--Elles sont sans réplique, monsieur, elles viennent de ma fille

Marguerite. Effrayée elle-même des probabilités d’une semblable

combinaison, et malgré sa tendresse pour votre frère d’Alençon, le

trône des Valois lui a tenu plus au cœur cette fois-ci que tous ses

amours. Elle demande pour prix de ses révélations qu’il ne soit rien

fait à La Mole; mais ce croquant me semble un dangereux coquin de qui

nous devons nous débarrasser, ainsi que du comte de Coconnas, l’homme

de votre frère d’Alençon. Quant au prince de Condé, cet enfant consent

à tout, pourvu que l’on me jette à l’eau; je ne sais si c’est le

présent de noces qu’il me fait pour lui avoir donné sa jolie femme.

Ceci est grave, monsieur. Vous parlez de prédictions!... j’en connais

une qui donne le trône de Valois à la maison de Bourbon, et si nous n’y

prenons garde, elle se réalisera. N’en voulez pas à votre sœur, elle

s’est bien conduite en ceci.--Mon fils, dit-elle après une pause et

en donnant à sa voix l’accent de la tendresse, beaucoup de méchantes

gens à messieurs de Guise veulent semer la division entre vous et moi,

quoique nous soyons les seuls dans ce royaume de qui les intérêts

soient exactement les mêmes: pensez-y. Vous vous reprochez maintenant

la Saint-Barthélemi, je le sais; vous m’accusez de vous y avoir décidé.

Le catholicisme, monsieur, doit être le lien de l’Espagne, de la

France et de l’Italie, trois pays qui peuvent, par un plan secrètement

et habilement suivi, se réunir sous la maison de Valois à l’aide du

temps. Ne vous ôtez pas des chances en lâchant la corde qui réunit

ces trois royaumes dans le cercle d’une même foi. Pourquoi les Valois

et les Médicis n’exécuteraient-ils pas pour leur gloire le plan de

Charles-Quint à qui la tête a manqué? Rejetons dans le Nouveau-Monde,

où elle s’engage, cette race de Jeanne-la-Folle. Maîtres à Florence

et à Rome, les Médicis subjugueront l’Italie pour vous; ils vous en

assureront tous les avantages par un traité de commerce et d’alliance

en se reconnaissant vos feudataires pour le Piémont, le Milanais et

Naples, où vous avez des droits. Voilà, monsieur, les raisons de la

guerre à mort que nous faisons aux Huguenots. Pourquoi nous forcez-vous

à vous répéter ces choses? Charlemagne se trompait en s’avançant vers

le nord. Oui, la France est un corps dont le cœur se trouve au golfe

de Lyon, et dont les deux bras sont l’Espagne et l’Italie. On domine

ainsi la Méditerranée, qui est comme une corbeille où tombent les

richesses de l’Orient, et desquelles ces messieurs de Venise profitent

aujourd’hui, à la barbe de Philippe II. Si l’amitié des Médicis et vos

droits peuvent vous faire espérer l’Italie, la force ou des alliances,

une succession peut-être, vous donneront l’Espagne. Prévenez sur ce

point l’ambitieuse maison d’Autriche, à laquelle les Guelfes vendaient

l’Italie, et qui rêve encore d’avoir l’Espagne. Quoique votre femme

vienne de cette maison, abaissez l’Autriche, embrassez-la bien fort

pour l’étouffer; là, sont les ennemis de votre royaume, car de là

viennent les secours aux Réformés. N’écoutez pas les gens qui trouvent

un bénéfice à notre désaccord, et qui vous mettent martel en tête,

en me présentant comme votre ennemie domestique. Vous ai-je empêché

d’avoir des héritiers? Pourquoi votre maîtresse vous donne-t-elle

un fils et la reine une fille? Pourquoi n’avez-vous pas aujourd’hui

trois héritiers qui couperaient par le pied les espérances de tant de

séditions? Est-ce à moi, monsieur, de répondre à ces questions? Si vous

aviez un fils, monsieur d’Alençon conspirerait-il?

En achevant ces paroles, Catherine arrêta sur Charles IX le coup d’œil

fascinateur de l’oiseau de proie sur sa victime. La fille des Médicis

était alors belle de sa beauté; ses vrais sentiments éclataient sur son

visage qui, semblable à celui du joueur à son tapis vert, étincelait

de mille grandes cupidités. Charles IX ne vit plus la mère d’un seul

homme, mais bien, comme on le disait d’elle, la mère des armées et des

empires (_mater castrorum_). Catherine avait déployé les ailes de son

génie et volait audacieusement dans la haute politique des Médicis et

des Valois, en traçant les plans gigantesques dont s’effraya jadis

Henri II, et qui, transmis par le génie des Médicis à Richelieu,

restèrent écrits dans le cabinet de la maison de Bourbon. Mais Charles

IX, en voyant sa mère user de tant de précautions, pensait en lui-même

qu’elles devaient être nécessaires, et il se demandait dans quel but

elle les prenait. Il baissait les yeux, il hésitait: sa défiance

ne pouvait tomber devant des phrases. Catherine fut étonnée de la

profondeur à laquelle gisaient les soupçons dans le cœur de son fils.

--Eh! bien, monsieur, dit-elle, ne me comprendrez-vous donc point? Que

sommes-nous, vous et moi, devant l’éternité des couronnes royales? Me

supposez-vous des desseins autres que ceux qui doivent nous agiter en

habitant la sphère où l’on domine les empires?

--Madame, je vous suis dans votre cabinet, il faut agir...

--Agir! s’écria Catherine, laissons-les aller, et prenons-les sur le

fait, la justice vous en délivrera. Pour Dieu! monsieur, faisons-leur

bonne mine.

La reine se retira. Le roi resta seul un moment, car il était tombé

dans un profond accablement.

--De quel côté sont les embûches? s’écria-t-il. Qui d’elle ou d’eux

me trompe? Quelle politique est la meilleure? _Deus! discerne causam

meam_, dit-il les larmes aux yeux. La vie me pèse. Naturelle ou forcée,

je préfère la mort à ces tiraillements contradictoires, ajouta-t-il en

déchargeant un coup de marteau sur son enclume avec tant de force que

les voûtes du Louvre en tremblèrent.--Mon Dieu! reprit-il en sortant

et regardant le ciel, vous, pour la sainte religion de qui je combats,

donnez-moi la clarté de votre regard pour pénétrer le cœur de ma mère

en interrogeant les Ruggieri.

La petite maison où demeurait la dame de Belleville et où Charles

IX avait déposé ses prisonniers, était l’avant-dernière dans la rue

de l’Autruche, du côté de la rue Saint-Honoré. La porte de la rue,

que flanquaient deux petits pavillons en briques, semblait fort

simple dans un temps où les portes et leurs accessoires étaient

si curieusement traités. Elle se composait de deux pilastres en

pierre taillée en pointe de diamant, et le cintre représentait une

femme couchée qui tenait une corne d’abondance. La porte, garnie de

ferrures énormes, avait, à hauteur d’œil, un guichet pour examiner

les gens qui demandaient à entrer. Chacun des pavillons logeait un

concierge. Le plaisir extrêmement capricieux du roi Charles exigeait

un concierge jour et nuit. La maison avait une petite cour pavée à la

vénitienne. A cette époque où les voitures n’étaient pas inventées,

les dames allaient à cheval ou en litière, et les cours pouvaient

être magnifiques, sans que les chevaux ou les voitures les gâtassent.

Il faut sans cesse penser à cette circonstance pour s’expliquer

l’étroitesse des rues, le peu de largeur des cours, et certains détails

des habitations du quinzième siècle.

La maison, élevée d’un étage au-dessus du rez-de-chaussée, était

couronnée par une frise sculptée, sur laquelle s’appuyait un toit à

quatre pans, dont le sommet formait une plate-forme. Ce toit était

percé de lucarnes ornées de tympans et de chambranles que le ciseau de

quelque grand artiste avait dentelés et couverts d’arabesques. Chacune

des trois croisées du premier étage se recommandait également par ses

broderies de pierre, que la brique des murs faisait ressortir. Au

rez-de-chaussée, un double perron décoré fort délicatement, et dont la

tribune se distinguait par un lac d’amour, menait à une porte d’entrée

en bossages taillés à la vénitienne en pointe de diamant, système de

décors qui se trouvait dans la croisée droite et dans celle de gauche.

Un jardin distribué planté à la mode de ce temps, et où abondaient les

fleurs rares, occupait derrière la maison un espace égal en étendue à

celui de la cour. Une vigne tapissait les murailles. Au milieu d’un

gazon s’élevait un pin argenté. Les plates-bandes étaient séparées

de ce gazon par des allées sinueuses menant à un petit bosquet d’ifs

taillés qui se trouvait au fond. Les murs revêtus de mosaïques

composées de différents cailloux assortis, offraient à l’œil des

dessins grossiers, il est vrai, mais qui plaisaient par la richesse

des couleurs en harmonie avec celles des fleurs. La façade du jardin,

semblable à celle de la cour, offrait comme elle un joli balcon

travaillé qui surmontait la porte et embellissait la croisée du milieu.

Sur le jardin comme sur la cour, les ornements de cette maîtresse

croisée, avancée de quelques pieds, montaient jusqu’à la frise, en

sorte qu’elle simulait un petit pavillon semblable à une lanterne.

Les appuis des autres croisées étaient incrustés de marbres précieux

encadrés dans la pierre.

Malgré le goût exquis qui respirait dans cette maison, elle avait une

physionomie triste. Le jour y était obscurci par les maisons voisines

et par les toits de l’hôtel d’Alençon qui projetaient une ombre sur la

cour et sur le jardin; puis, il y régnait un profond silence. Mais ce

silence, ce clair-obscur, cette solitude faisaient du bien à l’âme qui

pouvait s’y livrer à une seule pensée, comme dans un cloître où l’on se

recueille, ou comme dans la coite maison où l’on aime.

Qui ne devinerait maintenant les recherches intérieures de cette

retraite, seul lieu de son royaume où l’avant-dernier Valois pouvait

épancher son âme, dire ses douleurs, déployer son goût pour les arts et

se livrer à la poésie qu’il aimait, toutes affections contrariées par

les soucis de la plus pesante des royautés. Là seulement sa grande âme

et sa haute valeur étaient appréciées; là seulement il se livra, durant

quelques mois fugitifs, les derniers de sa vie, aux jouissances de la

paternité, plaisirs dans lesquels il se jetait avec la frénésie que le

pressentiment d’une horrible et prochaine mort imprimait à toutes ses

actions.

Dans l’après-midi, le lendemain, Marie achevait sa toilette dans son

oratoire, qui était le boudoir de ce temps-là. Elle arrangeait quelques

boucles de sa belle chevelure noire, afin d’en marier les touffes avec

un nouvel escoffion de velours, et se regardait attentivement dans son

miroir.

--Il est bientôt quatre heures, cet interminable conseil est fini, se

disait-elle. Jacob est revenu du Louvre, où l’on est en émoi à cause

du nombre des conseillers convoqués et de la durée de cette séance.

Qu’est-il donc arrivé? quelque malheur. Mon Dieu, sait-il combien l’âme

s’use à l’attendre en vain! Il est allé peut-être à la chasse? S’il

s’est amusé, tout ira pour le mieux. Si je le vois gai, j’oublierai que

j’ai souffert.

Elle appuya ses mains le long de sa taille afin d’effacer quelque

léger pli, et se tourna de côté pour voir en profil comment allait

sa robe; mais elle vit alors le roi sur le lit de repos. Les tapis

assourdissaient si bien le bruit des pas, qu’il avait pu se glisser là

sans être entendu.

--Vous m’avez fait peur, dit-elle en laissant échapper un cri de

surprise promptement réprimé.

--Tu pensais à moi? dit le roi.

--Quand ne pensé-je pas à vous, demanda-t-elle en s’asseyant près de

lui.

Elle lui ôta son bonnet et son manteau, lui passa les mains dans les

cheveux, comme si elle eût voulu les lui peigner avec les doigts.

Charles se laissa faire sans rien répondre. Étonnée, Marie se mit

à genoux pour bien étudier le pâle visage de son royal maître, et

reconnut alors les traces d’une fatigue horrible et d’une mélancolie

plus dévorante que toutes les mélancolies qu’elle avait déjà dissipées.

Elle retint une larme, et garda le silence pour ne pas irriter par

d’imprudentes paroles des douleurs qu’elle ne connaissait pas encore.

Elle fit ce que font, en semblable occurrence, les femmes tendres:

elle baisa ce front sillonné de rides précoces, ces joues décomposées,

en essayant d’imprimer la fraîcheur de son âme à cette âme soucieuse,

en faisant passer son esprit dans de suaves caresses qui n’eurent

aucun succès. Elle leva la tête à la hauteur de celle du roi, qu’elle

étreignit doucement de ses bras mignons, et se tint coi, le visage

appuyé sur ce sein douloureux, en épiant le moment opportun pour

questionner ce malade abattu.

--Mon Charlot, ne direz-vous pas à votre pauvre amie inquiète les

pensées qui embrunent votre front chéri, qui font pâlir vos belles

lèvres rouges?

--A l’exception de Charlemagne, dit-il d’une voix sourde et creuse,

tous les rois de France du nom de Charles ont fini misérablement.

--Bah! dit-elle, et Charles VIII?

--A la fleur de son âge, reprit le roi, ce pauvre prince s’est cogné la

tête à une porte basse au château d’Amboise, qu’il embellissait, et il

mourut en d’horribles souffrances. Sa mort a donné la couronne a notre

maison.

--Charles VII a reconquis son royaume.

--Petite, il y est mort (le roi baissa la voix) de faim, redoutant

d’être empoisonné par le dauphin, qui avait déjà fait mourir sa belle

Agnès. Le père craignait son fils; aujourd’hui, le fils craint sa mère!

--Pourquoi fouillez-vous ainsi dans le passé? dit-elle en pensant à

l’épouvantable vie de Charles VI.

--Que veux-tu, mon minon? les rois peuvent trouver, sans recourir aux

devins, le sort qui les attend, ils n’ont qu’à consulter l’histoire.

Je suis en ce moment occupé d’éviter le sort de Charles-le-Simple, qui

fut dépouillé de sa couronne, et mourut en prison, après sept ans de

captivité.

--Charles V a chassé les Anglais! dit-elle victorieusement.

--Non lui, mais du Guesclin; car, empoisonné par Charles de Navarre, il

a traîné des jours languissants.

--Mais Charles IV? dit-elle.

--Il s’est marié trois fois sans pouvoir obtenir d’héritiers, malgré

la beauté masculine qui distinguait les enfants de Philippe-le-Bel. A

lui, finirent les premiers Valois, les nouveaux finiront de même; la

reine ne m’a donné qu’une fille, et je mourrai sans la laisser grosse,

car une minorité serait le plus grand malheur dont puisse être affligé

le royaume. D’ailleurs, vivrait-il, mon fils? Ce nom de Charles est de

funeste augure, Charlemagne en a épuisé le bonheur. Si je redevenais

roi de France, je tremblerais de me nommer Charles X.

--Qui donc en veut à ta couronne?

--Mon frère d’Alençon conspire contre moi. Je vois partout des

ennemis...

--Monsieur, dit Marie en faisant une adorable petite moue, contez-moi

des histoires plus gaies.

--Mon joyau chéri, répliqua vivement le roi, ne me dis jamais monsieur,

même en riant; tu me rappelles ma mère qui me blesse sans cesse avec ce

mot, par lequel elle semble m’ôter ma couronne. Elle dit mon fils au

duc d’Anjou, c’est-à-dire au roi de Pologne.

--SIRE, fit Marie en joignant les mains comme si elle eût prié Dieu, il

est un royaume où vous êtes adoré, VOTRE MAJESTÉ l’emplit de sa gloire,

de sa force; et là, le mot monsieur veut dire mon bien-aimé seigneur.

Elle déjoignit les mains, et, par un geste mignon, désigna du doigt

son cœur au roi. Ces paroles furent si bien _musiquées_, pour employer

un mot du temps qui peint les mélodies de l’amour, que Charles IX

prit Marie par la taille, l’enleva avec cette force nerveuse qui

le distinguait, l’assit sur ses genoux, et se frotta doucement le

front aux boucles de cheveux que sa maîtresse avait si coquettement

arrangées. Marie jugea le moment favorable, elle hasarda quelques

baisers que Charles souffrit plutôt qu’il ne les acceptait; puis, entre

deux baisers, elle lui dit:--Si mes gens n’ont pas menti, tu aurais

couru Paris pendant toute cette nuit, comme dans le temps où tu faisais

des folies en vrai cadet de famille.

--Oui, dit le roi qui resta perdu dans ses pensées.

--N’as-tu pas battu le guet et dévalisé quelques bons bourgeois?

Quels sont donc les gens que l’on m’a donnés à garder, et qui sont

si criminels que vous avez défendu d’avoir avec eux la moindre

communication? Jamais fille n’a été verrouillée avec plus de rigueur

que ces gens qui n’ont ni bu, ni mangé; les Allemands de Solern n’ont

laissé approcher personne de la chambre où vous les avez mis. Est-ce

une plaisanterie, est-ce une affaire sérieuse?

--Oui, hier au soir, dit le roi en sortant de sa rêverie, je me suis

mis à courir sur les toits avec Tavannes et les Gondi; j’ai voulu

avoir les compagnons de mes anciennes folies, mais les jambes ne sont

plus les mêmes: nous n’avons osé sauter les rues. Cependant nous

avons franchi deux cours en nous élançant d’un toit sur l’autre. A

la dernière, arrivés sur un pignon, à deux pas d’ici, serrés à la

barre d’une cheminée, nous nous sommes dit, Tavannes et moi, qu’il

ne fallait pas recommencer. Si chacun de nous avait été seul, aucun

n’aurait fait le coup.

--Tu as sauté le premier, je gage? (Le roi sourit.)--Je sais pourquoi

tu risques ainsi ta vie.

--Oh! la belle devineresse!

--Tu es las de vivre.

--Foin des sorciers! je suis poursuivi par eux, dit le roi reprenant un

air grave.

--Ma sorcellerie est l’amour, reprit-elle en souriant. Depuis le jour

heureux où vous m’avez aimée, n’ai-je pas toujours deviné vos pensées?

Et, si vous voulez me permettre de vous dire la vérité, les pensées qui

vous tourmentent aujourd’hui ne sont pas dignes d’un roi.

--Suis-je roi? dit-il avec amertume.

--Ne pouvez-vous l’être? Comment fit Charles VII, de qui vous portez le

nom? il écouta sa maîtresse, monseigneur, et il reconquit son royaume,

envahi par les Anglais comme le vôtre l’est par ceux de la Religion.

Votre dernier coup d’État vous a tracé une route qu’il faut suivre.

Exterminez l’hérésie.

--Tu blâmais le stratagème, dit Charles, et aujourd’hui...

--Il est accompli, répondit-elle; d’ailleurs, je suis de l’avis de

madame Catherine, il valait mieux le faire soi-même que de le laisser

faire aux Guise.

--Charles VII n’avait que des hommes à combattre, et je trouve en face

de moi des idées, reprit le roi. On tue les hommes, on ne tue pas des

mots! L’empereur Charles-Quint y a renoncé, son fils Don Philippe y

épuise ses forces, nous y périrons tous, nous autres rois. Sur qui

puis-je m’appuyer? A droite, chez les Catholiques, je trouve les Guise

qui me menacent; à gauche, les Calvinistes ne me pardonneront jamais la

mort de mon pauvre père Coligny, ni la saignée d’août; et, d’ailleurs,

ils veulent supprimer les trônes; enfin devant moi, j’ai ma mère...

--Arrêtez-la, régnez seul, dit Marie à voix basse et dans l’oreille du

roi.

--Je le voulais hier et ne le veux plus aujourd’hui. Tu en parles bien

à ton aise.

--Entre la fille d’un apothicaire et celle d’un médecin la distance

n’est pas si grande, reprit Marie Touchet qui plaisantait volontiers

sur la fausse origine qu’on lui prêtait.

Le roi fronça le sourcil.

--Marie, point de ces libertés! Catherine de Médicis est ma mère, et tu

devrais trembler de...

--Et que craignez-vous?

--Le poison! dit enfin le roi hors de lui-même.

--Pauvre enfant! s’écria Marie en retenant ses larmes, car tant de

force unie à tant de faiblesse l’émut profondément.--Ah! reprit-elle,

vous me faites bien haïr madame Catherine, qui me semblait si bonne,

et de qui les bontés me paraissent être des perfidies. Pourquoi me

fait-elle tant de bien, et à vous tant de mal? Pendant mon séjour en

Dauphiné, j’ai appris sur le commencement de votre règne bien des

choses que vous m’aviez cachées, et la reine votre mère me semble avoir

causé tous vos malheurs.

--Comment! dit le roi, vivement préoccupé.

--Les femmes dont l’âme et dont les intentions sont pures se servent

des vertus pour dominer les hommes qu’elles aiment; mais les femmes

qui ne leur veulent pas de bien les gouvernent en prenant des points

d’appui dans leurs mauvais penchants; or, la reine a fait des vices de

plusieurs belles qualités à vous, et vous a fait croire que vos mauvais

côtés étaient des vertus. Était-ce là le rôle d’une mère? Soyez un

tyran à la façon de Louis XI, inspirez une profonde terreur; imitez

Don Philippe, bannissez les Italiens, donnez la chasse aux Guise et

confisquez les terres des Calvinistes; vous vous élèverez dans cette

solitude, et vous sauverez le trône. Le moment est propice, votre frère

est en Pologne.

--Nous sommes deux enfants en politique, dit Charles avec amertume,

nous ne savons faire que l’amour. Hélas, mon minon, hier je songeais

à tout ceci, je voulais accomplir de grandes choses, bah! ma mère a

soufflé sur mes châteaux de cartes. De loin, les questions se dessinent

nettement comme des cimes de montagnes, et chacun se dit:--J’en

finirais avec le Calvinisme, je mettrais messieurs de Guise à la

raison, je me séparerais de la cour de Rome, je m’appuierais sur le

peuple, sur la bourgeoisie; enfin, de loin, tout paraît simple; mais

en voulant gravir les montagnes, à mesure qu’on s’en approche, les

difficultés se révèlent. Le Calvinisme est en lui-même le dernier souci

des chefs du parti, et messieurs de Guise, ces emportés Catholiques,

seraient au désespoir de voir les Calvinistes réduits. Chacun obéit à

ses intérêts avant tout, et les opinions religieuses servent de voile à

des ambitions insatiables. Le parti de Charles IX est le plus faible

de tous: celui du roi de Navarre, celui du roi de Pologne, celui du

duc d’Alençon, celui des Condé, celui des Guise, celui de ma mère se

coalisent les uns contre les autres et me laissent seul jusque dans mon

conseil. Ma mère est, au milieu de tant d’éléments de trouble, la plus

forte, elle vient de me démontrer l’inanité de mes plans. Nous sommes

environnés de sujets qui narguent la justice. La hache de Louis XI, de

qui tu parles, nous manque. Le Parlement ne condamnerait ni les Guise,

ni le roi de Navarre, ni les Condé, ni mes frères; il croirait mettre

le royaume en feu. Il faudrait avoir le courage que veut l’assassinat;

le trône en viendra là avec ces insolents qui ont supprimé la justice;

mais où trouver des bras fidèles! Le conseil tenu ce matin m’a dégoûté

de tout: partout des trahisons, partout des intérêts contraires. Je

suis las de porter ma couronne, je ne veux plus que mourir en paix.

Et il retomba dans une morne somnolence.

--Dégoûté de tout! répéta douloureusement Marie Touchet en respectant

la profonde torpeur de son amant.

Charles était, en effet, en proie à l’une de ces prostrations complètes

de l’esprit et du corps, produites par la fatigue de toutes les

facultés, et augmentées par le découragement que causent l’étendue

du malheur, l’impossibilité reconnue du triomphe, ou l’aspect de

difficultés si multipliées que le génie lui-même s’en effraie.

L’abattement du roi était en raison de la hauteur à laquelle avaient

monté son courage et ses idées depuis quelques mois; puis un accès de

mélancolie nerveuse, engendrée par la maladie elle-même, l’avait saisi

au sortir du long conseil qui s’était tenu dans son cabinet; Marie

vit bien qu’il se trouvait en proie à l’une de ces crises où tout est

douloureux et importun, même l’amour; elle demeura donc agenouillée,

la tête sur les genoux du roi, qui laissa sa main plongée dans les

cheveux de sa maîtresse, sans mouvement, sans dire un mot, sans

soupirer, ni elle non plus. Charles IX était plongé dans la léthargie

de l’impuissance, et Marie dans la stupeur du désespoir de la femme

aimante qui aperçoit les frontières où finit l’amour.

Les deux amants restèrent ainsi dans le plus profond silence pendant un

long moment, pendant une de ces heures où toute réflexion fait plaie,

où les nuages d’une tempête intérieure voilent jusqu’aux souvenirs

du bonheur. Marie se crut pour quelque chose dans cet effrayant

accablement. Elle se demanda, non sans terreur, si les joies excessives

par lesquelles le roi l’avait accueillie, si le violent amour qu’elle

ne se sentait pas la force de combattre n’affaiblissaient point

l’esprit et le corps de Charles IX. Au moment où elle leva ses yeux,

baignés de larmes comme son visage, vers son amant, elle vit des larmes

dans les yeux et sur les joues décolorées du roi. Cette entente qui les

unissait jusque dans la douleur émut si fort Charles IX, qu’il sortit

de sa torpeur comme un cheval éperonné; il prit Marie par la taille,

et, avant qu’elle pût deviner sa pensée, il l’avait posée sur le lit de

repos.

--Je ne veux plus être roi, dit-il, je ne veux plus être que ton amant,

et tout oublier dans le plaisir! Je veux mourir heureux, et non dévoré

par les soucis du trône.

L’accent de ces paroles, et le feu qui brilla dans les yeux naguère

éteints de Charles IX, au lieu de plaire à Marie, lui firent une peine

horrible: en ce moment elle accusait son amour de complicité avec les

causes de la maladie dont mourait le roi.

--Vous oubliez vos prisonniers, lui dit-elle en se levant avec

brusquerie.

--Et que m’importent ces hommes, je leur permets de m’assassiner.

--Eh! quoi! des assassins? dit-elle.

--Ne t’en inquiète pas, nous les tenons, chère enfant! ne t’occupe pas

d’eux, mais de moi; ne m’aimes-tu donc pas?

--Sire! s’écria-t-elle.

--Sire, répéta-t-il en faisant jaillir des étincelles de ses yeux,

tant fut violent le premier essor de la colère excitée par le respect

intempestif de sa maîtresse. Tu t’entends avec ma mère.

--Mon Dieu! s’écria Marie en regardant le tableau de son prie-Dieu et

s’efforçant d’y atteindre pour y dire quelque oraison, faites qu’il me

comprenne!

La Comédie humaine - Volume 16. Études philosophiques et Études analytiques · 第 3 / 59 段