peindre la mélancolie à laquelle il fut en proie. Louis m’a gâté
bien des chefs-d’œuvre. Ayant joué tous les deux le rôle du LÉPREUX
DE LA VALLÉE D’AOSTE, nous avions éprouvé les sentiments exprimés
dans le livre de monsieur de Maistre, avant de les lire traduits par
cette éloquente plume. Or, un ouvrage peut retracer les souvenirs de
l’enfance, mais il ne luttera jamais contre eux avec avantage. Les
soupirs de Lambert m’ont appris des hymnes de tristesse bien plus
pénétrants que ne le sont les plus belles pages de WERTHER. Mais aussi,
peut-être n’est-il pas de comparaison entre les souffrances que cause
une passion réprouvée à tort ou à raison par nos lois, et les douleurs
d’un pauvre enfant aspirant après la splendeur du soleil, la rosée des
vallons et la liberté. Werther est l’esclave d’un désir, Louis Lambert
était toute une âme esclave. A talent égal, le sentiment le plus
touchant ou fondé sur les désirs les plus vrais, parce qu’ils sont les
plus purs, doit surpasser les lamentations du génie. Après être resté
long-temps à contempler le feuillage d’un des tilleuls de la cour,
Louis ne me disait qu’un mot, mais ce mot annonçait une immense rêverie.
--Heureusement pour moi, s’écria-t-il un jour, il se rencontre de bons
moments pendant lesquels il me semble que les murs de la classe sont
tombés, et que je suis ailleurs, dans les champs! Quel plaisir de se
laisser aller au cours de sa pensée, comme un oiseau à la portée de son
vol!--Pourquoi la couleur verte est-elle si prodiguée dans la nature?
me demandait-il. Pourquoi y existe-t-il si peu de lignes droites?
Pourquoi l’homme dans ses œuvres emploie-t-il si rarement les courbes?
Pourquoi lui seul a-t-il le sentiment de la ligne droite?
Ces paroles trahissaient une longue course faite à travers les espaces.
Certes, il avait revu des paysages entiers, ou respiré le parfum des
forêts. Il était, vivante et sublime élégie, toujours silencieux,
résigné; toujours souffrant sans pouvoir dire: je souffre! Cet aigle,
qui voulait le monde pour pâture, se trouvait entre quatre murailles
étroites et sales; aussi, sa vie devint-elle, dans la plus large
acception de ce terme, une vie idéale. Plein de mépris pour les études
presque inutiles auxquelles nous étions condamnés, Louis marchait
dans sa route aérienne, complétement détaché des choses qui nous
entouraient. Obéissant au besoin d’imitation qui domine les enfants,
je tâchai de conformer mon existence à la sienne. Louis m’inspira
d’autant mieux sa passion pour l’espèce de sommeil dans lequel les
contemplations profondes plongent le corps, que j’étais plus jeune
et plus impressible. Nous nous habituâmes, comme deux amants, à
penser ensemble, à nous communiquer nos rêveries. Déjà ses sensations
intuitives avaient cette acuité qui doit appartenir aux perceptions
intellectuelles des grands poètes, et les faire souvent approcher de la
folie.
--Sens-tu, comme moi, me demanda-t-il un jour, s’accomplir en toi,
malgré toi, de fantasques souffrances? Si, par exemple, je pense
vivement à l’effet que produirait la lame de mon canif en entrant dans
ma chair, j’y ressens tout à coup une douleur aiguë comme si je m’étais
réellement coupé: il n’y a de moins que le sang. Mais cette sensation
arrive et me surprend comme un bruit soudain qui troublerait un profond
silence. Une idée causer des souffrances physiques?... Hein! qu’en
dis-tu?
Quand il exprimait des réflexions si ténues, nous tombions tous deux
dans une rêverie naïve. Nous nous mettions à rechercher en nous-mêmes
les indescriptibles phénomènes relatifs à la génération de la pensée,
que Lambert espérait saisir dans ses moindres développements, afin
de pouvoir en décrire un jour l’appareil inconnu. Puis, après des
discussions, souvent mêlées d’enfantillages, un regard jaillissait des
yeux flamboyants de Lambert, il me serrait la main, et il sortait de
son âme un mot par lequel il tâchait de se résumer.
--Penser, c’est voir! me dit-il un jour emporté par une de nos
objections sur le principe de notre organisation. Toute science humaine
repose sur la déduction, qui est une vision lente par laquelle on
descend de la cause à l’effet, par laquelle on remonte de l’effet à la
cause; ou, dans une plus large expression, toute poésie comme toute
œuvre d’art procède d’une rapide vision des choses.
Il était spiritualiste; mais, j’osais le contredire en m’armant de ses
observations mêmes pour considérer l’intelligence comme un produit
tout physique. Nous avions raison tous deux. Peut-être les mots
matérialisme et spiritualisme expriment-ils les deux côtés d’un seul
et même fait. Ses études sur la substance de la pensée lui faisaient
accepter avec une sorte d’orgueil la vie de privations à laquelle nous
condamnaient et notre paresse et notre dédain pour nos devoirs. Il
avait une certaine conscience de sa valeur, qui le soutenait dans ses
élucubrations. Avec quelle douceur je sentais son âme réagissant sur
la mienne! Combien de fois ne sommes-nous pas demeurés assis sur notre
banc, occupés tous deux à lire un livre, nous oubliant réciproquement
sans nous quitter; mais nous sachant tous deux là, plongés dans un
océan d’idées comme deux poissons qui nagent dans les mêmes eaux! Notre
vie était donc toute végétative en apparence, mais nous existions
par le cœur et par le cerveau. Les sentiments, les pensées étaient
les seuls événements de notre vie scolaire. Lambert exerça sur mon
imagination une influence de laquelle je me ressens encore aujourd’hui.
J’écoutais avidement ses récits empreints de ce merveilleux qui fait
dévorer avec tant de délices, aux enfants comme aux hommes, les contes
où le vrai affecte les formes les plus absurdes. Sa passion pour les
mystères et la crédulité naturelle au jeune âge nous entraînaient
souvent à parler du Ciel et de l’Enfer. Louis tâchait alors, en
m’expliquant Swedenborg, de me faire partager ses croyances relatives
aux anges. Dans ses raisonnements les plus faux se rencontraient
encore des observations étonnantes sur la puissance de l’homme, et qui
imprimaient à sa parole ces teintes de vérité sans lesquelles rien
n’est possible dans aucun art. La fin romanesque de laquelle il dotait
la destinée humaine était de nature à caresser le penchant qui porte
les imaginations vierges à s’abandonner aux croyances. N’est-ce pas
durant leur jeunesse que les peuples enfantent leurs dogmes, leurs
idoles? Et les êtres surnaturels devant lesquels ils tremblent ne
sont-ils pas la personnification de leurs sentiments, de leurs besoins
agrandis? Ce qui me reste aujourd’hui dans la mémoire des conversations
pleines de poésie que nous eûmes, Lambert et moi, sur le Prophète
suédois, de qui j’ai lu depuis les œuvres par curiosité, peut se
réduire à ce précis.
Il y aurait en nous deux créatures distinctes. Selon Swedenborg, l’ange
serait l’individu chez lequel l’être intérieur réussit à triompher
de l’être extérieur. Un homme veut-il obéir à sa vocation d’ange,
dès que la pensée lui démontre sa double existence, il doit tendre
à nourrir la frêle et exquise nature de l’ange qui est en lui. Si,
faute d’avoir une vue translucide de sa destinée, il fait prédominer
l’action corporelle au lieu de corroborer sa vie intellectuelle, toutes
ses forces passent dans le jeu de ses sens extérieurs, et l’ange
périt lentement par cette matérialisation des deux natures. Dans le
cas contraire, s’il substante son intérieur des essences qui lui sont
propres, l’âme l’emporte sur la matière et tâche de s’en séparer. Quand
leur séparation arrive sous cette forme que nous appelons la Mort,
l’ange, assez puissant pour se dégager de son enveloppe, demeure et
commence sa vraie vie. Les individualités infinies qui différencient
les hommes ne peuvent s’expliquer que par cette double existence,
elles la font comprendre et la démontrent. En effet, la distance qui
se trouve entre un homme dont l’intelligence inerte le condamne à une
apparente stupidité, et celui que l’exercice de sa vue intérieure
a doué d’une force quelconque, doit nous faire supposer qu’il peut
exister entre les gens de génie et d’autres êtres la même distance qui
sépare les Aveugles des Voyants. Cette pensée, qui étend indéfiniment
la création, donne en quelque sorte la clef des cieux. En apparence
confondues ici-bas, les créatures y sont, suivant la perfection de leur
_être intérieur_, partagées en sphères distinctes dont les mœurs et
le langage sont étrangers les uns aux autres. Dans le monde invisible
comme dans le monde réel, si quelque habitant des régions inférieures
arrive, sans en être digne, à un cercle supérieur, non-seulement il
n’en comprend ni les habitudes ni les discours, mais encore sa présence
y paralyse et les voix et les cœurs. Dans sa Divine Comédie, Dante a
peut-être eu quelque légère intuition de ces sphères qui commencent
dans le monde des douleurs et s’élèvent par un mouvement armillaire
jusque dans les cieux. La doctrine de Swedenborg serait donc l’ouvrage
d’un esprit lucide qui aurait enregistré les innombrables phénomènes
par lesquels les anges se révèlent au milieu des hommes.
Cette doctrine, que je m’efforce aujourd’hui de résumer en lui donnant
un sens logique, m’était présentée par Lambert avec toutes les
séductions du mystère, enveloppée dans les langes de la phraséologie
particulière aux mystographes: diction obscure, pleine d’abstractions,
et si active sur le cerveau, qu’il est certains livres de Jacob Bœhm,
de Swedenborg ou de madame Guyon dont la lecture pénétrante fait surgir
des fantaisies aussi multiformes que peuvent l’être les rêves produits
par l’opium. Lambert me racontait des faits mystiques tellement
étranges, il en frappait si vivement mon imagination, qu’il me causait
des vertiges. J’aimais néanmoins à me plonger dans ce monde mystérieux,
invisible aux sens où chacun se plaît à vivre, soit, qu’il se le
représente sous la forme indéfinie de l’Avenir, soit qu’il le revête
des formes indécises de la Fable. Ces réactions violentes de l’âme sur
elle-même m’instruisaient à mon insu de sa force, et m’accoutumaient
aux travaux de la pensée.
Quant à Lambert, il expliquait tout par son système sur les anges.
Pour lui, l’amour pur, l’amour comme on le rêve au jeune âge, était la
collision de deux natures angéliques. Aussi rien n’égalait-il l’ardeur
avec laquelle il désirait rencontrer un ange-femme. Hé! qui plus que
lui devait inspirer, ressentir l’amour? Si quelque chose pouvait donner
l’idée d’une exquise sensibilité, n’était-ce pas le naturel aimable et
bon empreint dans ses sentiments, dans ses paroles, dans ses actions
et ses moindres gestes, enfin dans la conjugalité qui nous liait
l’un à l’autre, et que nous exprimions en nous disant Faisants? Il
n’existait aucune distinction entre les choses qui venaient de lui et
celles qui venaient de moi. Nous contrefaisions mutuellement nos deux
écritures, afin que l’un pût faire, à lui seul, les devoirs de tous
les deux. Quand l’un de nous avait à finir un livre que nous étions
obligés de rendre au maître de mathématiques, il pouvait le lire sans
interruption, l’un brochant la tâche et le pensum de l’autre. Nous
nous acquittions de nos devoirs comme d’un impôt frappé sur notre
tranquillité. Si ma mémoire n’est pas infidèle, souvent ils étaient
d’une supériorité remarquable lorsque Lambert les composait. Mais, pris
l’un et l’autre pour deux idiots, le professeur analysait toujours
nos devoirs sous l’empire d’un préjugé fatal, et les réservait même
pour en amuser nos camarades. Je me souviens qu’un soir, en terminant
la classe qui avait lieu de deux à quatre heures, le maître s’empara
d’une version de Lambert. Le texte commençait par _Caïus Gracchus, vir
nobilis_. Louis avait traduit ces mots par: _Caïus Gracchus était un
noble cœur_.
--Où voyez-vous du cœur dans _nobilis_? dit brusquement le professeur.
Et tout le monde de rire pendant que Lambert regardait le professeur
d’un air hébété.
--Que dirait madame la baronne de Staël en apprenant que vous
traduisez par un contre-sens le mot qui signifie de race noble,
d’origine patricienne?
--Elle dirait que vous êtes une bête! m’écriai-je à voix basse.
--Monsieur le poète, vous allez vous rendre en prison pour huit jours,
répliqua le professeur qui malheureusement m’entendit.
Lambert reprit doucement en me jetant un regard d’une inexprimable
tendresse: _Vir nobilis!_ Madame de Staël causait, en partie, le
malheur de Lambert. A tout propos maîtres et disciples lui jetaient ce
nom à la tête, soit comme une ironie, soit comme un reproche. Louis
ne tarda pas à se faire mettre en prison pour me tenir compagnie.
Là, plus libres que partout ailleurs, nous pouvions parler pendant
des journées entières, dans le silence des dortoirs où chaque élève
possédait une niche de six pieds carrés, dont les cloisons étaient
garnies de barreaux par le haut, dont la porte à claire-voie se fermait
tous les soirs, et s’ouvrait tous les matins sous les yeux du Père
chargé d’assister à notre lever et à notre coucher. Le cric-crac de
ces portes, manœuvrées avec une singulière promptitude par les garçons
de dortoir, était encore une des particularités de ce collége. Ces
alcôves ainsi bâties nous servaient de prison, et nous y restions
quelquefois enfermés pendant des mois entiers. Les écoliers mis en cage
tombaient sous l’œil sévère du préfet, espèce de censeur qui venait,
à ses heures ou à l’improviste, d’un pas léger, pour savoir si nous
causions au lieu de faire nos pensum. Mais les coquilles de noix semées
dans les escaliers, ou la délicatesse de notre ouïe nous permettaient
presque toujours de prévoir son arrivée, et nous pouvions nous livrer
sans trouble à nos études chéries. Cependant, la lecture nous étant
interdite, les heures de prison appartenaient ordinairement à des
discussions métaphysiques ou au récit de quelques accidents curieux
relatifs aux phénomènes de la pensée.
Un des faits les plus extraordinaires est certes celui que je vais
raconter, non-seulement parce qu’il concerne Lambert, mais encore parce
qu’il décida peut-être sa destinée scientifique. Selon la jurisprudence
des colléges, le dimanche et le jeudi étaient nos jours de congé; mais
les offices, auxquels nous assistions très-exactement, employaient si
bien le dimanche, que nous considérions le jeudi comme notre seul jour
de fête. La messe une fois entendue, nous avions assez de loisir pour
rester long-temps en promenade dans les campagnes situées aux environs
de Vendôme. Le manoir de Rochambeau était l’objet de la plus célèbre
de nos excursions, peut-être à cause de son éloignement. Rarement les
petits faisaient une course si fatigante; néanmoins, une fois ou deux
par an, les Régents leur proposaient la partie de Rochambeau comme une
récompense. En 1812, vers la fin du printemps, nous dûmes y aller pour
la première fois. Le désir de voir le fameux château de Rochambeau
dont le propriétaire donnait quelquefois du laitage aux élèves, nous
rendit tous sages. Rien n’empêcha donc la partie. Ni moi ni Lambert,
nous ne connaissions la jolie vallée du Loir où cette habitation
a été construite. Aussi son imagination et la mienne furent-elles
très-préoccupées la veille de cette promenade, qui causait dans le
collége une joie traditionnelle. Nous en parlâmes pendant toute la
soirée, en nous promettant d’employer en fruits ou en laitage l’argent
que nous possédions contrairement aux lois vendômoises. Le lendemain,
après le dîner, nous partîmes à midi et demi tous munis d’un cubique
morceau de pain que l’on nous distribuait d’avance pour notre goûter.
Puis, alertes comme des hirondelles, nous marchâmes en troupe vers le
célèbre castel, avec une ardeur qui ne nous permettait pas de sentir
tout d’abord la fatigue. Quand nous fûmes arrivés sur la colline
d’où nous pouvions contempler et le château assis à mi-côte, et la
vallée tortueuse où brille la rivière en serpentant dans une prairie
gracieusement échancrée; admirable paysage, un de ceux auxquels les
vives sensations du jeune âge, ou celles de l’amour, ont imprimé tant
de charmes, que plus tard il ne faut jamais les aller revoir, Louis
Lambert me dit:--Mais j’ai vu cela cette nuit en rêve! Il reconnut
et le bouquet d’arbres sous lequel nous étions, et la disposition
des feuillages, la couleur des eaux, les tourelles du château, les
accidents, les lointains, enfin tous les détails du site qu’il
apercevait pour la première fois. Nous étions bien enfants l’un et
l’autre; moi du moins, qui n’avais que treize ans; car, à quinze ans,
Louis pouvait avoir la profondeur d’un homme de génie; mais à cette
époque nous étions tous deux incapables de mensonge dans les moindres
actes de notre vie d’amitié. Si Lambert pressentait d’ailleurs par la
toute-puissance de sa pensée l’importance des faits, il était loin
de deviner d’abord leur entière portée; aussi commença-t-il par être
étonné de celui-ci. Je lui demandai s’il n’était pas venu à Rochambeau
pendant son enfance, ma question le frappa; mais, après avoir consulté
ses souvenirs, il me répondit négativement. Cet événement, dont
l’analogue peut se retrouver dans les phénomènes du sommeil de beaucoup
d’hommes, fera comprendre les premiers talents de Lambert; en effet, il
sut en déduire tout un système, en s’emparant, comme fit Cuvier dans
un autre ordre de choses, d’un fragment de pensée pour reconstruire
toute une création. En ce moment nous nous assîmes tous deux sous une
vieille truisse de chêne; puis, après quelques moments de réflexion,
Louis me dit:--Si le paysage n’est pas venu vers moi, ce qui serait
absurde à penser, j’y suis donc venu. Si j’étais ici pendant que je
dormais dans mon alcôve, ce fait ne constitue-t-il pas une séparation
complète entre mon corps et mon être intérieur? N’atteste-t-il pas je
ne sais quelle faculté locomotive ou des effets équivalant à ceux de la
locomotion? Or, si mon esprit et mon corps ont pu se quitter pendant
le sommeil, pourquoi ne les ferais-je pas également divorcer ainsi
pendant la veille? Je n’aperçois point de moyens termes entre ces deux
propositions. Mais allons plus loin, pénétrons les détails? Ou ces
faits se sont accomplis par la puissance d’une faculté qui met en œuvre
un second être à qui mon corps sert d’enveloppe, puisque j’étais dans
mon alcôve et voyais le paysage, et ceci renverse bien des systèmes;
ou ces faits se sont passés, soit dans quelque centre nerveux dont le
nom est à savoir et où s’émeuvent les sentiments, soit dans le centre
cérébral où s’émeuvent les idées. Cette dernière hypothèse soulève des
questions étranges. J’ai marché, j’ai vu, j’ai entendu. Le mouvement ne
se conçoit point sans l’espace, le son n’agit que dans les angles ou
sur les surfaces, et la coloration ne s’accomplit que par la lumière.
Si, pendant la nuit, les yeux fermés, j’ai vu en moi-même des objets
colorés, si j’ai entendu des bruits dans le plus absolu silence, et
sans les conditions exigées pour que le son se forme, si dans la plus
parfaite immobilité j’ai franchi des espaces, nous aurions des facultés
internes, indépendantes des lois physiques extérieures. La nature
matérielle serait pénétrable par l’esprit. Comment les hommes ont-ils
si peu réfléchi jusqu’alors aux accidents du sommeil qui accusent en
l’homme une double vie? N’y aurait-il pas une nouvelle science dans
ce phénomène? ajouta-t-il en se frappant fortement le front; s’il
n’est pas le principe d’une science, il trahit certainement en l’homme
d’énormes pouvoirs; il annonce au moins la désunion fréquente de nos
deux natures, fait autour duquel je tourne depuis si long-temps. J’ai
donc enfin trouvé un témoignage de la supériorité qui distingue nos
sens latents de nos sens apparents! _homo duplex!_--Mais, reprit-il
après une pause et en laissant échapper un geste de doute, peut-être
n’existe-t-il pas en nous deux natures? Peut-être sommes-nous tout
simplement doués de qualités intimes et perfectibles dont l’exercice,
dont les développements produisent en nous des phénomènes d’activité,
de pénétration, de vision encore inobservés. Dans notre amour du
merveilleux, passion engendrée par notre orgueil, nous aurons
transformé ces effets en créations poétiques, parce que nous ne les
comprenions pas. Il est si commode de déifier l’incompréhensible! Ah!
j’avoue que je pleurerai la perte de mes illusions. J’avais besoin de
croire à une double nature et aux anges de Swedenborg! Cette nouvelle
science les tuerait-elle donc? Oui, l’examen de nos propriétés
inconnues implique une science en apparence matérialiste, car L’ESPRIT
emploie, divise, anime la substance; mais il ne la détruit pas.
Il demeura pensif, triste à demi. Peut-être voyait-il ses rêves de
jeunesse comme des langes qu’il lui faudrait bientôt quitter.
--La vue et l’ouïe, dit-il en riant de son expression, sont sans doute
les gaînes d’un outil merveilleux!
Pendant tous les instants où il m’entretenait du Ciel et de l’Enfer,
il avait coutume de regarder la nature en maître; mais, en proférant
ces dernières paroles grosses de science, il plana plus audacieusement
que jamais sur le paysage, et son front me parut près de crever sous
l’effort du génie: ses forces, qu’il faut nommer _morales_ jusqu’à
nouvel ordre, semblaient jaillir par les organes destinés à les
projeter; ses yeux dardaient la pensée; sa main levée, ses lèvres
muettes et tremblantes parlaient; son regard brûlant rayonnait; enfin
sa tête, comme trop lourde ou fatiguée par un élan trop violent,
retomba sur sa poitrine. Cet enfant, ce géant se voûta, me prit la
main, la serra dans la sienne qui était moite, tant il était enfiévré
par la recherche de la vérité; puis après une pause il me dit:--Je
serai célèbre!--Mais toi aussi, ajouta-t-il vivement. Nous serons tous
deux les chimistes de la volonté.