dit Cosme en jetant à la favorite un regard plein de finesse. Les
précautions prises envers nous par le roi nous ont donné lieu de
penser, pendant le temps que nous avons passé dans votre jolie geôle,
que les Sciences Occultes ont été calomniées auprès de lui.
--Soyez tranquilles, répondit Marie, je le connais, et ses défiances
sont dissipées.
--Nous sommes innocents, reprit fièrement le grand vieillard.
--Tant mieux, dit Marie, car le roi fait visiter en ce moment votre
laboratoire, vos fourneaux et vos fioles par des gens experts.
Les deux frères se regardèrent en souriant. Marie Touchet prit pour une
raillerie de l’innocence ce sourire qui signifiait:--Pauvres sots,
croyez-vous que si nous savons fabriquer des poisons, nous ne savons
pas où les cacher?
--Où sont les gens du roi? demanda Cosme.
--Chez René, répondit Marie.
Cosme et Laurent jetèrent un regard par lequel ils échangèrent une même
pensée:--L’hôtel de Soissons est inviolable!
Le roi avait si bien oublié ses soupçons, que quand il alla prendre
son fils, et que Jacob l’arrêta pour lui remettre un billet envoyé par
Chapelain, il l’ouvrit avec la certitude d’y trouver ce que lui mandait
son médecin touchant la visite de l’officine, où tout ce qu’on avait
trouvé concernait uniquement l’alchimie.
--Vivra-t-il heureux? demanda le roi en présentant son fils aux deux
alchimistes.
--Ceci regarde Cosme, fit Laurent en désignant son frère.
Cosme prit la petite main de l’enfant, et la regarda très-attentivement.
--Monsieur, dit Charles IX au vieillard, si vous avez besoin de
nier l’esprit pour croire à la possibilité de votre entreprise,
expliquez-moi comment vous pouvez douter de ce qui fait votre
puissance. La pensée que vous voulez annuler est le flambeau qui
éclaire vos recherches. Ah! ah! n’est-ce pas se mouvoir et nier le
mouvement? s’écria le roi qui satisfait d’avoir trouvé cet argument
regarda triomphalement sa maîtresse.
--La pensée, répondit Laurent Ruggieri, est l’exercice d’un sens
intérieur, comme la faculté de voir plusieurs objets et de percevoir
leurs dimensions et leur couleur est un effet de notre vue; ceci n’a
rien à faire avec ce qu’on prétend d’une autre vie. La pensée est
une faculté qui cesse même de notre vivant avec les forces qui la
produisent.
--Vous êtes conséquents, dit le roi surpris. Mais l’alchimie est une
science athée.
--Matérialiste, sire, ce qui est bien différent. Le matérialisme est
la conséquence des doctrines indiennes, transmises par les mystères
d’Isis à la Chaldée et à l’Égypte, et reportées en Grèce par Pythagore,
l’un des demi-dieux de l’humanité: sa doctrine des transformations
est la mathématique du matérialisme, la loi vivante de ses phases. A
chacune des différentes créations qui composent la création terrestre,
appartient le pouvoir de retarder le mouvement qui l’entraîne dans une
autre.
--L’alchimie est donc la science des sciences! s’écria Charles IX
enthousiasmé. Je veux vous voir à l’œuvre...
--Toutes les fois que vous le voudrez, sire; vous ne serez pas plus
impatient que la reine votre mère...
--Ah! voilà donc pourquoi elle vous aime tant, s’écria le roi.
--La maison de Médicis protége secrètement nos recherches depuis près
d’un siècle.
--Sire, dit Cosme, cet enfant vivra près de cent ans; il aura des
traverses, mais il sera heureux et honoré, comme ayant dans ses veines
le sang des Valois...
--J’irai vous voir, messieurs, dit le roi redevenu de bonne humeur.
Vous pouvez sortir.
Les deux frères saluèrent Marie et Charles IX, et se retirèrent. Ils
descendirent gravement les degrés, sans se regarder ni se parler;
ils ne se retournèrent même point vers les croisées quand ils furent
dans la cour, certains que l’œil du roi les épiait; ils aperçurent en
effet Charles IX à la fenêtre quand ils se mirent de côté pour passer
la porte de la rue. Lorsque l’alchimiste et l’astrologue furent dans
la rue de l’Autruche, ils jetèrent les yeux en avant et en arrière
d’eux, pour voir s’ils n’étaient pas suivis ou attendus; ils allèrent
jusqu’aux fossés du Louvre sans se dire une parole; mais là, se
trouvant seuls, Laurent dit à Cosme, dans le florentin de ce temps:
--_Affè d’iddio! como le abbiamo infinocchiato!_ (Pardieu! nous l’avons
joliment entortillé!)
--_Gran mercè! a lui sta di spartojarsi!_ (Grand bien lui fasse! c’est
à lui de s’en dépêtrer) dit Cosme. Que la reine me rende la pareille,
nous venons de lui donner un bon coup de main.
Quelques jours après cette scène, qui frappa Marie Touchet autant que
le roi, pendant un de ces moments où l’esprit est en quelque sorte
dégagé du corps par la plénitude du plaisir, Marie s’écria:--Charles,
je m’explique bien Laurent Ruggieri; mais Cosme n’a rien dit!
--C’est vrai, dit le roi surpris de cette lueur subite, il y avait
autant de vrai que de faux dans leurs discours. Ces Italiens sont
déliés comme la soie qu’ils font.
Ce soupçon explique la haine que manifesta le roi contre Cosme lors
du jugement de la conspiration de La Mole et Coconnas: en le trouvant
un des artisans de cette entreprise, il crut avoir été joué par les
deux Italiens, car il lui fut prouvé que l’astrologue de sa mère ne
s’occupait pas exclusivement des astres, de la poudre de projection et
de l’atome pur. Laurent avait quitté le royaume.
Malgré l’incrédulité que beaucoup de gens ont en ces matières, les
événements qui suivirent cette scène confirmèrent les oracles portés
par les Ruggieri. Le roi mourut trois mois après.
Le comte de Gondi suivit Charles IX au tombeau, comme le lui avait dit
son frère le maréchal de Retz, l’ami des Ruggieri, et qui croyait à
leurs pronostics.
Marie Touchet épousa Charles de Balzac, marquis d’Entragues, gouverneur
d’Orléans, de qui elle eut deux filles. La plus célèbre de ces filles,
sœur utérine du comte d’Auvergne, fut maîtresse d’Henri IV, et voulut,
lors de la conspiration de Biron, mettre son frère sur le trône de
France, en en chassant la maison de Bourbon.
Le comte d’Auvergne, devenu duc d’Angoulême, vit le règne de Louis XIV.
Il battait monnaie dans ses terres, en altérant les titres; mais Louis
XIV le laissait faire, tant il avait de respect pour le sang des Valois.
Cosme Ruggieri vécut jusque sous Louis XIII, il vit la chute de la
maison de Médicis en France, et la chute des Concini. L’histoire a pris
soin de constater qu’il mourut athée, c’est-à-dire matérialiste.
La marquise d’Entragues dépassa l’âge de quatre-vingts ans.
Laurent et Cosme ont eu pour élève le fameux comte de Saint-Germain,
qui fit tant de bruit sous Louis XV. Ce célèbre alchimiste n’avait
pas moins de cent trente ans, l’âge que certains biographes donnent à
Marion de Lorme. Le comte pouvait savoir par les Ruggieri les anecdotes
sur la Saint-Barthélemi et sur le règne des Valois, dans lesquelles il
se plaisait à jouer un rôle en les racontant à la première personne
du verbe. Le comte de Saint-Germain est le dernier des alchimistes
qui ont le mieux expliqué cette science; mais il n’a rien écrit. La
doctrine cabalistique exposée dans cette Étude procède de ce mystérieux
personnage.
Chose étrange! trois existences d’hommes, celle du vieillard de qui
viennent ces renseignements, celle du comte de Saint-Germain et celle
de Cosme Ruggieri, suffisent pour embrasser l’histoire européenne
depuis François Ier jusqu’à Napoléon? Il n’en faut que cinquante
semblables pour remonter à la première période connue du monde.--Que
sont cinquante générations, pour étudier les mystères de la vie? disait
le comte de Saint-Germain.
Paris, novembre-décembre 1836.
TROISIÈME PARTIE.
LES DEUX RÊVES.
Bodard de Saint-James, trésorier de la marine, était en 1786 celui des
financiers de Paris dont le luxe excitait l’attention et les caquets de
la ville. A cette époque, il faisait construire à Neuilly sa célèbre
_Folie_, et sa femme achetait, pour couronner le dais de son lit, une
garniture de plumes dont le prix avait effrayé la reine. Il était alors
bien plus facile qu’aujourd’hui de se mettre à la mode et d’occuper de
soi tout Paris, il suffisait souvent d’un bon mot ou de la fantaisie
d’une femme.
Bodard possédait le magnifique hôtel de la place Vendôme que le
fermier-général Dangé avait, depuis peu, quitté par force. Ce célèbre
épicurien venait de mourir, et, le jour de son enterrement, monsieur
de Bièvre, son intime ami, avait trouvé matière à rire en disant
_qu’on pouvait maintenant passer par la place Vendôme sans danger_.
Cette allusion au jeu d’enfer qu’on jouait chez le défunt en fut toute
l’oraison funèbre. L’hôtel est celui qui fait face à la Chancellerie.
Pour achever en deux mots l’histoire de Bodard, c’était un pauvre
homme, il fit une faillite de quatorze millions après celle du prince
de Guéménée. La maladresse qu’il mit à ne pas précéder la sérénissimne
banqueroute, pour me servir de l’expression de Lebrun-Pindare, fut
cause qu’on ne parla même pas de lui. Il mourut, comme Bourvalais,
Bouret et tant d’autres, dans un grenier.
Madame de Saint-James avait pour ambition de ne recevoir chez elle que
des gens de qualité, vieux ridicule toujours nouveau. Pour elle, les
mortiers du parlement étaient déjà fort peu de chose; elle voulait voir
dans ses salons des personnes titrées qui eussent au moins les grandes
entrées à Versailles. Dire qu’il vint beaucoup de cordons bleus chez la
financière, ce serait mentir; mais il est très-certain qu’elle avait
réussi à obtenir les bontés et l’attention de quelques membres de la
famille de Rohan, comme le prouva par la suite le trop fameux procès du
collier.
Un soir, c’était, je crois, en août 1786, je fus très-surpris de
rencontrer dans le salon de cette trésorière, si prude à l’endroit
des preuves, deux nouveaux visages qui me parurent assez mauvaise
compagnie. Elle vint à moi dans l’embrasure d’une croisée où j’étais
allé me nicher avec intention.
--Dites-moi donc, lui demandai-je en lui désignant par un coup d’œil
interrogatif l’un des inconnus, quelle est cette _espèce_-là? Comment
avez-vous cela chez vous?
--Cet homme est charmant.
--Le voyez-vous à travers le prisme de l’amour, ou me trompé-je?
--Vous ne vous trompez pas, reprit-elle en riant, il est laid comme une
chenille; mais il m’a rendu le plus immense service qu’une femme puisse
recevoir d’un homme.
Comme je la regardais malicieusement, elle se hâta d’ajouter:--Il m’a
radicalement guérie de ces odieuses rougeurs qui me couperosaient le
teint et me faisaient ressembler à une paysanne.
Je haussai les épaules avec humeur.
--C’est un charlatan, m’écriai-je.
--Non, répondit-elle, c’est le chirurgien des pages; il a beaucoup
d’esprit, je vous jure, et d’ailleurs il écrit. C’est un savant
physicien.
--Si son style ressemble à sa figure! repris-je en souriant. Mais
l’autre?
--Qui, l’autre?
--Ce petit monsieur pincé, propret, poupin, et qui a l’air d’avoir bu
du verjus?
--Mais c’est un homme assez bien né, me dit-elle. Il arrive de je ne
sais quelle province... ah! de l’Artois, il est chargé de terminer
une affaire qui concerne le cardinal, et son Éminence elle-même vient
de le présenter à monsieur de Saint-James. Ils ont choisi tous deux
Saint-James pour arbitre. En cela le provincial n’a pas fait preuve
d’esprit; mais aussi quels sont les gens assez niais pour confier un
procès à cet homme-là? Il est doux comme un mouton et timide comme une
fille; son Éminence est pleine de bonté pour lui.
--De quoi s’agit-il donc?
--De trois cent mille livres, dit-elle.
--Mais c’est donc un avocat? repris-je en faisant un léger
haut-le-corps.
--Oui, dit-elle.
Assez confuse de cet humiliant aveu, madame Bodard alla reprendre sa
place au pharaon.
Toutes les parties étaient complètes. Je n’avais rien à faire ni à
dire, je venais de perdre deux mille écus contre monsieur de Laval,
avec lequel je m’étais rencontré chez une _impure_. J’allai me jeter
dans une duchesse placée auprès de la cheminée. S’il y eut jamais sur
cette terre un homme bien étonné, ce fut certes moi, en apercevant
que, de l’autre côté du chambranle, j’avais pour vis-à-vis le
Contrôleur-Général. Monsieur de Calonne paraissait assoupi, ou il se
livrait à l’une de ces méditations qui tyrannisent les hommes d’État.
Quand je montrai le ministre par un geste à Beaumarchais qui venait
à moi, le père de _Figaro_ m’expliqua ce mystère sans mot dire. Il
m’indiqua tour à tour ma propre tête et celle de Bodard par un geste
assez malicieux, qui consistait à écarter vers nous deux doigts de la
main en tenant les autres fermés. Mon premier mouvement fut de me lever
pour aller dire quelque chose de piquant à Calonne; je restai: d’abord
parce que je songeai à jouer un tour à ce favori; puis, Beaumarchais
m’avait familièrement arrêté de la main.
--Que voulez-vous, monsieur? lui dis-je.
Il cligna pour m’indiquer le Contrôleur.
--Ne le réveillez pas, me dit-il à voix basse, l’on est trop heureux
quand il dort.
--Mais c’est aussi un plan de finances que le sommeil, repris-je.
--Certainement, nous répondit l’homme d’État qui avait deviné nos
paroles au seul mouvement des lèvres, et plût à Dieu que nous pussions
dormir long-temps, il n’y aurait pas le réveil que vous verrez!
--Monseigneur, dit le dramaturge, j’ai un remerciement à vous faire.
--Et pourquoi?
--Monsieur de Mirabeau est parti pour Berlin. Je ne sais pas si, dans
cette affaire des Eaux, nous ne nous serions pas noyés tous deux.
--Vous avez trop de _mémoire_ et pas assez de reconnaissance, répliqua
sèchement le ministre fâché de voir divulguer un de ses secrets devant
moi.
--Cela est possible, dit Beaumarchais piqué au vif, mais j’ai des
millions qui peuvent aligner bien des comptes.
Calonne feignit de ne pas entendre.
Il était minuit et demi quand les parties cessèrent. L’on se
mit à table. Nous étions dix personnes, Bodard et sa femme, le
Contrôleur-Général, Beaumarchais, les deux inconnus, deux jolies dames
dont les noms doivent se taire, et un fermier-général, appelé, je
crois, Lavoisier. De trente personnes que je trouvai dans le salon
en y entrant, il n’était resté que ces dix convives. Encore les deux
_espèces_ ne soupèrent-elles que d’après les instances de madame de
Saint-James, qui crut s’acquitter avec l’un en lui donnant à manger, et
qui peut-être invita l’autre pour plaire à son mari auquel elle faisait
des coquetteries, je ne sais trop pourquoi. Après tout, monsieur de
Calonne était une puissance, et si quelqu’un avait eu à se fâcher,
c’eût été moi.
Le souper commença par être ennuyeux à mourir. Ces deux gens et le
fermier-général nous gênaient. Je fis un signe à Beaumarchais pour
lui dire de griser le fils d’Esculape qu’il avait à sa droite, en lui
donnant à entendre que je me chargeais de l’avocat. Comme il ne nous
restait plus que ce moyen-là de nous amuser, et qu’il nous promettait
de la part de ces deux hommes des impertinences dont nous nous amusions
déjà, monsieur de Calonne sourit à mon projet. En deux secondes,
les trois dames trempèrent dans notre conspiration bachique. Elles
s’engagèrent par des œillades très-significatives, à y jouer leur rôle,
et le vin de Sillery couronna plus d’une fois les verres de sa mousse
argentée. Le chirurgien fut assez facile: mais au second verre que je
voulus lui verser, mon voisin me dit avec la froide politesse d’un
usurier, qu’il ne boirait pas davantage.
En ce moment, madame de Saint-James nous avait mis, je ne sais par
quel hasard de conversation, sur le chapitre des merveilleux soupers
du comte de Cagliostro, que donnait le cardinal de Rohan. Je n’avais
pas l’esprit trop présent à ce que disait la maîtresse du logis,
car depuis la réponse qu’il m’avait faite, j’observais avec une
invincible curiosité la figure mignarde et blême de mon voisin, dont
le principal trait était un nez à la fois camard et pointu qui le
faisait ressembler, par moments, à une fouine. Tout à coup ses joues se
colorèrent en entendant madame de Saint-James qui se querellait avec
monsieur de Calonne.
--Mais je vous assure, monsieur, que j’ai vu la reine Cléopâtre,
disait-elle d’un air impérieux.
--Je le crois, madame, répondit mon voisin. Moi, j’ai parlé à Catherine
de Médicis.
--Oh! oh! dit monsieur de Calonne.
Les paroles prononcées par le petit provincial le furent d’une voix qui
avait une indéfinissable sonorité, s’il est permis d’emprunter ce terme
à la physique. Cette soudaine clarté d’intonation chez un homme qui
avait jusque-là très-peu parlé, toujours très-bas et avec le meilleur
ton possible, nous surprit au dernier point.
--Mais il parle, s’écria le chirurgien que Beaumarchais avait mis dans
un état satisfaisant.
--Son voisin aura poussé quelque ressort, répondit le satirique.
Mon homme rougit légèrement en entendant ces paroles, quoiqu’elles
eussent été dites en murmurant.
--Et comment était la feue reine? demanda Calonne.
--Je n’affirmerais pas que la personne avec laquelle j’ai soupé hier
fût Catherine de Médicis elle-même. Ce prodige doit paraître justement
impossible à un chrétien aussi bien qu’à un philosophe, répliqua
l’avocat en appuyant légèrement l’extrémité de ses doigts sur la table
et en se renversant sur sa chaise comme s’il devait parler long-temps.
Néanmoins je puis jurer que cette femme ressemblait autant à Catherine
de Médicis que si toutes deux elles eussent été sœurs. Celle que je
vis portait une robe de velours noir absolument pareille à celle dont
est vêtue cette reine dans le portrait qu’en possède le roi; sa tête
était couverte de ce bonnet de velours si caractéristique; enfin, elle
avait le teint blafard, et la figure que vous lui connaissez. Je n’ai
pu m’empêcher de témoigner ma surprise à Son Éminence. La rapidité
de l’évocation m’a semblé d’autant plus merveilleuse que monsieur
le comte de Cagliostro n’avait pu deviner le nom du personnage avec
lequel j’allais désirer de me trouver. J’ai été confondu. La magie du
spectacle que présentait un souper où apparaissaient d’illustres femmes
des temps passés m’ôta toute présence d’esprit. J’écoutai sans oser
questionner. En échappant vers minuit aux piéges de cette sorcellerie,
je doutais presque de moi-même. Mais tout ce merveilleux me sembla
naturel en comparaison de la singulière hallucination que je devais
subir encore. Je ne sais par quelles paroles je pourrais vous peindre
l’état de mes sens. Seulement je déclare, dans la sincérité de mon
cœur, que je ne m’étonne plus qu’il se soit rencontré jadis des âmes
assez faibles ou assez fortes pour croire aux mystères de la magie et
au pouvoir du démon. Pour moi, jusqu’à plus ample informé, je regarde
comme possibles les apparitions dont ont parlé Cardan et quelques
thaumaturges.
Ces paroles, prononcées avec une incroyable éloquence de ton, étaient
de nature à éveiller une excessive curiosité chez tous les convives.
Aussi nos regards se tournèrent-ils sur l’orateur, et restâmes-nous
immobiles. Nos yeux seuls trahissaient la vie en réfléchissant les
bougies scintillantes des flambeaux. A force de contempler l’inconnu,
il nous sembla voir les pores de son visage, et surtout ceux de son
front, livrer passage au sentiment intérieur dont il était pénétré. Cet
homme, en apparence froid et compassé, semblait contenir en lui-même un
foyer secret dont la flamme agissait sur nous.
--Je ne sais, reprit-il, si la figure évoquée me suivit en se rendant
invisible; mais aussitôt que ma tête reposa sur mon lit, je vis
la grande ombre de Catherine se lever devant moi. Je me sentis,
instinctivement, dans une sphère lumineuse, car mes yeux attachés sur
la reine par une insupportable fixité ne virent qu’elle. Tout à coup
elle se pencha vers moi...
A ces mots, les dames laissèrent échapper un mouvement unanime de
curiosité.
--Mais, reprit l’avocat, j’ignore si je dois continuer; bien que je
sois porté à croire que ce ne soit qu’un rêve, ce qui me reste à dire
est grave.
--S’agit-il de religion? dit Beaumarchais.
--Ou y aurait-il quelque indécence? demanda Calonne, ces dames vous la
pardonneraient.
--Il s’agit de gouvernement, répondit l’avocat.
--Allez, reprit le ministre. Voltaire, Diderot et consorts ont assez
bien commencé l’éducation de nos oreilles.
Le contrôleur devint fort attentif, et sa voisine, madame de Genlis,
fort occupée. Le provincial hésitait encore. Beaumarchais lui dit alors
avec vivacité:--Mais allez donc, maître! Ne savez-vous pas que quand
les lois laissent si peu de liberté, les peuples prennent leur revanche
dans les mœurs?...
Alors le convive commença.
--Soit que certaines idées fermentassent à mon insu dans mon âme, soit
que je fusse poussé par une puissance étrangère, je lui dis:--Ah!
madame, vous avez commis un bien grand crime.--Lequel? demanda-t-elle
d’une voix grave.--Celui dont le signal fut donné par la cloche du
palais, le 24 août. Elle sourit dédaigneusement, et quelques rides
profondes se dessinèrent sur ses joues blafardes.--Vous nommez cela
un crime? répondit-elle, ce ne fut qu’un malheur. L’entreprise, mal
conduite, ayant échoué, il n’en est pas résulté pour la France, pour
l’Europe, pour l’Église catholique, le bien que nous en attendions.
Que voulez-vous? les ordres ont été mal exécutés. Nous n’avons pas
rencontré autant de Montlucs qu’il en fallait. La postérité ne nous
tiendra pas compte du défaut de communications qui nous empêcha
d’imprimer à notre œuvre cette unité de mouvement nécessaire aux
grands coups d’état: voilà le malheur! Si le 25 août il n’était pas
resté l’ombre d’un Huguenot en France, je serais demeurée jusque dans
la postérité la plus reculée comme une belle image de la Providence.
Combien de fois les âmes clairvoyantes de Sixte-Quint, de Richelieu,
de Bossuet, ne m’ont-elles pas secrètement accusée d’avoir échoué dans
mon entreprise après avoir osé la concevoir. Aussi, de combien de
regrets ma mort ne fut-elle pas accompagnée?... Trente ans après la
Saint-Barthélemi, la maladie durait encore; elle avait fait couler déjà
dix fois plus de sang noble à la France qu’il n’en restait à verser
le 26 août 1572. La révocation de l’édit de Nantes, en l’honneur de
laquelle vous avez frappé des médailles, a coûté plus de larmes, plus
de sang et d’argent, a tué plus de prospérité en France que trois
Saint-Barthélemi. Letellier a su accomplir avec une plumée d’encre le
décret que le trône avait secrètement promulgué depuis moi; mais si, le
25 août 1572, cette immense exécution était nécessaire, le 25 août 1685
elle était inutile. Sous le second fils de Henri de Valois, l’hérésie
était à peine enceinte; sous le second fils de Henri de Bourbon, cette
mère féconde avait jeté son frai sur l’univers entier. Vous m’accusez
d’un crime, et vous dressez des statues au fils d’Anne d’Autriche!
Lui et moi, nous avons cependant essayé la même chose: il a réussi,
j’ai échoué; mais Louis XIV a trouvé sans armes les Protestants qui,
sous mon règne, avaient de puissantes armées, des hommes d’état, des
capitaines, et l’Allemagne pour eux.
A ces paroles lentement prononcées, je sentis en moi comme un
tressaillement intérieur. Je croyais respirer la fumée du sang de je
ne sais quelles victimes. Catherine avait grandi. Elle était là comme
un mauvais génie, et il me sembla qu’elle voulait pénétrer dans ma
conscience pour s’y reposer.
--Il a rêvé cela, dit Beaumarchais à voix basse, il ne l’a certes pas
inventé.