là durant les heures d’étude et pendant
celles des récréations. Cette situation excentrique dut nous mettre
et nous mit en état de guerre avec les enfants de notre Division.
Presque toujours oubliés, nous demeurions là tranquilles, heureux à
demi, semblables à deux végétations, à deux ornements qui eussent
manqué à l’harmonie de la salle. Mais parfois les plus taquins de nos
camarades nous insultaient pour manifester abusivement leur force,
et nous répondions par un mépris qui souvent fit rouer de coups le
Poète-et-Pythagore.