exercice de ses facultés, s’était développée au point de lui permettre
d’avoir des notions si exactes sur les choses qu’il percevait par la
lecture seulement, que l’image imprimée dans son âme n’en eût pas été
plus vive s’il les avait réellement vues; soit qu’il procédât par
analogie, soit qu’il fût doué d’une espèce de seconde vue par laquelle
il embrassait la nature.
--En lisant le récit de la bataille d’Austerlitz, me dit-il un
jour, j’en ai vu tous les incidents. Les volées de canon, les cris
des combattants retentissaient à mes oreilles et m’agitaient les
entrailles; je sentais la poudre, j’entendais le bruit des chevaux et
la voix des hommes; j’admirais la plaine où se heurtaient des nations
armées, comme si j’eusse été sur la hauteur du Santon. Ce spectacle me
semblait effrayant comme une page de l’Apocalypse.
Quand il employait ainsi toutes ses forces dans une lecture, il perdait
en quelque sorte la conscience de sa vie physique, et n’existait plus
que par le jeu tout-puissant de ses organes intérieurs dont la portée
s’était démesurément étendue: il laissait, suivant son expression,
l’_espace derrière lui_. Mais je ne veux pas anticiper sur les phases
intellectuelles de sa vie. Malgré moi déjà, je viens d’intervertir
l’ordre dans lequel je dois dérouler l’histoire de cet homme qui
transporta toute son action dans sa pensée, comme d’autres placent
toute leur vie dans l’action.
Un grand penchant l’entraînait vers les ouvrages mystiques.--_Abyssus
abyssum_, me disait-il. Notre esprit est un abîme qui se plaît dans les
abîmes. Enfants, hommes, vieillards, nous sommes toujours friands de
mystères, sous quelque forme qu’ils se présentent. Cette prédilection
lui fut fatale, s’il est permis toutefois de juger sa vie selon les
lois ordinaires, et de toiser le bonheur d’autrui avec la mesure du
nôtre, ou d’après les préjugés sociaux. Ce goût pour les choses du
ciel, autre locution qu’il employait souvent, ce _mens divinior_ était
dû peut-être à l’influence exercée sur son esprit par les premiers
livres qu’il lut chez son oncle. Sainte Thérèse et madame Guyon lui
continuèrent la Bible, eurent les prémices de son adulte intelligence,
et l’habituèrent à ces vives réactions de l’âme dont l’extase est à la
fois et le moyen et le résultat. Cette étude, ce goût élevèrent son
cœur, le purifièrent, l’ennoblirent, lui donnèrent appétit de la nature
divine, et l’instruisirent des délicatesses presque féminines qui sont
instinctives chez les grands hommes: peut-être leur sublime n’est-il
que le besoin de dévouement qui distingue la femme, mais transporté
dans les grandes choses. Grâce à ces premières impressions, Louis resta
pur au collége. Cette noble virginité de sens eut nécessairement pour
effet d’enrichir la chaleur de son sang et d’agrandir les facultés de
sa pensée.
La baronne de Staël, bannie à quarante lieues de Paris, vint passer
plusieurs mois de son exil dans une terre située près de Vendôme. Un
jour, en se promenant, elle rencontra sur la lisière du parc l’enfant
du tanneur presque en haillons, absorbé par un livre. Ce livre était
une traduction du CIEL ET DE L’ENFER. A cette époque, MM. Saint-Martin,
de Gence et quelques autres écrivains français, à moitié allemands,
étaient presque les seules personnes qui, dans l’empire français,
connussent le nom de Swedenborg. Étonnée, madame de Staël prit le
livre avec cette brusquerie qu’elle affectait de mettre dans ses
interrogations, ses regards et ses gestes; puis, lançant un coup d’œil
à Lambert:--Est-ce que tu comprends cela? lui dit-elle.
--Priez-vous Dieu? demanda l’enfant.
--Mais... oui.
--Et le comprenez-vous?
La baronne resta muette pendant un moment; puis elle s’assit auprès
de Lambert, et se mit à causer avec lui. Malheureusement ma mémoire,
quoique fort étendue, est loin d’être aussi fidèle que l’était celle
de mon camarade, et j’ai tout oublié de cette conversation, hormis
les premiers mots. Cette rencontre était de nature à vivement frapper
madame de Staël; à son retour au château, elle en parla peu, malgré le
besoin d’expansion qui, chez elle, dégénérait en loquacité; mais elle
en parut fortement préoccupée. La seule personne encore vivante qui
ait gardé le souvenir de cette aventure, et que j’ai questionnée afin
de recueillir le peu de paroles alors échappées à madame de Staël,
retrouva difficilement dans sa mémoire ce mot dit par la baronne, à
propos de Lambert: _C’est un vrai voyant_. Louis ne justifia point aux
yeux des gens du monde les belles espérances qu’il avait inspirées à
sa protectrice. La prédilection passagère qui se porta sur lui fut
donc considérée comme un caprice de femme, comme une de ces fantaisies
particulières aux artistes. Madame de Staël voulut arracher Louis
Lambert à l’Empereur et à l’Église pour le rendre à la noble destinée
qui, disait-elle, l’attendait; car elle en faisait déjà quelque
nouveau Moïse sauvé des eaux. Avant son départ, elle chargea l’un
de ses amis, monsieur de Corbigny, alors préfet à Blois, de mettre
en temps utile son Moïse au collége de Vendôme; puis elle l’oublia
probablement. Entré là vers l’âge de quatorze ans, au commencement de
1811, Lambert dut en sortir à la fin de 1814, après avoir achevé sa
philosophie. Je doute que, pendant ce temps, il ait jamais reçu le
moindre souvenir de sa bienfaitrice, si toutefois ce fut un bienfait
que de payer durant trois années la pension d’un enfant sans songer à
son avenir, après l’avoir détourné d’une carrière où peut-être eût-il
trouvé le bonheur. Les circonstances de l’époque et le caractère de
Louis Lambert peuvent largement absoudre madame de Staël et de son
insouciance et de sa générosité. La personne choisie pour lui servir
d’intermédiaire dans ses relations avec l’enfant quitta Blois au moment
où il sortait du collége. Les événements politiques qui survinrent
alors justifièrent assez l’indifférence de ce personnage pour le
protégé de la baronne. L’auteur de Corinne n’entendit plus parler de
son petit Moïse. Cent louis donnés par elle à monsieur de Corbigny,
qui, je crois, mourut lui-même en 1812, n’étaient pas une somme assez
importante pour réveiller les souvenirs de madame de Staël dont l’âme
exaltée rencontra sa pâture, et dont tous les intérêts furent vivement
mis en jeu pendant les péripéties des années 1814 et 1815. Louis
Lambert se trouvait à cette époque et trop pauvre et trop fier pour
rechercher sa bienfaitrice, qui voyageait à travers l’Europe. Néanmoins
il vint à pied de Blois à Paris dans l’intention de la voir, et arriva
malheureusement le jour où la baronne mourut. Deux lettres écrites par
Lambert étaient restées sans réponse. Le souvenir des bonnes intentions
de madame de Staël pour Louis n’est donc demeuré que dans quelques
jeunes mémoires, frappées comme le fut la mienne par le merveilleux de
cette histoire. Il faut avoir été dans notre collége pour comprendre
et l’effet que produisait ordinairement sur nos esprits l’annonce d’un
_nouveau_, et l’impression particulière que l’aventure de Lambert
devait nous causer.
Ici, quelques renseignements sur les lois primitives de notre
Institution, jadis moitié militaire et moitié religieuse, deviennent
nécessaires pour expliquer la nouvelle vie que Lambert allait y
mener. Avant la révolution, l’Ordre des Oratoriens, voué, comme celui
de Jésus, à l’éducation publique, et qui lui succéda dans quelques
maisons, possédait plusieurs établissements provinciaux, dont les plus
célèbres étaient les colléges de Vendôme, de Tournon, de La Flèche, de
Pont-le-Voy, de Sorrèze et de Juilly. Celui de Vendôme, aussi bien que
les autres, élevait, je crois, un certain nombre de cadets destinés à
servir dans l’armée. L’abolition des Corps enseignants, décrétée par la
Convention, influa très-peu sur l’Institution de Vendôme. La première
crise passée, le collége recouvra ses bâtiments; quelques Oratoriens
disséminés aux environs y revinrent, et le rétablirent en lui
conservant son ancienne règle, ses habitudes, ses usages et ses mœurs,
qui lui prêtaient une physionomie à laquelle je n’ai rien pu comparer
dans aucun des lycées où je suis allé après ma sortie de Vendôme. Situé
au milieu de la ville, sur la petite rivière du Loir qui en baigne les
bâtiments, le collége forme une vaste enceinte soigneusement close
où sont enfermés les établissements nécessaires à une Institution de
ce genre: une chapelle, un théâtre, une infirmerie, une boulangerie,
des jardins, des cours d’eau. Ce collége, le plus célèbre foyer
d’instruction que possèdent les provinces du centre, est alimenté
par elles et par nos colonies. L’éloignement ne permet donc pas aux
parents d’y venir souvent voir leurs enfants. La règle interdisait
d’ailleurs les vacances externes. Une fois entrés, les élèves ne
sortaient du collége qu’à la fin de leurs études. A l’exception des
promenades faites extérieurement sous la conduite des Pères, tout avait
été calculé pour donner à cette maison les avantages de la discipline
conventuelle. De mon temps, le Correcteur était encore un vivant
souvenir, et la classique férule de cuir y jouait avec honneur son
terrible rôle. Les punitions jadis inventées par la Compagnie de Jésus,
et qui avaient un caractère aussi effrayant pour le moral que pour le
physique, étaient demeurées dans l’intégrité de l’ancien programme. Les
lettres aux parents étaient obligatoires à certains jours, aussi bien
que la confession. Ainsi nos péchés et nos sentiments se trouvaient en
coupe réglée. Tout portait l’empreinte de l’uniforme monastique. Je
me rappelle, entre autres vestiges de l’ancien Institut, l’inspection
que nous subissions tous les dimanches: nous étions en grande tenue,
rangés comme des soldats, attendant les deux directeurs qui, suivis
des fournisseurs et des maîtres, nous examinaient sous les triples
rapports du costume, de l’hygiène et du moral. Les deux ou trois cents
élèves que pouvait loger le collége étaient divisés, suivant l’ancienne
coutume, en quatre sections, nommées _les Minimes, les Petits, les
Moyens et les Grands_. La division des Minimes embrassait les classes
désignées sous le nom de huitième et septième; celle des Petits, la
sixième, la cinquième et la quatrième; celle des Moyens, la troisième
et la seconde; enfin celle des Grands, la rhétorique, la philosophie,
les mathématiques spéciales, la physique et la chimie. Chacun de ces
colléges particuliers possédait son bâtiment, ses classes et sa cour
dans un grand terrain commun sur lequel les salles d’étude avaient leur
sortie, et qui aboutissaient au réfectoire. Ce réfectoire, digne d’un
ancien Ordre religieux, contenait tous les écoliers. Contrairement
à la règle des autres corps enseignants, nous pouvions y parler en
mangeant, tolérance oratorienne qui nous permettait de faire des
échanges de plats selon nos goûts. Ce commerce gastronomique est
constamment resté l’un des plus vifs plaisirs de notre vie collégiale.
Si quelque Moyen, placé en tête de sa table, préférait une portion de
pois rouges à son dessert, car nous avions du dessert, la proposition
suivante passait de bouche en bouche:--_Un dessert pour des pois!_
jusqu’à ce qu’un gourmand l’eût accepté; alors celui-ci d’envoyer sa
portion de pois, qui allait de main en main jusqu’au demandeur dont le
dessert arrivait par la même voie. Jamais il n’y avait d’erreur. Si
plusieurs demandes étaient semblables, chacune portait son numéro, et
l’on disait: _Premiers pois pour premier dessert_. Les tables étaient
longues, notre trafic perpétuel y mettait tout en mouvement; et nous
parlions, nous mangions, nous agissions avec une vivacité sans exemple.
Aussi le bavardage de trois cents jeunes gens, les allées et venues
des domestiques occupés à changer les assiettes, à servir les plats, à
donner le pain, l’inspection des directeurs faisaient-ils du réfectoire
de Vendôme un spectacle unique en son genre, et qui étonnait toujours
les visiteurs. Pour adoucir notre vie, privée de toute communication
avec le dehors et sevrée des caresses de la famille, les Pères nous
permettaient encore d’avoir des pigeons et des jardins. Nos deux ou
trois cents cabanes, un millier de pigeons nichés autour de notre
mur d’enceinte et une trentaine de jardins formaient un coup d’œil
encore plus curieux que ne l’était celui de nos repas. Mais il serait
trop fastidieux de raconter les particularités qui font du collége de
Vendôme un établissement à part, et fertile en souvenirs pour ceux
dont l’enfance s’y est écoulée. Qui de nous ne se rappelle encore avec
délices, malgré les amertumes de la science, les bizarreries de cette
vie claustrale? C’était les friandises achetées en fraude durant nos
promenades, la permission de jouer aux cartes et celle d’établir des
représentations théâtrales pendant les vacances, maraude et libertés
nécessitées par notre solitude; puis encore notre musique militaire,
dernier vestige des Cadets; notre académie, notre chapelain, nos
Pères professeurs; enfin, les jeux particuliers défendus ou permis:
la cavalerie de nos échasses, les longues glissoires faites en hiver,
le tapage de nos galoches gauloises, et surtout le commerce introduit
par la boutique établie dans l’intérieur de nos cours. Cette boutique
était tenue par une espèce de maître Jacques auquel grands et petits
pouvaient demander, suivant le prospectus: boîtes, échasses, outils,
pigeons cravatés, pattus, livres de messe (article rarement vendu),
canifs, papiers, plumes, crayons, encre de toutes les couleurs, balles,
billes; enfin le monde entier des fascinantes fantaisies de l’enfance,
et qui comprenait tout, depuis la sauce des pigeons que nous avions à
tuer jusqu’aux poteries où nous conservions le riz de notre souper pour
le déjeuner du lendemain. Qui de nous est assez malheureux pour avoir
oublié ses battements de cœur à l’aspect de ce magasin périodiquement
ouvert pendant les récréations du dimanche, et où nous allions à
tour de rôle dépenser la somme qui nous était attribuée; mais où la
modicité de la pension accordée par nos parents à nos menus plaisirs
nous obligeait de faire un choix entre tous les objets qui exerçaient
de si vives séductions sur nos âmes? La jeune épouse à laquelle, durant
les premiers jours de miel, son mari remet douze fois dans l’année
une bourse d’or, le joli budget de ses caprices, a-t-elle rêvé jamais
autant d’acquisitions diverses dont chacune absorbe la somme, que nous
n’en avons médité la veille des premiers dimanches du mois? Pour six
francs, nous possédions, pendant une nuit, l’universalité des biens
de l’inépuisable boutique! et, durant la messe, nous ne chantions
pas un répons qui ne brouillât nos secrets calculs. Qui de nous peut
se souvenir d’avoir eu quelques sous à dépenser le second dimanche?
Enfin qui n’a pas obéi par avance aux lois sociales en plaignant,
en secourant, en méprisant les Pariahs que l’avarice ou le malheur
paternel laissaient sans argent? Quiconque voudra se représenter
l’isolement de ce grand collége avec ses bâtiments monastiques, au
milieu d’une petite ville, et les quatre parcs dans lesquels nous
étions hiérarchiquement casés, aura certes une idée de l’intérêt que
devait nous offrir l’arrivée d’un _nouveau_, véritable passager survenu
dans un navire. Jamais jeune duchesse présentée à la cour n’y fut aussi
malicieusement critiquée que l’était le nouveau débarqué par tous
les écoliers de sa Division. Ordinairement, pendant la récréation du
soir, avant la prière, les flatteurs habitués à causer avec celui des
deux Pères chargés de nous garder une semaine chacun à leur tour, qui
se trouvait alors en fonctions, entendaient les premiers ces paroles
authentiques:--«Vous aurez demain un Nouveau!» Tout à coup ce cri:--«Un
Nouveau! un Nouveau!» retentissait dans les cours. Nous accourions
tous pour nous grouper autour du Régent, qui bientôt était rudement
interrogé.--D’où venait-il? Comment se nommait-il? En quelle classe
serait-il? etc.
L’arrivée de Louis Lambert fut le texte d’un conte digne des Mille et
une Nuits. J’étais alors en quatrième chez les Petits. Nous avions
pour Régents deux hommes auxquels nous donnions par tradition le nom
de Pères, quoiqu’ils fussent séculiers. De mon temps, il n’existait
plus à Vendôme que trois véritables Oratoriens auxquels ce titre
appartînt légitimement; en 1814, ils quittèrent le collége, qui
s’était insensiblement sécularisé, pour se réfugier auprès des autels
dans quelques presbytères de campagne, à l’exemple du curé de Mer.
Le père Haugoult, le Régent de semaine, était assez bon homme, mais
dépourvu de hautes connaissances, il manquait de ce tact si nécessaire
pour discerner les différents caractères des enfants et leur mesurer
les punitions suivant leurs forces respectives. Le père Haugoult se
mit donc à raconter fort complaisamment les singuliers événements
qui allaient, le lendemain, nous valoir le plus extraordinaire des
Nouveaux. Aussitôt les jeux cessèrent. Tous les Petits arrivèrent en
silence pour écouter l’aventure de ce Louis Lambert, trouvé, comme un
aérolithe, par madame de Staël au coin d’un bois. Monsieur Haugoult dut
nous expliquer madame de Staël: pendant cette soirée, elle me parut
avoir dix pieds; depuis j’ai vu le tableau de Corinne, où Gérard l’a
représentée et si grande et si belle; hélas! la femme idéale rêvée
par mon imagination la surpassait tellement, que la véritable madame
de Staël a constamment perdu dans mon esprit, même après la lecture
du livre tout viril intitulé De l’Allemagne. Mais Lambert fut alors
une bien autre merveille: après l’avoir examiné, monsieur Mareschal,
le directeur des études, avait hésité, disait le père Haugoult, à le
mettre chez les Grands. La faiblesse de Louis en latin l’avait fait
rejeter en quatrième, mais il sauterait sans doute une classe chaque
année; par exception, il devait être de l’académie. _Proh pudor!_
nous allions avoir l’honneur de compter parmi les Petits un habit
décoré du ruban rouge que portaient les académiciens de Vendôme. Aux
académiciens étaient octroyés de brillants priviléges; ils dînaient
souvent à la table du Directeur, et tenaient par an deux séances
littéraires auxquelles nous assistions pour entendre leurs œuvres.
Un académicien était un petit grand homme. Si chaque Vendômien veut
être franc, il avouera que, plus tard, un véritable académicien de
la véritable Académie française lui a paru bien moins étonnant que
ne l’était l’enfant gigantesque illustré par la croix et par le
prestigieux ruban rouge, insignes de notre académie. Il était bien
difficile d’appartenir à ce corps glorieux avant d’être parvenu en
seconde, car les académiciens devaient tenir tous les jeudis, pendant
les vacances, des séances publiques, et nous lire des contes en vers
ou en prose, des épîtres, des traités, des tragédies, des comédies;
compositions interdites à l’intelligence des classes secondaires. J’ai
long-temps gardé le souvenir d’un conte, intitulé l’Ane vert, qui, je
crois, est l’œuvre la plus saillante de cette académie inconnue. Un
quatrième être de l’académie! Parmi nous serait cet enfant de quatorze
ans, déjà poète, aimé de madame de Staël, un futur génie, nous disait
le père Haugoult; un sorcier, un gars capable de faire un thème ou une
version pendant qu’on nous appellerait en classe, et d’apprendre ses
leçons en les lisant une seule fois. Louis Lambert confondait toutes
nos idées. Puis la curiosité du père Haugoult, l’impatience qu’il
témoignait de voir le Nouveau, attisaient encore nos imaginations
enflammées.--S’il a des pigeons, il n’aura pas de cabane. Il n’y a
plus de place. Tant pis! disait l’un de nous qui, depuis, a été grand
agriculteur.--Auprès de qui sera-t-il? demandait un autre.--Oh! que je
voudrais être _son faisant!_ s’écriait un exalté. Dans notre langage
collégial, ce mot _être faisants_ constituait un idiotisme difficile à
traduire. Il exprimait un partage fraternel des biens et des maux de
notre vie enfantine, une promiscuité d’intérêts fertile en brouilles et
en raccommodements, un pacte d’alliance offensive et défensive. Chose
bizarre! jamais, de mon temps, je n’ai connu de frères qui fussent
Faisants. Si l’homme ne vit que par les sentiments, peut-être croit-il
appauvrir son existence en confondant une affection trouvée dans une
affection naturelle.
L’impression que les discours du père Haugoult firent sur moi pendant
cette soirée est une des plus vives de mon enfance, et je ne puis la
comparer qu’à la lecture de Robinson Crusoé. Je dus même plus tard
au souvenir de ces sensations prodigieuses, une remarque peut-être
neuve sur les différents effets que produisent les mots dans chaque
entendement. Le verbe n’a rien d’absolu: nous agissons plus sur le mot
qu’il n’agit sur nous; sa force est en raison des images que nous avons
acquises et que nous y groupons; mais l’étude de ce phénomène exige de
larges développements, hors de propos ici. Ne pouvant dormir, j’eus une
longue discussion avec mon voisin de dortoir sur l’être extraordinaire
que nous devions avoir parmi nous le lendemain. Ce voisin, naguère
officier, maintenant écrivain à hautes vues philosophiques, Barchou de
Penhoën, n’a démenti ni sa prédestination, ni le hasard qui réunissait
dans la même classe, sur le même banc et sous le même toit, les deux
seuls écoliers de Vendôme de qui Vendôme entende parler aujourd’hui. Le
récent traducteur de Fichte, l’interprète et l’ami de Ballanche, était
occupé déjà, comme je l’étais moi-même, de questions métaphysiques; il
déraisonnait souvent avec moi sur Dieu, sur nous et sur la nature.
Il avait alors des prétentions au pyrrhonisme. Jaloux de soutenir son
rôle, il nia les facultés de Lambert; tandis qu’ayant nouvellement lu
les _Enfants célèbres_, je l’accablais de preuves en lui citant le
petit Montcalm, Pic de La Mirandole, Pascal, enfin tous les cerveaux
précoces; anomalies célèbres dans l’histoire de l’esprit humain,
et les prédécesseurs de Lambert. J’étais alors moi-même passionné
pour la lecture. Grâce à l’envie que mon père avait de me voir à
l’École Polytechnique, il payait pour moi des leçons particulières
de mathématiques. Mon répétiteur, bibliothécaire du collége, me
laissait prendre des livres sans trop regarder ceux que j’emportais
de la bibliothèque, lieu tranquille où, pendant les récréations, il
me faisait venir pour me donner ses leçons. Je crois qu’il était ou
peu habile ou fort occupé de quelque grave entreprise, car il me
permettait très-volontiers de lire pendant le temps des répétitions,
et travaillait je ne sais à quoi. Donc, en vertu d’un pacte tacitement
convenu entre nous deux, je ne me plaignais point de ne rien apprendre,
et lui se taisait sur mes emprunts de livres. Entraîné par cette
intempestive passion, je négligeais mes études pour composer des poèmes
qui devaient certes inspirer peu d’espérances, si j’en juge par ce trop
long vers, devenu célèbre parmi mes camarades, et qui commençait une
épopée sur les Incas:
O Inca! ô roi infortuné et malheureux!