--Eh! bien, reprit Tirechair, les deux étrangers que nous aubergeons
sentent le roussi. Il n’y a chapitre, comtesse, ni protection qui
tiennent. Voilà Pâques venu, l’année finie, il faut mettre nos hôtes à
la porte, et vite et tôt. Apprendras-tu donc à un sergent à reconnaître
le gibier de potence? Nos deux hôtes avaient pratiqué la Porrette,
cette hérétique de Danemarck ou de Norwége de qui tu as entendu d’ici
le dernier cri. C’était une courageuse diablesse, elle n’a point
sourcillé sur son fagot, ce qui prouvait abondamment son accointance
avec le diable; je l’ai vue comme je te vois, elle prêchait encore
l’assistance, disant qu’elle était dans le ciel et voyait Dieu. Hé!
bien, depuis ce jour, je n’ai point dormi tranquillement sur mon
grabat. Le seigneur couché au dessus de nous est plus sûrement sorcier
que chrétien. Foi de sergent! j’ai le frisson quand ce vieux passe près
de moi; la nuit, jamais il ne dort; si je m’éveille, sa voix retentit
comme le bourdonnement des cloches, et je lui entends faire ses
conjurations dans la langue de l’enfer; lui as-tu jamais vu manger une
honnête croûte de pain, une fouace faite par la main d’un talmellier
catholique? Sa peau brune a été cuite et hâlée par le feu de l’enfer.
Jour de Dieu! ses yeux exercent un charme, comme ceux des serpents!
Jacqueline, je ne veux pas de ces deux hommes chez moi. Je vis trop
près de la justice pour ne pas savoir qu’il faut ne jamais rien avoir à
démêler avec elle. Tu mettras nos deux locataires à la porte: le vieux
parce qu’il m’est suspect, le jeune parce qu’il est trop mignon. L’un
et l’autre ont l’air de ne point hanter les chrétiens, ils ne vivent
certes pas comme nous vivons; le petit regarde toujours la lune, les
étoiles et les nuages, en sorcier qui guette l’heure de monter sur son
balai; l’autre sournois se sert bien certainement de ce pauvre enfant
pour quelque sortilége. Mon bouge est déjà sur la rivière, j’ai assez
de cette cause de ruine sans y attirer le feu du ciel ou l’amour d’une
comtesse. J’ai dit. Ne bronche pas.
Malgré le despotisme qu’elle exerçait au logis, Jacqueline resta
stupéfaite en entendant l’espèce de réquisitoire fulminé par le sergent
contre ses deux hôtes. En ce moment, elle regarda machinalement la
fenêtre de la chambre où logeait le vieillard, et frissonna d’horreur
en y rencontrant tout à coup la face sombre et mélancolique, le regard
profond qui faisaient tressaillir le sergent, quelque habitué qu’il fût
à voir des criminels.
A cette époque, petits et grands, clercs et laïques, tout tremblait à
la pensée d’un pouvoir surnaturel. Le mot de magie était aussi puissant
que la lèpre pour briser les sentiments, rompre les liens sociaux,
et glacer la pitié dans les cœurs les plus généreux. La femme du
sergent pensa soudain qu’elle n’avait jamais vu ses deux hôtes faisant
acte de créature humaine. Quoique la voix du plus jeune fût douce et
mélodieuse comme les sons d’une flûte, elle l’entendait si rarement,
qu’elle fut tentée de la prendre pour l’effet d’un sortilége. En se
rappelant l’étrange beauté de ce visage blanc et rose, en revoyant par
le souvenir cette chevelure blonde et les feux humides de ce regard,
elle crut y reconnaître les artifices du démon. Elle se souvint d’être
restée pendant des journées entières sans avoir entendu le plus léger
bruit chez les deux étrangers. Où étaient-ils pendant ces longues
heures? Tout à coup, les circonstances les plus singulières revinrent
en foule à sa mémoire. Elle fut complétement saisie par la peur, et
voulut voir une preuve de magie dans l’amour que la riche dame portait
à ce jeune Godefroy, pauvre orphelin venu de Flandre à Paris pour
étudier à l’Université. Elle mit promptement la main dans une de ses
poches, en tira vivement quatre livres tournois en grands blancs, et
regarda les pièces par un sentiment d’avarice mêlé de crainte.
--Ce n’est pourtant pas là de la fausse monnaie? dit-elle en montrant
les sous d’argent à son mari.--Puis, ajouta-t-elle, comment les mettre
hors de chez nous après avoir reçu d’avance le loyer de l’année
prochaine?
--Tu consulteras le doyen du chapitre, répondit le sergent. N’est-ce
pas à lui de nous dire comment nous devons nous comporter avec des
êtres extraordinaires?
--Oh! oui, bien extraordinaires, s’écria Jacqueline. Voyez la malice!
venir se gîter dans le giron même de Notre-Dame! Mais, reprit-elle,
avant de consulter le doyen, pourquoi ne pas prévenir cette noble et
digne dame du danger qu’elle court?
En achevant ces paroles, Jacqueline et le sergent, qui n’avait pas
perdu un coup de dent, rentrèrent au logis. Tirechair, en homme vieilli
dans les ruses de son métier, feignit de prendre l’inconnue pour une
véritable ouvrière; mais cette indifférence apparente laissait percer
la crainte d’un courtisan qui respecte un royal incognito. En ce
moment, six heures sonnèrent au clocher de Saint-Denis-du-Pas, petite
église qui se trouvait entre Notre-Dame et le port Saint-Landry, la
première cathédrale bâtie à Paris, au lieu même où saint Denis a été
mis sur le gril, disent les chroniques. Aussitôt l’heure vola de cloche
en cloche par toute la Cité. Tout à coup des cris confus s’élevèrent
sur la rive gauche de la Seine, derrière Notre-Dame, à l’endroit où
fourmillaient les écoles de l’Université. A ce signal, le vieil hôte de
Jacqueline se remua dans sa chambre. Le sergent, sa femme et l’inconnue
entendirent ouvrir et fermer brusquement une porte, et le pas lourd
de l’étranger retentit sur les marches de l’escalier intérieur. Les
soupçons du sergent donnaient à l’apparition de ce personnage un si
haut intérêt, que les visages de Jacqueline et du sergent offrirent
tout à coup une expression bizarre dont fut saisie la dame. Rapportant,
comme toutes les personnes qui aiment, l’effroi du couple à son
protégé, l’inconnue attendit avec une sorte d’inquiétude l’événement
qu’annonçait la peur de ses prétendus maîtres.
L’étranger resta pendant un instant sur le seuil de la porte pour
examiner les trois personnes qui étaient dans la salle, en paraissant
y chercher son compagnon. Le regard qu’il y jeta, quelque insouciant
qu’il fût, troubla les cœurs. Il était vraiment impossible à tout le
monde, et même à un homme ferme, de ne pas avouer que la nature avait
départi des pouvoirs exorbitants à cet être en apparence surnaturel.
Quoique ses yeux fussent assez profondément enfoncés sous les grands
arceaux dessinés par ses sourcils, ils étaient comme ceux d’un milan
enchâssés dans des paupières si larges et bordés d’un cercle noir si
vivement marqué sur le haut de sa joue, que leurs globes semblaient
être en saillie. Cet œil magique avait je ne sais quoi de despotique
et de perçant qui saisissait l’âme par un regard pesant et plein de
pensées, un regard brillant et lucide comme celui des serpents ou des
oiseaux; mais qui stupéfiait, qui écrasait par la véloce communication
d’un immense malheur ou de quelque puissance surhumaine. Tout était
en harmonie avec ce regard de plomb et de feu, fixe et mobile, sévère
et calme. Si dans ce grand œil d’aigle les agitations terrestres
paraissaient en quelque sorte éteintes, le visage maigre et sec portait
aussi les traces de passions malheureuses et de grands événements
accomplis. Le nez tombait droit et se prolongeait de telle sorte que
les narines semblaient le retenir. Les os de la face étaient nettement
accusés par des rides droites et longues qui creusaient les joues
décharnées. Tout ce qui formait un creux dans sa figure paraissait
sombre. Vous eussiez dit le lit d’un torrent où la violence des eaux
écoulées était attestée par la profondeur des sillons qui trahissaient
quelque lutte horrible, éternelle. Semblables à la trace laissée par
les rames d’une barque sur les ondes, de larges plis partant de chaque
côté de son nez accentuaient fortement son visage, et donnaient à sa
bouche, ferme et sans sinuosités, un caractère d’amère tristesse.
Au-dessus de l’ouragan peint sur ce visage, son front tranquille
s’élançait avec une sorte de hardiesse et le couronnait comme d’une
coupole en marbre. L’étranger gardait cette attitude intrépide et
sérieuse que contractent les hommes habitués au malheur, faits par
la nature pour affronter avec impassibilité les foules furieuses,
et pour regarder en face les grands dangers. Il semblait se mouvoir
dans une sphère à lui, d’où il planait au-dessus de l’humanité. Ainsi
que son regard, son geste possédait une irrésistible puissance; ses
mains décharnées étaient celles d’un guerrier; s’il fallait baisser
les yeux quand les siens plongeaient sur vous, il fallait également
trembler quand sa parole ou son geste s’adressaient à votre âme. Il
marchait entouré d’une majesté silencieuse qui le faisait prendre
pour un despote sans gardes, pour quelque Dieu sans rayons. Son
costume ajoutait encore aux idées qu’inspiraient les singularités
de sa démarche ou de sa physionomie. L’âme, le corps et l’habit
s’harmoniaient ainsi de manière à impressionner les imaginations les
plus froides. Il portait une espèce de surplis en drap noir, sans
manches, qui s’agrafait par devant et descendait jusqu’à mi-jambe, en
lui laissant le col nu, sans rabat. Son justaucorps et ses bottines,
tout était noir. Il avait sur la tête une calotte en velours semblable
à celle d’un prêtre, et qui traçait une ligne circulaire au-dessus de
son front sans qu’un seul cheveu s’en échappât. C’était le deuil le
plus rigide et l’habit le plus sombre qu’un homme pût prendre. Sans
une longue épée qui pendait à son côté, soutenue par un ceinturon de
cuir que l’on apercevait à la fente du surtout noir, un ecclésiastique
l’eût salué comme un frère. Quoiqu’il fût de taille moyenne, il
paraissait grand; mais en le regardant au visage, il était gigantesque.
--L’heure a sonné, la barque attend, ne viendrez-vous pas?
[Illustration: GODEFROID.
Au premier coup d’œil vous eussiez cru voir un enfant ou quelque
jeune fille déguisée.
LES PROSCRITS.]
A ces paroles prononcées en mauvais français, mais qui furent
facilement entendues au milieu du silence, un léger frémissement
retentit dans l’autre chambre, et le jeune homme en descendit avec
la rapidité d’un oiseau. Quand Godefroid se montra, le visage de la
dame s’empourpra, elle trembla, tressaillit, et se fit un voile de ses
mains blanches. Toute femme eût partagé cette émotion en contemplant un
homme de vingt ans environ, mais dont la taille et les formes étaient
si frêles qu’au premier coup d’œil vous eussiez cru voir un enfant ou
quelque jeune fille déguisée. Son chaperon noir, semblable au béret
des Basques, laissait apercevoir un front blanc comme de la neige où
la grâce et l’innocence étincelaient en exprimant une suavité divine,
reflet d’une âme pleine de foi. L’imagination des poètes aurait voulu
y chercher cette étoile que, dans je ne sais quel conte, une mère pria
la fée-marraine d’empreindre sur le front de son enfant abandonné comme
Moïse au gré des flots. L’amour respirait dans les milliers de boucles
blondes qui retombaient sur ses épaules. Son cou, véritable cou de
cygne, était blanc et d’une admirable rondeur. Ses yeux bleus, pleins
de vie et limpides, semblaient réfléchir le ciel. Les traits de son
visage, la coupe de son front étaient d’un fini, d’une délicatesse à
ravir un peintre. La fleur de beauté qui, dans les figures de femmes,
nous cause d’intarissables émotions, cette exquise pureté des lignes,
cette lumineuse auréole posée sur des traits adorés, se mariaient à des
teintes mâles, à une puissance encore adolescente, qui formaient de
délicieux contrastes. C’était enfin un de ces visages mélodieux qui,
muets, nous parlent et nous attirent; néanmoins, en le contemplant
avec un peu d’attention, peut-être y aurait-on reconnu l’espèce de
flétrissure qu’imprime une grande pensée ou la passion, dans une
verdeur mate qui le faisait ressembler à une jeune feuille se dépliant
au soleil. Aussi, jamais opposition ne fut-elle plus brusque ni plus
vive que l’était celle offerte par la réunion de ces deux êtres. Il
semblait voir un gracieux et faible arbuste né dans le creux d’un vieux
saule, dépouillé par le temps, sillonné par la foudre, décrépit, un de
ces saules majestueux, l’admiration des peintres; le timide arbrisseau
s’y met à l’abri des orages. L’un était un Dieu, l’autre était un ange;
celui-ci le poète qui sent, celui-là le poète qui traduit; un prophète
souffrant, un lévite en prières. Tous deux passèrent en silence.
--Avez-vous vu comme il l’a sifflé? s’écria le sergent de ville au
moment où le pas des deux étrangers ne s’entendit plus sur la grève.
N’est-ce point un diable et son page?
--Ouf! répondit Jacqueline, j’étais oppressée. Jamais je n’avais
examiné nos hôtes si attentivement. Il est malheureux, pour nous autres
femmes, que le démon puisse prendre un si gentil visage!
--Oui, jette-lui de l’eau bénite, s’écria Tirechair, et tu le verras se
changer en crapaud. Je vais aller tout dire à l’officialité.
En entendant ce mot, la dame se réveilla de la rêverie dans laquelle
elle était plongée, et regarda le sergent qui mettait sa casaque bleue
et rouge.
--Où courez-vous? dit-elle.
--Informer la justice que nous logeons des sorciers, bien à notre corps
défendant.
L’inconnue se prit à sourire.
--Je suis la comtesse Mahaut, dit-elle en se levant avec une dignité
qui rendit le sergent tout pantois. Gardez-vous de faire la plus légère
peine à vos hôtes. Honorez surtout le vieillard, je l’ai vu chez le roi
votre seigneur qui l’a courtoisement accueilli, vous seriez mal avisé
de lui causer le moindre encombre. Quant à mon séjour chez vous, n’en
sonnez mot, si vous aimez la vie.
La comtesse se tut et retomba dans sa méditation. Elle releva bientôt
la tête, fit un signe à Jacqueline, et toutes deux montèrent à la
chambre de Godefroid. La belle comtesse regarda le lit, les chaires de
bois, le bahut, les tapisseries, la table, avec un bonheur semblable à
celui du banni qui contemple, au retour, les toits pressés de sa ville
natale, assise au pied d’une colline.
--Si tu ne m’as pas trompée, dit-elle à Jacqueline, je le promets cent
écus d’or.
--Tenez, madame, répondit l’hôtesse, le pauvre ange est sans méfiance,
voici tout son bien!
Disant cela, Jacqueline ouvrait un tiroir de la table, et montrait
quelques parchemins.
--O Dieu de bonté! s’écria la comtesse en saisissant un contrat
qui attira soudain son attention et où elle lut: GOTHOFREDUS COMES
GANTIACUS. (_Godefroid, comte de Gand._)
Elle laissa tomber le parchemin, passa la main sur son front; mais,
se trouvant sans doute compromise de laisser voir son émotion à
Jacqueline, elle reprit une contenance froide.
--Je suis contente! dit-elle.
Puis elle descendit et sortit de la maison. Le sergent et sa femme se
mirent sur le seuil de leur porte, et lui virent prendre le chemin du
port. Un bateau se trouvait amarré près de là. Quand le frémissement du
pas de la comtesse put être entendu, un marinier se leva soudain, aida
la belle ouvrière à s’asseoir sur un banc, et rama de manière à faire
voler le bateau comme une hirondelle, en aval de la Seine.
--Es-tu bête! dit Jacqueline en frappant familièrement sur l’épaule du
sergent. Nous avons gagné ce matin cent écus d’or.
--Je n’aime pas plus loger des seigneurs que loger des sorciers. Je
ne sais qui des uns ou des autres nous mène plus vitement au gibet,
répondit Tirechair en prenant sa hallebarde. Je vais, reprit-il, aller
faire ma ronde du côté de Champfleuri. Ah! que Dieu nous protége, et me
fasse rencontrer quelque galloise ayant mis ce soir ses anneaux d’or
pour briller dans l’ombre comme un ver luisant!
Jacqueline, restée seule au logis, monta précipitamment dans la chambre
du seigneur inconnu pour tâcher d’y trouver quelques renseignements
sur cette mystérieuse affaire. Semblable à ces savants qui se donnent
des peines infinies pour compliquer les principes clairs et simples
de la nature, elle avait déjà bâti un roman informe qui lui servait
à expliquer la réunion de ces trois personnages sous son pauvre
toit. Elle fouilla le bahut, examina tout, et ne put rien découvrir
d’extraordinaire. Elle vit seulement sur la table une écritoire et
quelques feuilles de parchemin; mais comme elle ne savait pas lire,
cette trouvaille ne pouvait lui rien apprendre. Un sentiment de femme
la ramena dans la chambre du beau jeune homme, d’où elle aperçut par
la croisée ses deux hôtes qui traversaient la Seine dans le bateau du
passeur.
--Ils sont comme deux statues, se dit-elle. Ah! ah! ils abordent
devant la rue du Fouarre. Est-il leste le petit mignon! il a sauté à
terre comme un bouvreuil. Près de lui, le vieux ressemble à quelque
saint de pierre de la cathédrale. Ils vont à l’ancienne école des
Quatre-Nations. Prest! je ne les vois plus.--C’est là qu’il respire, ce
pauvre chérubin? ajouta-t-elle en regardant les meubles de la chambre.
Est-il galant et plaisant! Ah! ces seigneurs, c’est autrement fait que
nous.
Et Jacqueline descendit après avoir passé la main sur la couverture du
lit, épousseté le bahut, et s’être demandé pour la centième fois depuis
six mois:--A quoi diable passe-t-il toutes ses saintes journées? Il ne
peut pas toujours regarder dans le bleu du temps et dans les étoiles
que Dieu a pendues là-haut comme des lanternes. Le cher enfant a du
chagrin. Mais pourquoi le vieux maître et lui ne se parlent-ils presque
point? Puis elle se perdit dans ses pensées, qui, dans sa cervelle de
femme, se brouillèrent comme un écheveau de fil.
Le vieillard et le jeune homme étaient entrés dans une des écoles
qui rendaient à cette époque la rue du Fouarre si célèbre en Europe.
L’illustre Sigier, le plus fameux docteur en Théologie mystique
de l’Université de Paris, montait à sa chaire au moment où les
deux locataires de Jacqueline arrivèrent à l’ancienne école des
Quatre-Nations, dans une grande salle basse, de plain-pied avec la rue.
Les dalles froides étaient garnies de paille fraîche, sur laquelle
un bon nombre d’étudiants avaient tous un genou appuyé, l’autre
relevé, pour sténographier l’improvisation du maître à l’aide de ces
abréviations qui font le désespoir des déchiffreurs modernes. La salle
était pleine, non-seulement d’écoliers, mais encore des hommes les
plus distingués du clergé, de la cour et de l’ordre judiciaire. Il s’y
trouvait des savants étrangers, des gens d’épée et de riches bourgeois.
Là se rencontraient ces faces larges, ces fronts protubérants, ces
barbes vénérables qui nous inspirent une sorte de religion pour nos
ancêtres à l’aspect des portraits du Moyen-Age. Des visages maigres
aux yeux brillants et enfoncés, surmontés de crânes jaunis dans les
fatigues d’une scolastique impuissante, la passion favorite du siècle,
contrastaient avec de jeunes têtes ardentes, avec des hommes graves,
avec des figures guerrières, avec les joues rubicondes de quelques
financiers. Ces leçons, ces dissertations, ces thèses soutenues par
les génies les plus brillants du treizième et du quatorzième siècle,
excitaient l’enthousiasme de nos pères; elles étaient leurs combats
de taureaux, leurs Italiens, leur tragédie, leurs grands danseurs,
tout leur théâtre enfin. Les représentations de mystères ne vinrent
qu’après ces luttes spirituelles qui peut-être engendrèrent la scène
française. Une éloquente inspiration qui réunissait l’attrait de la
voix humaine habilement maniée, les subtilités de l’éloquence et des
recherches hardies dans les secrets de Dieu, satisfaisait alors à
toutes les curiosités, émouvait les âmes, et composait le spectacle
à la mode. La Théologie ne résumait pas seulement les sciences, elle
était la science même, comme le fut autrefois la Grammaire chez les
Grecs, et présentait un fécond avenir à ceux qui se distinguaient dans
ces duels, où, comme Jacob, les orateurs combattaient avec l’esprit
de Dieu. Les ambassades, les arbitrages entre les souverains, les
chancelleries, les dignités ecclésiastiques, appartenaient aux hommes
dont la parole s’était aiguisée dans les controverses théologiques. La
chaire était la tribune de l’époque. Ce système vécut jusqu’au jour
où Rabelais immola l’ergotisme sous ses terribles moqueries, comme
Cervantes tua la chevalerie avec une comédie écrite.
Pour comprendre ce siècle extraordinaire, l’esprit qui en dicta les
chefs-d’œuvre inconnus aujourd’hui, quoique immenses, enfin pour
s’en expliquer tout jusqu’à la barbarie, il suffit d’étudier les
constitutions de l’Université de Paris, et d’examiner l’enseignement
bizarre alors en vigueur. La Théologie se divisait en deux Facultés,
celle de THÉOLOGIE proprement dite, et celle de DÉCRET. La Faculté de
Théologie avait trois sections: la Scolastique, la Canonique et la
Mystique. Il serait fastidieux d’expliquer les attributions de ces
diverses parties de la science, puisqu’une seule, la Mystique, est le
sujet de cette étude. La THÉOLOGIE MYSTIQUE embrassait l’ensemble des
_révélations divines_ et l’explication des _mystères_. Cette branche
de l’ancienne théologie est secrètement restée en honneur parmi nous.
Jacob Bœhm, Swedenborg, Martinez Pasqualis, Saint-Martin, Molinos,
mesdames Guyon, Bourignon et Krudener, la grande secte des Extatiques,
celle des Illuminés, ont, à diverses époques, dignement conservé les
doctrines de cette science, dont le but a quelque chose d’effrayant
et de gigantesque. Aujourd’hui, comme au temps du docteur Sigier, il
s’agit de donner à l’homme des ailes pour pénétrer dans le sanctuaire
où Dieu se cache à nos regards.
Cette digression était nécessaire pour l’intelligence de la scène à
laquelle le vieillard et le jeune homme partis du terrain Notre-Dame
venaient assister; puis elle défendra de tout reproche cette Étude,
que certaines personnes hardies à juger pourraient soupçonner de
mensonge et de taxer d’hyperbole.
Le docteur Sigier était de haute taille et dans la force de l’âge.
Sauvée de l’oubli par les fastes universitaires, sa figure offrait de
frappantes analogies avec celle de Mirabeau. Elle était marquée au
sceau d’une éloquence impétueuse, animée, terrible. Le docteur avait
au front les signes d’une croyance religieuse et d’une ardente foi
qui manquèrent à son Sosie. Sa voix possédait de plus une douceur
persuasive, un timbre éclatant et flatteur.