reprocher? Puis, la regardant entre ses bras, il plongea ses yeux dans
les yeux de sa maîtresse:--J’ai entendu parler de la folle passion d’un
certain d’Entragues pour toi, dit-il d’un air égaré, et depuis que le
capitaine Balzac, leur grand-père, a épousé une Visconti à Milan, les
drôles ne doutent de rien.
Marie regarda le roi d’un air si fier qu’il devint honteux. En ce
moment, les cris du petit Charles de Valois, qui venait de s’éveiller
et que sa nourrice apportait sans doute, se firent entendre dans le
salon voisin.
--Entrez, la Bourguignonne! dit Marie en allant prendre son enfant à
la nourrice et l’apportant au roi.--Vous êtes plus enfant que lui,
dit-elle à demi courroucée, à demi calmée.
--Il est bien beau, dit Charles IX en prenant son fils.
--Moi seule sais combien il te ressemble, dit Marie, il a déjà tes
gestes et ton sourire...
--Si petit? demanda le roi en souriant.
--Les hommes ne veulent pas croire ces choses-là, dit-elle; mais, mon
Charlot, prends-le, joue avec lui, regarde-le! tiens, n’ai-je pas
raison?
--C’est vrai, s’écria le roi surpris par un mouvement de l’enfant qui
lui parut la miniature d’un de ses gestes.
--La jolie fleur! fit la mère. Il ne me quittera jamais, lui! il ne me
causera point de chagrins.
Le roi jouait avec son fils, il le faisait sauter, il le baisait avec
un entier emportement, il lui disait de ces folles et vagues paroles,
jolies onomatopées que savent créer les mères et les nourrices; sa
voix se faisait enfantine; enfin son front s’éclaircit, la joie revint
sur sa figure attristée, et quand Marie vit que son amant oubliait
tout, elle posa la tête sur son épaule, et lui souffla ces mots à
l’oreille:--Ne me direz-vous pas, mon Charlot, pourquoi vous me donnez
des assassins à garder, et quels sont ces hommes, et ce que vous en
comptez faire? Enfin, où alliez-vous sur les toits? J’espère qu’il ne
s’agit pas d’une femme?
--Tu m’aimes toujours autant! dit le roi surpris par le rayon clair
d’un de ces regards interrogateurs que les femmes savent jeter à propos.
--Vous avez pu douter de moi? reprit-elle en roulant des larmes entre
ses belles paupières fraîches.
--Il y a des femmes dans mon aventure; mais c’est des sorcières. Où en
étais-je?
--Nous étions à deux pas d’ici, sur le pignon d’une maison, dit Marie,
dans quelle rue?
--Rue Saint-Honoré, mon minon, dit le roi qui parut s’être remis et
qui en reprenant ses idées, voulut mettre sa maîtresse au fait de la
scène qui allait se passer chez elle. En y passant hier pour aller
vaurienner, mes yeux furent attirés par une vive clarté qui partait des
combles de la maison où demeure René, le parfumeur et le gantier de ma
mère, le tien, celui de la cour. J’ai des doutes violents sur ce qui
se fait chez cet homme, et si je suis empoisonné, là s’est préparé le
poison.
--Dès demain je le quitte, dit Marie.
--Ah! tu l’avais conservé quand je l’avais quitté, s’écria le roi. Ici
était ma vie, reprit-il d’un air sombre, on y a sans doute mis la mort.
--Mais, cher enfant, je reviens de Dauphiné, avec notre dauphin,
dit-elle en souriant, et René ne m’a rien fourni depuis la mort de la
reine de Navarre... Continue, tu as grimpé sur la maison de René?
--Oui, reprit le roi. En un moment je suis arrivé, suivi de Tavannes,
dans un endroit d’où j’ai pu voir, sans être vu, l’intérieur de la
cuisine du diable et y remarquer des choses qui m’ont inspiré les
mesures que j’ai prises. N’as-tu jamais examiné les combles qui
terminent la maison de ce damné Florentin? Les croisées du côté de la
rue sont toujours fermées, excepté la dernière, d’où l’on voit l’hôtel
de Soissons et la colonne qu’a fait bâtir ma mère pour son astrologue
Cosme Ruggieri. Dans ces combles, il se trouve un logement et une
galerie qui ne sont éclairés que du côté de la cour, en sorte que, pour
voir ce qui s’y fait, il faut aller là où nul homme ne peut avoir la
pensée de grimper, sur le chaperon d’une haute muraille qui aboutit aux
toits de la maison de René. Les gens qui ont établi là leurs fourneaux
où ils distillent la mort, comptaient sur la couardise des Parisiens
pour n’être jamais vus; mais ils ont compté sans leur Charles de
Valois. Moi, je me suis avancé dans le chéneau jusqu’à une croisée,
contre le jambage de laquelle je me suis tenu droit, en passant mon
bras autour du singe qui en fait l’ornement.
--Et qu’avez-vous vu, mon cœur? dit Marie effrayée.
--Un réduit où se fabriquent des œuvres de ténèbres, répondit le
roi. Le premier objet sur lequel était tombé mon regard était un
grand vieillard assis dans une chaise, et doué d’une magnifique barbe
blanche comme était celle du vieux L’Hôpital, vêtu comme lui d’une
robe de velours noir. Sur son large front, profondément sillonné par
des rides creuses, sur sa couronne de cheveux blanchis, sur sa face
calme et attentive, pâle de veilles et de travaux, tombaient les
rayons concentrés d’une lampe d’où jaillissait une vive lumière. Il
partageait son attention entre un vieux manuscrit dont le parchemin
doit avoir plusieurs siècles, et deux fourneaux allumés où cuisaient
des substances hérétiques. Le plancher du laboratoire ne se voyait
ni en haut ni en bas, tant il s’y trouvait d’animaux suspendus,
de squelettes, de plantes desséchées, de minéraux, d’ingrédients
qui farcissaient les murs: ici, des livres, des instruments de
distillation, des bahuts remplis d’ustensiles de magie, d’astrologie;
là, des thèmes de nativité, des fioles, des figures envoûtées, et
peut-être des poisons qu’il fournit à René pour payer l’hospitalité
et la protection que le gantier de ma mère lui donne. Tavannes et moi
nous avons été saisis, je te l’assure, par l’aspect de cet arsenal du
diable; car, rien qu’à le voir, on est sous un charme, et n’était mon
métier de roi de France, j’aurais eu peur.--«Tremble pour nous deux!»
ai-je dit à Tavannes. Mais Tavannes avait les yeux séduits par le plus
mystérieux des spectacles. Sur un lit de repos, à côté du vieillard,
était étendue une fille de la plus étrange beauté, fine et longue comme
une couleuvre, blanche comme une hermine, livide comme une morte,
immobile comme une statue. Peut-être est-ce une femme fraîchement tirée
d’un tombeau qui servait à quelque expérience, car elle nous a semblé
avoir encore son linceul; ses yeux étaient fixes, et je ne la voyais
pas respirer. Le vieux drôle n’y faisait pas la moindre attention; je
le regardais si curieusement, que son esprit a, je crois, passé en
moi; à force de l’étudier, j’ai fini par admirer ce regard si vif, si
profond, si hardi, malgré les glaces de l’âge; cette bouche remuée par
des pensées émanées d’un désir qui paraissait unique, et qui restait
gravé dans mille plis. Tout en cet homme accusait une espérance
que rien ne décourage et que rien n’arrête. Son attitude pleine de
frémissements dans son immobilité, ces contours si déliés, si bien
fouillés par une passion qui fait l’office d’un ciseau de sculpteur,
cette idée acculée sur une tentative criminelle ou scientifique, cette
intelligence chercheuse, à la piste de la nature, vaincue par elle et
courbée sans avoir rompu sous le faix de son audace à laquelle elle ne
renonce point, menaçant la création avec le feu qu’elle tient d’elle...
tout m’a fasciné pendant un moment. J’ai trouvé ce vieillard plus roi
que je ne le suis, car son regard embrassait le monde et le dominait.
J’ai résolu de ne plus forger des épées, je veux planer sur les abîmes
ainsi que fait ce vieillard, sa science m’a semblé comme une royauté
sûre. Enfin, je crois aux Sciences Occultes.
--Vous, le fils aîné, le vengeur de la sainte Église catholique,
apostolique et romaine? dit Marie.
--Moi!
--Que vous est-il donc arrivé? Continuez, je veux avoir peur pour vous,
et vous aurez du courage pour moi.
--En regardant son horloge, le vieillard se leva, reprit le roi; il
est sorti, je ne sais par où, mais j’ai entendu ouvrir la croisée
du côté de la rue Saint-Honoré. Bientôt une lumière a brillé, puis
j’ai vu, sur la colonne de l’hôtel de Soissons, une autre lumière qui
répondait à celle du vieillard, et qui nous a permis de voir Cosme
Ruggieri sur le haut de la colonne.--«Ah! ils s’entendent!» ai-je
dit à Tavannes qui trouva dès lors tout effroyablement suspect, et
qui partagea mon avis de nous emparer de ces deux hommes et de faire
examiner incontinent leur atelier monstrueux. Mais avant de procéder
à une saisie générale, nous avons voulu voir ce qui allait advenir.
Au bout d’un quart d’heure, la porte du laboratoire s’est ouverte,
et Cosme Ruggieri, le conseiller de ma mère, le puits sans fond où
s’engloutissent tous les secrets de la cour, à qui les femmes demandent
du secours contre leurs maris et contre leurs amants, à qui les amants
et les maris demandent secours contre leurs infidèles, qui trafique
de l’avenir et aussi du passé, en recevant de toutes mains, qui vend
des horoscopes et qui passe pour savoir tout, cette moitié de démon
est entré en disant au vieillard:--«Bonjour, mon frère!» Il amenait
une effroyable petite vieille édentée, bossue, tordue, crochue comme
un marmouset de fantaisie, mais plus horrible; elle était ridée comme
une vieille pomme, sa peau avait une teinte de safran, son menton
mordait son nez, sa bouche était une ligne à peine indiquée, ses
yeux ressemblaient aux points noirs d’un dé, son front exprimait
l’amertume, ses cheveux s’échappaient en mèches grises de dessous un
sale escoffion; elle marchait appuyée sur une béquille; elle sentait le
fagot et la sorcellerie; elle nous fit peur, car ni Tavannes, ni moi,
nous ne la prîmes pour une femme naturelle, Dieu ne les a pas faites
aussi épouvantables que cela. Elle s’assit sur un escabeau près de la
jolie couleuvre blanche dont s’amourachait Tavannes. Les deux frères
ne firent aucune attention ni à la vieille ni à la jeune qui, l’une
près de l’autre, formaient un couple horrible. D’un côté la vie dans la
mort, de l’autre la mort dans la vie.
--Mon gentil poète! s’écria Marie en baisant le roi.
--«Bonjour, Cosme, a répondu le vieil alchimiste à son frère. Et tous
deux ont regardé le fourneau.--Quelle force a la lune aujourd’hui?
demanda le vieillard à Cosme.--Mais, caro Lorenzo, a répondu
l’astrologue de ma mère, la marée de septembre n’est pas encore finie,
on ne peut rien savoir par un semblable désordre.--Que nous dit
l’_orient_, ce soir?--Il vient de découvrir, a répondu Cosme, une force
créatrice dans l’air qui rend à la terre tout ce qu’elle y prend; il
en conclut, comme nous, que tout ici-bas est le produit d’une lente
transformation, mais que toutes les diversités sont les formes d’une
même substance.--C’est ce que pensait mon prédécesseur, a répondu
Laurent. Ce matin, Bernard de Palissy me disait que les métaux étaient
le résultat d’une compression, et que le feu, qui divise tout, réunit
tout aussi; que le feu a la puissance de comprimer aussi bien que celle
de séparer. Il y a du génie chez ce bonhomme.» Quoique je fusse placé
de manière à ne pas être vu, Cosme dit en prenant la main de la jeune
morte:--«Il y a quelqu’un près de nous!--Qui est-ce? demanda-t-il.--Le
roi! dit-elle.» Je me suis montré en frappant le vitrail, Ruggieri
m’a ouvert la croisée, et j’ai sauté dans cette cuisine de l’enfer,
suivi de Tavannes.--«Oui, le roi, dis-je aux deux Florentins qui nous
parurent saisis de terreur. Malgré vos fourneaux et vos livres, vos
sorcières et votre science, vous n’avez pas su deviner ma visite. Je
suis bien aise de voir ce fameux Laurent Ruggieri de qui parle si
mystérieusement la reine ma mère, dis-je au vieillard qui se leva et
s’inclina. Vous êtes dans le royaume sans mon agrément, bonhomme. Pour
qui travaillez-vous ici, vous qui, de père en fils, êtes au cœur de la
maison de Médicis? Écoutez-moi! Vous puisez dans tant de bourses, que
depuis long-temps des gens cupides eussent été rassasiés d’or; vous
êtes des gens trop rusés pour vous jeter imprudemment dans des voies
criminelles, mais vous ne devez pas non plus vous jeter en étourneaux
dans cette cuisine; vous avez donc de secrets desseins, vous qui
n’êtes satisfaits ni par l’or, ni par le pouvoir? Qui servez-vous?
Dieu ou le diable? Que fabriquez-vous ici? Je veux la vérité tout
entière, je suis homme à l’entendre et à vous garder le secret sur
vos entreprises, quelque blâmables qu’elles puissent être. Ainsi vous
me direz tout, sans feintise. Si vous me trompez, vous serez traités
sévèrement. Païens ou Chrétiens, Calvinistes ou Mahométans, vous avez
ma parole royale de pouvoir sortir impunément du royaume au cas où vous
auriez quelques peccadilles à vous reprocher. Enfin je vous laisse le
demeurant de cette nuit et la matinée de demain pour faire votre examen
de conscience, car vous êtes mes prisonniers, et vous allez me suivre
en un lieu où vous serez gardés comme des trésors.» Avant de se rendre
à mon ordre, les deux Florentins se sont consultés l’un l’autre par
un regard fin, et Laurent Ruggieri m’a dit que je devais être certain
qu’aucun supplice ne pourrait leur arracher leurs secrets; malgré leur
faiblesse apparente, ni la douleur, ni les sentiments humains n’avaient
prise sur eux; la confiance pouvait seule faire dire à leur bouche ce
que gardait leur pensée. Je ne devais pas m’étonner qu’en ce moment
ils traitassent d’égal à égal avec un roi qui ne connaissait que Dieu
au-dessus de lui, car leur pensée ne relevait aussi que de Dieu. Ils
réclamaient donc de moi autant de confiance qu’ils m’en accorderaient.
Or, avant de s’engager à me répondre sans arrière-pensée, ils me
demandaient de mettre ma main gauche dans la main de la jeune fille qui
était là, et la droite dans la main de la vieille. Ne voulant pas leur
donner lieu de penser que je craignais quelque sortilége, je tendis mes
mains. Laurent prit la droite, Cosme prit la gauche, et chacun d’eux
me la plaça dans la main de chaque femme, en sorte que je fus comme
Jésus-Christ entre ses deux larrons. Pendant tout le temps que les
deux sorcières m’examinèrent les mains, Cosme me présenta un miroir en
me priant de m’y regarder, et son frère parlait avec les deux femmes,
dans une langue inconnue. Ni Tavannes ni moi, nous ne pûmes saisir le
sens d’aucune phrase. Avant d’amener ces gens ici, nous avons mis les
scellés sur toutes les issues de cette officine que Tavannes s’est
chargé de garder jusqu’au moment où, par mon exprès commandement,
Bernard de Palissy et Chapelain, mon médecin, s’y seront transportés
pour faire une exacte perquisition de toutes les drogues qui s’y
trouvent et s’y fabriquent. Afin de leur laisser ignorer les recherches
qui se font dans leur cuisine, et de les empêcher de communiquer avec
qui que ce soit au dehors, car ils auraient pu s’entendre avec ma mère,
j’ai mis ces deux diables chez toi au secret, entre des Allemands de
Solern qui valent les meilleures murailles de geôle. René lui-même a
été gardé à vue dans sa chambre par l’écuyer de Solern, ainsi que les
deux sorcières. Or, mon minon aimé, puisque je tiens les clefs de la
Cabale, les rois de Thune, les chefs de la sorcellerie, les princes de
la Bohême, les maîtres de l’avenir, les héritiers de tous les fameux
pronostiqueurs, je veux lire en toi, connaître ton cœur, enfin nous
allons savoir ce qui adviendra de nous!
--Je serai bien heureuse, s’ils peuvent mettre mon cœur à nu, dit Marie
sans témoigner aucune appréhension.
--Je sais pourquoi les sorciers ne t’effraient pas: toi aussi, tu
jettes des sorts.
--Ne voulez-vous pas de ces pêches? répondit-elle en lui présentant
de beaux fruits sur une assiette de vermeil. Voyez ces raisins, ces
poires, je suis allée tout cueillir moi-même à Vincennes!
--J’en mangerai donc, car il ne s’y trouve d’autre poison que les
philtres issus de tes mains.
--Tu devrais manger beaucoup de fruits, Charles, tu te rafraîchirais le
sang, que tu brûles par tant de violences.
--Ne faudrait-il pas aussi te moins aimer?
--Peut-être, dit-elle. Si les choses que tu aimes te nuisaient, et...
je l’ai cru! je puiserais dans mon amour la force de te les refuser.
J’adore encore plus Charles que je n’aime le roi, et je veux que
l’homme vive sans ces tourments qui le rendent triste et songeur.
--La royauté me gâte.
--Mais, oui, dit-elle. Si tu n’étais qu’un pauvre prince comme ton
beau-frère, le roi de Navarre, ce petit coureur de filles qui n’a ni
sou ni maille, qui ne possède qu’un méchant royaume en Espagne où il ne
mettra jamais les pieds, et le Béarn en France qui lui donne à peine
de quoi vivre, je serais heureuse, bien plus heureuse que si j’étais
vraiment la reine de France.
--Mais n’es-tu pas plus que la reine? Elle n’a le roi Charles que pour
le bien du royaume, car la reine, n’est-ce pas encore de la politique?
Marie sourit et fit une jolie petite moue en disant:--On le sait, sire.
Et mon sonnet est-il fait?
--Chère petite, les vers se font aussi difficilement que les édits de
pacification, j’achèverai tantôt les tiens. Mon Dieu, la vie m’est
légère ici, je n’en voudrais point sortir. Et cependant, il nous faut
interroger les deux Florentins. Tête-Dieu pleine de reliques, je
trouvais qu’il y avait bien assez d’un Ruggieri dans le royaume, et
voilà qu’il s’en trouve deux. Écoute, mon minon chéri, tu ne manques
pas d’esprit, tu ferais un excellent lieutenant de police, car tu
devines tout...
--Mais, sire, nous supposons tout ce que nous craignons, et pour nous
le probable est le vrai: voilà toute notre finesse en deux mots.
--Eh! bien, aide-moi donc à sonder ces deux hommes. En ce moment,
toutes mes déterminations dépendent de cet interrogatoire. Sont-ils
innocents, sont-ils coupables? Ma mère est derrière eux.
--J’entends la voix de Jacob dans la vis, dit Marie.
Jacob était le valet favori du roi, celui qui l’accompagnait dans
toutes ses parties de plaisir; il vint demander si le bon plaisir de
son maître était de parler aux deux prisonniers.
Sur un signe affirmatif, la dame du logis donna quelques ordres.
--Jacob, dit-elle, faites vider la place à tout le monde au logis,
excepté la nourrice et monsieur le dauphin d’Auvergne qui peuvent y
rester. Quant à vous, demeurez dans la salle basse; mais avant tout,
fermez les croisées, tirez les rideaux dans le salon et allumez les
chandelles.
L’impatience du roi était si grande, que pendant ces apprêts il vint
s’asseoir sur une chaire auprès de laquelle se mit sa jolie maîtresse,
au coin d’une haute cheminée de marbre blanc où brillait un feu clair.
Le portrait du roi était encadré dans un cadre de velours rouge, en
place de miroir. Charles IX s’appuya le coude sur le bras de la chaire,
pour mieux contempler les deux Florentins.
Les volets clos, les rideaux tirés, Jacob alluma les bougies d’une
torchère, espèce de candélabre en argent sculpté, et la plaça sur une
table où devaient se mettre les deux Florentins, qui purent reconnaître
l’ouvrage de Benvenuto Cellini, leur compatriote. Les richesses de
cette salle, décorée au goût de Charles IX, étincelèrent alors. On
vit mieux qu’en plein jour le brun-rouge des tapisseries. Les meubles
délicatement ouvragés réfléchirent dans les tailles de leur ébène la
lueur des bougies et celle du foyer. Les dorures sobrement distribuées
éclatèrent çà et là comme des yeux, et animèrent la couleur brune qui
régnait dans cet amoureux pourpris.
Jacob frappa deux coups, et sur un mot, il fit entrer les deux
Florentins. Marie Touchet fut soudain saisie de la grandeur qui
recommandait Laurent à l’attention des grands comme des petits. Cet
austère vieillard dont la barbe d’argent était rehaussée par une
pelisse en velours noir avait un front semblable à un dôme de marbre.
Sa figure sévère, où deux yeux noirs jetaient une flamme aiguë,
communiquait le frémissement d’un génie sorti de sa profonde solitude,
et d’autant plus agissant que sa puissance ne s’émoussait pas au
contact des hommes. Vous eussiez dit du fer de la lame qui n’a pas
encore servi.
Quant à Cosme Ruggieri, il portait le costume des courtisans de
l’époque. Marie fit un signe au roi pour lui dire qu’il n’avait rien
exagéré dans son récit, et pour le remercier de lui avoir montré cet
homme extraordinaire.
--J’aurais voulu voir aussi les sorcières, dit-elle à l’oreille du roi.
Redevenu pensif, Charles IX ne répondit pas, il chassait soucieusement
quelques miettes de pain qui se trouvaient sur son pourpoint et sur ses
chausses.
--Vos sciences ne peuvent entreprendre sur le ciel, ni contraindre le
soleil à paraître, messieurs de Florence, dit le roi en montrant les
rideaux que la grise atmosphère de Paris avait fait baisser. Le jour
manque.
--Nos sciences peuvent, sire, nous faire un ciel à notre fantaisie, dit
Laurent Ruggieri. Le temps est toujours beau pour qui travaille en un
laboratoire, au feu des fourneaux.
--Cela est vrai, dit le roi.--Eh! bien, mon père, dit-il en employant
une expression qui lui était familière avec les vieillards,
expliquez-nous bien clairement l’objet de vos études?
--Qui nous garantira l’impunité?
--La parole du roi, répondit Charles IX dont la curiosité fut vivement
excitée par cette demande.
Laurent Ruggieri parut hésiter, et Charles IX s’écria:--Qui vous
arrête? nous sommes seuls.
--Le roi de France y est-il? demanda le grand vieillard.
Charles IX réfléchit pendant un instant, et répondit:--Non.
--Mais ne viendra-t-il point? dit encore Laurent.
--Non, répondit Charles IX en réprimant un mouvement de colère.
L’imposant vieillard prit une chaise et s’assit, Cosme étonné de cette
hardiesse n’osa l’imiter.
Charles IX dit avec une profonde ironie:--Le roi n’y est pas,
monsieur; mais vous êtes chez une dame de qui vous deviez attendre le
congé.
--Celui que vous voyez devant vous, madame, dit alors le grand
vieillard, est autant au-dessus des rois que les rois sont au-dessus de
leurs sujets, et vous me trouverez courtois, alors que vous connaîtrez
ma puissance.
En entendant ces audacieuses paroles dites avec l’emphase italienne,
Charles et Marie se regardèrent, et regardèrent Cosme qui, les yeux
attachés sur son frère, semblait se dire:--Comment va-t-il se tirer du
mauvais pas où nous sommes?
En effet, une seule personne pouvait comprendre la grandeur et la
finesse du début de Laurent Ruggieri; ce n’était ni le roi ni sa jeune
maîtresse sur qui le vieillard jetait le charme de son audace, mais
bien le rusé Cosme Ruggieri. Quoique supérieur aux plus habiles de la
cour, et peut-être à Catherine de Médicis, sa protectrice, l’astrologue
reconnaissait son frère Laurent pour son maître.
Ce vieux savant, enseveli dans la solitude, avait jugé les souverains,
presque tous blasés par le perpétuel mouvement de la politique dont
les crises étaient à cette époque si soudaines, si vives, si ardentes,
si imprévues; il connaissait leur ennui, leur lassitude des choses; il
savait avec quelle chaleur ils poursuivaient l’étrange, le nouveau,
le bizarre, et surtout combien ils aimaient à se trouver dans la
région intellectuelle, pour éviter d’être toujours aux prises avec les
hommes et les événements. A ceux qui ont épuisé la politique, il ne
reste plus que la pensée pure: Charles-Quint l’avait prouvé par son
abdication. Charles IX, qui forgeait des sonnets et des épées pour se
soustraire aux dévorantes affaires d’un siècle où le trône n’était pas
moins mis en question que le roi, et qui de la royauté n’avait que
les soucis sans en avoir les plaisirs, devait être fortement réveillé
par l’audacieuse négation de son pouvoir que venait de se permettre
Laurent. Les impiétés religieuses n’avaient rien de surprenant dans
un temps où le catholicisme était si violemment examiné; mais le
renversement de toute religion donné pour base aux folles tentatives
d’un art mystérieux devait frapper fortement le roi, et le tirer de
ses sombres préoccupations. Puis une conquête où il s’agissait de tout
l’homme était une entreprise qui devait rendre tout autre intérêt petit
aux yeux des Ruggieri. De cette idée à donner au Roi, dépendait un
important acquittement que les deux frères ne pouvaient demander et
qu’il fallait obtenir! L’essentiel était de faire oublier à Charles IX
ses soupçons en le faisant courir sus à quelque idée.