pas présente à l’esprit la topographie du vieux Paris, il est
nécessaire d’expliquer où se trouvait la rue de l’Autruche. Le Louvre
de Henri II se continuait au milieu des décombres et des maisons. A
la place de l’aile qui fait aujourd’hui face au Pont-des-Arts, il
existait un jardin. Au lieu de la colonnade, se trouvaient des fossés
et un pont-levis sur lequel devait être tué plus tard un Florentin,
le maréchal d’Ancre. Au bout de ce jardin, s’élevaient les tours de
l’hôtel de Bourbon, demeure des princes de cette maison jusqu’au jour
où la trahison du grand connétable, ruiné par le séquestre de ses biens
qu’ordonna François Ier pour ne pas prononcer entre sa mère et lui,
termina ce procès si fatal à la France, par la confiscation des biens
du connétable. Ce château, qui faisait un bel effet sur la rivière,
ne fut démoli que sous Louis XIV. La rue de l’Autruche commençait rue
Saint-Honoré et finissait à l’hôtel de Bourbon sur le quai. Cette rue
nommée d’Autriche sur quelques vieux plans, et aussi de l’Austruc, a
disparu de la carte comme tant d’autres. La rue des Poulies dut être
pratiquée sur l’emplacement des hôtels qui s’y trouvaient du côté de
la rue Saint-Honoré. Les auteurs ne sont pas d’accord sur l’étymologie
de ce nom. Les uns supposent qu’il vient d’un hôtel d’Osteriche
(_Osterrichen_) habité par une fille de cette maison qui épousa un
seigneur français au quatorzième siècle. Les autres prétendent que
là étaient jadis les volières royales où tout Paris accourut un jour
voir une autruche vivante. Quoi qu’il en soit, cette rue tortueuse
était remarquable par les hôtels de quelques princes du sang qui se
logèrent autour du Louvre. Depuis que la royauté avait déserté le
faubourg Saint-Antoine, où elle s’abrita sous la Bastille pendant deux
siècles, pour venir se fixer au Louvre, beaucoup de grands seigneurs
demeuraient aux environs. Or, l’hôtel de Bourbon avait pour pendant du
côté de la rue Saint Honoré le vieil hôtel d’Alençon. Cette demeure
des comtes de ce nom, toujours comprise dans l’apanage, appartenait
alors au quatrième fils de Henri II, qui prit plus tard le titre de
duc d’Anjou et qui mourut sous Henri III, auquel il donna beaucoup de
tablature. L’apanage revint alors à la Couronne, ainsi que ce vieil
hôtel qui fut démoli. En ce temps, l’hôtel d’un prince offrait un vaste
ensemble de constructions; et pour s’en faire une idée, il faut aller
mesurer l’espace que tient encore, dans le Paris moderne, l’hôtel
Soubise au Marais. Un hôtel comprenait les établissements exigés par
ces grandes existences qui peuvent paraître presque problématiques
à beaucoup de personnes qui voient aujourd’hui le piètre état d’un
prince. C’était d’immenses écuries, le logement des médecins, des
bibliothécaires, des chanceliers, du clergé, des trésoriers, officiers,
pages, serviteurs gagés et valets attachés à la maison du prince. Vers
la rue Saint-Honoré, se trouvait, dans un jardin de l’hôtel, une jolie
petite maison que la célèbre duchesse d’Alençon avait fait construire
en 1520, et qui depuis avait été entourée de maisons particulières
bâties par des marchands. Le roi y avait logé Marie Touchet. Quoique le
duc d’Alençon conspirât alors contre son frère, il était incapable de
le contrarier en ce point.
Comme pour descendre la rue Saint-Honoré qui, dans ce temps, n’offrait
de chances aux voleurs qu’à partir de la barrière des Sergents, il
fallait passer devant l’hôtel de sa mie, il était difficile que le roi
ne s’y arrêtât pas. En cherchant quelque bonne fortune, un bourgeois
attardé à dévaliser ou le guet à battre, le roi levait le nez à tous
les étages, et regardait aux endroits éclairés afin de voir ce qui s’y
passait ou d’écouter les conversations. Mais il trouva sa bonne ville
dans un état de tranquillité déplorable. Tout à coup, en arrivant à la
maison d’un fameux parfumeur nommé René, qui fournissait la cour, le
roi parut concevoir une de ces inspirations soudaines que suggèrent des
observations antérieures, en voyant une forte lumière projetée par la
dernière croisée du comble.
Ce parfumeur était véhémentement soupçonné de guérir les oncles riches
quand ils se disaient malades, la cour lui attribuait l’invention du
fameux _Élixir à successions_, et il fut accusé d’avoir empoisonné
Jeanne d’Albret, mère de Henri IV, laquelle fut ensevelie sans que
sa tête eût été ouverte, _malgré l’ordre formel de Charles IX_, dit
un contemporain. Depuis deux mois, le roi cherchait un stratagème
pour pouvoir épier les secrets du laboratoire de René, chez qui Cosme
Ruggieri allait souvent. Le roi voulait, s’il y trouvait quelque chose
de suspect, procéder par lui-même sans aucun intermédiaire de la police
ou de la justice, sur lesquelles sa mère ferait agir la crainte ou la
corruption.
Il est certain que pendant le seizième siècle, dans les années qui
le précédèrent et le suivirent, l’empoisonnement était arrivé à une
perfection inconnue à la chimie moderne et que l’histoire a constatée.
L’Italie, berceau des sciences modernes, fut, à cette époque,
inventrice et maîtresse de ces secrets dont plusieurs se perdirent. De
là vint cette réputation qui pesa durant les deux siècles suivants sur
les Italiens. Les romanciers en ont si fort abusé, que partout où ils
introduisent des Italiens, ils leur font jouer des rôles d’assassins
et d’empoisonneurs. Si l’Italie avait alors l’entreprise des poisons
subtils dont parlent quelques historiens, il faudrait seulement
reconnaître sa suprématie en toxicologie comme dans toutes les
connaissances humaines et dans les arts, où elle précédait l’Europe.
Les crimes du temps n’étaient pas les siens, elle servait les passions
du siècle comme elle bâtissait d’admirables édifices, commandait les
armées, peignait de belles fresques, chantait des romances, aimait
les reines, plaisait aux rois, dessinait des fêtes ou des ballets, et
dirigeait la politique. A Florence, cet art horrible était à un si haut
point, qu’une femme partageant une pêche avec un duc, en se servant
d’une lame d’or dont un côté seulement était empoisonné, mangeait
la moitié saine et donnait la mort avec l’autre. Une paire de gants
parfumés infiltrait par les pores une maladie mortelle. On mettait
le poison dans un bouquet de roses naturelles dont la seule senteur
une fois respirée donnait la mort. Don Juan d’Autriche fut, dit-on,
empoisonné par une paire de bottes.
Le roi Charles IX était donc à bon droit curieux, et chacun concevra
combien les sombres croyances qui l’agitaient devaient le rendre
impatient de surprendre René à l’œuvre.
La vieille fontaine située au coin de la rue de l’Arbre-Sec, et depuis
rebâtie, offrit à la noble bande les facilités nécessaires pour
atteindre au faîte d’une maison voisine de celle de René, que le roi
feignit de vouloir visiter. Le roi, suivi de ses compagnons, se mit à
voyager sur les toits, au grand effroi de quelques bourgeois réveillés
par ces faux voleurs qui les appelaient de quelque nom drôlatique,
écoutaient les querelles et les plaisirs de chaque ménage, ou
commençaient quelques effractions. Quand les Italiens virent Tavannes
et le roi s’engageant sur les toits de la maison voisine de celle de
René, le maréchal de Retz s’assit en se disant fatigué, et son frère
demeura près de lui.--Tant mieux, pensa le roi qui laissa volontiers
ses espions. Tavannes se moqua des deux Florentins qui restèrent seuls
au milieu d’un profond silence, et dans un endroit où ils n’avaient que
le ciel au-dessus d’eux et des chats pour auditeurs. Aussi les deux
Italiens profitèrent-ils de la circonstance pour se communiquer des
pensées qu’ils n’auraient exprimées en aucun autre lieu du monde et que
les événements de la soirée leur avaient inspirées.
--Albert, dit le grand-maître au maréchal, le roi l’emportera sur la
reine, nous faisons de mauvaise besogne pour notre fortune en restant
attachés à celle de Catherine. Si nous passions au roi dans le moment
où il cherche des appuis contre sa mère et des hommes habiles pour le
servir, nous ne serions pas chassés comme des bêtes fauves quand la
reine-mère sera bannie, enfermée ou tuée.
--Avec des idées pareilles, tu n’iras pas loin, Charles, répondit
gravement le maréchal au grand-maître. Tu suivras ton roi dans la
tombe, et il n’a pas long-temps à vivre, il est ruiné d’excès, Cosme
Ruggieri a pronostiqué sa mort pour l’an prochain.
--Le sanglier mourant a souvent tué le chasseur, dit Charles de Gondi.
Cette conspiration du duc d’Alençon, du roi de Navarre et du prince
de Condé, pour laquelle s’entremettent La Mole et Coconnas, est plus
dangereuse qu’utile. D’abord, le roi de Navarre, que la reine-mère
espérait prendre en flagrant délit, s’est défié d’elle et ne s’y fourre
point. Il veut profiter de la conspiration sans en courir les chances.
Puis voilà qu’aujourd’hui tous ont la pensée de mettre la couronne sur
la tête du duc d’Alençon qui se fait Calviniste.
--_Budelone!_ ne vois-tu pas que cette conspiration permet à notre
reine de savoir ce que les Huguenots peuvent faire avec le duc
d’Alençon, et ce que le roi veut faire avec les Huguenots? car le
roi négocie avec eux; mais pour faire chevaucher le roi sur un
cheval de bois, Catherine lui déclarera demain cette conspiration qui
neutralisera ses projets.
--Ah! fit Charles de Gondi, à profiter de nos conseils, elle est
devenue plus forte que nous. Voilà qui est bien.
--Bien pour le duc d’Anjou, qui aime mieux être roi de France que roi
de Pologne, et à qui j’irai tout expliquer.
--Tu pars, Albert?
--Demain. N’avais-je pas la charge d’accompagner le roi de Pologne?
j’irai le rejoindre à Venise où leurs Seigneuries se sont chargées de
l’amuser.
--Tu es la prudence même.
--_Che bestia!_ je te jure qu’il n’y a pas le moindre danger pour nous
à rester à la cour. S’il y en avait, m’en irais-je? Je demeurerais
auprès de notre bonne maîtresse.
--Bonne! fit le grand-maître, elle est femme à laisser là ses
instruments quand elle les trouve lourds.....
--_O coglione!_ tu veux être un soldat, et tu crains la mort? Chaque
métier a ses devoirs, et nous avons les nôtres envers la fortune. En
s’attachant aux rois, source de toute puissance temporelle et qui
protègent, élèvent, enrichissent nos maisons, il faut leur vouer
l’amour qui enflamme pour le ciel le cœur du martyr; il faut savoir
souffrir pour leur cause; quand ils nous sacrifient à leur trône, nous
pouvons périr, car nous mourons autant pour nous-mêmes que pour eux,
nos maisons ne périssent pas. _Ecco._
--Tu as raison, Albert, on t’a donné l’ancien duché de Retz.
--Écoute, reprit le duc de Retz. La reine espère beaucoup de l’habileté
des Ruggieri pour se raccommoder avec son fils. Quand notre drôle n’a
plus voulu se servir de René, la rusée a bien deviné sur quoi portaient
les soupçons de son fils. Mais qui sait ce que le roi porte dans son
sac? Peut-être hésite-t-il seulement sur le traitement qu’il destine à
sa mère, il la hait, entends-tu? Il a dit quelque chose de ses desseins
à la reine, la reine en a causé avec madame de Fiesque, madame de
Fiesque a tout rapporté à la reine-mère, et depuis, le roi se cache de
sa femme.
--Il était temps, dit Charles de Gondi.
--De quoi faire? demanda le maréchal.
--D’occuper le roi, répondit le grand-maître qui pour être moins
avant que son frère dans l’intimité de Catherine n’en était pas moins
clairvoyant.
--Charles, je t’ai fait faire un beau chemin, lui dit gravement son
frère; mais si tu veux être duc aussi, sois comme moi l’âme damnée de
notre maîtresse; elle restera reine, elle est ici la plus forte. Madame
de Sauves est toujours à elle, et le roi de Navarre, le duc d’Alençon
sont toujours à madame de Sauves; Catherine les tiendra toujours en
lesse, sous celui-ci, comme sous le règne du roi Henri III. Dieu
veuille que celui-là ne soit pas ingrat!
--Pourquoi?
--Sa mère fait trop pour lui.
--Eh! mais j’entends du bruit dans la rue Saint-Honoré, s’écria le
grand-maître; on ferme la porte de René! Ne distingues-tu pas le pas de
plusieurs hommes? Les Ruggieri sont arrêtés.
--Ah! _diavolo!_ voici de la prudence. Le roi n’a pas suivi son
impétuosité accoutumée. Mais où les mettrait-il en prison? Allons voir
ce qui se passe.
Les deux frères arrivèrent au coin de la rue de l’Autruche au moment où
le roi entrait chez sa maîtresse. A la lueur des flambeaux que tenait
le concierge, ils purent apercevoir Tavannes et les Ruggieri.
--Eh! bien, Tavannes, s’écria le grand-maître en courant après le
compagnon du roi qui retournait vers le Louvre, que vous est-il arrivé?
--Nous sommes tombés en plein consistoire de sorciers; nous en avons
arrêté deux qui sont de vos amis et qui pourront expliquer, à l’usage
des seigneurs français, par quels moyens vous avez mis la main sur
deux charges de la couronne, vous qui n’êtes pas du pays, dit Tavannes
moitié riant, moitié sérieux.
--Et le roi? fit le grand-maître en homme que l’inimitié de Tavannes
inquiétait peu.
--Il reste chez sa maîtresse.
--Nous sommes arrivés par le dévouement le plus absolu pour nos
maîtres, une belle et noble voie que vous avez prise aussi, mon cher
duc, répondit le maréchal de Retz.
Les trois courtisans cheminèrent en silence. Au moment où ils se
quittèrent en retrouvant chacun leurs gens pour se faire accompagner
chez eux, deux hommes se glissèrent lestement le long des murailles de
la rue de l’Autruche. Ces deux hommes étaient le roi et le comte de
Solern qui arrivèrent promptement au bord de la Seine, à un endroit
où une barque et des rameurs choisis par le seigneur allemand les
attendaient. En peu d’instants tous deux atteignirent le bord opposé.
--Ma mère n’est pas couchée, s’écria le roi, elle nous verra, nous
avons mal choisi le lieu du rendez-vous.
--Elle pourra croire à quelque duel, répondit Solern, et comment
distinguerait-elle qui nous sommes, à cette distance?
--Eh! qu’elle me voie, s’écria Charles IX, je suis décidé maintenant!
Le roi et son confident sautèrent sur la berge et marchèrent vivement
dans la direction du Pré aux Clercs. En y arrivant le comte de Solern,
qui précédait le roi, fit la rencontre d’un homme en sentinelle,
avec lequel il échangea quelques paroles et qui se retira vers les
siens. Bientôt deux hommes, qui paraissaient être des princes aux
marques de respect que leur donnait leur vedette, quittèrent la place
où ils s’étaient cachés derrière une mauvaise clôture de champ, et
s’approchèrent du roi, devant lequel ils fléchirent le genou; mais
Charles IX les releva avant qu’ils n’eussent touché la terre et leur
dit:--Point de façons, nous sommes tous, ici, gentilshommes.
A ces trois gentilshommes vint se joindre un vieillard vénérable que
l’on aurait pris pour le chancelier de L’Hôpital s’il n’était mort
l’année précédente. Tous quatre marchèrent avec vitesse afin de se
mettre en un lieu où leur conférence ne pût être entendue par les
gens de leur suite, et Solern les suivit à une faible distance pour
veiller sur le roi. Ce fidèle serviteur se livrait à une défiance que
Charles IX ne partageait point, en homme à qui la vie était devenue
trop pesante. Ce seigneur fut, du côté du roi, le seul témoin de la
conférence, qui s’anima bientôt.
--Sire, dit l’un des interlocuteurs, le connétable de Montmorency, le
meilleur ami du roi votre père et qui en a eu les secrets, a opiné avec
le maréchal de Saint-André qu’il fallait coudre madame Catherine dans
un sac et la jeter à la rivière. Si cela eût été fait, beaucoup de
braves gens seraient sur pied.
--J’ai assez d’exécutions sur la conscience, monsieur, répondit le roi.
--Eh! bien, sire, reprit le plus jeune des quatre personnages, du fond
de l’exil la reine Catherine saura brouiller les affaires et trouver
des auxiliaires. N’avons-nous pas tout à craindre des Guise, qui depuis
neuf ans ont formé le plan d’une monstrueuse alliance catholique dans
le secret de laquelle votre majesté n’est pas, et qui menace son trône?
Cette alliance est une invention de l’Espagne, qui ne renonce pas à
son projet d’abattre les Pyrénées. Sire, le Calvinisme sauverait la
France en mettant une barrière morale entre elle et une nation qui rêve
l’empire du monde. Si elle se voit proscrite, la reine-mère s’appuiera
donc sur l’Espagne et sur les Guise.
--Messieurs, dit le roi, sachez que, vous m’aidant et la paix établie
sans défiance, je me charge de faire trembler un chacun dans le
royaume. Tête Dieu, pleine de reliques! il est temps que la royauté se
relève. Sachez-le bien, en ceci ma mère a raison, il s’en va de vous
comme de moi. Vos biens, vos avantages sont liés à notre trône; quand
vous aurez laissé abattre la religion, ce sera sur le trône et sur vous
que se porteront les mains dont vous vous servez. Je ne me soucie plus
de me battre contre des idées, avec des armes qui ne les atteignent
point. Voyons si le protestantisme fera des progrès en l’abandonnant
à lui-même; mais surtout, voyons à quoi s’attaquera l’esprit de cette
faction. L’amiral, que Dieu veuille le recevoir à merci, n’était pas
mon ennemi, il me jurait de contenir la révolte dans les bornes du
monde spirituel, et de laisser dans le royaume temporel un roi maître
et des sujets soumis. Messieurs, si la chose est encore en votre
pouvoir, donnez l’exemple, aidez votre souverain à réduire des mutins
qui nous ôtent aux uns et aux autres la tranquillité. La guerre nous
prive tous de nos revenus et ruine le royaume. Je suis las de cet état
de troubles, et tant, que, s’il le faut absolument, je sacrifierai ma
mère. J’irai plus loin, je garderai près de moi des Protestants et des
Catholiques en nombre égal, et je mettrai au-dessus d’eux la hache de
Louis XI pour les rendre égaux. Si messieurs de Guise complotent une
Sainte-Union qui s’attaque à notre couronne, le bourreau commencera
sa besogne par eux. J’ai compris les misères de mon peuple, et suis
disposé à tailler en plein drap dans les grands qui mettent à mal
notre royaume. Je m’inquiète peu des consciences, je veux désormais
des sujets soumis, qui travaillent, sous mon vouloir, à la prospérité
de l’État. Messieurs, je vous donne dix jours pour négocier avec les
vôtres, rompre vos trames, et revenir à moi qui deviendrai votre
père. Si vous refusez, vous verrez de grands changements, j’agirai
avec de petites gens qui se rueront à ma voix sur les seigneurs. Je
me modèlerai sur un roi qui a su pacifier son royaume en abattant
des gens plus considérables que vous ne l’êtes qui lui rompaient
en visière. Si les troupes catholiques font défaut, j’ai mon frère
d’Espagne que j’appellerai au secours des trônes menacés; enfin, si je
manque de ministre pour exécuter mes volontés, il me prêtera le duc
d’Albe.
--En ce cas, sire, nous aurions les Allemands à opposer à vos
Espagnols, répondit un des interlocuteurs.
--Mon cousin, dit froidement Charles IX, ma femme s’appelle Élisabeth
d’Autriche, vos secours pourraient faillir de ce côté; mais,
croyez-moi, battons-nous seuls et n’appelons point l’étranger. Vous
êtes en butte à la haine de ma mère, et vous me tenez d’assez près pour
me servir de second dans le duel que je vais avoir avec elle, eh! bien,
écoutez ceci. Vous me paraissez si digne d’estime, que je vous offre la
charge de connétable, vous ne nous trahirez pas comme l’autre.
Le prince auquel parlait Charles IX lui prit la main, frappa dedans
avec la sienne en disant:--Ventre-saint-gris! voici, mon frère, pour
oublier bien des torts. Mais, sire, la tête ne marche pas sans la
queue, et notre queue est difficile à entraîner. Donnez-nous plus de
dix jours, il nous faut au moins un mois pour faire entendre raison aux
nôtres. Ce délai passé, nous serons les maîtres.
--Un mois, soit. Mon seul négociateur sera Villeroy, vous n’aurez foi
qu’en lui, quoi qu’on vous dise d’ailleurs.
--Un mois, dirent à la fois les trois seigneurs, ce délai suffit.
--Messieurs, nous sommes cinq, dit le roi, cinq gens de cœur. S’il y a
trahison, nous saurons à qui nous en prendre.
Les trois assistants quittèrent Charles IX avec les marques du plus
grand respect, et lui baisèrent la main. Quand le roi repassa la Seine,
quatre heures sonnaient au Louvre. La reine Catherine n’était pas
encore couchée.
--Ma mère veille toujours, dit Charles au comte de Solern.
--Elle a sa forge aussi, dit l’Allemand.
--Cher comte, que vous semble d’un roi réduit à conspirer? dit avec
amertume Charles IX après une pause.
--Je pense, sire, que si vous me permettiez de jeter cette femme à
l’eau, comme disait ce jeune cadet, la France serait bientôt tranquille.
--Un parricide, après la Saint-Barthélemi, comte? dit le roi. Non,
non! l’exil. Une fois tombée, ma mère n’aura ni un serviteur, ni un
partisan.
--Eh! bien, sire, reprit le comte de Solern, ordonnez-moi de l’aller
arrêter à l’instant et de la conduire hors du royaume; car demain elle
vous aura tourné l’esprit.
--Eh! bien, dit le roi, venez à ma forge, là personne ne nous entendra;
d’ailleurs, je ne veux pas que ma mère soupçonne la capture des
Ruggieri. En me sachant ici, la bonne femme ne se doutera de rien, et
nous concerterons les mesures nécessaires à son arrestation.
Quand le roi, suivi du comte de Solern, entra dans la pièce basse où
était son atelier, il lui montra cette forge et tous ses instruments en
souriant.
--Je ne crois pas, dit-il, que parmi tous les rois qu’aura la France,
il s’en rencontre un second auquel plaise un pareil métier. Mais, quand
je serai vraiment le roi, je ne forgerai pas des épées, je les ferai
rentrer toutes dans le fourreau.
--Sire, dit le comte de Solern, les fatigues du jeu de paume, votre
travail à cette forge, la chasse et, dois-je le dire, l’amour, sont des
cabriolets que le diable vous donne pour aller plus vite à Saint-Denis.
--Solern! dit lamentablement le roi, si tu savais le feu qu’on m’a mis
au cœur et dans le corps! rien ne peut l’éteindre. Es-tu sûr des hommes
qui gardent les Ruggieri?
--Comme de moi-même.
--Eh! bien, pendant cette journée j’aurai pris mon parti. Pensez aux
moyens d’exécution, je vous donnerai mes derniers ordres à cinq heures
chez madame de Belleville.
Quand les premières lueurs de l’aube luttèrent avec la lumière de
l’atelier, le roi, que le comte de Solern avait laissé seul, entendit
tourner la porte et vit sa mère qui se dessina dans le crépuscule
comme un fantôme. Quoique très-nerveux et impressible, Charles IX ne
tressaillit point, bien que, dans les circonstances où il se trouvait,
cette apparition eût une couleur sombre et fantastique.
--Monsieur, lui dit-elle, vous vous tuez...
--J’accomplis les horoscopes, répondit-il avec un sourire amer. Mais
vous, madame, n’êtes-vous pas aussi matinale que je le suis?
--Nous avons veillé tous deux, monsieur, mais dans des intentions bien
différentes. Quand vous alliez conférer avec vos plus cruels ennemis en
plein champ, en vous cachant de votre mère, aidé par les Tavannes et
par les Gondi avec lesquels vous avez feint d’aller courir la ville,
je lisais des dépêches qui contenaient les preuves d’une terrible
conspiration où trempent votre frère le duc d’Alençon, votre beau-frère
le roi de Navarre, le prince de Condé, la moitié des grands du royaume.
Il ne s’agit de rien moins que de vous ôter la couronne en s’emparant
de votre personne. Ces messieurs disposent déjà de cinquante mille
hommes de bonnes troupes.
--Ah! fit le roi d’un air incrédule.
--Votre frère se fait Huguenot, reprit la reine.
--Mon frère passe aux Huguenots? s’écria Charles en brandissant le fer
qu’il tenait à la main.
--Oui, le duc d’Alençon, Huguenot de cœur, le sera bientôt d’effet.
Votre sœur la reine de Navarre n’a plus pour vous qu’un reste
d’affection, elle aime monsieur le duc d’Alençon, elle aime Bussy, elle
aime aussi le petit La Mole.
--Quel cœur! fit le roi.
--Pour devenir grand, le petit La Mole, dit la reine en continuant, ne
trouve rien de mieux que de donner à la France un roi de sa façon. Il
sera, dit-on, connétable.
--Damnée Margot! s’écria le roi, voilà ce que nous rapporte son mariage
avec un hérétique...
--Ce ne serait rien; mais avec le chef de votre branche cadette que
vous avez rapproché du trône malgré mon avis, et qui voudrait vous
faire entretuer tous. La maison de Bourbon est l’ennemie de la maison
de Valois, sachez bien ceci, monsieur. Toute branche cadette doit être
maintenue dans la plus grande pauvreté, car elle est née conspiratrice,
et c’est sottise que de lui donner des armes quand elle n’en a pas, et
de les lui laisser quand elle en prend. Que tout cadet soit incapable
de nuire, voilà la loi des couronnes. Ainsi font les sultans d’Asie.
Les preuves sont là-haut, dans mon cabinet, où je vous ai prié de me
suivre en vous quittant hier au soir, mais vous aviez d’autres visées.
Dans un mois, si nous n’y mettions bon ordre, vous auriez eu le sort de
Charles-le-Simple.
--Dans un mois! s’écria Charles IX atterré par la coïncidence de
cette date avec le délai demandé par les princes la nuit même. _Dans
un mois nous serons les maîtres_, se dit-il en répétant leurs
paroles.--Madame, vous avez des preuves? demanda t-il à haute voix.