donc si tôt oublié les enseignements sacrés de notre bon maître le
docteur Sigier? Pour revenir, toi dans ta patrie céleste, et moi dans
ma patrie terrestre, ne devons-nous pas obéir à la voix de Dieu?
Marchons résignés dans les rudes chemins où son doigt puissant a marqué
notre route. Ne frémis-tu pas du danger auquel tu t’es exposé? Venu
sans ordre, ayant dit: _Me voilà!_ avant le temps, ne serais-tu pas
retombé dans un monde inférieur à celui dans lequel ton âme voltige
aujourd’hui? Pauvre chérubin égaré, ne devrais-tu pas bénir Dieu de
t’avoir fait vivre dans une sphère où tu n’entends que de célestes
accords? N’es-tu pas pur comme un diamant, beau comme une fleur? Ah!
si, semblable à moi, tu ne connaissais que la cité des douleurs! A
m’y promener, je me suis usé le cœur. Oh! fouiller dans les tombes
pour leur demander d’horribles secrets; essuyer des mains altérées
de sang, les compter pendant toutes les nuits, les contempler levées
vers moi, en implorant un pardon que je ne puis accorder; étudier
les convulsions de l’assassin et les derniers cris de sa victime;
écouter d’épouvantables bruits et d’affreux silences; le silence
d’un père dévorant ses fils morts; interroger le rire des damnés;
chercher quelques formes humaines parmi des masses décolorées que le
crime a roulées et tordues; apprendre des mots que les hommes vivants
n’entendent pas sans mourir; toujours évoquer les morts, pour toujours
les traduire et les juger, est-ce donc une vie?
--Arrêtez! s’écria Godefroid, je ne saurais vous regarder, vous écouter
davantage! Ma raison s’égare, ma vue s’obscurcit. Vous allumez en moi
un feu qui me dévore.
--Je dois cependant continuer, reprit le vieillard en secouant sa
main par un mouvement extraordinaire qui produisit sur le jeune homme
l’effet d’un charme.
Pendant un moment, l’étranger fixa sur Godefroid ses grands yeux
éteints et abattus; puis, il étendit le doigt vers la terre: vous
eussiez cru voir alors un gouffre entr’ouvert à son commandement. Il
resta debout, éclairé par les indécis et vagues reflets de la lune qui
firent resplendir son front d’où s’échappa comme une lueur solaire. Si
d’abord une expression presque dédaigneuse se perdit dans les sombres
plis de son visage, bientôt son regard contracta cette fixité qui
semble indiquer la présence d’un objet invisible aux organes ordinaires
de la vue. Certes, ses yeux contemplèrent alors les lointains tableaux
que nous garde la tombe. Jamais peut-être cet homme n’eut une apparence
si grandiose. Une lutte terrible bouleversa son âme, vint réagir sur sa
forme extérieure; et quelque puissant qu’il parût être, il plia comme
une herbe qui se courbe sous la brise messagère des orages. Godefroid
resta silencieux, immobile, enchanté; une force inexplicable le cloua
sur le plancher; et, comme lorsque notre attention nous arrache à
nous-même, dans le spectacle d’un incendie ou d’une bataille, il ne
sentit plus son propre corps.
--Veux-tu que je te dise la destinée au-devant de laquelle tu marchais,
pauvre ange d’amour? Écoute! Il m’a été donné de voir les espaces
immenses, les abîmes sans fin où vont s’engloutir les créations
humaines, cette mer sans rives où court notre grand fleuve d’hommes
et d’anges. En parcourant les régions des éternels supplices, j’étais
préservé de la mort par le manteau d’un Immortel, ce vêtement de gloire
dû au génie et que se passent les siècles, moi, chétif! Quand j’allais
par les campagnes de lumière où se pressent les heureux, l’amour
d’une femme, les ailes d’un ange, me soutenaient; porté sur son cœur,
je pouvais goûter ces plaisirs ineffables dont l’étreinte est plus
dangereuse pour nous, mortels, que ne le sont les angoisses du monde
mauvais. En accomplissant mon pèlerinage à travers les sombres régions
d’en-bas, j’étais parvenu de douleur en douleur, de crime en crime,
de punitions en punitions, de silences atroces en cris déchirants sur
le gouffre supérieur aux cercles de l’Enfer. Déjà, je voyais dans le
lointain la clarté du Paradis qui brillait à une distance énorme,
j’étais dans la nuit, mais sur les limites du jour. Je volais, emporté
par mon guide, entraîné par une puissance semblable à celle qui pendant
nos rêves nous ravit dans les sphères invisibles aux yeux du corps.
L’auréole qui ceignait nos fronts faisait fuir les ombres sur notre
passage, comme une impalpable poussière. Loin de nous, les soleils de
tous les univers jetaient à peine la faible lueur des lucioles de mon
pays. J’allais atteindre les champs de l’air où, vers le paradis, les
masses de lumière se multiplient, où l’on fend facilement l’azur, où
les innombrables mondes jaillissent comme des fleurs dans une prairie.
Là, sur la dernière ligne circulaire qui appartenait encore aux
fantômes que je laissais derrière moi, semblable à des chagrins qu’on
veut oublier, je vis une grande ombre. Debout et dans une attitude
ardente, cette âme dévorait les espaces du regard, ses pieds restaient
attachés par le pouvoir de Dieu sur le dernier point de cette ligne
où elle accomplissait sans cesse la tension pénible par laquelle nous
projetons nos forces lorsque nous voulons prendre notre élan, comme des
oiseaux prêts à s’envoler. Je reconnus un homme, il ne nous regarda, ne
nous entendit pas; tous ses muscles tressaillaient et haletaient; par
chaque parcelle de temps, il semblait éprouver sans faire un seul pas
la fatigue de traverser l’infini qui le séparait du paradis où sa vue
plongeait sans cesse, où il croyait entrevoir une image chérie. Sur la
dernière porte de l’Enfer comme sur la première, je lus une expression
de désespoir dans l’espérance. Le malheureux était si horriblement
écrasé par je ne sais quelle force, que sa douleur passa dans mes
os et me glaça. Je me réfugiai près de mon guide dont la protection
me rendit à la paix et au silence. Semblable à la mère dont l’œil
perçant voit le milan dans les airs ou l’y devine, l’ombre poussa un
cri de joie. Nous regardâmes là où il regardait, et nous vîmes comme
un saphir flottant au-dessus de nos têtes dans les abîmes de lumière.
Cette éclatante étoile descendait avec la rapidité d’un rayon de soleil
quand il apparaît au matin sur l’horizon, et que ses premières clartés
glissent furtivement sur notre terre. La SPLENDEUR devint distincte,
elle grandit; j’aperçus bientôt le nuage glorieux au sein duquel vont
les anges, espèce de fumée brillante émanée de leur divine substance,
et qui çà et là pétille en langues de feu. Une noble tête, de laquelle
il est impossible de supporter l’éclat sans avoir revêtu le manteau,
le laurier, la palme, attribut des Puissances, s’élevait au-dessus de
cette nuée aussi blanche, aussi pure que la neige. C’était une lumière
dans la lumière! Ses ailes en frémissant semaient d’éblouissantes
oscillations dans les sphères par lesquelles il passait, comme passe le
regard de Dieu à travers les mondes. Enfin je vis l’archange dans sa
gloire! La fleur d’éternelle beauté qui décore les anges de l’Esprit
brillait en lui. Il tenait à la main une palme verte, et de l’autre
un glaive flamboyant; la palme, pour en décorer l’ombre pardonnée; le
glaive, pour faire reculer l’Enfer entier par un seul geste. A son
approche, nous sentîmes les parfums du ciel qui tombèrent comme une
rosée. Dans la région où demeura l’Ange, l’air prit la couleur des
opales, et s’agita par des ondulations dont le principe venait de lui.
Il arriva, regarda l’ombre, lui dit:--A demain! Puis il se retourna
vers le ciel par un mouvement gracieux, étendit ses ailes, franchit les
sphères comme un vaisseau fend les ondes en laissant à peine voir ses
blanches voiles à des exilés laissés sur quelque plage déserte. L’ombre
poussa d’effroyables cris auxquels les damnés répondirent depuis le
cercle le plus profondément enfoncé dans l’immensité des mondes de
douleur jusqu’à celui plus paisible à la surface duquel nous étions.
La plus poignante de toutes les angoisses avait fait un appel à toutes
les autres. La clameur se grossit des rugissements d’une mer de feu qui
servait comme de base à la terrible harmonie des innombrables millions
d’âmes souffrantes. Puis tout à coup l’ombre prit son vol à travers
la _cité dolente_ et descendit de sa place jusqu’au fond même de
l’Enfer; elle remonta subitement, revint, se replongea dans les cercles
infinis, les parcourut dans tous les sens, semblable à un vautour
qui, mis pour la première fois dans une volière, s’épuise en efforts
superflus. L’ombre avait le droit d’errer ainsi, et pouvait traverser
les zones de l’Enfer, glaciales, fétides, brûlantes, sans participer à
leurs souffrances; elle glissait dans cette immensité comme un rayon
du soleil se fait jour au sein de l’obscurité.--Dieu ne lui a point
infligé de punition, me dit le maître; mais aucune de ces âmes de qui
tu as successivement contemplé les tortures, ne voudrait changer son
supplice contre l’espérance sous laquelle cette âme succombe. En ce
moment, l’ombre revint près de nous, ramenée par une force invincible
qui la condamnait à sécher sur le bord des enfers. Mon divin guide,
qui devina ma curiosité, toucha de son rameau le malheureux occupé
peut-être à mesurer le siècle de peine qui se trouvait entre ce moment
et ce lendemain toujours fugitif. L’ombre tressaillit, et nous jeta un
regard plein de toutes les larmes qu’elle avait déjà versées.--«Vous
voulez connaître mon infortune? dit-elle d’une voix triste, oh! j’aime
à la raconter. Je suis ici, Térésa est là-haut? voilà tout. Sur terre,
nous étions heureux, nous étions toujours unis. Quand je vis pour la
première fois ma chère Térésa Donati, elle avait dix ans. Nous nous
aimâmes alors, sans savoir ce qu’était l’amour. Notre vie fut une même
vie: je pâlissais de sa pâleur, j’étais heureux de sa joie; ensemble,
nous nous livrâmes au charme de penser, de sentir, et l’un par l’autre
nous apprîmes l’amour. Nous fûmes mariés dans Crémone, jamais nous
ne connûmes nos lèvres que parées des perles du sourire, nos yeux
rayonnèrent toujours; nos chevelures ne se séparèrent pas plus que
nos vœux; toujours nos deux têtes se confondaient quand nous lisions,
toujours nos pas s’unissaient quand nous marchions. La vie fut un long
baiser, notre maison fut une couche. Un jour Térésa pâlit et me dit
pour la première fois:--Je souffre! Et je ne souffrais pas! Elle ne
se releva plus. Je vis, sans mourir, ses beaux traits s’altérer, ses
cheveux d’or s’endolorir. Elle souriait pour me cacher ses douleurs;
mais je les lisais dans l’azur de ses yeux dont je savais interpréter
les moindres tremblements. Elle me disait:--Honorino, je t’aime! au
moment où ses lèvres blanchirent; enfin, elle serrait encore ma main
dans ses mains quand la mort les glaça. Aussitôt je me tuai pour
qu’elle ne couchât pas seule dans le lit du sépulcre, sous son drap
de marbre. Elle est là-haut, Térésa, moi, je suis ici. Je voulais ne
pas la quitter, Dieu nous a séparés; pourquoi donc nous avoir unis
sur la terre? Il est jaloux. Le paradis a été sans doute bien plus
beau du jour où Térésa y est montée. La voyez-vous? Elle est triste
dans son bonheur, elle est sans moi! Le paradis doit être bien désert
pour elle.»--Maître, dis-je en pleurant, car je pensais à mes amours,
au moment où celui-ci souhaitera le paradis pour Dieu seulement, ne
sera-t-il pas délivré? Le père de la poésie inclina doucement la tête
en signe d’assentiment. Nous nous éloignâmes en fendant les airs, sans
faire plus de bruit que les oiseaux qui passent quelquefois sur nos
têtes quand nous sommes étendus à l’ombre d’un arbre. Nous eussions
vainement tenté d’empêcher l’infortuné de blasphémer ainsi. Un des
malheurs des anges des ténèbres est de ne jamais voir la lumière, même
quand ils en sont environnés. Celui-ci n’aurait pas compris nos paroles.
En ce moment, le pas rapide de plusieurs chevaux retentit au milieu du
silence, le chien aboya, la voix grondeuse du sergent lui répondit;
des cavaliers descendirent, frappèrent à la porte, et le bruit s’éleva
tout à coup avec la violence d’une détonation inattendue. Les deux
proscrits, les deux poètes tombèrent sur terre de toute la hauteur qui
nous sépare des cieux. Le douloureux brisement de cette chute courut
comme un autre sang dans leurs veines, mais en sifflant, en y roulant
des pointes acérées et cuisantes. Pour eux, la douleur fut en quelque
sorte une commotion électrique. La lourde et sonore démarche d’un homme
d’armes dont l’épée, dont la cuirasse et les éperons produisaient un
cliquetis ferrugineux retentit dans l’escalier; puis un soldat se
montra bientôt devant l’étranger surpris.
--Nous pouvons rentrer à Florence, dit cet homme dont la grosse voix
parut douce en prononçant des mots italiens.
--Que dis-tu? demanda le grand vieillard.
--Les _blancs_ triomphent!
--Ne te trompes-tu pas? reprit le poète.
--Non, cher Dante! répondit le soldat dont la voix guerrière exprima
les frissonnements des batailles et les joies de la victoire.
--A Florence! à Florence! O ma Florence! cria vivement DANTE ALIGHIERI
qui se dressa sur ses pieds, regarda dans les airs, crut voir l’Italie,
et devint gigantesque.
--Et moi! quand serai-je dans le ciel? dit Godefroid qui restait un
genou en terre devant le poète immortel, comme un ange en face du
sanctuaire.
--Viens à Florence! lui dit Dante d’un son de voix compatissant. Va!
quand tu verras ses amoureux paysages du haut de Fiesolè, tu te croiras
au paradis.
Le soldat se mit à sourire. Pour la première, pour la seule fois
peut-être, la sombre et terrible figure de Dante respira une joie;
ses yeux et son front exprimaient les peintures de bonheur qu’il a si
magnifiquement prodiguées dans son Paradis. Il lui semblait peut-être
entendre la voix de Béatrix. En ce moment, le pas léger d’une femme et
le frémissement d’une robe retentirent dans le silence. L’aurore jetait
alors ses premières clartés. La belle comtesse Mahaut entra, courut à
Godefroid.
--Viens, mon enfant, mon fils! il m’est maintenant permis de l’avouer!
Ta naissance est reconnue, tes droits sont sous la protection du roi de
France, et tu trouveras un paradis dans le cœur de ta mère.
--Je reconnais _la voix_ du ciel, cria l’enfant ravi.
Ce cri réveilla Dante qui regarda le jeune homme enlacé dans les bras
de la comtesse; il les salua par un regard et laissa son compagnon
d’étude sur le sein maternel.
--Partons, s’écria-t-il d’une voix tonnante. Mort aux Guelfes!
Paris, octobre 1831.
LOUIS LAMBERT.
DÉDICACE.
_Et nunc et semper dilectæ dicatum._
Louis Lambert naquit, en 1797, à Montoire, petite ville du Vendômois,
où son père exploitait une tannerie de médiocre importance et comptait
faire de lui son successeur; mais les dispositions qu’il manifesta
prématurément pour l’étude modifièrent l’arrêt paternel. D’ailleurs
le tanneur et sa femme chérissaient Louis comme on chérit un fils
unique et ne le contrariaient en rien. L’Ancien et le Nouveau Testament
étaient tombés entre les mains de Louis à l’âge de cinq ans; et ce
livre, où sont contenus tant de livres, avait décidé de sa destinée.
Cette enfantine imagination comprit-elle déjà la mystérieuse profondeur
des Écritures, pouvait-elle déjà suivre l’Esprit-Saint dans son vol à
travers les mondes, s’éprit-elle seulement des romanesques attraits qui
abondent en ces poèmes tout orientaux; ou, dans sa première innocence,
cette âme sympathisa-t-elle avec le sublime religieux que des mains
divines ont épanché dans ce livre! Pour quelques lecteurs, notre récit
résoudra ces questions. Un fait résulta de cette première lecture de
la Bible: Louis allait par tout Montoire, y quêtant des livres qu’il
obtenait à la faveur de ces séductions dont le secret n’appartient
qu’aux enfants, et auxquelles personne ne sait résister. En se livrant
à ces études, dont le cours n’était dirigé par personne, il atteignit
sa dixième année. A cette époque, les remplaçants étaient rares;
déjà plusieurs familles riches les retenaient d’avance pour n’en pas
manquer au moment du tirage. Le peu de fortune des pauvres tanneurs
ne leur permettant pas d’acheter un homme à leur fils, ils trouvèrent
dans l’état ecclésiastique le seul moyen que leur laissât la loi de le
sauver de la conscription, et ils l’envoyèrent, en 1807, chez son oncle
maternel, curé de Mer, autre petite ville située sur la Loire, près de
Blois. Ce parti satisfaisait tout à la fois la passion de Louis pour la
science et le désir qu’avaient ses parents de ne point l’exposer aux
hasards de la guerre. Ses goûts studieux et sa précoce intelligence
donnaient d’ailleurs l’espoir de lui voir faire une grande fortune dans
l’Église. Après être resté pendant environ trois ans chez son oncle,
vieil oratorien assez instruit, Louis en sortit au commencement de 1811
pour entrer au collége de Vendôme, où il fut mis et entretenu aux frais
de madame de Staël.
Lambert dut la protection de cette femme célèbre au hasard ou sans
doute à la Providence qui sait toujours aplanir les voies au génie
délaissé. Mais pour nous, de qui les regards s’arrêtent à la superficie
des choses humaines, ces vicissitudes, dont tant d’exemples nous sont
offerts dans la vie des grands hommes, ne semblent être que le résultat
d’un phénomène tout physique; et, pour la plupart des biographes, la
tête d’un homme de génie tranche sur une masse de figures enfantines
comme une belle plante qui par son éclat attire dans les champs les
yeux du botaniste. Cette comparaison pourrait s’appliquer à l’aventure
de Louis Lambert qui venait ordinairement passer dans la maison
paternelle le temps que son oncle lui accordait pour ses vacances; mais
au lieu de s’y livrer, selon l’habitude des écoliers, aux douceurs de
ce bon _far niente_ qui nous affriole à tout âge, il emportait dès le
matin du pain et des livres; puis il allait lire et méditer au fond
des bois pour se dérober aux remontrances de sa mère, à laquelle de si
constantes études paraissaient dangereuses. Admirable instinct de mère!
Dès ce temps, la lecture était devenue chez Louis une espèce de faim
que rien ne pouvait assouvir: il dévorait des livres de tout genre,
et se repaissait indistinctement d’œuvres religieuses, d’histoire, de
philosophie et de physique. Il m’a dit avoir éprouvé d’incroyables
délices en lisant des dictionnaires, à défaut d’autres ouvrages, et je
l’ai cru volontiers. Quel écolier n’a maintes fois trouvé du plaisir
à chercher le sens probable d’un substantif inconnu? L’analyse d’un
mot, sa physionomie, son histoire étaient pour Lambert l’occasion
d’une longue rêverie. Mais ce n’était pas la rêverie instinctive par
laquelle un enfant s’habitue aux phénomènes de la vie, s’enhardit aux
perceptions ou morales ou physiques; culture involontaire, qui plus
tard porte ses fruits et dans l’entendement et dans le caractère; non,
Louis embrassait les faits, il les expliquait après en avoir recherché
tout à la fois le principe et la fin avec une perspicacité de sauvage.
Aussi, par un de ces jeux effrayants auxquels se plaît parfois la
Nature, et qui prouvait l’anomalie de son existence, pouvait-il dès
l’âge de quatorze ans émettre facilement des idées dont la profondeur
ne m’a été révélée que longtemps après.
--Souvent, me dit-il, en parlant de ses lectures, j’ai accompli de
délicieux voyages, embarqué sur un mot dans les abîmes du passé, comme
l’insecte qui flotte au gré d’un fleuve sur quelque brin d’herbe.
Parti de la Grèce, j’arrivais à Rome et traversais l’étendue des âges
modernes. Quel beau livre ne composerait-on pas en racontant la vie
et les aventures d’un mot? sans doute il a reçu diverses impressions
des événements auxquels il a servi; selon les lieux il a réveillé des
idées différentes; mais n’est-il pas plus grand encore à considérer
sous le triple aspect de l’âme, du corps et du mouvement? A le
regarder, abstraction faite de ses fonctions, de ses effets et de ses
actes, n’y a-t-il pas de quoi tomber dans un océan de réflexions? La
plupart des mots ne sont-ils pas teints de l’idée qu’ils représentent
extérieurement? à quel génie sont-ils dus! S’il faut une grande
intelligence pour créer un mot, quel âge a donc la parole humaine?
L’assemblage des lettres, leurs formes, la figure qu’elles donnent à
un mot, dessinent exactement, suivant le caractère de chaque peuple,
des êtres inconnus dont le souvenir est en nous. Qui nous expliquera
philosophiquement la transition de la sensation à la pensée, de
la pensée au verbe, du verbe à son expression hiéroglyphique, des
hiéroglyphes à l’alphabet, de l’alphabet à l’éloquence écrite, dont la
beauté réside dans une suite d’images classées par les rhéteurs, et
qui sont comme les hiéroglyphes de la pensée? L’antique peinture des
idées humaines configurées par les formes zoologiques n’aurait-elle
pas déterminé les premiers signes dont s’est servi l’Orient pour
écrire ses langages? Puis n’aurait-elle pas traditionnellement laissé
quelques vestiges dans nos langues modernes, qui toutes se sont
partagé les débris du verbe primitif des nations, verbe majestueux et
solennel, dont la majesté, dont la solennité décroissent à mesure que
vieillissent les sociétés; dont les retentissements si sonores dans
la Bible hébraïque, si beaux encore dans la Grèce, s’affaiblissent à
travers les progrès de nos civilisations successives? Est-ce à cet
ancien Esprit que nous devons les mystères enfouis dans toute parole
humaine? N’existe-t-il pas dans le mot vrai une sorte de rectitude
fantastique? ne se trouve-t-il pas dans le son bref qu’il exige une
vague image de la chaste nudité, de la simplicité du vrai en toute
chose? Cette syllabe respire je ne sais quelle fraîcheur. J’ai pris
pour exemple la formule d’une idée abstraite, ne voulant pas expliquer
le problème par un mot qui le rendît trop facile à comprendre, comme
celui de VOL, où tout parle aux sens. N’en est-il pas ainsi de chaque
verbe? tous sont empreints d’un vivant pouvoir qu’ils tiennent de
l’âme, et qu’ils lui restituent par les mystères d’une action et d’une
réaction merveilleuse entre la parole et la pensée. Ne dirait-on pas
d’un amant qui puise sur les lèvres de sa maîtresse autant d’amour
qu’il en communique? Par leur seule physionomie, les mots raniment
dans notre cerveau les créatures auxquelles ils servent de vêtement.
Semblables à tous les êtres, ils n’ont qu’une place où leurs propriétés
puissent pleinement agir et se développer. Mais ce sujet comporte
peut-être une science tout entière! Et il haussait les épaules comme
pour me dire: Nous sommes et trop grands et trop petits!
La passion de Louis pour la lecture avait été d’ailleurs fort bien
servie. Le curé de Mer possédait environ deux à trois mille volumes.
Ce trésor provenait des pillages faits pendant la révolution dans les
abbayes et les châteaux voisins. En sa qualité de prêtre assermenté,
le bonhomme avait pu choisir les meilleurs ouvrages parmi les
collections précieuses qui furent alors vendues au poids. En trois
ans, Louis Lambert s’était assimilé la substance des livres qui, dans
la bibliothèque de son oncle, méritaient d’être lus. L’absorption des
idées par la lecture était devenue chez lui un phénomène curieux;
son œil embrassait sept à huit lignes d’un coup, et son esprit en
appréciait le sens avec une vélocité pareille à celle de son regard;
souvent même un mot dans la phrase suffisait pour lui en faire
saisir le suc. Sa mémoire était prodigieuse, il se souvenait avec
une même fidélité des pensées acquises par la lecture et de celles
que la réflexion ou la conversation lui avaient suggérées. Enfin il
possédait toutes les mémoires: celles des lieux, des noms, des mots,
des choses et des figures. Non-seulement il se rappelait les objets à
volonté; mais encore il les revoyait en lui-même situés, éclairés,
colorés comme ils l’étaient au moment où il les avait aperçus. Cette
puissance s’appliquait également aux actes les plus insaisissables de
l’entendement. Il se souvenait, suivant son expression, non-seulement
du gisement des pensées dans le livre où il les avait prises, mais
encore des dispositions de son âme à des époques éloignées. Par un
privilége inouï, sa mémoire pouvait donc lui retracer les progrès
et la vie entière de son esprit, depuis l’idée la plus anciennement
acquise jusqu’à la dernière éclose, depuis la plus confuse jusqu’à la
plus lucide. Son cerveau, habitué jeune encore au difficile mécanisme
de la concentration des forces humaines, tirait de ce riche dépôt une
foule d’images admirables de réalité, de fraîcheur, desquelles il se
nourrissait pendant la durée de ses limpides contemplations.
--Quand je le veux, me disait-il dans son langage auquel les trésors
du souvenir communiquaient une hâtive originalité, je tire un voile
sur mes yeux. Soudain je rentre en moi-même, et j’y trouve une chambre
noire où les accidents de la nature viennent se reproduire sous une
forme plus pure que la forme sous laquelle ils sont d’abord apparus à
mes sens extérieurs.