plomb répandaient avec parcimonie, colorait cette assemblée de teintes
capricieuses en y créant çà et là de vigoureux contrastes par le
mélange de la lueur et des ténèbres. Ici des yeux étincelaient en des
coins obscurs; là de noires chevelures, caressées par des rayons,
semblaient lumineuses au-dessus de quelques visages ensevelis dans
l’ombre; puis, plusieurs crânes découronnés, conservant une faible
ceinture de cheveux blancs, apparaissaient au-dessus de la foule comme
des créneaux argentés par la lune. Toutes les têtes, tournées vers le
docteur, restaient muettes, impatientes. Les voix monotones des autres
professeurs dont les écoles étaient voisines, retentissaient dans la
rue silencieuse comme le murmure des flots de la mer. Le pas des deux
inconnus qui arrivèrent en ce moment attira l’attention générale. Le
docteur Sigier, prêt à prendre la parole, vit le majestueux vieillard
debout, lui chercha de l’œil une place, et n’en trouvant pas, tant la
foule était grande, il descendit, vint à lui d’un air respectueux, et
le fit asseoir sur l’escalier de la chaire en lui prêtant son escabeau.
L’assemblée accueillit cette faveur par un long murmure d’approbation,
en reconnaissant dans le vieillard le héros d’une admirable thèse
récemment soutenue à la Sorbonne. L’inconnu jeta sur l’auditoire,
au-dessus duquel il planait, ce profond regard qui racontait
tout un poème de malheurs, et ceux qu’il atteignit éprouvèrent
d’indéfinissables tressaillements. L’enfant qui suivait le vieillard
s’assit sur une des marches, et s’appuya contre la chaire, dans une
pose ravissante de grâce et de tristesse. Le silence devint profond, le
seuil de la porte, la rue même, furent obstrués en peu d’instants par
une foule d’écoliers qui désertèrent les autres classes.
Le docteur Sigier devait résumer, en un dernier discours, les théories
qu’il avait données sur la résurrection, sur le ciel et l’enfer, dans
ses leçons précédentes. Sa curieuse doctrine répondait aux sympathies
de l’époque, et satisfaisait à ces désirs immodérés du merveilleux qui
tourmentent les hommes à tous les âges du monde. Cet effort de l’homme
pour saisir un infini qui échappe sans cesse à ses mains débiles, ce
dernier assaut de la pensée avec elle-même, était une œuvre digne d’une
assemblée où brillaient alors toutes les lumières de ce siècle, où
scintillait peut-être la plus vaste des imaginations humaines. D’abord
le docteur rappela simplement, d’un ton doux et sans emphase, les
principaux points précédemment établis.
«Aucune intelligence ne se trouvait égale à une autre. L’homme
était-il en droit de demander compte à son créateur de l’inégalité
des forces morales données à chacun? Sans vouloir pénétrer tout à
coup les desseins de Dieu, ne devait-on pas reconnaître en fait
que, par suite de leurs dissemblances générales, les intelligences
se divisaient en de grandes sphères? Depuis la sphère où brillait
le moins d’intelligence jusqu’à la plus translucide où les âmes
apercevaient le chemin pour aller à Dieu, n’existait-il pas une
gradation réelle de spiritualité? les esprits appartenant à une même
sphère ne s’entendaient-ils pas fraternellement, en âme, en chair, en
pensée, en sentiment?»
Là, le docteur développait de merveilleuses théories relatives aux
sympathies. Il expliquait dans un langage biblique les phénomènes
de l’amour, les répulsions instinctives, les attractions vives qui
méconnaissent les lois de l’espace, les cohésions soudaines des âmes
qui semblent se reconnaître. Quant aux divers degrés de force dont
étaient susceptibles nos affections, il les résolvait par la place
plus ou moins rapprochée du centre que les êtres occupaient dans leurs
cercles respectifs. Il révélait mathématiquement une grande pensée
de Dieu dans la coordination des différentes sphères humaines. Par
l’homme, disait-il, ces sphères créaient un monde intermédiaire entre
l’intelligence de la brute et l’intelligence des anges. Selon lui,
la Parole _divine_ nourrissait la Parole _spirituelle_, la Parole
_spirituelle_ nourrissait la Parole _animée_, la Parole _animée_
nourrissait la Parole _animale_, la Parole _animale_ nourrissait la
Parole _végétale_, et la Parole _végétale_ exprimait la vie de la
parole _stérile_. Les successives transformations de chrysalide que
Dieu imposait ainsi à nos âmes, et cette espèce de vie infusoire
qui, d’une zone à l’autre, se communiquait toujours plus vive, plus
spirituelle, plus clairvoyante, développait confusément, mais assez
merveilleusement peut-être pour ses auditeurs inexpérimentés, le
mouvement imprimé par le Très-Haut à la Nature. Secouru par de nombreux
passages empruntés aux livres sacrés, et desquels il se servait pour
se commenter lui-même, pour exprimer par des images sensibles les
raisonnements abstraits qui lui manquaient, il secouait l’esprit de
Dieu comme une torche à travers les profondeurs de la création, avec
une éloquence qui lui était propre et dont les accents sollicitaient
la conviction de son auditoire. Déroulant ce mystérieux système dans
toutes ses conséquences, il donnait la clef de tous les symboles,
justifiait les vocations, les dons particuliers, les génies, les
talents humains. Devenant tout à coup physiologiste par instinct, il
rendait compte des ressemblances animales inscrites sur les figures
humaines, par des analogies primordiales et par le mouvement ascendant
de la création. Il vous faisait assister au jeu de la nature, assignait
une mission, un avenir aux minéraux, à la plante, à l’animal. La Bible
à la main, après avoir spiritualisé la Matière et matérialisé l’Esprit,
après avoir fait entrer la volonté de Dieu en tout, et imprimé du
respect pour ses moindres œuvres, il admettait la possibilité de
parvenir par la foi d’une sphère à une autre.
Telle fut la première partie de son discours, il en appliqua par
d’adroites digressions les doctrines au système de la féodalité. La
poésie religieuse et profane, l’éloquence abrupte du temps avaient une
large carrière dans cette immense théorie, où venaient se fondre tous
les systèmes philosophiques de l’antiquité, mais d’où le docteur les
faisait sortir, éclaircis, purifiés, changés. Les faux dogmes des deux
principes et ceux du panthéisme tombaient sous sa parole qui proclamait
l’unité divine en laissant à Dieu et à ses anges la connaissance des
fins dont les moyens éclataient si magnifiques aux yeux de l’homme.
Armé des démonstrations par lesquelles il expliquait le monde matériel,
le docteur Sigier construisait un monde spirituel dont les sphères
graduellement élevées nous séparaient de Dieu, comme la plante était
éloignée de nous par une infinité de cercles à franchir. Il peuplait
le ciel, les étoiles, les astres, le soleil. Au nom de saint Paul, il
investissait les hommes d’une puissance nouvelle, il leur était permis
de monter de monde en monde jusqu’aux sources de la vie éternelle.
L’échelle mystique de Jacob était tout à la fois la formule religieuse
de ce secret divin et la preuve traditionnelle du fait. Il voyageait
dans les espaces en entraînant les âmes passionnées sur les ailes
de sa parole, et faisait sentir l’infini à ses auditeurs, en les
plongeant dans l’océan céleste. Le docteur expliquait ainsi logiquement
l’enfer par d’autres cercles disposés en ordre inverse des sphères
brillantes qui aspiraient à Dieu, où la souffrance et les ténèbres
remplaçaient la lumière et l’esprit. Les tortures se comprenaient aussi
bien que les délices. Les termes de comparaison existaient dans les
transitions de la vie humaine, dans ses diverses atmosphères de douleur
et d’intelligence. Ainsi les fabulations les plus extraordinaires
de l’enfer et du purgatoire se trouvaient naturellement réalisées.
Il déduisait admirablement les raisons fondamentales de nos vertus.
L’homme pieux, cheminant dans la pauvreté, fier de sa conscience,
toujours en paix avec lui-même, et persistant à ne pas se mentir
dans son cœur, malgré les spectacles du vice triomphant, était un
ange puni, déchu, qui se souvenait de son origine, pressentait sa
récompense, accomplissait sa tâche et obéissait à sa belle mission.
Les sublimes résignations du christianisme apparaissent alors dans
toute leur gloire. Il mettait les martyrs sur les bûchers ardents,
et les dépouillait presque de leurs mérites, en les dépouillant de
leurs souffrances. Il montrait l’ange _intérieur_ dans les cieux,
tandis que l’homme _extérieur_ était brisé par le fer des bourreaux.
Il peignait, il faisait reconnaître à certains signes célestes, des
anges parmi les hommes. Il allait alors arracher dans les entrailles
de l’entendement le véritable sens du mot _chute_, qui se retrouve en
tous les langages. Il revendiquait les plus fertiles traditions, afin
de démontrer la vérité de notre origine. Il expliquait avec lucidité
la passion que tous les hommes ont de s’élever, de monter, ambition
instinctive, révélation perpétuelle de notre destinée. Il faisait
épouser d’un regard l’univers entier, et décrivait la substance de
Dieu même, coulant à pleins bords comme un fleuve immense, du centre
aux extrémités, des extrémités vers le centre. La nature était une et
compacte. Dans l’œuvre la plus chétive en apparence, comme dans la plus
vaste, tout obéissait à cette loi. Chaque création en reproduisait en
petit une image exacte, soit la sève de la plante, soit le sang de
l’homme, soit le cours des astres. Il entassait preuve sur preuve, et
configurait toujours sa pensée par un tableau mélodieux de poésie.
Il marchait, d’ailleurs, hardiment au-devant des objections. Ainsi
lui-même foudroyait sous une éloquente interrogation les monuments
de nos sciences et les superfétations humaines, à la construction
desquelles les sociétés employaient les éléments du monde terrestre.
Il demandait si nos guerres, si nos malheurs, si nos dépravations
empêchaient le grand mouvement imprimé par Dieu à tous les mondes? Il
faisait rire de l’impuissance humaine en montrant nos efforts effacés
partout. Il évoquait les mânes de Tyr, de Carthage, de Babylone; il
ordonnait à Babel, à Jérusalem de comparaître; il y cherchait, sans les
trouver, les sillons éphémères de la charrue civilisatrice. L’humanité
flottait sur le monde, comme un vaisseau dont le sillage disparaît sous
le niveau paisible de l’Océan.
Telles étaient les idées fondamentales du discours prononcé par le
docteur Sigier, idées qu’il enveloppa dans le langage mystique et le
latin bizarre en usage à cette époque. Les Écritures dont il avait fait
une étude particulière lui fournissaient les armes sous lesquelles il
apparaissait à son siècle pour en presser la marche. Il couvrait comme
d’un manteau sa hardiesse sous un grand savoir, et sa philosophie sous
la sainteté de ses mœurs. En ce moment, après avoir mis son audience
face à face avec Dieu, après avoir fait tenir le monde dans une pensée,
et dévoilé presque la pensée du monde, il contempla l’assemblée
silencieuse, palpitante, et interrogea l’étranger par un regard.
Aiguillonné sans doute par la présence de cet être singulier, il ajouta
ces paroles, dégagées ici de la latinité corrompue du moyen-âge.
--Où croyez-vous que l’homme puisse prendre ces vérités fécondes, si
ce n’est au sein de Dieu même? Que suis-je? Le faible traducteur d’une
seule ligne léguée par le plus puissant des apôtres, une seule ligne
entre mille également brillantes de lumière. Avant nous tous, saint
Paul avait dit: _In Deo vivimus, movemur et sumus_. (Nous vivons, nous
sommes, nous marchons dans Dieu même.) Aujourd’hui, moins croyants et
plus savants, ou moins instruits et plus incrédules, nous demanderions
à l’apôtre, à quoi bon ce mouvement perpétuel? Où va cette vie
distribuée par zones? Pourquoi cette intelligence qui commence par les
perceptions confuses du marbre, et va, de sphère en sphère, jusqu’à
l’homme, jusqu’à l’ange, jusqu’à Dieu? Où est la source, où est la
mer? Si la vie, arrivée à Dieu à travers les mondes et les étoiles,
à travers la matière et l’esprit, redescend vers un autre but? Vous
voudriez voir l’univers des deux côtés. Vous adoreriez le souverain,
à condition de vous asseoir sur son trône un moment. Insensés que
nous sommes! nous refusons aux animaux les plus intelligents le don de
comprendre nos pensées et le but de nos actions, nous sommes sans pitié
pour les créatures des sphères inférieures, nous les chassons de notre
monde, nous leur dénions la faculté de deviner la pensée humaine, et
nous voudrions connaître la plus élevée de toutes les idées, l’idée
de l’idée! Eh! bien, allez, partez! montez par la foi de globe en
globe, volez dans les espaces! La pensée, l’amour et la foi en sont les
clefs mystérieuses. Traversez les cercles, parvenez au trône! Dieu est
plus clément que vous ne l’êtes, il a ouvert son temple à toutes ses
créations. Mais n’oubliez pas l’exemple de Moïse? Déchaussez-vous pour
entrer dans le sanctuaire, dépouillez-vous de toute souillure, quittez
bien complétement votre corps, autrement vous seriez consumés, car
Dieu... Dieu, c’est la lumière!
Au moment où le docteur Sigier, la face ardente, la main levée,
prononçait cette grande parole, un rayon de soleil pénétra par un
vitrail ouvert, et fit jaillir comme par magie une source brillante,
une longue et triangulaire bande d’or qui revêtit l’assemblée comme
d’une écharpe. Toutes les mains battirent, car les assistants
acceptèrent cet effet du soleil couchant comme un miracle. Un cri
unanime s’éleva:--_Vivat! vivat!_ Le ciel lui-même semblait applaudir.
Godefroid, saisi de respect, regardait tour à tour le vieillard et le
docteur Sigier qui se parlaient à voix basse.
--Gloire au maître! disait l’étranger.
--Qu’est une gloire passagère? répondait Sigier.
--Je voudrais éterniser ma reconnaissance, répliqua le vieillard.
--Eh! bien, une ligne de vous? reprit le docteur, ce sera me donner
l’immortalité humaine.
--Hé! peut-on donner ce qu’on n’a point? s’écria l’inconnu.
Accompagnés par la foule qui, semblable à des courtisans autour de
leurs rois, se pressait sur leurs pas, en laissant entre elle et ces
trois personnages une respectueuse distance, Godefroid, le vieillard et
Sigier marchèrent vers la rive fangeuse où dans ce temps il n’y avait
point encore de maisons, et où le passeur les attendait. Le docteur et
l’étranger ne s’entretenaient ni en latin ni en langue gauloise, ils
parlaient gravement un langage inconnu. Leurs mains s’adressaient tour
à tour aux cieux et à la terre. Plus d’une fois, Sigier à qui les
détours du rivage étaient familiers, guidait avec un soin particulier
le vieillard vers les planches étroites jetées comme des ponts sur
la boue; l’assemblée les épiait avec curiosité, et quelques écoliers
enviaient le privilége du jeune enfant qui suivait ces deux souverains
de la parole. Enfin le docteur salua le vieillard et vit partir le
bateau du passeur.
Au moment où la barque flotta sur la vaste étendue de la Seine en
imprimant ses secousses à l’âme, le soleil, semblable à un incendie
qui s’allumait à l’horizon, perça les nuages, versa sur les campagnes
des torrents de lumière, colora de ses tons rouges, de ses reflets
bruns et les cimes d’ardoises et les toits de chaume, borda de feu
les tours de Philippe-Auguste, inonda les cieux, teignit les eaux,
fit resplendir les herbes, réveilla les insectes à moitié endormis.
Cette longue gerbe de lumière embrasa les nuages. C’était comme le
dernier vers de l’hymne quotidien. Tout cœur devait tressaillir, alors
la nature fut sublime. Après avoir contemplé ce spectacle, l’étranger
eut ses paupières humectées par la plus faible de toutes les larmes
humaines. Godefroid pleurait aussi, sa main palpitante rencontra celle
du vieillard qui se retourna, lui laissa voir son émotion; mais, sans
doute pour sauver sa dignité d’homme qu’il crut compromise, il lui
dit d’une voix profonde:--Je pleure mon pays, je suis banni! Jeune
homme, à cette heure même j’ai quitté ma patrie. Mais là-bas, à cette
heure, les lucioles sortent de leurs frêles demeures, et se suspendent
comme autant de diamants aux rameaux des glaïeuls. A cette heure, la
brise douce comme la plus douce poésie, s’élève d’une vallée trempée
de lumière, en exhalant de suaves parfums. A l’horizon, je voyais une
ville d’or, semblable à la _Jérusalem_ céleste, une ville dont le
nom ne doit pas sortir de ma bouche. Là, serpente aussi une rivière.
Cette ville et ses monuments, cette rivière dont les ravissantes
perspectives, dont les nappes d’eau bleuâtre se confondaient, se
mariaient, se dénouaient, lutte harmonieuse qui réjouissait ma vue et
m’inspirait l’amour, où sont-ils? A cette heure, les ondes prenaient
sous le ciel du couchant des teintes fantastiques, et figuraient de
capricieux tableaux. Les étoiles distillaient une lumière caressante,
la lune tendait partout ses piéges gracieux, elle donnait une autre
vie aux arbres, aux couleurs, aux formes, et diversifiait les eaux
brillantes, les collines muettes, les édifices éloquents. La ville
parlait, scintillait; elle me rappelait, elle! Des colonnes de
fumée se dressaient auprès des colonnes antiques dont les marbres
étincelaient de blancheur au sein de la nuit; les lignes de l’horizon
se dessinaient encore à travers les vapeurs du soir, tout était
harmonie et mystère. La nature ne me disait pas adieu, elle voulait me
garder. Ah! c’était tout pour moi: ma mère et mon enfant, mon épouse et
ma gloire! Les cloches, elles-mêmes, pleuraient alors ma proscription.
O terre merveilleuse! elle est aussi belle que le ciel! Depuis cette
heure, j’ai eu l’univers pour cachot. Ma chère patrie, pourquoi m’as-tu
proscrit?--Mais j’y triompherai! s’écria-t-il en jetant ce mot avec un
tel accent de conviction, et d’un timbre si éclatant, que le batelier
tressaillit en croyant entendre le son d’une trompette.
Le vieillard était debout, dans une attitude prophétique et regardait
dans les airs vers le sud, en montrant sa patrie à travers les régions
du ciel. La pâleur ascétique de son visage avait fait place à la
rougeur du triomphe, ses yeux étincelaient, il était sublime comme un
lion hérissant sa crinière.
--Et toi, pauvre enfant! reprit-il en regardant Godefroid dont les
joues étaient bordées par un chapelet de gouttes brillantes, as-tu donc
comme moi étudié la vie sur des pages sanglantes? Pourquoi pleurer? Que
peux-tu regretter à ton âge?
--Hélas! dit Godefroid, je regrette une patrie plus belle que toutes
les patries de la terre, une patrie que je n’ai point vue et dont j’ai
souvenir. Oh! si je pouvais fendre les espaces à plein vol, j’irais...
--Où? dit le Proscrit.
--Là-haut, répondit l’enfant.
En entendant ce mot, l’étranger tressaillit, arrêta son regard lourd
sur le jeune homme, et le fit taire. Tous deux ils s’entretinrent par
une inexplicable effusion d’âme en écoutant leurs vœux au sein d’un
fécond silence, et voyagèrent fraternellement comme deux colombes qui
parcourent les cieux d’une même aile, jusqu’au moment où la barque,
en touchant le sable du Terrain, les tira de leur profonde rêverie.
Tous deux, ensevelis dans leurs pensées, marchèrent en silence vers la
maison du sergent.
--Ainsi, disait en lui-même le grand étranger, ce pauvre petit se
croit un ange banni du ciel. Et qui parmi nous aurait le droit de le
détromper? Sera-ce moi? Moi qui suis enlevé si souvent par un pouvoir
magique loin de la terre; moi qui appartiens à Dieu; moi qui suis pour
moi-même un mystère. N’ai-je donc pas vu le plus beau des anges vivant
dans cette boue? Cet enfant est-il donc plus ou moins insensé que je le
suis? A-t-il fait un pas plus hardi dans la foi? Il croit, sa croyance
le conduira sans doute en quelque sentier lumineux semblable à celui
dans lequel je marche. Mais, s’il est beau comme un ange, n’est-il pas
trop faible pour résister à de si rudes combats!
Intimidé par la présence de son compagnon, dont la voix foudroyante lui
exprimait ses propres pensées, comme l’éclair traduit les volontés du
ciel, l’enfant se contentait de regarder les étoiles avec les yeux d’un
amant. Accablé par un luxe de sensibilité qui lui écrasait le cœur, il
était là, faible et craintif, comme un moucheron inondé de soleil. La
voix de Sigier leur avait célestement déduit à tous deux les mystères
du monde moral; le grand vieillard devait les revêtir de gloire;
l’enfant les sentait en lui-même sans pouvoir en rien exprimer; tous
trois, ils exprimaient par de vivantes images la Science, la Poésie et
le Sentiment.
En rentrant au logis, l’étranger s’enferma dans sa chambre, alluma
sa lampe inspiratrice, et se confia au terrible démon du travail, en
demandant des mots au silence, des idées à la nuit. Godefroid s’assit
au bord de sa fenêtre, regarda tour à tour les reflets de la lune dans
les eaux, étudia les mystères du ciel. Livré à l’une de ces extases
qui lui étaient familières, il voyagea de sphère en sphère, de visions
en visions, écoutant et croyant entendre de sourds frémissements et
des voix d’anges, voyant ou croyant voir des lueurs divines au sein
desquelles il se perdait, essayant de parvenir au point éloigné,
source de toute lumière, principe de toute harmonie. Bientôt la grande
clameur de Paris propagée par les eaux de la Seine s’apaisa, les lueurs
s’éteignirent une à une en haut des maisons, le silence régna dans
toute son étendue, et la vaste cité s’endormit comme un géant fatigué.
Minuit sonna. Le plus léger bruit, la chute d’une feuille ou le vol
d’un _choucas_ changeant de place dans les cimes de Notre-Dame, eussent
alors rappelé l’esprit de l’étranger sur la terre, eussent fait quitter
à l’enfant les hauteurs célestes vers lesquelles son âme était montée
sur les ailes de l’extase. En ce moment, le vieillard entendit avec
horreur dans la chambre voisine un gémissement qui se confondit avec
la chute d’un corps lourd que l’oreille expérimentée du banni reconnut
pour être un cadavre. Il sortit précipitamment, entra chez Godefroid,
le vit gisant comme une masse informe, aperçut une longue corde serrée
à son cou et qui serpentait à terre. Quand il l’eut dénouée, l’enfant
ouvrit les yeux.
--Où suis-je, demanda-t-il avec une expression de plaisir.
--Chez vous, dit le vieillard en regardant avec surprise le cou de
Godefroid, le clou auquel la corde avait été attachée, et qui se
trouvait encore au bout.
--Dans le ciel, répondit l’enfant d’une voix délicieuse.
--Non, sur la terre! répliqua le vieillard.
Godefroid marcha dans la ceinture de lumière tracée par la lune à
travers la chambre dont le vitrail était ouvert, il revit la Seine
frémissante, les saules et les herbes du Terrain. Une nuageuse
atmosphère s’élevait au-dessus des eaux comme un dais de fumée. A ce
spectacle pour lui désolant, il se croisa les mains sur la poitrine et
prit une attitude de désespoir; le vieillard vint à lui, l’étonnement
peint sur la figure.
--Vous avez voulu vous tuer? lui demanda-t-il.
--Oui, répondit Godefroid en laissant l’étranger lui passer à plusieurs
reprises les mains sur le cou pour examiner l’endroit où les efforts de
la corde avaient porté.
Malgré de légères contusions, le jeune homme avait dû peu souffrir. Le
vieillard présuma que le clou avait promptement cédé au poids du corps,
et que ce fatal essai s’était terminé par une chute sans danger.
--Pourquoi donc, cher enfant, avez-vous tenté de mourir?
--Ah! répondit Godefroid ne retenant plus les larmes qui roulaient dans
ses yeux, j’ai entendu la voix d’en haut! Elle m’appelait par mon nom!
Elle ne m’avait pas encore nommé; mais cette fois, elle me conviait au
ciel! Oh! combien cette voix est douce!--Ne pouvant m’élancer dans les
cieux, ajouta-t-il avec un geste naïf, j’ai pris pour aller à Dieu la
seule route que nous ayons.
--Oh, enfant, enfant sublime! s’écria le vieillard en enlaçant
Godefroid dans ses bras et le pressant avec enthousiasme sur son cœur.
Tu es poète, tu sais monter intrépidement sur l’ouragan! Ta poésie,
à toi, ne sort pas de ton cœur! Tes vives, tes ardentes pensées, tes
créations marchent et grandissent dans ton âme. Va, ne livre pas tes
idées au vulgaire? sois l’autel, la victime et le prêtre tout ensemble!
Tu connais les cieux, n’est-ce pas? Tu as vu ces myriades d’anges aux
blanches plumes, aux sistres d’or qui tous tendent d’un vol égal
vers le trône, et tu as admiré souvent leurs ailes qui, sous la voix
de Dieu, s’agitent comme les touffes harmonieuses des forêts sous la
tempête. Oh! combien l’espace sans bornes est beau! dis?
Le vieillard serra convulsivement la main de Godefroid, et tous deux
contemplèrent le firmament dont les étoiles semblaient verser de
caressantes poésies qu’ils entendaient.
--Oh! voir Dieu, s’écria doucement Godefroid.