partie était leur propre vie; aussi les regards à la fois humbles et
fiers qu’ils échangeaient avec les regards perspicaces et soupçonneux
de Marie et du roi, étaient-ils déjà toute une scène.
--Sire, dit Laurent Ruggieri, vous m’avez demandé la vérité; mais pour
vous la montrer toute nue, je dois vous faire sonder le prétendu puits,
l’abîme d’où elle va sortir. Que le gentilhomme, que le poète nous
pardonne les paroles que le fils aîné de l’Église pourrait prendre pour
des blasphèmes! Je ne crois pas que Dieu s’occupe des choses humaines...
Quoique bien résolu à garder une immobilité royale, Charles IX ne put
réprimer un mouvement de surprise.
--Sans cette conviction, je n’aurais aucune foi dans l’œuvre
miraculeuse à laquelle je me suis voué; mais, pour la poursuivre, il
faut y croire; et si le doigt de Dieu mène toute chose, je suis un
fou. Que le roi le sache donc! il s’agit d’une victoire à remporter
sur la marche actuelle de la Nature humaine. Je suis alchimiste, sire.
Mais ne pensez pas comme le vulgaire, que je cherche à faire de l’or!
La composition de l’or n’est pas le but, mais un accident de nos
recherches; autrement, notre tentative ne s’appellerait pas le GRAND
ŒUVRE! _Le grand œuvre_ est quelque chose de plus hardi que cela. Si
donc j’admettais aujourd’hui la présence de Dieu dans la matière; à ma
voix, la flamme des fourneaux allumés depuis des siècles s’éteindrait
demain. Mais nier l’action directe de Dieu, n’est pas nier Dieu, ne
vous y trompez pas. Nous plaçons l’auteur de toute chose encore plus
haut que ne le rabaissent les religions. N’accusez pas d’athéisme ceux
qui veulent l’immortalité. A l’exemple de Lucifer, nous jalousons Dieu,
et la jalousie atteste un violent amour! Quoique cette doctrine soit
la base de nos travaux, tous les adeptes n’en sont pas imbus. Cosme,
dit le vieillard en montrant son frère, Cosme est dévot; il paye des
messes pour le repos de l’âme de notre père, et il va les entendre.
L’astrologue de votre mère croit à la divinité du Christ, à l’immaculée
conception, à la transsubstantiation; il croit aux indulgences du
pape, à l’enfer; il croit à une infinité de choses... Son heure n’est
pas encore venue! car j’ai tiré son horoscope, il mourra presque
centenaire: il doit vivre encore deux règnes, et voir deux rois de
France assassinés...
--Qui seront? dit le roi.
--Le dernier des Valois et le premier des Bourbons, répondit Laurent.
Mais Cosme partagera mes opinions. En effet, il est impossible d’être
alchimiste et catholique, d’avoir foi au despotisme de l’homme sur la
matière et à la souveraineté de l’esprit.
--Cosme mourra centenaire? dit le roi qui se laissa aller à son
terrible froncement de sourcils.
--Oui, sire, répondit avec autorité Laurent, il mourra paisiblement et
dans son lit.
--Si vous avez la puissance de prévoir l’instant de votre mort, comment
ignorez-vous le résultat qu’auront vos recherches? dit le roi.
Charles IX se prit à sourire d’un air de triomphe, en regardant Marie
Touchet.
Les deux frères échangèrent un rapide coup d’œil de joie:--Il
s’intéresse à l’alchimie, pensèrent-ils alors, nous sommes sauvés!
--Nos pronostics s’appuient sur l’état actuel des rapports qui existent
entre l’homme et la nature; mais il s’agit précisément de changer
entièrement ces rapports, répondit Laurent.
Le roi resta pensif.
--Mais si vous êtes certains de mourir, vous êtes certains de votre
défaite, reprit Charles IX.
--Comme l’étaient nos prédécesseurs! répondit Laurent en levant la main
et la laissant retomber par un geste emphatique et solennel qui fut à
la hauteur de sa pensée. Mais votre esprit a bondi jusqu’au bout de la
carrière, il faut revenir sur nos pas, sire! Si vous ne connaissiez pas
le terrain sur lequel est bâti notre édifice, vous pourriez nous dire
qu’il va crouler, et juger la science cultivée de siècle en siècle par
les plus grands d’entre les hommes comme la juge le vulgaire.
Le roi fit un signe d’assentiment.
--Je pense donc que cette terre appartient à l’homme, qu’il en est
le maître, et peut s’en approprier toutes les forces, toutes les
substances. L’homme n’est pas une création immédiatement sortie des
mains de Dieu, mais une conséquence du principe semé dans l’infini
de l’éther où se produisent des milliers de créatures dont aucune
ne se ressemble d’astre à astre, parce que les conditions de la vie
y sont différentes. Oui, sire, le mouvement subtil que nous nommons
la vie prend sa source au delà des mondes visibles; les créations se
le partagent au gré des milieux dans lesquels elles se trouvent, et
les moindres êtres y participent en en prenant tant qu’ils en peuvent
prendre, à leurs risques et périls: à eux à se défendre contre la mort.
L’alchimie est là tout entière. Si l’homme, l’animal le plus parfait de
ce globe, portait en lui-même une portion de Dieu, il ne périrait pas,
et il périt. Pour sortir de cette difficulté, Socrate et son école ont
inventé l’âme. Moi, le successeur de tant de grands rois inconnus qui
ont gouverné cette science, je suis pour les anciennes théories contre
les nouvelles; je suis pour les transformations de la matière que je
vois, contre l’impossible éternité d’une âme que je ne vois pas. Je ne
reconnais pas le monde de l’âme. Si ce monde existait, les substances
dont la magnifique réunion produit votre corps et qui sont si
éclatantes dans madame, ne se sublimiseraient pas après votre mort pour
retourner séparément chacune en sa case, l’eau à l’eau, le feu au feu,
le métal au métal, comme quand mon charbon est brûlé, ses éléments sont
revenus à leurs primitives molécules. Si vous prétendez que quelque
chose nous survit, ce n’est pas nous, car tout ce qui est le moi actuel
périt! Or, c’est le moi actuel que je veux continuer au delà du terme
assigné à sa vie; c’est la transformation présente à laquelle je veux
procurer une plus grande durée. Quoi! les arbres vivent des siècles,
et les hommes ne vivraient que des années, tandis que les uns sont
passifs et que les autres sont actifs; quand les uns sont immobiles et
sans paroles, et que les autres parlent et marchent! Nulle création ne
doit être ici-bas supérieure à la nôtre, ni en pouvoir ni en durée.
Déjà nous avons étendu nos sens, nous voyons dans les astres! Nous
devons pouvoir étendre notre vie! Avant la puissance, je mets la vie.
A quoi sert le pouvoir, si la vie nous échappe? Un homme raisonnable
ne doit pas avoir d’autre occupation que de chercher, non pas s’il est
une autre vie, mais le secret sur lequel repose sa forme actuelle pour
la continuer à son gré! Voilà le désir qui blanchit mes cheveux; mais
je marche intrépidement dans les ténèbres, en conduisant au combat les
intelligences qui partagent ma foi. La vie sera quelque jour à nous!
--Mais comment? s’écria le roi en se levant avec brusquerie.
--La première condition de notre foi étant de croire que le monde est à
l’homme, il faut m’octroyer ce point, dit Laurent.
--Hé! bien soit, répondit l’impatient Charles de Valois déjà fasciné.
--Hé! bien, sire, en ôtant Dieu de ce monde, que reste-t-il? l’homme!
Examinons alors notre domaine? Le monde matériel est composé
d’éléments, ces éléments ont eux-mêmes des principes. Ces principes se
résolvent en un seul qui est doué de mouvement. Le nombre TROIS est la
formule de la création: la Matière, le Mouvement, le Produit!
--La preuve? Halte-là, s’écria le roi.
--N’en voyez-vous pas les effets? répondit Laurent. Nous avons soumis
à nos creusets le gland d’où doit sortir un chêne, aussi bien que
l’embryon d’où doit sortir un homme; il est résulté de ce peu de
substance un principe pur auquel devait se joindre une force, un
mouvement quelconque. A défaut d’un créateur, ce principe ne doit-il
pas s’imprimer à lui-même les formes superposées qui constituent notre
monde? car partout ce phénomène de vie est semblable. Oui, pour les
métaux comme pour les êtres, pour les plantes comme pour les hommes, la
vie commence par un imperceptible embryon qui se développe lui même.
Il existe un principe primitif! surprenons-le au point où il agit sur
lui-même, où il est un, où il est principe avant d’être créature, cause
avant d’être effet, nous le verrons absolu, sans figure, susceptible
de revêtir toutes les formes que nous lui voyons prendre. Quand nous
serons face à face avec cette particule atomistique, et que nous en
aurons saisi le mouvement à son point de départ, nous en connaîtrons la
loi; dès lors, maîtres de lui imposer la forme qu’il nous plaira, parmi
toutes celles que nous lui voyons, nous posséderons l’or pour avoir le
monde, et nous nous ferons des siècles de vie pour en jouir. Voilà ce
que mon peuple et moi nous cherchons. Toutes nos forces, toutes nos
pensées sont employées à cette recherche, rien ne nous en distrait.
Une heure dissipée à quelque autre passion serait un vol fait à notre
grandeur! Si jamais vous n’avez surpris un de vos chiens oubliant la
bête et la curée, je n’ai jamais trouvé l’un de mes patients sujets
diverti ni par une femme, ni par un intérêt cupide. Si l’adepte veut
l’or et la puissance, cette faim procède de nos besoins: il saisit une
fortune, comme le chien altéré lappe en courant un peu d’eau; parce
que ses fourneaux veulent un diamant à fondre ou des lingots à mettre
en poudre. A chacun son travail! Celui-ci cherche le secret de la
nature végétale, il épie la lente vie des plantes, il note la parité
du mouvement dans toutes les espèces et la parité de la nutrition; il
trouve que partout il faut le soleil, l’air et l’eau pour féconder et
pour nourrir. Celui-là scrute le sang des animaux. Un autre étudie
les lois du mouvement général et ses liaisons avec les révolutions
célestes. Presque tous s’acharnent à combattre la nature intraitable
du métal, car si nous trouvons plusieurs principes en toutes choses,
nous trouvons tous les métaux semblables à eux-mêmes dans leurs
moindres parties. De là l’erreur commune sur nos travaux. Voyez-vous
tous ces patients, ces infatigables athlètes, toujours vaincus, et
revenant toujours au combat! L’Humanité, sire, est derrière nous, comme
le piqueur est derrière votre meute. Elle nous crie: Hâtez-vous! Ne
négligez rien! Sacrifiez tout, même un homme, vous, qui vous sacrifiez
vous-mêmes! Hâtez-vous! Abattez la tête et le bras à la MORT, mon
ennemie! Oui, sire! nous sommes animés d’un sentiment qui embrasse le
bonheur des générations à venir. Nous avons enseveli un grand nombre
d’hommes, et quels hommes! morts à cette poursuite. En mettant le pied
dans cette carrière, nous pouvons ne pas travailler pour nous-mêmes;
nous pouvons périr sans avoir trouvé le secret! et quelle mort est
celle de celui qui ne croit pas à une autre vie! Nous sommes de
glorieux martyrs, nous avons l’égoïsme de toute la race en nos cœurs,
nous vivons dans nos successeurs. Chemin faisant, nous découvrons
des secrets dont nous dotons les arts mécaniques et libéraux. De nos
fourneaux s’échappent des lueurs qui arment les sociétés d’industries
plus parfaites. La poudre est issue de nos alambics, nous conquerrons
la foudre. Il y a des renversements de politique dans nos veilles
assidues.
--Serait-ce donc possible? s’écria le roi qui se dressa de nouveau dans
sa chaire.
--Pourquoi non! dit le Grand-maître des nouveaux Templiers. _Tradidit
mundum disputationibus!_ Dieu nous a livré le monde. Encore une fois,
entendez-le: l’homme est le maître ici-bas, et la matière est à lui.
Toutes les forces, tous les moyens sont à sa disposition. Qui nous a
créés? un mouvement. Quelle puissance entretient la vie en nous? un
mouvement. Ce mouvement, pourquoi la science ne le saisirait-elle pas?
Rien ici-bas ne se perd, rien ne s’échappe de notre planète pour aller
ailleurs; autrement, les astres tomberaient les uns sur les autres;
aussi les eaux du déluge s’y trouvent-elles, dans leurs principes, sans
qu’il s’en soit égaré une seule goutte. Autour de nous, au-dessous,
au-dessus, se trouvent donc les éléments d’où sont sortis les
innombrables millions d’hommes qui ont foulé la terre avant et après
le déluge. De quoi s’agit-il? de surprendre la force qui désunit; par
contre, nous surprendrons celle qui rassemble. Nous sommes le produit
d’une industrie visible. Quand les eaux ont couvert notre globe, il
en est sorti des hommes qui ont trouvé les éléments de leur vie dans
l’enveloppe de la terre, dans l’air et dans leur nourriture. La terre
et l’air possèdent donc le principe des transformations humaines, elles
se font sous nos yeux, avec ce qui est sous nos yeux; nous pouvons
donc surprendre ce secret, en ne bornant pas les efforts de cette
recherche à un homme, mais en lui donnant pour durée l’humanité même.
Nous nous sommes donc pris corps à corps avec la matière à laquelle
je crois et que moi, le Grand-Maître de l’Ordre, je veux pénétrer.
Christophe Colomb a donné un monde au roi d’Espagne; moi, je cherche un
peuple éternel pour le roi de France! Placé en avant de la frontière
la plus reculée qui nous sépare de la connaissance des choses, en
patient observateur des atomes, je détruis les formes, je désunis les
liens de toute combinaison, j’imite la mort pour pouvoir imiter la
vie! Enfin, je frappe incessamment à la porte de la création, et je
frapperai jusqu’à mon dernier jour. Quand je serai mort, mon marteau
passera en d’autres mains également infatigables, de même que des
géants inconnus me le transmirent. De fabuleuses images incomprises,
semblables à celles de Prométhée, d’Ixion, d’Adonis, de Pan, etc., qui
font partie des croyances religieuses en tout pays, en tout temps, nous
annoncent que cet espoir naquit avec les races humaines. La Chaldée,
l’Inde, la Perse, l’Égypte, la Grèce, les Maures se sont transmis le
Magisme, la science la plus haute parmi les Sciences Occultes, et qui
tient en dépôt le fruit des veilles de chaque génération. Là était le
lien de la grande et majestueuse institution de l’ordre du Temple. En
brûlant les Templiers, sire, un de vos prédécesseurs n’a brûlé que des
hommes, les secrets nous sont restés. La reconstruction du Temple est
le mot d’ordre d’une nation ignorée, races d’intrépides chercheurs,
tous tournés vers l’Orient de la vie, tous frères, tous inséparables,
unis par une idée, marqués au sceau du travail. Je suis souverain de
ce peuple, le premier par élection et non par naissance. Je les dirige
tous vers l’essence de la vie! Grand-Maître, Rose-Croix, Compagnons,
Adeptes, nous suivons tous la molécule imperceptible qui fuit nos
fourneaux, qui échappe encore à nos yeux; mais nous nous ferons des
yeux encore plus puissants que ceux que nous a donnés la nature, nous
atteindrons l’atome primitif, l’élément corpusculaire intrépidement
cherché par tous les sages qui nous ont précédés dans cette chasse
sublime. Sire, quand un homme est à cheval sur cet abîme, et qu’il
commande à des plongeurs aussi hardis que le sont mes frères, les
autres intérêts humains sont bien petits; aussi ne sommes-nous pas
dangereux. Les disputes religieuses et les débats politiques sont loin
de nous, nous sommes bien au delà. Quand on lutte avec la nature, on ne
descend pas à colleter quelques hommes. D’ailleurs, tout résultat est
appréciable dans notre science, nous pouvons mesurer tous les effets,
les prédire; tandis que tout est oscillatoire dans les combinaisons où
entrent les hommes et leurs intérêts. Nous soumettrons le diamant à
notre creuset, nous ferons le diamant, nous ferons l’or! Nous ferons
marcher, comme l’a fait l’un des nôtres à Barcelone, des vaisseaux avec
un peu d’eau et de feu! Nous nous passerons du vent, nous ferons le
vent, nous ferons la lumière, nous renouvellerons la face des empires
par de nouvelles industries! Mais nous ne nous abaisserons jamais à
monter sur un trône pour y être _géhennés_ par des peuples!
Malgré son désir de ne pas se laisser surprendre par les ruses
florentines, le roi, de même que sa naïve maîtresse, était déjà saisi,
enveloppé dans les ambages et les replis de cette pompeuse loquacité
de charlatan. Les yeux des deux amants attestaient l’éblouissement
que leur causait la vue de ces richesses mystérieuses étalées; ils
apercevaient comme une enfilade de souterrains pleins de gnomes en
travail. Les impatiences de la curiosité dissipaient les défiances du
soupçon.
--Mais alors, s’écria le roi, vous êtes de grands politiques qui pouvez
nous éclairer.
--Non, sire, dit naïvement Laurent.
--Pourquoi? demanda le roi.
--Sire, il n’est donné à personne de prévoir ce qui arrivera d’un
rassemblement de quelques milliers d’hommes: nous pouvons dire ce
qu’un homme fera, combien de temps il vivra, s’il sera heureux ou
malheureux; mais nous ne pouvons pas dire ce que plusieurs volontés
réunies opéreront, et le calcul des mouvements oscillatoires de leurs
intérêts est plus difficile encore, car les intérêts sont les hommes
plus les choses; seulement nous pouvons, dans la solitude, apercevoir
le gros de l’avenir. Le protestantisme qui vous dévore sera dévoré à
son tour par ses conséquences matérielles, qui deviendront théories
à leur jour. L’Europe en est aujourd’hui à la Religion, demain elle
attaquera la Royauté.
--Ainsi, la Saint-Barthélemi était une grande conception!...
--Oui, sire, car si le peuple triomphe, il fera sa Saint-Barthélemi!
Quand la religion et la royauté seront abattues, le peuple en viendra
aux grands, après les grands il s’en prendra aux riches. Enfin, quand
l’Europe ne sera plus qu’un troupeau d’hommes sans consistance,
parce qu’elle sera sans chefs, elle sera dévorée par de grossiers
conquérants. Vingt fois déjà le monde a présenté ce spectacle, et
l’Europe le recommence. Les idées dévorent les siècles comme les hommes
sont dévorés par leurs passions. Quand l’homme sera guéri, l’humanité
se guérira peut-être. La science est l’âme de l’humanité, nous en
sommes les pontifes; et qui s’occupe de l’âme, s’inquiète peu du corps.
--Où en êtes-vous? demanda le roi.
--Nous marchons lentement, mais nous ne perdons aucune de nos conquêtes.
--Ainsi, vous êtes le roi des sorciers, dit le roi piqué d’être si peu
de chose en présence de cet homme.
L’imposant Grand-maître jeta sur Charles IX un regard qui le foudroya.
--Vous êtes le roi des hommes, et je suis le roi des idées, répondit le
Grand-maître. D’ailleurs, s’il y avait de véritables sorciers, vous ne
les auriez pas brûlés, répondit-il avec une teinte d’ironie. Nous avons
nos martyrs aussi.
--Mais par quels moyens pouvez-vous, reprit le roi, dresser des thèmes
de nativité? comment avez-vous su que l’homme venu près de votre
croisée hier était le roi de France? Quel pouvoir a permis à l’un des
vôtres de dire à ma mère le destin de ses trois fils? Pouvez-vous,
Grand-maître de cet ordre qui veut pétrir le monde, pouvez-vous me dire
ce que pense en ce moment la reine ma mère?
--Oui, sire.
Cette réponse partit avant que Cosme n’eût tiré la pelisse de son frère
pour lui imposer silence.
--Vous savez pourquoi revient mon frère le roi de Pologne?
--Oui, sire.
--Pourquoi?
--Pour prendre votre place.
--Nos plus cruels ennemis sont nos proches, s’écria le roi qui se leva
furieux et parcourut la salle à grands pas. Les rois n’ont ni frères,
ni fils, ni mère. Coligny avait raison: mes bourreaux ne sont pas
dans les prêches, ils sont au Louvre. Vous êtes des imposteurs ou des
régicides! Jacob, appelez Solern.
--Sire, dit Marie Touchet, les Ruggieri ont votre parole de
gentilhomme. Vous avez voulu goûter à l’arbre de la science, ne vous
plaignez pas de son amertume!
Le roi sourit en exprimant un amer dédain; il trouvait sa royauté
matérielle petite devant l’immense royauté intellectuelle du vieux
Laurent Ruggieri. Charles IX pouvait à peine gouverner la France; le
Grand-maître des Rose-Croix commandait à un monde intelligent et soumis.
--Soyez franc, je vous engage ma parole de gentilhomme que votre
réponse, dans le cas où elle serait l’aveu d’effroyables crimes, sera
comme si elle n’eût jamais été dite, reprit le roi. Vous occupez-vous
des poisons?
--Pour connaître ce qui fait vivre, il faut bien savoir ce qui fait
mourir.
--Vous possédez le secret de plusieurs poisons.
--Oui, sire: mais par la théorie et non par la pratique, nous les
connaissons sans en user.
--Ma mère en a-t-elle demandé? dit le roi qui haletait.
--Sire, répondit Laurent, la reine Catherine est trop habile pour
employer de semblables moyens. Elle sait que le souverain qui se sert
de poison périt par le poison; les Borgia, de même que Bianca, la
grande-duchesse de Toscane, offrent un célèbre exemple des dangers que
présentent ces misérables ressources. Tout se sait à la cour. Vous
pouvez tuer un pauvre diable, et alors à quoi bon l’empoisonner? Mais
s’attaquer aux gens en vue, y a-t-il une seule chance de secret? Qui
tira sur Coligny, ce ne pouvait être que vous, ou la reine, ou les
Guise. Personne ne s’y est trompé. Croyez-moi, l’on ne se sert pas
deux fois impunément du poison en politique. Les princes ont toujours
des successeurs. Quant aux petits, si, comme Luther, ils deviennent des
souverains par la puissance des idées, on ne tue pas leurs doctrines
en se débarrassant d’eux. La reine est de Florence, elle sait que
le poison ne peut être que l’arme des vengeances personnelles. Mon
frère qui ne l’a pas quittée depuis sa venue en France, sait combien
madame Diane lui a donné de chagrin; elle n’a jamais pensé à la faire
empoisonner, elle le pouvait; qu’eût dit le roi votre père? jamais
femme n’a été plus dans son droit, ni plus sûre de l’impunité. Madame
de Valentinois vit encore.
--Et les envoûtements, reprit le roi.
--Sire, dit Cosme, ces choses sont si véritablement innocentes, que,
pour satisfaire d’aveugles passions, nous nous y prêtons, comme
les médecins qui donnent des pilules de mie de pain aux malades
imaginaires. Une femme au désespoir croit qu’en perçant le cœur d’un
portrait, elle amène le malheur sur la tête de l’infidèle qu’il
représente. Que voulez-vous? c’est nos impôts!
--Le pape vend des indulgences, dit Laurent Ruggieri en souriant.
--Ma mère a-t-elle pratiqué des envoûtements?
--A quoi bon des moyens sans vertu à qui peut tout?
--La reine Catherine pourrait-elle vous sauver en ce moment? dit le roi
d’un air sombre.
--Mais nous ne sommes pas en danger, sire, répondit tranquillement
Laurent Ruggieri. Je savais, avant d’entrer dans cette maison, que
j’en sortirais sain et sauf, aussi bien que je sais les mauvaises
dispositions dans lesquelles sera le roi envers mon frère, d’ici à peu
de jours; mais s’il court quelque péril, il en triomphera. Si le roi
règne par l’Épée, il règne aussi par la Justice! ajouta-t-il en faisant
allusion à la célèbre devise d’une médaille frappée pour Charles IX.
--Vous savez tout, je mourrai bientôt, voilà qui est bien, reprit le
roi qui cachait sa colère sous une impatience fébrile; mais comment
mourra mon frère, qui, selon vous, doit être le roi Henri III?
--De mort violente.
--Et monsieur d’Alençon!
--Il ne régnera pas.
--Henri de Bourbon régnera donc?
--Oui, sire.
--Et comment mourra-t-il?
--De mort violente.
--Et moi mort, que deviendra madame? demanda le roi en montrant Marie
Touchet.
--Madame de Belleville se mariera, sire.
--Vous êtes des imposteurs, renvoyez-les, sire! dit Marie Touchet.
--Ma mie, les Ruggieri ont ma parole de gentilhomme, reprit le roi en
souriant. Marie aura-t-elle des enfants?
--Oui, sire, madame vivra plus de quatre-vingts ans.
--Faut-il les faire pendre? dit le roi à sa maîtresse. Et mon fils le
comte d’Auvergne? dit Charles IX en allant le chercher.
--Pourquoi lui avez-vous dit que je me marierais? dit Marie Touchet aux
deux frères pendant le moment où ils furent seuls.
--Madame, répondit Laurent avec dignité, le roi nous a sommés de dire
la vérité, nous la disons.
--Est-ce donc vrai? fit-elle.
--Aussi vrai qu’il est vrai que le gouverneur d’Orléans vous aime _à en
perdre la tête_.
--Mais je ne l’aime point, s’écria-t-elle.
--Cela est vrai, madame, dit Laurent; mais votre thème affirme que vous
épouserez l’homme qui vous aime en ce moment.
--Ne pouviez-vous mentir un peu pour moi, dit-elle en souriant, car si
le roi croyait à vos prédictions!