d’un acte que trois générations condamnent, flétrissent et...--Ajoutez,
reprit-elle, que toutes les plumes ont été plus injustes envers moi
que ne l’ont été mes contemporains. Nul n’a pris ma défense. Je suis
accusée d’ambition, moi riche et souveraine. Je suis taxée de cruauté,
moi qui n’ai sur la conscience que deux têtes tranchées. Et pour
les esprits les plus impartiaux je suis peut-être encore un grand
problème. Croyez-vous donc que j’aie été dominée par des sentiments de
haine, que je n’aie respiré que vengeance et fureur? Elle sourit de
pitié.--J’étais calme et froide comme la raison même. J’ai condamné
les Huguenots sans pitié, mais sans emportement, ils étaient l’orange
pourrie de ma corbeille. Reine d’Angleterre, j’eusse jugé de même les
Catholiques, s’ils y eussent été séditieux. Pour que notre pouvoir
eût quelque vie à cette époque, il fallait dans l’État un seul Dieu,
une seule Foi, un seul Maître. Heureusement pour moi, j’ai gravé ma
justification dans un mot. Quand Birague m’annonça faussement la perte
de la bataille de Dreux:--Eh! bien, nous irons au prêche, m’écriai-je.
De la haine contre ceux de la Religion? Je les estimais beaucoup
et je ne les connaissais point. Si je me suis senti de l’aversion
envers quelques hommes politiques, ce fut pour le lâche cardinal de
Lorraine, pour son frère, soldat fin et brutal, qui tous deux me
faisaient espionner. Voilà quels étaient les ennemis de mes enfants,
ils voulaient leur arracher la couronne, je les voyais tous les jours,
ils m’excédaient. Si nous n’avions pas fait la Saint-Barthélemi, les
Guise l’eussent accomplie à l’aide de Rome et de ses moines. La Ligue,
qui n’a été forte que de ma vieillesse, eût commencé en 1573.--Mais,
madame, au lieu d’ordonner cet horrible assassinat (excusez ma
franchise), pourquoi n’avoir pas employé les vastes ressources de votre
politique à donner aux Réformés les sages institutions qui rendirent
le règne de Henri IV si glorieux et si paisible? Elle sourit encore,
haussa les épaules, et ses rides creuses donnèrent à son pâle visage
une expression d’ironie pleine d’amertume.--Les peuples, dit-elle, ont
besoin de repos après les luttes les plus acharnées: voilà le secret
de ce règne. Mais Henri IV a commis deux fautes irréparables: il ne
devait ni abjurer le protestantisme, ni laisser la France catholique
après l’être devenu lui-même. Lui seul s’est trouvé en position de
changer sans secousse la face de la France. Ou pas une étole, ou pas un
prêche! telle aurait dû être sa pensée. Laisser dans un gouvernement
deux principes ennemis sans que rien les balance, voilà un crime de
roi, il sème ainsi des révolutions. A Dieu seul il appartient de mettre
dans son œuvre le bien et le mal sans cesse en présence. Mais peut-être
cette sentence était-elle inscrite au fond de la politique de Henri IV,
et peut-être causa-t-elle sa mort. Il est impossible que Sully n’ait
pas jeté un regard de convoitise sur ces immenses biens du clergé, que
le clergé ne possédait pas entièrement, car la noblesse gaspillait au
moins les deux tiers de leurs revenus. Sully le Réformé n’en avait
pas moins des abbayes. Elle s’arrêta et parut réfléchir.--Mais,
reprit-elle, songez-vous que c’est à la nièce d’un pape que vous
demandez raison de son catholicisme? Elle s’arrêta encore.--Après
tout, j’eusse été Calviniste de bon cœur, ajouta-t-elle en laissant
échapper un geste d’insouciance. Les hommes supérieurs de votre siècle
penseraient-ils encore que la religion était pour quelque chose dans
ce procès, le plus immense de ceux que l’Europe ait jugés, vaste
révolution retardée par de petites causes qui ne l’empêcheront pas
de rouler sur le monde, puisque je ne l’ai pas étouffée. Révolution,
dit-elle en me jetant un regard profond, qui marche toujours et que
tu pourras achever. Oui, _toi_, qui m’écoutes! Je frissonnai.--Quoi!
personne encore n’a compris que les intérêts anciens et les intérêts
nouveaux avaient saisi Rome et Luther comme des drapeaux! Quoi! pour
éviter une lutte à peu près semblable, Louis IX, en entraînant une
population centuple de celle que j’ai condamnée, et la laissant aux
sables de l’Égypte, a mérité le nom de saint, et moi?--Mais moi,
dit-elle, j’ai échoué. Elle pencha la tête et resta silencieuse un
moment. Ce n’était plus une reine que je voyais, mais bien plutôt une
de ces antiques druidesses qui sacrifiaient des hommes, et savaient
dérouler les pages de l’avenir en exhumant les enseignements du
passé. Mais bientôt elle releva sa royale et majestueuse figure.--En
appelant l’attention de tous les bourgeois sur les abus de l’Église
romaine, dit-elle, Luther et Calvin faisaient naître en Europe un
esprit d’investigation qui devait amener les peuples à vouloir tout
examiner. L’examen conduit au doute. Au lieu d’une foi nécessaire aux
sociétés, ils traînaient après eux et dans le lointain une philosophie
curieuse, armée de marteaux, avide de ruines. La science s’élançait
brillante de ses fausses clartés du sein de l’hérésie. Il s’agissait
bien moins d’une réforme dans l’Église que de la liberté indéfinie de
l’homme qui est la mort de tout pouvoir. J’ai vu cela. La conséquence
des succès obtenus par les Religionnaires dans leur lutte contre le
sacerdoce, déjà plus armé et plus redoutable que la couronne, était
la ruine du pouvoir monarchique élevé par Louis XI à si grands frais
sur les débris de la Féodalité. Il ne s’agissait de rien moins que
de l’anéantissement de la religion et de la royauté sur les débris
desquelles toutes les bourgeoisies du monde voulaient pactiser. Cette
lutte était donc une guerre à mort entre les nouvelles combinaisons et
les lois, les croyances anciennes. Les Catholiques étaient l’expression
des intérêts matériels de la royauté, des seigneurs et du clergé. Ce
fut un duel à outrance entre deux géants, la Saint-Barthélemi n’y fut
malheureusement qu’une blessure. Souvenez-vous que, pour épargner
quelques gouttes de sang dans un moment opportun, on en laisse verser
plus tard par torrents. L’intelligence qui plane sur une nation ne peut
éviter un malheur: celui de ne plus trouver de pairs pour être bien
jugée quand elle a succombé sous le poids d’un événement. Mes pairs
sont rares, les sots sont en majorité: tout est expliqué par ces deux
propositions. Si mon nom est en exécration à la France, il faut s’en
prendre aux esprits médiocres qui y forment la masse de toutes les
générations. Dans les grandes crises que j’ai subies, régner ce n’était
pas donner des audiences, passer des revues et signer des ordonnances.
J’ai pu commettre des fautes, je n’étais qu’une femme. Mais pourquoi
ne s’est-il pas alors rencontré un homme qui fût au-dessus de son
siècle? Le duc d’Albe était une âme de bronze, Philippe II était hébété
de croyance catholique, Henri IV était un soldat joueur et libertin,
l’Amiral un entêté systématique. Louis XI vint trop tôt, Richelieu
vint trop tard. Vertueuse ou criminelle, que l’on m’attribue ou non
la Saint-Barthélemi, j’en accepte le fardeau: je resterai entre ces
deux grands hommes comme l’anneau visible d’une chaîne inconnue.
Quelque jour des écrivains à paradoxes se demanderont si les peuples
n’ont pas quelquefois prodigué le nom de bourreaux à des victimes. Ce
ne sera pas une fois seulement que l’humanité préférera d’immoler un
dieu plutôt que de s’accuser elle-même. Vous êtes tous portés à verser
sur deux cents manants sacrifiés à propos les larmes que vous refusez
aux malheurs d’une génération, d’un siècle ou d’un monde. Enfin vous
oubliez que la liberté politique, la tranquillité d’une nation, la
science même, sont des présents pour lesquels le destin prélève des
impôts de sang!--Les nations ne pourraient-elles pas être un jour
heureuses à meilleur marché? m’écriai-je les larmes aux yeux.--Les
vérités ne sortent de leur puits que pour prendre des bains de sang où
elles se rafraîchissent. Le christianisme lui-même, essence de toute
vérité, puisqu’il vient de Dieu, s’est-il établi sans martyrs? le sang
n’a-t-il pas coulé à flots? ne coulera-t-il pas toujours? Tu le sauras,
toi qui dois être un des maçons de l’édifice social commencé par les
apôtres. Tant que tu promèneras ton niveau sur les têtes, tu seras
applaudi; puis quand tu voudras prendre la truelle, on te tuera.» Sang!
sang! ce mot retentissait à mes oreilles comme un tintement.--Selon
vous, dis-je, le protestantisme aurait donc eu le droit de raisonner
comme vous? Catherine avait disparu, comme si quelque souffle eût
éteint la lumière surnaturelle qui permettait à mon esprit de voir
cette figure dont les proportions étaient devenues gigantesques. Je
trouvai tout à coup en moi-même une partie de moi qui adoptait les
doctrines atroces déduites par cette italienne. Je me réveillai en
sueur, pleurant, et au moment où ma raison victorieuse me disait, d’une
voix douce, qu’il n’appartenait ni à un roi, ni même à une nation,
d’appliquer ces principes dignes d’un peuple d’athées.
--Et comment sauvera-t-on les monarchies qui croulent? demanda
Beaumarchais.
--Dieu est là, monsieur, répliqua mon voisin.
--Donc, reprit monsieur de Calonne avec cette incroyable légèreté
qui le caractérisait, nous avons la ressource de nous croire, selon
l’Évangile de Bossuet, les instruments de Dieu.
Aussitôt que les dames s’étaient aperçues que l’affaire se passait en
conversation entre la reine et l’avocat, elles avaient chuchoté. J’ai
même fait grâce des phrases à points d’interjection qu’elles lancèrent
à travers le discours de l’avocat. Cependant ces mots:--Il est ennuyeux
à la mort!--Mais, ma chère, quand finira-t-il? parvinrent à mon oreille.
Lorsque l’inconnu cessa de parler, les dames se turent. Monsieur Bodard
dormait. Le chirurgien à moitié gris, Lavoisier, Beaumarchais et moi
nous avions été seuls attentifs, monsieur de Calonne jouait avec sa
voisine. En ce moment le silence eut quelque chose de solennel. La
lueur des bougies me paraissait avoir une couleur magique. Un même
sentiment nous avait attachés par des liens mystérieux à cet homme,
qui, pour ma part, me fit concevoir les inexplicables effets du
fanatisme. Il ne fallut rien moins que la voix sourde et caverneuse du
compagnon de Beaumarchais pour nous réveiller.
--Et moi aussi, j’ai rêvé, s’écria-t-il.
Je regardai plus particulièrement alors le chirurgien, et j’éprouvai
je ne sais quel sentiment d’horreur. Son teint terreux, ses traits à
la fois ignobles et grands, offraient une expression exacte de ce que
vous me permettez de nommer _la canaille_. Quelques grains bleuâtres
et noirs étaient semés sur son visage comme des traces de boue, et ses
yeux lançaient une flamme sinistre. Cette figure paraissait plus sombre
qu’elle ne l’était peut-être, à cause de la neige amassée sur sa tête
par une coiffure à frimas.
--Cet homme-là doit enterrer plus d’un malade, dis-je à mon voisin.
--Je ne lui confierais pas mon chien, me répondit-il.
--Je le hais involontairement.
--Et moi je le méprise.
--Quelle injustice, cependant! repris-je.
--Oh! mon Dieu, après-demain il peut devenir aussi célèbre que l’acteur
Volange, répliqua l’inconnu.
Monsieur de Calonne montra le chirurgien par un geste qui semblait nous
dire:--Celui-là me paraît devoir être amusant.
--Et auriez-vous rêvé d’une reine? lui demanda Beaumarchais.
--Non, j’ai rêvé d’un peuple, répondit-il avec une emphase qui nous fit
rire. Je soignais alors un malade à qui je devais couper la cuisse le
lendemain de mon rêve...
--Et vous avez trouvé le peuple dans la cuisse de votre malade? demanda
monsieur de Calonne.
--Précisément, répondit le chirurgien.
--Est-il amusant! s’écria la comtesse de Genlis.
--Je fus assez surpris, dit l’orateur sans s’embarrasser des
interruptions et en mettant chacune de ses mains dans les goussets
de sa culotte, de trouver à qui parler dans cette cuisse. J’avais la
singulière faculté d’entrer chez mon malade. Quand, pour la première
fois, je me trouvai sous sa peau, je contemplai une merveilleuse
quantité de petits êtres qui s’agitaient, pensaient et raisonnaient.
Les uns vivaient dans le corps de cet homme, les autres dans sa pensée.
Ses idées étaient des êtres qui naissaient, grandissaient, mouraient;
ils étaient malades, gais, bien portants, tristes, et avaient tous
enfin des physionomies particulières; ils se combattaient ou se
caressaient. Quelques idées s’élançaient au dehors et allaient vivre
dans le monde intellectuel. Je compris tout à coup qu’il y avait deux
univers, l’univers visible et l’univers invisible; que la terre avait,
comme l’homme, un corps et une âme. La nature s’illumina pour moi, et
j’en appréciai l’immensité en apercevant l’océan des êtres qui, par
masses et par espèces, étaient répandus partout, faisant une seule
et même matière animée, depuis les marbres jusqu’à Dieu. Magnifique
spectacle! Bref, il y avait un univers dans mon malade. Quand je
plantai mon bistouri au sein de sa cuisse gangrenée, j’abattis un
millier de ces bêtes-là.--Vous riez, mesdames, d’apprendre que vous
êtes livrées aux bêtes...
--Pas de personnalités, dit monsieur de Calonne. Parlez pour vous et
pour votre malade.
--Mon homme, épouvanté des cris de ses animalcules, voulait interrompre
mon opération; mais j’allais toujours, et je lui disais que des
animaux malfaisants lui rongeaient déjà les os. Il fit un mouvement de
résistance en ne comprenant pas ce que j’allais faire pour son bien, et
mon bistouri m’entra dans le côté...
--Il est stupide, dit Lavoisier.
--Non, il est gris, répondit Beaumarchais.
--Mais, messieurs, mon rêve a un sens, s’écria le chirurgien.
--Oh! oh! cria Bodard qui se réveillait, j’ai une jambe engourdie.
--Monsieur, lui dit sa femme, vos animaux sont morts.
--Cet homme a une vocation, s’écria mon voisin qui avait
imperturbablement fixé le chirurgien pendant qu’il parlait.
--Il est à celui de monsieur, disait toujours le laid convive en
continuant, ce qu’est l’action à la parole, le corps à l’âme.
Mais sa langue épaissie s’embrouilla, et il ne prononça plus que
d’indistinctes paroles. Heureusement pour nous la conversation reprit
un autre cours. Au bout d’une demi-heure nous avions oublié le
chirurgien des pages, qui dormait. La pluie se déchaînait par torrents
quand nous nous levâmes de table.
--L’avocat n’est pas si bête, dis-je à Beaumarchais.
--Oh! il est lourd et froid. Mais vous voyez que la province recèle
encore de bonnes gens qui prennent au sérieux les théories politiques
et notre histoire de France. C’est un levain qui fermentera.
--Avez-vous votre voiture? me demanda madame de Saint-James.
--Non, lui répondis-je sèchement. Je ne savais pas que je dusse
la demander ce soir. Vous voulez peut-être que je reconduise le
contrôleur? Serait-il donc venu chez vous _en polisson_?
Cette expression du moment servait à désigner une personne qui, vêtue
en cocher, conduisait sa propre voiture à Marly. Madame de Saint-James
s’éloigna vivement, sonna, demanda la voiture de Saint-James, et prit à
part l’avocat.
--Monsieur de Roberspierre, voulez-vous me faire le plaisir de mettre
monsieur Marat chez lui, car il est hors d’état de se soutenir, lui
dit-elle.
--Volontiers, madame, répondit monsieur de Roberspierre avec une
manière galante, je voudrais que vous m’ordonnassiez quelque chose de
plus difficile à faire.
Paris, janvier 1828.
LES PROSCRITS.
ALMÆ SORORI.
En 1308, il existait peu de maisons sur le Terrain formé par les
alluvions et par les sables de la Seine, en haut de la Cité, derrière
l’église Notre-Dame. Le premier qui osa se bâtir un logis sur cette
grève soumise à de fréquentes inondations, fut un sergent de la ville
de Paris qui avait rendu quelques menus services à messieurs du
chapitre Notre-Dame; en récompense, l’évêque lui bailla vingt-cinq
perches de terre, et le dispensa de toute censive ou redevance pour le
fait de ses constructions. Sept ans avant le jour où commence cette
histoire, Joseph Tirechair, l’un des plus rudes sergents de Paris,
comme son nom le prouve, avait donc, grâce à ses droits dans les
amendes par lui perçues pour les délits commis ès rues de la Cité, bâti
sa maison au bord de la Seine, précisément à l’extrémité de la rue du
Port-Saint-Landry. Afin de garantir de tout dommage les marchandises
déposées sur le port, la ville avait construit une espèce de pile en
maçonnerie qui se voit encore sur quelques vieux plans de Paris, et
qui préservait le pilotis du port en soutenant à la tête du Terrain
les efforts des eaux et des glaces; le sergent en avait profité pour
asseoir son logis, en sorte qu’il fallait monter plusieurs marches
pour arriver chez lui. Semblable à toutes les maisons du temps, cette
bicoque était surmontée d’un toit pointu qui figurait au-dessus
de la façade la moitié supérieure d’une losange. Au regret des
historiographes, il existe à peine un ou deux modèles de ces toits à
Paris. Une ouverture ronde éclairait le grenier dans lequel la femme du
sergent faisait sécher le linge du Chapitre, car elle avait l’honneur
de blanchir Notre-Dame, qui n’était certes pas une mince pratique. Au
premier étage étaient deux chambres qui, bon an, mal an, se louaient
aux étrangers à raison de quarante sous parisis pour chacune, prix
exorbitant justifié d’ailleurs par le luxe que Tirechair avait mis
dans leur ameublement. Des tapisseries de Flandre garnissaient les
murailles; un grand lit orné d’un tour en serge verte, semblable à
ceux des paysans, était honorablement fourni de matelas et recouvert
de bons draps en toile fine. Chaque réduit avait son chauffe-doux,
espèce de poêle dont la description est inutile. Le plancher,
soigneusement entretenu par les apprenties de la Tirechair, brillait
comme le bois d’une châsse. Au lieu d’escabelles, les locataires
avaient pour siéges de grandes _chaires_ en noyer sculpté, provenues
sans doute du pillage de quelque château. Deux bahuts incrustés en
étain, une table à colonnes torses, complétaient un mobilier digne des
chevaliers bannerets les mieux huppés que leurs affaires amenaient
à Paris. Les vitraux de ces deux chambres donnaient sur la rivière.
Par l’une, vous n’eussiez pu voir que les rives de la Seine et les
trois îles désertes dont les deux premières ont été réunies plus tard
et forment l’île Saint-Louis aujourd’hui, la troisième était l’île
Louviers. Par l’autre, vous auriez aperçu à travers une échappée
du port Saint-Landry, le quartier de la Grève, le pont Notre-Dame
avec ses maisons, les hautes tours du Louvre récemment bâties par
Philippe-Auguste, et qui dominaient ce Paris chétif et pauvre, lequel
suggère à l’imagination des poètes modernes tant de fausses merveilles.
Le bas de la maison à Tirechair, pour nous servir de l’expression
alors en usage, se composait d’une grande chambre où travaillait sa
femme, et par où les locataires étaient obligés de passer pour se
rendre chez eux, en gravissant un escalier pareil à celui d’un moulin.
Puis derrière, se trouvaient la cuisine et la chambre à coucher, qui
avaient vue sur la Seine. Un petit jardin conquis sur les eaux étalait
au pied de cette humble demeure ses carrés de choux verts, ses oignons
et quelques pieds de rosiers défendus par des pieux formant une espèce
de haie. Une cabane construite en bois et en boue servait de niche
à un gros chien, le gardien nécessaire de cette maison isolée. A
cette niche commençait une enceinte où criaient des poules dont les
œufs se vendaient aux chanoines. Çà et là, sur le Terrain fangeux ou
sec, suivant les caprices de l’atmosphère parisienne, s’élevaient
quelques petits arbres incessamment battus par le vent, tourmentés,
cassés par les promeneurs; des saules vivaces, des joncs et de hautes
herbes. Le terrain, la Seine, le Port, la maison étaient encadrés à
l’ouest par l’immense basilique de Notre-Dame, qui projetait au gré
du soleil son ombre froide sur cette terre. Alors comme aujourd’hui,
Paris n’avait pas de lieu plus solitaire, de paysage plus solennel ni
plus mélancolique. La grande voix des eaux, le chant des prêtres ou le
sifflement du vent troublaient seuls cette espèce de bocage, où parfois
se faisaient aborder quelques couples amoureux pour se confier leurs
secrets, lorsque les offices retenaient à l’église les gens du chapitre.
Par une soirée du mois d’avril, en l’an 1308, Tirechair rentra chez lui
singulièrement fâché. Depuis trois jours il trouvait tout en ordre sur
la voie publique. En sa qualité d’homme de police, rien ne l’affectait
plus que de se voir inutile. Il jeta sa hallebarde avec humeur,
grommela de vagues paroles en dépouillant sa jaquette mi-partie de
rouge et de bleu, pour endosser un mauvais hoqueton de camelot. Après
avoir pris dans la huche un morceau de pain sur lequel il étendit une
couche de beurre, il s’établit sur un banc, examina ses quatre murs
blanchis à la chaux, compta les solives de son plancher, inventoria ses
ustensiles de ménage appendus à des clous, maugréa d’un soin qui ne lui
laissait rien à dire, et regarda sa femme, laquelle ne soufflait mot en
repassant les aubes et les surplis de la sacristie.
--Par mon salut, dit-il pour entamer la conversation, je ne sais,
Jacqueline, où tu vas pêcher les apprenties. En voilà une, ajouta-t-il
en montrant une ouvrière qui plissait assez maladroitement une nappe
d’autel, en vérité, plus je la mire, plus je pense qu’elle ressemble
à une fille folle de son corps, et non à une bonne grosse serve de
campagne. Elle a des mains aussi blanches que celles d’une dame! Jour
de Dieu, ses cheveux sentent le parfum, je crois! et ses chausses sont
fines comme celles d’une reine. Par la double corne de Mahom, les
choses céans ne vont pas à mon gré.
L’ouvrière se prit à rougir, et guigna Jacqueline d’un air qui
exprimait une crainte mêlée d’orgueil. La blanchisseuse répondit
à ce regard par un sourire, quitta son ouvrage, et d’une voix
aigrelette:--Ah çà! dit-elle à son mari, ne m’impatiente pas! Ne vas-tu
point m’accuser de quelques manigances? Trotte sur ton pavé tant que tu
voudras, et ne te mêle de ce qui se passe ici que pour dormir en paix,
boire ton vin, et manger ce que je te mets sur la table; sinon, je ne
me charge plus de t’entretenir en joie et en santé. Trouvez-moi dans
toute la ville un homme plus heureux que ce singe-là! ajouta-t-elle
en lui faisant une grimace de reproche. Il a de l’argent dans son
escarcelle, il a pignon sur Seine, une vertueuse hallebarde d’un côté,
une honnête femme de l’autre, une maison aussi propre, aussi nette que
mon œil; et ça se plaint comme un pèlerin ardé du feu Saint-Antoine!
--Ah! reprit le sergent, crois-tu, Jacqueline, que j’aie envie de voir
mon logis rasé, ma hallebarde aux mains d’un autre et ma femme au
pilori?
Jacqueline et la délicate ouvrière pâlirent.
--Explique-toi donc, reprit vivement la blanchisseuse, et fais voir
ce que tu as dans ton sac. Je m’aperçois bien, mon gars, que depuis
quelques jours tu loges une sottise dans ta pauvre cervelle. Allons,
viens çà! et défile-moi ton chapelet. Il faut que tu sois bien couard
pour redouter le moindre grabuge en portant la hallebarde du parloir
aux bourgeois, et en vivant sous la protection du chapitre. Les
chanoines mettraient le diocèse en interdit si Jacqueline se plaignait
à eux de la plus mince avanie.
En disant cela, elle marcha droit au sergent et le prit par le
bras:--Viens donc, ajouta-t-elle en le faisant lever et l’emmenant sur
les degrés.
Quand ils furent au bord de l’eau, dans leur jardinet, Jacqueline
regarda son mari d’un air moqueur:--Apprends, vieux truand, que quand
cette belle dame sort du logis, il entre une pièce d’or dans notre
épargne.
--Oh! oh! fit le sergent qui resta pensif et coi devant sa femme. Mais
il reprit bientôt:--Eh! donc, nous sommes perdus. Pourquoi cette femme
vient-elle chez nous?
--Elle vient voir le joli petit clerc que nous avons là-haut, reprit
Jacqueline en montrant la chambre dont la fenêtre avait vue sur la
vaste étendue de la Seine.
--Malédiction! s’écria le sergent. Pour quelques traîtres écus, tu
m’auras ruiné, Jacqueline. Est-ce là un métier que doive faire la sage
et prude femme d’un sergent? Mais fût-elle comtesse ou baronne, cette
dame ne saurait nous tirer du traquenard où nous serons tôt ou tard
emboisés? N’aurons-nous pas contre nous un mari puissant et grandement
offensé? car jarnidieu! elle est bien belle.
--Oui dà, elle est veuve, vilain oison! Comment oses-tu soupçonner ta
femme de vilenie et de bêtises? Cette dame n’a jamais parlé à notre
gentil clerc, elle se contente de le voir et de penser à lui. Pauvre
enfant! sans elle, il serait déjà mort de faim, car elle est quasiment
sa mère. Et lui, le chérubin, il est aussi facile de le tromper que de
bercer un nouveau-né. Il croit que ses deniers vont toujours, et il les
a déjà deux fois mangés depuis six mois.
--Femme, répondit gravement le sergent en lui montrant la place de
Grève, te souviens-tu d’avoir vu d’ici le feu dans lequel on a rôti
l’autre jour cette Danoise?