A l’âge de douze ans, son imagination, stimulée par le perpétuel

exercice de ses facultés, s’était développée au point de lui permettre

d’avoir des notions si exactes sur les choses qu’il percevait par la

lecture seulement, que l’image imprimée dans son âme n’en eût pas été

plus vive s’il les avait réellement vues; soit qu’il procédât par

analogie, soit qu’il fût doué d’une espèce de seconde vue par laquelle

il embrassait la nature.

--En lisant le récit de la bataille d’Austerlitz, me dit-il un

jour, j’en ai vu tous les incidents. Les volées de canon, les cris

des combattants retentissaient à mes oreilles et m’agitaient les

entrailles; je sentais la poudre, j’entendais le bruit des chevaux et

la voix des hommes; j’admirais la plaine où se heurtaient des nations

armées, comme si j’eusse été sur la hauteur du Santon. Ce spectacle me

semblait effrayant comme une page de l’Apocalypse.

Quand il employait ainsi toutes ses forces dans une lecture, il perdait

en quelque sorte la conscience de sa vie physique, et n’existait plus

que par le jeu tout-puissant de ses organes intérieurs dont la portée

s’était démesurément étendue: il laissait, suivant son expression,

l’_espace derrière lui_. Mais je ne veux pas anticiper sur les phases

intellectuelles de sa vie. Malgré moi déjà, je viens d’intervertir

l’ordre dans lequel je dois dérouler l’histoire de cet homme qui

transporta toute son action dans sa pensée, comme d’autres placent

toute leur vie dans l’action.

Un grand penchant l’entraînait vers les ouvrages mystiques.--_Abyssus

abyssum_, me disait-il. Notre esprit est un abîme qui se plaît dans les

abîmes. Enfants, hommes, vieillards, nous sommes toujours friands de

mystères, sous quelque forme qu’ils se présentent. Cette prédilection

lui fut fatale, s’il est permis toutefois de juger sa vie selon les

lois ordinaires, et de toiser le bonheur d’autrui avec la mesure du

nôtre, ou d’après les préjugés sociaux. Ce goût pour les choses du

ciel, autre locution qu’il employait souvent, ce _mens divinior_ était

dû peut-être à l’influence exercée sur son esprit par les premiers

livres qu’il lut chez son oncle. Sainte Thérèse et madame Guyon lui

continuèrent la Bible, eurent les prémices de son adulte intelligence,

et l’habituèrent à ces vives réactions de l’âme dont l’extase est à la

fois et le moyen et le résultat. Cette étude, ce goût élevèrent son

cœur, le purifièrent, l’ennoblirent, lui donnèrent appétit de la nature

divine, et l’instruisirent des délicatesses presque féminines qui sont

instinctives chez les grands hommes: peut-être leur sublime n’est-il

que le besoin de dévouement qui distingue la femme, mais transporté

dans les grandes choses. Grâce à ces premières impressions, Louis resta

pur au collége. Cette noble virginité de sens eut nécessairement pour

effet d’enrichir la chaleur de son sang et d’agrandir les facultés de

sa pensée.

La baronne de Staël, bannie à quarante lieues de Paris, vint passer

plusieurs mois de son exil dans une terre située près de Vendôme. Un

jour, en se promenant, elle rencontra sur la lisière du parc l’enfant

du tanneur presque en haillons, absorbé par un livre. Ce livre était

une traduction du CIEL ET DE L’ENFER. A cette époque, MM. Saint-Martin,

de Gence et quelques autres écrivains français, à moitié allemands,

étaient presque les seules personnes qui, dans l’empire français,

connussent le nom de Swedenborg. Étonnée, madame de Staël prit le

livre avec cette brusquerie qu’elle affectait de mettre dans ses

interrogations, ses regards et ses gestes; puis, lançant un coup d’œil

à Lambert:--Est-ce que tu comprends cela? lui dit-elle.

--Priez-vous Dieu? demanda l’enfant.

--Mais... oui.

--Et le comprenez-vous?

La baronne resta muette pendant un moment; puis elle s’assit auprès

de Lambert, et se mit à causer avec lui. Malheureusement ma mémoire,

quoique fort étendue, est loin d’être aussi fidèle que l’était celle

de mon camarade, et j’ai tout oublié de cette conversation, hormis

les premiers mots. Cette rencontre était de nature à vivement frapper

madame de Staël; à son retour au château, elle en parla peu, malgré le

besoin d’expansion qui, chez elle, dégénérait en loquacité; mais elle

en parut fortement préoccupée. La seule personne encore vivante qui

ait gardé le souvenir de cette aventure, et que j’ai questionnée afin

de recueillir le peu de paroles alors échappées à madame de Staël,

retrouva difficilement dans sa mémoire ce mot dit par la baronne, à

propos de Lambert: _C’est un vrai voyant_. Louis ne justifia point aux

yeux des gens du monde les belles espérances qu’il avait inspirées à

sa protectrice. La prédilection passagère qui se porta sur lui fut

donc considérée comme un caprice de femme, comme une de ces fantaisies

particulières aux artistes. Madame de Staël voulut arracher Louis

Lambert à l’Empereur et à l’Église pour le rendre à la noble destinée

qui, disait-elle, l’attendait; car elle en faisait déjà quelque

nouveau Moïse sauvé des eaux. Avant son départ, elle chargea l’un

de ses amis, monsieur de Corbigny, alors préfet à Blois, de mettre

en temps utile son Moïse au collége de Vendôme; puis elle l’oublia

probablement. Entré là vers l’âge de quatorze ans, au commencement de

1811, Lambert dut en sortir à la fin de 1814, après avoir achevé sa

philosophie. Je doute que, pendant ce temps, il ait jamais reçu le

moindre souvenir de sa bienfaitrice, si toutefois ce fut un bienfait

que de payer durant trois années la pension d’un enfant sans songer à

son avenir, après l’avoir détourné d’une carrière où peut-être eût-il

trouvé le bonheur. Les circonstances de l’époque et le caractère de

Louis Lambert peuvent largement absoudre madame de Staël et de son

insouciance et de sa générosité. La personne choisie pour lui servir

d’intermédiaire dans ses relations avec l’enfant quitta Blois au moment

où il sortait du collége. Les événements politiques qui survinrent

alors justifièrent assez l’indifférence de ce personnage pour le

protégé de la baronne. L’auteur de Corinne n’entendit plus parler de

son petit Moïse. Cent louis donnés par elle à monsieur de Corbigny,

qui, je crois, mourut lui-même en 1812, n’étaient pas une somme assez

importante pour réveiller les souvenirs de madame de Staël dont l’âme

exaltée rencontra sa pâture, et dont tous les intérêts furent vivement

mis en jeu pendant les péripéties des années 1814 et 1815. Louis

Lambert se trouvait à cette époque et trop pauvre et trop fier pour

rechercher sa bienfaitrice, qui voyageait à travers l’Europe. Néanmoins

il vint à pied de Blois à Paris dans l’intention de la voir, et arriva

malheureusement le jour où la baronne mourut. Deux lettres écrites par

Lambert étaient restées sans réponse. Le souvenir des bonnes intentions

de madame de Staël pour Louis n’est donc demeuré que dans quelques

jeunes mémoires, frappées comme le fut la mienne par le merveilleux de

cette histoire. Il faut avoir été dans notre collége pour comprendre

et l’effet que produisait ordinairement sur nos esprits l’annonce d’un

_nouveau_, et l’impression particulière que l’aventure de Lambert

devait nous causer.

Ici, quelques renseignements sur les lois primitives de notre

Institution, jadis moitié militaire et moitié religieuse, deviennent

nécessaires pour expliquer la nouvelle vie que Lambert allait y

mener. Avant la révolution, l’Ordre des Oratoriens, voué, comme celui

de Jésus, à l’éducation publique, et qui lui succéda dans quelques

maisons, possédait plusieurs établissements provinciaux, dont les plus

célèbres étaient les colléges de Vendôme, de Tournon, de La Flèche, de

Pont-le-Voy, de Sorrèze et de Juilly. Celui de Vendôme, aussi bien que

les autres, élevait, je crois, un certain nombre de cadets destinés à

servir dans l’armée. L’abolition des Corps enseignants, décrétée par la

Convention, influa très-peu sur l’Institution de Vendôme. La première

crise passée, le collége recouvra ses bâtiments; quelques Oratoriens

disséminés aux environs y revinrent, et le rétablirent en lui

conservant son ancienne règle, ses habitudes, ses usages et ses mœurs,

qui lui prêtaient une physionomie à laquelle je n’ai rien pu comparer

dans aucun des lycées où je suis allé après ma sortie de Vendôme. Situé

au milieu de la ville, sur la petite rivière du Loir qui en baigne les

bâtiments, le collége forme une vaste enceinte soigneusement close

où sont enfermés les établissements nécessaires à une Institution de

ce genre: une chapelle, un théâtre, une infirmerie, une boulangerie,

des jardins, des cours d’eau. Ce collége, le plus célèbre foyer

d’instruction que possèdent les provinces du centre, est alimenté

par elles et par nos colonies. L’éloignement ne permet donc pas aux

parents d’y venir souvent voir leurs enfants. La règle interdisait

d’ailleurs les vacances externes. Une fois entrés, les élèves ne

sortaient du collége qu’à la fin de leurs études. A l’exception des

promenades faites extérieurement sous la conduite des Pères, tout avait

été calculé pour donner à cette maison les avantages de la discipline

conventuelle. De mon temps, le Correcteur était encore un vivant

souvenir, et la classique férule de cuir y jouait avec honneur son

terrible rôle. Les punitions jadis inventées par la Compagnie de Jésus,

et qui avaient un caractère aussi effrayant pour le moral que pour le

physique, étaient demeurées dans l’intégrité de l’ancien programme. Les

lettres aux parents étaient obligatoires à certains jours, aussi bien

que la confession. Ainsi nos péchés et nos sentiments se trouvaient en

coupe réglée. Tout portait l’empreinte de l’uniforme monastique. Je

me rappelle, entre autres vestiges de l’ancien Institut, l’inspection

que nous subissions tous les dimanches: nous étions en grande tenue,

rangés comme des soldats, attendant les deux directeurs qui, suivis

des fournisseurs et des maîtres, nous examinaient sous les triples

rapports du costume, de l’hygiène et du moral. Les deux ou trois cents

élèves que pouvait loger le collége étaient divisés, suivant l’ancienne

coutume, en quatre sections, nommées _les Minimes, les Petits, les

Moyens et les Grands_. La division des Minimes embrassait les classes

désignées sous le nom de huitième et septième; celle des Petits, la

sixième, la cinquième et la quatrième; celle des Moyens, la troisième

et la seconde; enfin celle des Grands, la rhétorique, la philosophie,

les mathématiques spéciales, la physique et la chimie. Chacun de ces

colléges particuliers possédait son bâtiment, ses classes et sa cour

dans un grand terrain commun sur lequel les salles d’étude avaient leur

sortie, et qui aboutissaient au réfectoire. Ce réfectoire, digne d’un

ancien Ordre religieux, contenait tous les écoliers. Contrairement

à la règle des autres corps enseignants, nous pouvions y parler en

mangeant, tolérance oratorienne qui nous permettait de faire des

échanges de plats selon nos goûts. Ce commerce gastronomique est

constamment resté l’un des plus vifs plaisirs de notre vie collégiale.

Si quelque Moyen, placé en tête de sa table, préférait une portion de

pois rouges à son dessert, car nous avions du dessert, la proposition

suivante passait de bouche en bouche:--_Un dessert pour des pois!_

jusqu’à ce qu’un gourmand l’eût accepté; alors celui-ci d’envoyer sa

portion de pois, qui allait de main en main jusqu’au demandeur dont le

dessert arrivait par la même voie. Jamais il n’y avait d’erreur. Si

plusieurs demandes étaient semblables, chacune portait son numéro, et

l’on disait: _Premiers pois pour premier dessert_. Les tables étaient

longues, notre trafic perpétuel y mettait tout en mouvement; et nous

parlions, nous mangions, nous agissions avec une vivacité sans exemple.

Aussi le bavardage de trois cents jeunes gens, les allées et venues

des domestiques occupés à changer les assiettes, à servir les plats, à

donner le pain, l’inspection des directeurs faisaient-ils du réfectoire

de Vendôme un spectacle unique en son genre, et qui étonnait toujours

les visiteurs. Pour adoucir notre vie, privée de toute communication

avec le dehors et sevrée des caresses de la famille, les Pères nous

permettaient encore d’avoir des pigeons et des jardins. Nos deux ou

trois cents cabanes, un millier de pigeons nichés autour de notre

mur d’enceinte et une trentaine de jardins formaient un coup d’œil

encore plus curieux que ne l’était celui de nos repas. Mais il serait

trop fastidieux de raconter les particularités qui font du collége de

Vendôme un établissement à part, et fertile en souvenirs pour ceux

dont l’enfance s’y est écoulée. Qui de nous ne se rappelle encore avec

délices, malgré les amertumes de la science, les bizarreries de cette

vie claustrale? C’était les friandises achetées en fraude durant nos

promenades, la permission de jouer aux cartes et celle d’établir des

représentations théâtrales pendant les vacances, maraude et libertés

nécessitées par notre solitude; puis encore notre musique militaire,

dernier vestige des Cadets; notre académie, notre chapelain, nos

Pères professeurs; enfin, les jeux particuliers défendus ou permis:

la cavalerie de nos échasses, les longues glissoires faites en hiver,

le tapage de nos galoches gauloises, et surtout le commerce introduit

par la boutique établie dans l’intérieur de nos cours. Cette boutique

était tenue par une espèce de maître Jacques auquel grands et petits

pouvaient demander, suivant le prospectus: boîtes, échasses, outils,

pigeons cravatés, pattus, livres de messe (article rarement vendu),

canifs, papiers, plumes, crayons, encre de toutes les couleurs, balles,

billes; enfin le monde entier des fascinantes fantaisies de l’enfance,

et qui comprenait tout, depuis la sauce des pigeons que nous avions à

tuer jusqu’aux poteries où nous conservions le riz de notre souper pour

le déjeuner du lendemain. Qui de nous est assez malheureux pour avoir

oublié ses battements de cœur à l’aspect de ce magasin périodiquement

ouvert pendant les récréations du dimanche, et où nous allions à

tour de rôle dépenser la somme qui nous était attribuée; mais où la

modicité de la pension accordée par nos parents à nos menus plaisirs

nous obligeait de faire un choix entre tous les objets qui exerçaient

de si vives séductions sur nos âmes? La jeune épouse à laquelle, durant

les premiers jours de miel, son mari remet douze fois dans l’année

une bourse d’or, le joli budget de ses caprices, a-t-elle rêvé jamais

autant d’acquisitions diverses dont chacune absorbe la somme, que nous

n’en avons médité la veille des premiers dimanches du mois? Pour six

francs, nous possédions, pendant une nuit, l’universalité des biens

de l’inépuisable boutique! et, durant la messe, nous ne chantions

pas un répons qui ne brouillât nos secrets calculs. Qui de nous peut

se souvenir d’avoir eu quelques sous à dépenser le second dimanche?

Enfin qui n’a pas obéi par avance aux lois sociales en plaignant,

en secourant, en méprisant les Pariahs que l’avarice ou le malheur

paternel laissaient sans argent? Quiconque voudra se représenter

l’isolement de ce grand collége avec ses bâtiments monastiques, au

milieu d’une petite ville, et les quatre parcs dans lesquels nous

étions hiérarchiquement casés, aura certes une idée de l’intérêt que

devait nous offrir l’arrivée d’un _nouveau_, véritable passager survenu

dans un navire. Jamais jeune duchesse présentée à la cour n’y fut aussi

malicieusement critiquée que l’était le nouveau débarqué par tous

les écoliers de sa Division. Ordinairement, pendant la récréation du

soir, avant la prière, les flatteurs habitués à causer avec celui des

deux Pères chargés de nous garder une semaine chacun à leur tour, qui

se trouvait alors en fonctions, entendaient les premiers ces paroles

authentiques:--«Vous aurez demain un Nouveau!» Tout à coup ce cri:--«Un

Nouveau! un Nouveau!» retentissait dans les cours. Nous accourions

tous pour nous grouper autour du Régent, qui bientôt était rudement

interrogé.--D’où venait-il? Comment se nommait-il? En quelle classe

serait-il? etc.

L’arrivée de Louis Lambert fut le texte d’un conte digne des Mille et

une Nuits. J’étais alors en quatrième chez les Petits. Nous avions

pour Régents deux hommes auxquels nous donnions par tradition le nom

de Pères, quoiqu’ils fussent séculiers. De mon temps, il n’existait

plus à Vendôme que trois véritables Oratoriens auxquels ce titre

appartînt légitimement; en 1814, ils quittèrent le collége, qui

s’était insensiblement sécularisé, pour se réfugier auprès des autels

dans quelques presbytères de campagne, à l’exemple du curé de Mer.

Le père Haugoult, le Régent de semaine, était assez bon homme, mais

dépourvu de hautes connaissances, il manquait de ce tact si nécessaire

pour discerner les différents caractères des enfants et leur mesurer

les punitions suivant leurs forces respectives. Le père Haugoult se

mit donc à raconter fort complaisamment les singuliers événements

qui allaient, le lendemain, nous valoir le plus extraordinaire des

Nouveaux. Aussitôt les jeux cessèrent. Tous les Petits arrivèrent en

silence pour écouter l’aventure de ce Louis Lambert, trouvé, comme un

aérolithe, par madame de Staël au coin d’un bois. Monsieur Haugoult dut

nous expliquer madame de Staël: pendant cette soirée, elle me parut

avoir dix pieds; depuis j’ai vu le tableau de Corinne, où Gérard l’a

représentée et si grande et si belle; hélas! la femme idéale rêvée

par mon imagination la surpassait tellement, que la véritable madame

de Staël a constamment perdu dans mon esprit, même après la lecture

du livre tout viril intitulé De l’Allemagne. Mais Lambert fut alors

une bien autre merveille: après l’avoir examiné, monsieur Mareschal,

le directeur des études, avait hésité, disait le père Haugoult, à le

mettre chez les Grands. La faiblesse de Louis en latin l’avait fait

rejeter en quatrième, mais il sauterait sans doute une classe chaque

année; par exception, il devait être de l’académie. _Proh pudor!_

nous allions avoir l’honneur de compter parmi les Petits un habit

décoré du ruban rouge que portaient les académiciens de Vendôme. Aux

académiciens étaient octroyés de brillants priviléges; ils dînaient

souvent à la table du Directeur, et tenaient par an deux séances

littéraires auxquelles nous assistions pour entendre leurs œuvres.

Un académicien était un petit grand homme. Si chaque Vendômien veut

être franc, il avouera que, plus tard, un véritable académicien de

la véritable Académie française lui a paru bien moins étonnant que

ne l’était l’enfant gigantesque illustré par la croix et par le

prestigieux ruban rouge, insignes de notre académie. Il était bien

difficile d’appartenir à ce corps glorieux avant d’être parvenu en

seconde, car les académiciens devaient tenir tous les jeudis, pendant

les vacances, des séances publiques, et nous lire des contes en vers

ou en prose, des épîtres, des traités, des tragédies, des comédies;

compositions interdites à l’intelligence des classes secondaires. J’ai

long-temps gardé le souvenir d’un conte, intitulé l’Ane vert, qui, je

crois, est l’œuvre la plus saillante de cette académie inconnue. Un

quatrième être de l’académie! Parmi nous serait cet enfant de quatorze

ans, déjà poète, aimé de madame de Staël, un futur génie, nous disait

le père Haugoult; un sorcier, un gars capable de faire un thème ou une

version pendant qu’on nous appellerait en classe, et d’apprendre ses

leçons en les lisant une seule fois. Louis Lambert confondait toutes

nos idées. Puis la curiosité du père Haugoult, l’impatience qu’il

témoignait de voir le Nouveau, attisaient encore nos imaginations

enflammées.--S’il a des pigeons, il n’aura pas de cabane. Il n’y a

plus de place. Tant pis! disait l’un de nous qui, depuis, a été grand

agriculteur.--Auprès de qui sera-t-il? demandait un autre.--Oh! que je

voudrais être _son faisant!_ s’écriait un exalté. Dans notre langage

collégial, ce mot _être faisants_ constituait un idiotisme difficile à

traduire. Il exprimait un partage fraternel des biens et des maux de

notre vie enfantine, une promiscuité d’intérêts fertile en brouilles et

en raccommodements, un pacte d’alliance offensive et défensive. Chose

bizarre! jamais, de mon temps, je n’ai connu de frères qui fussent

Faisants. Si l’homme ne vit que par les sentiments, peut-être croit-il

appauvrir son existence en confondant une affection trouvée dans une

affection naturelle.

L’impression que les discours du père Haugoult firent sur moi pendant

cette soirée est une des plus vives de mon enfance, et je ne puis la

comparer qu’à la lecture de Robinson Crusoé. Je dus même plus tard

au souvenir de ces sensations prodigieuses, une remarque peut-être

neuve sur les différents effets que produisent les mots dans chaque

entendement. Le verbe n’a rien d’absolu: nous agissons plus sur le mot

qu’il n’agit sur nous; sa force est en raison des images que nous avons

acquises et que nous y groupons; mais l’étude de ce phénomène exige de

larges développements, hors de propos ici. Ne pouvant dormir, j’eus une

longue discussion avec mon voisin de dortoir sur l’être extraordinaire

que nous devions avoir parmi nous le lendemain. Ce voisin, naguère

officier, maintenant écrivain à hautes vues philosophiques, Barchou de

Penhoën, n’a démenti ni sa prédestination, ni le hasard qui réunissait

dans la même classe, sur le même banc et sous le même toit, les deux

seuls écoliers de Vendôme de qui Vendôme entende parler aujourd’hui. Le

récent traducteur de Fichte, l’interprète et l’ami de Ballanche, était

occupé déjà, comme je l’étais moi-même, de questions métaphysiques; il

déraisonnait souvent avec moi sur Dieu, sur nous et sur la nature.

Il avait alors des prétentions au pyrrhonisme. Jaloux de soutenir son

rôle, il nia les facultés de Lambert; tandis qu’ayant nouvellement lu

les _Enfants célèbres_, je l’accablais de preuves en lui citant le

petit Montcalm, Pic de La Mirandole, Pascal, enfin tous les cerveaux

précoces; anomalies célèbres dans l’histoire de l’esprit humain,

et les prédécesseurs de Lambert. J’étais alors moi-même passionné

pour la lecture. Grâce à l’envie que mon père avait de me voir à

l’École Polytechnique, il payait pour moi des leçons particulières

de mathématiques. Mon répétiteur, bibliothécaire du collége, me

laissait prendre des livres sans trop regarder ceux que j’emportais

de la bibliothèque, lieu tranquille où, pendant les récréations, il

me faisait venir pour me donner ses leçons. Je crois qu’il était ou

peu habile ou fort occupé de quelque grave entreprise, car il me

permettait très-volontiers de lire pendant le temps des répétitions,

et travaillait je ne sais à quoi. Donc, en vertu d’un pacte tacitement

convenu entre nous deux, je ne me plaignais point de ne rien apprendre,

et lui se taisait sur mes emprunts de livres. Entraîné par cette

intempestive passion, je négligeais mes études pour composer des poèmes

qui devaient certes inspirer peu d’espérances, si j’en juge par ce trop

long vers, devenu célèbre parmi mes camarades, et qui commençait une

épopée sur les Incas:

O Inca! ô roi infortuné et malheureux!

La Comédie humaine - Volume 16. Études philosophiques et Études analytiques · 第 11 / 59 段