Je fus surnommé le _Poète_ en dérision de mes essais; mais les

moqueries ne me corrigèrent pas. Je rimaillai toujours, malgré le

sage conseil de monsieur Mareschal, notre directeur, qui tâcha de me

guérir d’une manie malheureusement invétérée, en me racontant dans

un apologue les malheurs d’une fauvette tombée de son nid pour avoir

voulu voler avant que ses ailes ne fussent poussées. Je continuai mes

lectures, je devins l’écolier le moins agissant, le plus paresseux, le

plus contemplatif de la Division des Petits, et partant le plus souvent

puni. Cette digression autobiographique doit faire comprendre la nature

des réflexions par lesquelles je fus assailli à l’arrivée de Lambert.

J’avais alors douze ans. J’éprouvai tout d’abord une vague sympathie

pour un enfant avec qui j’avais quelques similitudes de tempérament.

J’allais donc rencontrer un compagnon de rêverie et de méditation. Sans

savoir encore ce qu’était la gloire, je trouvais glorieux d’être le

camarade d’un enfant dont l’immortalité était préconisée par madame de

Staël. Louis Lambert me semblait un géant.

Le lendemain si attendu vint enfin. Un moment avant le déjeuner,

nous entendîmes dans la cour silencieuse le double pas de monsieur

Mareschal et du Nouveau. Toutes les têtes se tournèrent aussitôt vers

la porte de la classe. Le père Haugoult, qui partageait les tortures

de notre curiosité, ne nous fit pas entendre le sifflement par lequel

il imposait silence à nos murmures et nous rappelait au travail. Nous

vîmes alors ce fameux Nouveau, que monsieur Mareschal tenait par

la main. Le Régent descendit de sa chaire, et le Directeur lui dit

solennellement, suivant l’étiquette:--Monsieur, je vous amène monsieur

Louis Lambert, vous le mettrez avec les Quatrièmes, il entrera demain

en classe. Puis, après avoir causé à voix basse avec le Régent, il dit

tout haut:--Où allez-vous le placer? Il eût été injuste de déranger

l’un de nous pour le Nouveau; et comme il n’y avait plus qu’un seul

pupitre de libre, Louis Lambert vint l’occuper, près de moi qui étais

entré le dernier dans la classe. Malgré le temps que nous avions encore

à rester en étude, nous nous levâmes tous pour examiner Lambert.

Monsieur Mareschal entendit nos colloques, nous vit en insurrection,

et dit avec cette bonté qui nous le rendait particulièrement cher:--Au

moins, soyez sages, ne dérangez pas les autres classes.

Ces paroles nous mirent en récréation quelque temps avant l’heure

du déjeuner, et nous vînmes tous environner Lambert pendant que

monsieur Mareschal se promenait dans la cour avec le père Haugoult.

Nous étions environ quatre-vingts diables, hardis comme des oiseaux

de proie. Quoique nous eussions tous passé par ce cruel noviciat,

nous ne faisions jamais grâce à un Nouveau des rires moqueurs, des

interrogations, des impertinences qui se succédaient en semblable

occurrence, à la grande honte du néophyte de qui l’on essayait ainsi

les mœurs, la force et le caractère. Lambert, ou calme ou abasourdi,

ne répondit à aucune de nos questions. L’un de nous dit alors qu’il

sortait sans doute de l’école de _Pythagore_. Un rire général éclata.

Le Nouveau fut surnommé Pythagore pour toute sa vie de collége.

Cependant le regard perçant de Lambert, le dédain peint sur sa figure

pour nos enfantillages en désaccord avec la nature de son esprit,

l’attitude aisée dans laquelle il restait, sa force apparente en

harmonie avec son âge, imprimèrent un certain respect aux plus mauvais

sujets d’entre nous. Quant à moi, j’étais près de lui, occupé à

l’examiner silencieusement. Louis était un enfant maigre et fluet,

haut de quatre pieds et demi; sa figure hâlée, ses mains brunies par

le soleil paraissaient accuser une vigueur musculaire que néanmoins

il n’avait pas à l’état normal. Aussi, deux mois après son entrée au

collége, quand le séjour de la classe lui eut fait perdre sa coloration

presque végétale, le vîmes-nous devenir pâle et blanc comme une femme.

Sa tête était d’une grosseur remarquable. Ses cheveux, d’un beau noir

et bouclés par masses, prêtaient une grâce indicible à son front, dont

les dimensions avaient quelque chose d’extraordinaire, même pour nous,

insouciants, comme on peut le croire, des pronostics de la phrénologie,

science alors au berceau. La beauté de son front prophétique provenait

surtout de la coupe extrêmement pure des deux arcades sous lesquelles

brillait son œil noir, qui semblaient taillées dans l’albâtre, et dont

les lignes, par un attrait assez rare, se trouvaient d’un parallélisme

parfait en se rejoignant à la naissance du nez. Mais il était difficile

de songer à sa figure, d’ailleurs fort irrégulière, en voyant ses

yeux, dont le regard possédait une magnifique variété d’expression

et qui paraissaient doublés d’une âme. Tantôt clair et pénétrant à

étonner, tantôt d’une douceur céleste, ce regard devenait terne, sans

couleur pour ainsi dire, dans les moments où il se livrait à ses

contemplations. Son œil ressemblait alors à une vitre d’où le soleil se

serait retiré soudain après l’avoir illuminée. Il en était de sa force

et de son organe comme de son regard: même mobilité, mêmes caprices.

Sa voix se faisait douce comme une voix de femme qui laisse tomber

un aveu; puis elle était, parfois, pénible, incorrecte, raboteuse,

s’il est permis d’employer ces mots pour peindre des effets nouveaux.

Quant à sa force, habituellement il était incapable de supporter la

fatigue des moindres jeux, et semblait être débile, presque infirme.

Mais, pendant les premiers jours de son noviciat, un de nos matadors

s’étant moqué de cette maladive délicatesse qui le rendait impropre

aux violents exercices en vogue dans le collége, Lambert prit de

ses deux mains et par le bout une de nos tables qui contenait douze

grands pupitres encastrés sur deux rangs et en dos d’âne, il s’appuya

contre la chaire du Régent; puis il retint la table par ses pieds en

les plaçant sur la traverse d’en bas, et dit:--Mettez-vous dix et

essayez de la faire bouger! J’étais là, je puis attester ce singulier

témoignage de force: il fut impossible de lui arracher la table.

Lambert possédait le don d’appeler à lui, dans certains moments, des

pouvoirs extraordinaires, et de rassembler ses forces sur un point

donné pour les projeter. Mais les enfants habitués, aussi bien que

les hommes, à juger de tout d’après leurs premières impressions,

n’étudièrent Louis que pendant les premiers jours de son arrivée; il

démentit alors entièrement les prédictions de madame de Staël, en ne

réalisant aucun des prodiges que nous attendions de lui. Après un

trimestre d’épreuves, Louis passa pour un écolier très-ordinaire. Je

fus donc seul admis à pénétrer dans cette âme sublime, et pourquoi ne

dirais-je pas divine? qu’y a-t-il de plus près de Dieu que le génie

dans un cœur d’enfant? La conformité de nos goûts et de nos pensées

nous rendit amis et Faisants. Notre fraternité devint si grande

que nos camarades accolèrent nos deux noms; l’un ne se prononçait

pas sans l’autre; et, pour appeler l’un de nous, ils criaient: _Le

Poète-et-Pythagore!_ D’autres noms offraient l’exemple d’un semblable

mariage. Ainsi je demeurai pendant deux années l’ami de collége du

pauvre Louis Lambert; et ma vie se trouva, pendant cette époque, assez

intimement unie à la sienne pour qu’il me soit possible aujourd’hui

d’écrire son histoire intellectuelle. J’ai long-temps ignoré la

poésie et les richesses cachées dans le cœur et sous le front de mon

camarade; il a fallu que j’arrivasse à trente ans, que mes observations

se soient mûries et condensées, que le jet d’une vive lumière les

ait même éclairées de nouveau pour que je comprisse la portée des

phénomènes desquels je fus alors l’inhabile témoin; j’en ai joui sans

m’en expliquer ni la grandeur ni le mécanisme, j’en ai même oublié

quelques-uns et ne me souviens que des plus saillants; mais aujourd’hui

ma mémoire les a coordonnés, et je me suis initié aux secrets de

cette tête féconde en me reportant aux jours délicieux de notre jeune

amitié. Le temps seul me fit donc pénétrer le sens des événements et

des faits qui abondent en cette vie inconnue, comme en celle de tant

d’autres hommes perdus pour la science. Aussi cette histoire est-elle,

dans l’expression et l’appréciation des choses, pleine d’anachronismes

purement moraux qui ne nuiront peut-être point à son genre d’intérêt.

Pendant les premiers mois de son séjour à Vendôme, Louis devint la

proie d’une maladie dont les symptômes furent imperceptibles à l’œil de

nos surveillants, et qui gêna nécessairement l’exercice de ses hautes

facultés. Accoutumé au grand air, à l’indépendance d’une éducation

laissée au hasard, caressé par les tendres soins d’un vieillard

qui le chérissait, habitué à penser sous le soleil, il lui fut bien

difficile de se plier à la règle du collége, de marcher dans le rang,

de vivre entre les quatre murs d’une salle où quatre-vingts jeunes

gens étaient silencieux, assis sur un banc de bois, chacun devant

son pupitre. Ses sens possédaient une perfection qui leur donnait

une exquise délicatesse, et tout souffrit chez lui de cette vie en

commun. Les exhalaisons par lesquelles l’air était corrompu, mêlées

à la senteur d’une classe toujours sale et encombrée des débris de

nos déjeuners ou de nos goûters, affectèrent son odorat; ce sens qui,

plus directement en rapport que les autres avec le système cérébral,

doit causer par ses altérations d’invisibles ébranlements aux organes

de la pensée. Outre ces causes de corruption atmosphérique, il se

trouvait dans nos salles d’étude des baraques où chacun mettait son

butin, les pigeons tués pour les jours de fête, ou les mets dérobés au

réfectoire. Enfin, nos salles contenaient encore une pierre immense où

restaient en tout temps deux seaux pleins d’eau, espèce d’abreuvoir où

nous allions chaque matin nous débarbouiller le visage et nous laver

les mains à tour de rôle en présence du maître. De là, nous passions

à une table où des femmes nous peignaient et nous poudraient. Nettoyé

une seule fois par jour, avant notre réveil, notre local demeurait

toujours malpropre. Puis, malgré le nombre des fenêtres et la hauteur

de la porte, l’air y était incessamment vicié par les émanations du

lavoir, par la peignerie, par la baraque, par les mille industries

de chaque écolier, sans compter nos quatre-vingts corps entassés.

Cette espèce d’_humus_ collégial, mêlé sans cesse à la boue que nous

rapportions des cours, formait un fumier d’une insupportable puanteur.

La privation de l’air pur et parfumé des campagnes dans lequel il

avait jusqu’alors vécu, le changement de ses habitudes, la discipline,

tout contrista Lambert. La tête toujours appuyée sur sa main gauche

et le bras accoudé sur son pupitre, il passait les heures d’étude à

regarder dans la cour le feuillage des arbres ou les nuages du ciel; il

semblait étudier ses leçons; mais voyant sa plume immobile ou sa page

restée blanche, le Régent lui criait: Vous ne faites rien, Lambert!

Ce: _Vous ne faites rien_, était un coup d’épingle qui blessait Louis

au cœur. Puis il ne connut pas le loisir des récréations, il eut des

_pensum_ à écrire. Le pensum, punition dont le genre varie selon les

coutumes de chaque collége, consistait à Vendôme en un certain nombre

de lignes copiées pendant les heures de récréation. Nous fûmes,

Lambert et moi, si accablés de pensum, que nous n’avons pas eu six

jours de liberté durant nos deux années d’amitié. Sans les livres que

nous tirions de la bibliothèque, et qui entretenaient la vie dans notre

cerveau, ce système d’existence nous eût menés à un abrutissement

complet. Le défaut d’exercice est fatal aux enfants. L’habitude de la

représentation, prise dès le jeune âge, altère, dit-on, sensiblement

la constitution des personnes royales quand elles ne corrigent pas

les vices de leur destinée par les mœurs du champ de bataille ou par

les travaux de la chasse. Si les lois de l’étiquette et des cours

influent sur la moelle épinière au point de féminiser le bassin des

rois, d’amollir leurs fibres cérébrales et d’abâtardir ainsi la race,

quelles lésions profondes, soit au physique, soit au moral, une

privation continuelle d’air, de mouvement, de gaieté, ne doit-elle pas

produire chez les écoliers? Aussi le régime pénitentiaire observé dans

les colléges exigera-t-il l’attention des autorités de l’enseignement

public lorsqu’il s’y rencontrera des penseurs qui ne penseront pas

exclusivement à eux. Nous nous attirions le pensum de mille manières.

Notre mémoire était si belle que nous n’apprenions jamais nos leçons.

Il nous suffisait d’entendre réciter à nos camarades les morceaux de

français, de latin ou de grammaire, pour les répéter à notre tour; mais

si par malheur le maître s’avisait d’intervertir les rangs et de nous

interroger les premiers, souvent nous ignorions en quoi consistait la

leçon: le pensum arrivait alors malgré nos plus habiles excuses. Enfin,

nous attendions toujours au dernier moment pour faire nos devoirs.

Avions-nous un livre à finir, étions-nous plongés dans une rêverie, le

devoir était oublié: nouvelle source de pensum! Combien de fois nos

versions ne furent-elles pas écrites pendant le temps que le _premier_,

chargé de les recueillir en entrant en classe, mettait à demander à

chacun la sienne! Aux difficultés morales que Lambert éprouvait à

s’acclimater dans le collége se joignit encore un apprentissage non

moins rude et par lequel nous avions passé tous, celui des douleurs

corporelles qui pour nous variaient à l’infini. Chez les enfants,

la délicatesse de l’épiderme exige des soins minutieux, surtout en

hiver, où, constamment emportés par mille causes, ils quittent la

glaciale atmosphère d’une cour boueuse pour la chaude température des

classes. Aussi, faute des attentions maternelles qui manquaient aux

Petits et aux Minimes, étaient-ils dévorés d’engelures et de crevasses

si douloureuses, que ces maux nécessitaient pendant le déjeuner un

pansement particulier, mais très-imparfait à cause du grand nombre

de mains, de pieds, de talons endoloris. Beaucoup d’enfants étaient

d’ailleurs obligés de préférer le mal au remède: ne leur fallait-il

pas souvent choisir entre leurs devoirs à terminer, les plaisirs

de la glissoire, et le lever d’un appareil insouciamment mis, plus

insouciamment gardé? Puis les mœurs du collége avaient amené la mode de

se moquer des pauvres chétifs qui allaient au pansement, et c’était à

qui ferait sauter les guenilles que l’infirmière leur avait mises aux

mains. Donc, en hiver, plusieurs d’entre nous, les doigts et les pieds

demi-morts, tout rongés de douleurs, étaient peu disposés à travailler

parce qu’ils souffraient, et punis parce qu’ils ne travaillaient point.

Trop souvent la dupe de nos maladies postiches, le Père ne tenait

aucun compte des maux réels. Moyennant le prix de la pension, les

élèves étaient entretenus aux frais du collége. L’administration avait

coutume de passer un marché pour la chaussure et l’habillement; de là

cette inspection hebdomadaire de laquelle j’ai déjà parlé. Excellent

pour l’administrateur, ce mode a toujours de tristes résultats pour

l’administré. Malheur au Petit qui contractait la mauvaise habitude

d’éculer, de déchirer ses souliers, ou d’user prématurément leurs

semelles, soit par un vice de marche, soit en les déchiquetant pendant

les heures d’étude pour obéir au besoin d’action qu’éprouvent les

enfants. Durant tout l’hiver, celui-là n’allait pas en promenade

sans de vives souffrances: d’abord la douleur de ses engelures se

réveillait atroce autant qu’un accès de goutte; puis les agrafes et les

ficelles destinées à retenir le soulier partaient, ou les talons éculés

empêchaient la maudite chaussure d’adhérer aux pieds de l’enfant; il

était alors forcé de la traîner péniblement en des chemins glacés où

parfois il lui fallait la disputer aux terres argileuses du Vendômois;

enfin l’eau, la neige y entraient souvent par une décousure inaperçue,

par un béquet mal mis, et le pied de se gonfler. Sur soixante enfants,

il ne s’en rencontrait pas dix qui cheminassent sans quelque torture

particulière; néanmoins tous suivaient le gros de la troupe, entraînés

par la marche, comme les hommes sont poussés dans la vie par la vie.

Combien de fois un généreux enfant ne pleura-t-il pas de rage, tout

en trouvant un reste d’énergie pour aller en avant ou pour revenir au

bercail malgré ses peines; tant à cet âge l’âme encore neuve redoute

et le rire et la compassion, deux genres de moquerie. Au collége,

ainsi que dans la société, le fort méprise déjà le faible, sans

savoir en quoi consiste la véritable force. Ce n’était rien encore.

Point de gants aux mains. Si par hasard les parents, l’infirmière

ou le directeur en faisaient donner aux plus délicats d’entre nous,

les loustics ou les grands de la classe mettaient les gants sur le

poêle, s’amusaient à les dessécher, à les gripper; puis, si les gants

échappaient aux fureteurs, ils se mouillaient, se recroquevillaient

faute de soin. Il n’y avait pas de gants possibles. Les gants

paraissaient être un privilége, et les enfants veulent se voir égaux.

Ces différents genres de douleur assaillirent Louis Lambert. Semblable

aux hommes méditatifs qui, dans le calme de leurs rêveries, contractent

l’habitude de quelque mouvement machinal, il avait la manie de jouer

avec ses souliers et les détruisait en peu de temps. Son teint de

femme, la peau de ses oreilles, ses lèvres se gerçaient au moindre

froid. Ses mains si molles, si blanches, devenaient rouges et turgides.

Il s’enrhumait constamment. Louis fut donc enveloppé de souffrances

jusqu’à ce qu’il eût accoutumé sa vie aux mœurs vendômoises. Instruit à

la longue par la cruelle expérience des maux, force lui fut de songer

à ses affaires, pour me servir d’une expression collégiale. Il lui

fallut prendre soin de sa baraque, de son pupitre, de ses habits, de

ses souliers; ne se laisser voler ni son encre, ni ses livres, ni ses

cahiers, ni ses plumes; enfin, penser à ces mille détails de notre

existence enfantine, dont s’occupaient avec tant de rectitude ces

esprits égoïstes et médiocres auxquels appartiennent infailliblement

les prix d’excellence ou de bonne conduite; mais que négligeait un

enfant plein d’avenir, qui, sous le joug d’une imagination presque

divine, s’abandonnait avec amour au torrent de ses pensées. Ce n’est

pas tout. Il existe une lutte continuelle entre les maîtres et les

écoliers, lutte sans trêve, à laquelle rien n’est comparable dans la

société, si ce n’est le combat de l’Opposition contre le Ministère dans

un gouvernement représentatif. Mais les journalistes et les orateurs

de l’Opposition sont peut-être moins prompts à profiter d’un avantage,

moins durs à reprocher un tort, moins âpres dans leurs moqueries,

que ne le sont les enfants envers les gens chargés de les régenter.

A ce métier, la patience échapperait à des anges. Il n’en faut donc

pas trop vouloir à un pauvre préfet d’études, peu payé, partant peu

sagace, d’être parfois injuste ou de s’emporter. Sans cesse épié par

une multitude de regards moqueurs, environné de piéges, il se venge

quelquefois des torts qu’il se donne, sur des enfants trop prompts

à les apercevoir. Excepté les grandes malices pour lesquelles il

existait d’autres châtiments, la férule était, à Vendôme, l’_ultima

ratio Patrum_. Aux devoirs oubliés, aux leçons mal sues, aux incartades

vulgaires, le pensum suffisait; mais l’amour-propre offensé parlait

chez le maître par sa férule. Parmi les souffrances physiques

auxquelles nous étions soumis, la plus vive était certes celle que nous

causait cette palette de cuir, épaisse d’environ deux doigts, appliquée

sur nos faibles mains de toute la force, de toute la colère du Régent.

Pour recevoir cette correction classique, le coupable se mettait à

genoux au milieu de la salle. Il fallait se lever de son banc, aller

s’agenouiller près de la chaire, et subir les regards curieux, souvent

moqueurs de nos camarades. Aux âmes tendres, ces préparatifs étaient

donc un double supplice, semblable au trajet du Palais à la Grève que

faisait jadis un condamné vers son échafaud. Selon les caractères, les

uns criaient en pleurant à chaudes larmes, avant ou après la férule;

les autres en acceptaient la douleur d’un air stoïque; mais, en

l’attendant, les plus forts pouvaient à peine réprimer la convulsion

de leur visage. Louis Lambert fut accablé de férules, et les dut à

l’exercice d’une faculté de sa nature dont l’existence lui fut pendant

long-temps inconnue. Lorsqu’il était violemment tiré d’une méditation

par le--_Vous ne faites rien!_ du Régent, il lui arriva souvent, à

son insu d’abord, de lancer à cet homme un regard empreint de je ne

sais quel mépris sauvage, chargé de pensée comme une bouteille de

Leyde est chargée d’électricité. Cette œillade causait sans doute une

commotion au maître, qui, blessé par cette silencieuse épigramme,

voulut désapprendre à l’écolier ce regard fulgurant. La première fois

que le Père se formalisa de ce dédaigneux rayonnement qui l’atteignit

comme un éclair, il dit cette phrase que je me suis rappelée:--Si vous

me regardez encore ainsi, Lambert, vous allez recevoir une férule!

A ces mots, tous les nez furent en l’air, tous les yeux épièrent

alternativement et le maître et Louis. L’apostrophe était si sotte que

l’enfant accabla le Père d’un coup d’œil rutilant. De là vint entre le

Régent et Lambert une querelle qui se vida par une certaine quantité

de férules. Ainsi lui fut révélé le pouvoir oppresseur de son œil.

Ce pauvre poète si nerveusement constitué, souvent vaporeux autant

qu’une femme, dominé par une mélancolie chronique, tout malade de son

génie comme une jeune fille l’est de cet amour qu’elle appelle et

qu’elle ignore; cet enfant si fort et si faible, déplanté par Corinne

de ses belles campagnes pour entrer dans le moule d’un collége auquel

chaque intelligence, chaque corps doit, malgré sa portée, malgré son

tempérament, s’adapter à la règle et à l’uniforme comme l’or s’arrondit

en pièces sous le coup du balancier; Louis Lambert souffrit donc par

tous les points où la douleur a prise sur l’âme et sur la chair.

Attaché sur un banc à la glèbe de son pupitre, frappé par la férule,

frappé par la maladie, affecté dans tous ses sens, pressé par une

ceinture de maux, tout le contraignit d’abandonner son enveloppe aux

mille tyrannies du collége. Semblable aux martyrs qui souriaient au

milieu des supplices, il se réfugia dans les cieux que lui entr’ouvrait

sa pensée. Peut-être cette vie tout intérieure aida-t-elle à lui faire

entrevoir les mystères auxquels il eut tant de foi!

Notre indépendance, nos occupations illicites, notre fainéantise

apparente, l’engourdissement dans lequel nous restions, nos punitions

constantes, notre répugnance pour nos devoirs et nos pensum, nous

valurent la réputation incontestée d’être des enfants lâches et

incorrigibles. Nos maîtres nous méprisèrent, et nous tombâmes également

dans le plus affreux discrédit auprès de nos camarades à qui nous

cachions nos études de contrebande, par crainte de leurs moqueries.

Cette double mésestime, injuste chez les Pères, était un sentiment

naturel chez nos condisciples. Nous ne savions ni jouer à la balle, ni

courir, ni monter sur les échasses. Aux jours d’amnistie, ou quand par

hasard nous obtenions un instant de liberté, nous ne partagions aucun

des plaisirs à la mode dans le Collége. Étrangers aux jouissances de

nos camarades, nous restions seuls, mélancoliquement assis sous quelque

arbre de la cour. Le Poète-et-Pythagore furent donc une exception,

une vie en dehors de la vie commune. L’instinct si pénétrant,

l’amour-propre si délicat des écoliers leur fit pressentir en nous des

esprits situés plus haut ou plus bas que ne l’étaient les leurs. De

là, chez les uns, haine de notre muette aristocratie; chez les autres,

mépris de notre inutilité. Ces sentiments étaient entre nous à notre

insu, peut-être ne les ai-je devinés qu’aujourd’hui. Nous vivions donc

exactement comme deux rats tapis dans le coin de la salle où étaient

nos pupitres, également retenus là durant les heures d’étude et pendant

celles des récréations. Cette situation excentrique dut nous mettre

et nous mit en état de guerre avec les enfants de notre Division.

Presque toujours oubliés, nous demeurions là tranquilles, heureux à

demi, semblables à deux végétations, à deux ornements qui eussent

manqué à l’harmonie de la salle. Mais parfois les plus taquins de nos

camarades nous insultaient pour manifester abusivement leur force,

et nous répondions par un mépris qui souvent fit rouer de coups le

Poète-et-Pythagore.

La Comédie humaine - Volume 16. Études philosophiques et Études analytiques · 第 12 / 59 段