Quant à la soif de domination qui dévorait Catherine, et qui

Au lecteur.

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originale. Seules les corrections indiquées à la fin du texte ont

été effectuées.

ŒUVRES COMPLÈTES

DE

M. DE BALZAC.

PARIS, IMPRIMÉ PAR PLON FRÈRES.

LA

COMÉDIE HUMAINE,

SEIZIÈME VOLUME.

DEUXIÈME ET TROISIÈME PARTIES,

ÉTUDES PHILOSOPHIQUES

ET

ÉTUDES ANALYTIQUES.

ÉTUDES

PHILOSOPHIQUES

ET

ÉTUDES ANALYTIQUES.

SUR CATHERINE DE MÉDICIS (deuxième partie): LA CONFIDENCE DES

RUGGIERI.--Troisième partie: LES DEUX RÊVES.--LES PROSCRITS.--LOUIS

LAMBERT.--SÉRAPHITA.--ÉTUDES ANALYTIQUES: LA PHYSIOLOGIE DU MARIAGE.

PARIS,

FURNE,

RUE SAINT-ANDRÉ-DES-ARTS, 55;

J.-J. DUBOCHET ET Cie,

RUE DE SEINE, 33;

J. HETZEL,

RUE DE MÉNARS, 10.

1846.

[Illustration: LAURENT RUGGIERI.

Sa figure sévère, où deux yeux noirs jetaient une flamme aiguë,

communiquait le frémissement d’un génie sorti de sa profonde solitude.

CATHERINE DE MÉDICIS]

ÉTUDES

PHILOSOPHIQUES.

SUR CATHERINE DE MÉDICIS.

DEUXIÈME PARTIE.

LA CONFIDENCE DES RUGGIERI.

Entre onze heures et minuit, vers la fin du mois d’octobre 1573, deux

Italiens de Florence, deux frères, Albert de Gondi le maréchal de

France, et Charles de Gondi La Tour, grand-maître de la garde-robe

du roi Charles IX, étaient assis en haut d’une maison située rue

Saint-Honoré, sur le bord d’un chéneau. Le chéneau est ce canal en

pierre qui, dans ce temps, se trouvait au bas des toits pour recevoir

les eaux, et percé de distance en distance par ces longues gouttières

taillées en forme d’animaux fantastiques à gueules béantes. Malgré le

zèle avec lequel la génération actuelle abat les anciennes maisons,

il existait à Paris beaucoup de gouttières en saillie, lorsque,

dernièrement, l’ordonnance de police sur les tuyaux de descente les

fit disparaître. Néanmoins, il reste encore quelques chéneaux sculptés

qui se voient principalement au cœur du quartier Saint-Antoine, où la

modicité des loyers n’a pas permis de construire des étages dans les

combles.

Il doit paraître étrange que deux personnages revêtus de charges si

éminentes fissent ainsi le métier des chats. Mais pour qui fouille

les trésors historiques de ce temps, où les intérêts se croisaient

si diversement autour du trône, que l’on peut comparer la politique

intérieure de la France à un écheveau de fil brouillé, ces deux

Florentins sont de véritables chats très à leur place dans un

chéneau. Leur dévouement à la personne de la reine-mère Catherine

de Médicis qui les avait plantés à la cour de France, les obligeait

à ne reculer devant aucune des conséquences de leur intrusion. Mais

pour expliquer comment et pourquoi les deux courtisans étaient ainsi

perchés, il faut se reporter à une scène qui venait de se passer à

deux pas de cette gouttière, au Louvre, dans cette belle salle brune,

la seule peut-être qui nous reste des appartements d’Henri II, et où

les courtisans faisaient après souper leur cour aux deux reines et au

roi. A cette époque, bourgeois et grands seigneurs soupaient les uns

à six heures, les autres à sept heures; mais les raffinés soupaient

entre huit et neuf heures. Ce repas était le dîner d’aujourd’hui.

Quelques personnes croient à tort que l’étiquette a été inventée par

Louis XIV; elle procède en France de Catherine de Médicis, qui la

créa si sévère, que le connétable Anne de Montmorency eut plus de

peine à obtenir d’entrer à cheval dans la cour du Louvre qu’à obtenir

son épée; et encore! cette distinction inouïe ne fut-elle accordée

qu’à son grand âge. Un peu relâchée sous les deux premiers rois de la

maison de Bourbon, l’étiquette prit une forme orientale sous le grand

roi, car elle est venue du Bas-Empire qui la tenait de la Perse. En

1573, non-seulement peu de personnes avaient le droit d’arriver avec

leurs gens et leurs flambeaux dans la cour du Louvre, comme sous Louis

XIV les seuls ducs et pairs entraient en carrosse sous le péristyle,

mais encore les charges qui donnaient entrée après le souper dans les

appartements se comptaient. Le maréchal de Retz, alors en faction

dans sa gouttière, offrit un jour mille écus de ce temps à l’huissier

du cabinet pour pouvoir parler à Henri III, en un moment où il n’en

avait pas le droit. Quel rire excite chez un véritable historien la

vue de la cour du château de Blois, par exemple, où les dessinateurs

mettent un gentilhomme à cheval. Ainsi donc, à cette heure, il ne se

trouvait au Louvre que les personnages les plus éminents du royaume.

La reine Élisabeth d’Autriche et sa belle-mère Catherine de Médicis

étaient assises au coin gauche de la cheminée. A l’autre coin, le

roi plongé dans son fauteuil affectait une apathie autorisée par

la digestion, il avait mangé en prince qui revenait de la chasse.

Peut-être aussi voulait-il se dispenser de parler en présence de tant

de gens qui espionnaient sa pensée. Les courtisans restaient debout

et découverts au fond de la salle. Les uns causaient à voix basse;

les autres observaient le roi en attendant de lui un regard ou une

parole. Appelé par la reine-mère, celui-ci s’entretenait pendant

quelques instants avec elle. Celui-là se hasardait à dire une parole à

Charles IX, qui répondait par un signe de tête ou par un mot bref. Un

seigneur allemand, le comte de Solern, demeurait debout dans le coin

de la cheminée auprès de la petite-fille de Charles-Quint qu’il avait

accompagnée en France. Près de cette jeune reine, se tenait sur un

tabouret sa dame d’honneur, la comtesse de Fiesque, une Strozzi parente

de Catherine. La belle madame de Sauves, une descendante de Jacques

Cœur, tour à tour maîtresse du roi de Navarre, du roi de Pologne et

du duc d’Alençon, avait été invitée à souper; mais elle était debout,

son mari n’était que secrétaire d’État. Derrière ces deux dames, les

deux Gondi causaient avec elles. Eux seuls riaient dans cette morne

assemblée. Gondi, devenu duc de Retz et gentilhomme de la chambre,

depuis qu’il avait obtenu le bâton de maréchal sans avoir jamais

commandé d’armée, avait été chargé d’épouser la reine à Spire. Cette

faveur annonce assez qu’il appartenait ainsi que son frère au petit

nombre de ceux à qui les deux reines et le roi permettaient certaines

familiarités. Du côté du roi, se remarquaient en première ligne le

maréchal de Tavannes venu pour affaire à la cour, Neufville de Villeroy

l’un des plus habiles négociateurs de ce temps et qui commençait la

fortune de cette maison; messieurs de Birague et de Chiverny, l’un

l’homme de la reine-mère, l’autre chancelier d’Anjou et de Pologne

qui, sachant la prédilection de Catherine, s’était attaché à Henri

III, ce frère que Charles IX regardait comme son ennemi; puis Strozzi,

le cousin de la reine-mère; enfin quelques seigneurs, parmi lesquels

tranchaient le vieux cardinal de Lorraine, et son neveu le jeune duc

de Guise, tous deux également maintenus à distance par Catherine et

par le roi. Ces deux chefs de la Sainte-Union, plus tard la Ligue,

fondée depuis quelques années d’accord avec l’Espagne, affichaient la

soumission de ces serviteurs qui attendent l’occasion de devenir les

maîtres: Catherine et Charles IX observaient leur contenance avec une

égale attention.

Dans cette cour aussi sombre que la salle où elle se tenait, chacun

avait ses raisons pour être triste ou songeur. La jeune reine était

en proie aux tourments de la jalousie, et les déguisait mal en

feignant de sourire à son mari, qu’en femme pieuse et adorablement

bonne, elle aimait passionnément. Marie Touchet, la seule maîtresse

de Charles IX et à laquelle il fut chevaleresquement fidèle, était

revenue depuis plus d’un mois du château de Fayet, en Dauphiné, où elle

était allée faire ses couches. Elle amenait à Charles IX le seul fils

qu’il ait eu, Charles de Valois, d’abord comte d’Auvergne, puis duc

d’Angoulême. Outre le chagrin de voir sa rivale donner un fils au roi,

tandis qu’elle n’avait eu qu’une fille, la pauvre reine éprouvait les

humiliations d’un subit abandon. Pendant l’absence de sa maîtresse, le

roi s’était rapproché de sa femme avec un emportement que l’histoire a

mentionné comme une des causes de sa mort. Le retour de Marie Touchet

apprenait donc à la dévote autrichienne combien le cœur avait eu peu

de part dans l’amour de son mari. Ce n’était pas la seule déception

que la jeune reine éprouvât en cette affaire; jusqu’alors Catherine

de Médicis lui avait paru son amie; or, sa belle-mère, par politique,

avait favorisé cette trahison, en aimant mieux servir la maîtresse que

la femme du roi. Voici pourquoi.

Quand Charles IX avoua sa passion pour Marie Touchet, Catherine se

montra favorable à cette jeune fille, par des motifs puisés dans

l’intérêt de sa domination. Marie Touchet, jetée très-jeune à la cour,

y arriva dans cette période de la vie où les beaux sentiments sont

en fleur: elle adorait le roi pour lui-même. Effrayée de l’abîme où

l’ambition avait précipité la duchesse de Valentinois, plus connue

sous le nom de Diane de Poitiers, elle eut sans doute peur de la reine

Catherine, et préféra le bonheur à l’éclat. Peut-être jugea-t-elle

que deux amants aussi jeunes qu’elle et le roi ne pourraient lutter

contre la reine-mère. D’ailleurs, Marie, fille unique de Jean Touchet,

sieur de Beauvais et du Quillard, conseiller du roi et lieutenant au

bailliage d’Orléans, placée entre la bourgeoisie et l’infime noblesse,

n’était ni tout à fait noble, ni tout à fait bourgeoise, et devait

ignorer les fins de l’ambition innée des Pisseleu, des Saint-Vallier,

illustres filles qui combattaient pour leurs maisons avec les armes

secrètes de l’amour. Marie Touchet, seule et sans famille, évitait

à Catherine de Médicis de rencontrer dans la maîtresse de son fils,

une fille de grande maison qui se serait posée comme sa rivale. Jean

Touchet, un des beaux esprits du temps et à qui quelques poètes firent

des dédicaces, ne voulut rien être à la cour. Marie, jeune fille sans

entourage, aussi spirituelle et instruite qu’elle était simple et

naïve, de qui les désirs devaient être inoffensifs au pouvoir royal,

convint beaucoup à la reine-mère, qui lui prouva la plus grande

affection. En effet, Catherine fit reconnaître au Parlement le fils

que Marie Touchet venait de donner au mois d’avril, et permit qu’il

prît le nom de comte d’Auvergne, en annonçant à Charles IX qu’elle

lui laisserait par testament ses _propres_, les comtés d’Auvergne

et de Lauraguais. Plus tard, Marguerite, d’abord reine de Navarre,

contesta la donation quand elle fut reine de France, et le parlement

l’annula; mais plus tard encore, Louis XIII, pris de respect pour

le sang des Valois, indemnisa le comte d’Auvergne par le duché

d’Angoulême. Catherine avait déjà fait présent à Marie Touchet, qui

ne demandait rien, de la seigneurie de Belleville, terre sans titre,

voisine de Vincennes et d’où la maîtresse se rendait quand, après

la chasse, le roi couchait au château. Charles IX passa dans cette

sombre forteresse la plus grande partie de ses derniers jours, et,

selon quelques auteurs, y acheva sa vie comme Louis XII avait achevé

la sienne. Quoiqu’il fût très-naturel à un amant si sérieusement épris

de prodiguer à une femme idolâtrée de nouvelles preuves d’amour, alors

qu’il fallait expier de légitimes infidélités, Catherine, après avoir

poussé son fils dans le lit de la reine, plaida la cause de Marie

Touchet comme savent plaider les femmes, et venait de rejeter le roi

dans les bras de sa maîtresse. Tout ce qui occupait Charles IX, en

dehors de la politique, allait à Catherine; d’ailleurs, les bonnes

intentions qu’elle manifestait pour cet enfant, trompèrent encore un

moment Charles IX, qui commençait à voir en elle une ennemie. Les

raisons qui faisaient agir en cette affaire Catherine de Médicis,

échappaient donc aux yeux de dona Isabel qui, selon Brantôme, était

une des plus douces reines qui aient jamais régné et qui ne fit mal ni

déplaisir à personne, _lisant même ses Heures en secret_. Mais cette

candide princesse commençait à entrevoir les précipices ouverts autour

du trône, horrible découverte qui pouvait bien lui causer quelques

vertiges; elle dut en éprouver un plus grand pour avoir pu répondre à

une de ses dames qui lui disait à la mort du roi, que si elle avait eu

un fils elle serait reine-mère et régente: «--Ah! louons Dieu de ne

m’avoir pas donné de fils. Que fût-il arrivé? le pauvre enfant eût été

dépouillé comme on a voulu faire au roi mon mari, et j’en aurais été

la cause. Dieu a eu pitié de l’État, il a tout fait pour le mieux.»

Cette princesse de qui Brantôme croit avoir fait le portrait en disant

qu’elle avait le teint de son visage aussi beau et délicat que les

dames de sa cour et fort agréable, qu’elle avait la taille fort belle,

encore qu’elle l’eût moyenne assez, comptait pour fort peu de chose à

la cour; mais l’état du roi lui permettant de se livrer à sa double

douleur, son attitude ajoutait à la couleur sombre du tableau qu’une

jeune reine, moins cruellement atteinte qu’elle, aurait pu égayer. La

pieuse Élisabeth prouvait en ce moment que les qualités qui sont le

lustre des femmes d’une condition ordinaire peuvent être fatales à une

souveraine. Une princesse occupée à tout autre chose qu’à ses Heures

pendant la nuit, aurait été d’un utile secours à Charles IX, qui ne

trouva d’appui ni chez sa femme, ni chez sa maîtresse.

Quant à la reine-mère, elle se préoccupait du roi qui, pendant le

souper, avait fait éclater une belle humeur qu’elle comprit être de

commande et masquer un parti pris contre elle. Cette subite gaieté

contrastait trop vivement avec la contention d’esprit qu’il avait

difficilement cachée par son assiduité à la chasse, et par un travail

maniaque à la forge où il aimait à ciseler le fer, pour que Catherine

en fût la dupe. Sans pouvoir deviner quel homme d’État se prêtait à

ces négociations et à ces préparatifs, car Charles IX dépistait les

espions de sa mère, Catherine ne doutait pas qu’il ne se préparât

quelque dessein contre elle. La présence inopinée de Tavannes, arrivé

en même temps que Strozzi qu’elle avait mandé, lui donnait beaucoup à

penser. Par la force de ses combinaisons, Catherine était au-dessus

de toutes les circonstances; mais elle ne pouvait rien contre une

violence subite. Comme beaucoup de personnes ignorent l’état où se

trouvaient alors les affaires si compliquées par les différents partis

qui agitaient la France, et dont les chefs avaient des intérêts

particuliers, il est nécessaire de peindre en peu de mots la crise

périlleuse où la reine-mère était engagée. Montrer ici Catherine de

Médicis sous un nouveau jour, ce sera d’ailleurs entrer jusqu’au vif

de cette histoire. Deux mots expliquent cette femme si curieuse à

étudier, et dont l’influence laissa de si fortes impressions en France.

Ces deux mots sont Domination et Astrologie. Exclusivement ambitieuse,

Catherine de Médicis n’eut d’autre passion que celle du pouvoir.

Superstitieuse et fataliste comme le furent tant d’hommes supérieurs,

elle n’eut de croyances sincères que dans les Sciences Occultes. Sans

ce double thème, elle restera toujours incomprise. En donnant le pas à

sa foi dans l’astrologie judiciaire, la lueur va tomber sur les deux

personnages philosophiques de cette Étude.

Il existait un homme à qui Catherine tenait plus qu’à ses enfants; cet

homme était Cosme Ruggieri, elle le logeait à son hôtel de Soissons,

elle avait fait de lui son conseiller suprême, chargé de lui dire si

les astres ratifiaient les avis et le bon sens de ses conseillers

ordinaires. De curieux antécédents justifiaient l’empire que Ruggieri

conserva sur sa maîtresse jusqu’au dernier moment. Un des plus savants

hommes du seizième siècle fut certes le médecin de Laurent de Médicis,

duc d’Urbin, père de Catherine. Ce médecin fut appelé Ruggiero-le-Vieux

(_vecchio Ruggier_, et _Roger l’Ancien_ chez les auteurs français qui

se sont occupés d’alchimie), pour le distinguer de ses deux fils, de

Laurent Ruggiero, nommé _le Grand_ par les auteurs cabalistiques, et

de Cosme Ruggiero, l’astrologue de Catherine, également nommé Roger

par plusieurs historiens français. L’usage a prévalu de les nommer

Ruggieri, comme d’appeler Catherine, Médicis au lieu de Médici.

Ruggieri-le-Vieux donc était si considéré dans la maison de Médicis,

que les deux ducs Cosme et Laurent furent les parrains de ses deux

enfants. Il dressa, de concert avec le fameux mathématicien Bazile,

le thème de nativité de Catherine, en sa qualité de mathématicien,

d’astrologue et de médecin de la maison de Médicis, trois qualités

qui se confondaient souvent. A cette époque, les Sciences Occultes se

cultivaient avec une ardeur qui peut surprendre les esprits incrédules

de notre siècle si souverainement analyste; peut-être verront-ils

poindre dans ce croquis historique le germe des sciences positives,

épanouies au dix-neuvième siècle, mais sans la poétique grandeur qu’y

portaient les audacieux chercheurs du seizième siècle; lesquels, au

lieu de faire de l’industrie, agrandissaient l’Art et fertilisaient

la Pensée. L’universelle protection accordée à ces sciences par les

souverains de ce temps était d’ailleurs justifiée par les admirables

créations des inventeurs qui partaient de la recherche du Grand Œuvre

pour arriver à des résultats étonnants. Aussi jamais les souverains

ne furent-ils plus avides de ces mystères. Les Fugger, en qui les

Lucullus modernes reconnaîtront leurs princes, en qui les banquiers

reconnaîtront leurs maîtres, étaient certes des calculateurs difficiles

à surprendre; eh! bien, ces hommes si positifs qui prêtaient les

capitaux de l’Europe aux souverains du seizième siècle endettés aussi

bien que ceux d’aujourd’hui, ces illustres hôtes de Charles-Quint,

commanditèrent les fourneaux de Paracelse. Au commencement du seizième

siècle, Ruggieri-le-Vieux fut le chef de cette Université secrète

d’où sortirent les Cardan, les Nostradamus et les Agrippa, qui tour

à tour furent médecins des Valois, enfin tous les astronomes, les

astrologues, les alchimistes qui entourèrent à cette époque les princes

de la chrétienté, et qui furent plus particulièrement accueillis et

protégés en France par Catherine de Médicis. Dans le thème de nativité

que dressèrent Bazile et Ruggieri-le-Vieux, les principaux événements

de la vie de Catherine furent prédits avec une exactitude désespérante

pour ceux qui nient les Sciences Occultes. Cet horoscope annonçait les

malheurs qui pendant le siège de Florence signalèrent le commencement

de sa vie, son mariage avec un fils de France, l’avénement inespéré de

ce fils au trône, la naissance de ses enfants, et leur nombre. Trois de

ses fils devaient être rois chacun à leur tour, deux filles devaient

être reines, et tous devaient mourir sans postérité. Ce thème se

réalisa si bien, que beaucoup d’historiens l’ont cru fait après coup.

Chacun sait que Nostradamus produisit au château de Chaumont, où

Catherine alla lors de la conspiration de la Renaudie, une femme qui

possédait le don de lire dans l’avenir. Or, sous le règne de François

II, quand la reine voyait ses quatre fils en bas âge et bien portants,

avant le mariage d’Élisabeth de Valois avec Philippe II, roi d’Espagne,

avant celui de Marguerite de Valois avec Henri de Bourbon, roi de

Navarre, Nostradamus et son amie confirmèrent les circonstances du

fameux thème. Cette personne, douée sans doute de seconde vue, et qui

appartenait à la grande école des infatigables chercheurs du grand

œuvre, mais dont la vie secrète a échappé à l’histoire, affirma que

le dernier enfant couronné mourrait assassiné. Après avoir placé la

reine devant un miroir magique où se réfléchissait un rouet, sur une

des pointes duquel se dessina la figure de chaque enfant, la sorcière

imprimait un mouvement au rouet et la reine comptait le nombre des

tours qu’il faisait. Chaque tour était pour chaque enfant une année

de règne. Henri IV mis sur le rouet fit vingt-deux tours. Cette femme

(quelques auteurs en font un homme) dit à la reine effrayée que Henri

de Bourbon serait en effet roi de France et régnerait tout ce temps.

La reine Catherine voua dès lors au Béarnais une haine mortelle en

apprenant qu’il succéderait au dernier des Valois assassiné. Curieuse

de connaître quel serait le genre de sa mort à elle, il lui fut dit

de se défier de Saint-Germain. Dès ce jour, pensant qu’elle serait

renfermée ou violentée au château de Saint-Germain, elle n’y mit

jamais le pied, quoique ce château fût infiniment plus convenable à

ses desseins par sa proximité de Paris, que tous ceux où elle alla

se réfugier avec le roi durant les troubles. Quand elle tomba malade

quelques jours après l’assassinat du duc de Guise aux États de Blois,

elle demanda le nom du prélat qui vint l’assister, on lui dit qu’il se

nommait Saint-Germain.--_Je suis morte!_ s’écria-t-elle. Elle mourut

le lendemain, ayant d’ailleurs accompli le nombre d’années que lui

accordaient tous ses horoscopes.

Cette scène, connue du cardinal de Lorraine qui la traita de

sorcellerie, se réalisait aujourd’hui. François II n’avait régné que

ses deux tours de rouet, et Charles IX accomplissait en ce moment son

dernier tour. Si Catherine a dit ces singulières paroles à son fils

Henri partant pour la Pologne:--_Vous reviendrez bientôt!_ il faut

les attribuer à sa foi dans les Sciences Occultes, et non au dessein

d’empoisonner Charles IX. Marguerite de France était reine de Navarre,

Élisabeth était reine d’Espagne, le duc d’Anjou était roi de Pologne.

Beaucoup d’autres circonstances corroborèrent la foi de Catherine dans

les Sciences Occultes. La veille du tournoi où Henri II fut blessé à

mort, Catherine vit le coup fatal en songe. Son conseil d’astrologie

judiciaire, composé de Nostradamus et des deux Ruggieri, lui avait

prédit la mort du roi. L’histoire a enregistré les instances que

fit Catherine pour engager Henri II à ne pas descendre en lice. Le

pronostic et le songe engendré par le pronostic se réalisèrent. Les

mémoires du temps rapportent un autre fait non moins étrange. Le

courrier qui annonçait la victoire de Moncontour arriva la nuit, après

être venu si rapidement qu’il avait crevé trois chevaux. On éveilla la

reine-mère, qui dit: _Je le savais_. En effet, la veille, dit Brantôme,

elle avait raconté le triomphe de son fils et quelques circonstances

de la bataille. L’astrologue de la maison de Bourbon déclara que le

cadet de tant de princes issus de saint Louis, que le fils d’Antoine

de Bourbon serait roi de France. Cette prédiction rapportée par Sully

fut accomplie dans les termes mêmes de l’horoscope, ce qui fit dire à

Henri IV qu’à force de mensonges, ces gens rencontraient le vrai. Quoi

qu’il en soit, si la plupart des têtes fortes de ce temps croyaient à

la vaste science appelée _le Magisme_ par les maîtres de l’astrologie

judiciaire, et _Sorcellerie_ par le public, ils y étaient autorisés par

le succès des horoscopes.

Ce fut pour Cosme Ruggieri, son mathématicien, son astronome, son

astrologue, son sorcier si l’on veut, que Catherine fit élever la

colonne adossée à la Halle-au-Blé, seul débris qui reste de l’hôtel

de Soissons. Cosme Ruggieri possédait, comme les confesseurs, une

mystérieuse influence, de laquelle il se contentait comme eux. Il

nourrissait d’ailleurs une ambitieuse pensée supérieure à l’ambition

vulgaire. Cet homme, que les romanciers ou les dramaturges dépeignent

comme un bateleur, possédait la riche abbaye de Saint-Mahé, en

Basse-Bretagne, et avait refusé de hautes dignités ecclésiastiques;

l’or que les passions superstitieuses de cette époque lui apportaient

abondamment suffisait a sa secrète entreprise, et la main de la reine,

étendue sur sa tête, en préservait le moindre cheveu de tout mal.

Quant à la soif de domination qui dévorait Catherine, et qui fut

engendrée par un désir inné d’étendre la gloire et la puissance de

la maison de Médicis, cette instinctive disposition était si bien

connue, ce génie politique s’était depuis long-temps trahi par de

telles démangeaisons, que Henri II dit au connétable de Montmorency,

qu’elle avait mis en avant pour sonder son mari:--_Mon compère, vous ne

connaissez pas ma femme; c’est la plus grande brouillonne de la terre,

elle ferait battre les saints dans le paradis, et tout serait perdu le

jour où on la laisserait toucher aux affaires._ Fidèle à sa défiance,

ce prince occupa jusqu’à sa mort de soins maternels cette femme qui,

menacée de stérilité, donna dix enfants à la race des Valois et devait

en voir l’extinction. Aussi l’envie de conquérir le pouvoir fut-elle

si grande, que Catherine s’allia, pour le saisir, avec les Guise, les

ennemis du trône; enfin, pour garder les rênes de l’État entre ses

mains, elle usa de tous les moyens, en sacrifiant ses amis et jusqu’à

ses enfants. Cette femme, de qui l’un de ses ennemis a dit à sa mort:

_Ce n’est pas une reine, c’est la royauté qui vient de mourir_, ne

pouvait vivre que par les intrigues du gouvernement, comme un joueur ne

vit que par les émotions du jeu. Quoique italienne et de la voluptueuse

race des Médicis, les Calvinistes, qui l’ont tant calomniée, ne lui

découvrirent pas un seul amant. Admiratrice de la maxime: _Diviser

pour régner_, elle venait d’apprendre, depuis douze ans, à opposer

constamment une force à une autre. Aussitôt qu’elle prit en main la

bride des affaires, elle fut obligée d’y entretenir la discorde pour

neutraliser les forces de deux maisons rivales et sauver la couronne.

Ce système nécessaire a justifié la prédiction de Henri II. Catherine

inventa ce jeu de bascule politique imité depuis par tous les princes

qui se trouvèrent dans une situation analogue, en opposant tour à

tour les Calvinistes aux Guise, et les Guise aux Calvinistes. Après

avoir opposé ces deux religions l’une à l’autre, au cœur de la nation,

Catherine opposa le duc d’Anjou à Charles IX. Après avoir opposé les

choses, elle opposa les hommes en conservant les nœuds de tous leurs

intérêts entre ses mains. Mais à ce jeu terrible, qui veut la tête

d’un Louis XI ou d’un Louis XVIII, on recueille inévitablement la

haine de tous les partis, et l’on se condamne à toujours vaincre, car

une seule bataille perdue vous donne tous les intérêts pour ennemis;

si toutefois, à force de triompher, vous ne finissez pas par ne plus

trouver de joueurs.

La majeure partie du régime de Charles IX fut le triomphe de la

politique domestique de cette femme étonnante. Combien d’adresse

Catherine ne dut-elle pas employer pour faire donner le commandement

des armées au duc d’Anjou sous un roi jeune, brave, avide de gloire,

capable, généreux et en présence du connétable Anne de Montmorency! Le

duc d’Anjou eut, aux yeux des politiques de l’Europe, l’honneur de la

Saint-Barthélemi, tandis que Charles IX en eut tout l’odieux. Après

avoir inspiré au roi une feinte et secrète jalousie contre son frère,

elle se servit de cette passion pour user dans les intrigues d’une

rivalité fraternelle les grandes qualités de Charles IX. Cypierre, le

premier gouverneur, et Amyot, le précepteur de Charles IX, avaient fait

de leur élève un si grand homme, ils avaient préparé un si beau règne,

que la mère prit son fils en haine le premier jour où elle craignit de

perdre le pouvoir après l’avoir si péniblement conquis.

Sur ces données, la plupart des historiens ont cru à quelque

prédilection de la reine-mère pour Henri III; mais la conduite qu’elle

tenait en ce moment prouve la parfaite insensibilité de son cœur envers

ses enfants. En allant régner en Pologne, le duc d’Anjou la privait de

l’instrument dont elle avait besoin pour tenir Charles IX en haleine,

par ces intrigues domestiques qui jusqu’alors en avaient neutralisé

l’énergie en offrant une pâture à ses sentiments extrêmes. Catherine

fit alors forger la conspiration de La Mole et de Coconnas où trempait

le duc d’Alençon qui, devenu duc d’Anjou par l’avénement de son frère,

se prêta très-complaisamment aux vues de sa mère en déployant une

ambition qu’encourageait sa sœur Marguerite, reine de Navarre. Cette

conspiration, alors arrivée au point où la voulait Catherine, avait

pour but de mettre le jeune duc et son beau frère, le roi de Navarre,

à la tête des Calvinistes, de s’emparer de Charles IX et de retenir

prisonnier ce roi sans héritier, qui laisserait ainsi la couronne

au duc, dont l’intention était d’établir le Calvinisme en France.

Calvin avait obtenu quelques jours avant sa mort la récompense qu’il

ambitionnait tant, en voyant la Réformation se nommer le _Calvinisme_

en son honneur. Si Le Laboureur et les plus judicieux auteurs n’avaient

déjà prouvé que La Mole et Coconnas, arrêtés cinquante jours après la

nuit où commence ce récit et décapités au mois d’avril suivant, furent

les victimes de la politique de la reine-mère, il suffirait, pour faire

penser qu’elle dirigea secrètement leur entreprise, de la participation

de Cosme Ruggieri dans cette affaire. Cet homme, contre lequel le roi

nourrissait des soupçons et une haine dont les motifs vont se trouver

suffisamment expliqués ici, fut impliqué dans la procédure. Il convint

d’avoir fourni à La Mole une figure représentant le roi, piquée au

cœur par deux aiguilles. Cette façon d’_envoûter_ constituait, à cette

époque, un crime puni de mort. Ce verbe comporte une des plus belles

images infernales qui puissent peindre la haine, il explique d’ailleurs

admirablement l’opération magnétique et terrible que décrit, dans le

monde occulte, un désir constant en entourant le personnage ainsi voué

à la mort, et dont la figure de cire rappelait sans cesse les effets.

La justice d’alors pensait avec raison qu’une pensée à laquelle on

donnait corps était un crime de lèze-majesté. Charles IX demanda la

mort du Florentin; Catherine, plus puissante, obtint du Parlement, par

le conseiller Le Camus, que son astrologue serait condamné seulement

aux galères. Le roi mort, Cosme Ruggieri fut gracié par une ordonnance

de Henri III, qui lui rendit ses pensions et le reçut à la cour.

Catherine avait alors frappé tant de coups sur le cœur de son fils,

qu’il était en ce moment impatient de secouer le joug de sa mère.

Depuis l’absence de Marie Touchet, Charles IX inoccupé s’était pris à

tout observer autour de lui. Il avait tendu très-habilement des piéges

aux gens desquels il se croyait sûr, pour éprouver leur fidélité.

Il avait surveillé les démarches de sa mère, et lui avait dérobé la

connaissance des siennes propres, en se servant pour la tromper de

tous les défauts qu’elle lui avait donnés. Dévoré du désir d’effacer

l’horreur causée en France par la Saint-Barthélemi, il s’occupait

avec activité des affaires, présidait le conseil et tentait de saisir

les rênes du gouvernement par des actes habilement mesurés. Quoique

la reine eût essayé de combattre les dispositions de son fils en

employant tous les moyens d’influence que lui donnaient sur son esprit

son autorité maternelle et l’habitude de le dominer, la pente de la

défiance est si rapide, que le fils alla du premier bond trop loin pour

revenir. Le jour où les paroles dites par sa mère au roi de Pologne

lui furent rapportées, Charles IX se sentit dans un si mauvais état

de santé qu’il conçut d’horribles pensées, et quand de tels soupçons

envahissent le cœur d’un fils et d’un roi, rien ne peut les dissiper.

En effet, à son lit de mort, sa mère fut obligée de l’interrompre en

s’écriant: _Ne dites pas cela, monsieur!_ au moment où, en confiant à

Henri IV sa femme et sa fille, il voulait le mettre en garde contre

Catherine. Quoique Charles IX ne manquât pas de ce respect extérieur

dont elle fut toujours si jalouse qu’elle n’appela les rois ses

enfants que monsieur; depuis quelques mois, la reine-mère distinguait

dans les manières de son fils l’ironie mal déguisée d’une vengeance

arrêtée. Mais qui pouvait surprendre Catherine devait être habile.

Elle tenait prête cette conspiration du duc d’Alençon et de La Mole,

afin de détourner, par une nouvelle rivalité fraternelle, les efforts

que faisait Charles IX pour arriver à son émancipation; seulement

avant d’en user, elle voulait dissiper des méfiances qui pouvaient

rendre impossible toute réconciliation entre elle et son fils; car

laisserait-il le pouvoir à une mère capable de l’empoisonner? Aussi se

croyait-elle en ce moment si sérieusement menacée, qu’elle avait mandé

Strozzi, son parent, soldat remarquable par son exécution. Elle tenait

avec Birague et les Gondi des conciliabules secrets, et jamais elle

n’avait si souvent consulté son oracle à l’hôtel de Soissons.

Quoique l’habitude de la dissimulation autant que l’âge eussent fait à

Catherine ce masque d’abbesse, hautain et macéré, blafard et néanmoins

plein de profondeur, discret et inquisiteur, si remarquable aux yeux de

ceux qui ont étudié son portrait, les courtisans apercevaient quelques

nuages sur cette glace florentine. Aucune souveraine ne se montra plus

imposante que le fut cette femme depuis le jour où elle était parvenue

à contenir les Guise après la mort de François II. Son bonnet de

velours noir façonné en pointe sur le front, car elle ne quitta jamais

le deuil de Henri II, faisait comme un froc féminin à son impérieux et

froid visage, auquel d’ailleurs elle savait communiquer à propos les

séductions italiennes. Elle était si bien faite qu’elle fit venir pour

les femmes la mode d’aller à cheval de manière à montrer ses jambes;

c’est assez dire que les siennes étaient les plus parfaites du monde.

Toutes les femmes montèrent à cheval _à la planchette_ en Europe, à

laquelle la France imposait depuis long-temps ses modes. Pour qui

voudra se figurer cette grande figure, le tableau qu’offrait la salle

prendra tout à coup un aspect grandiose. Ces deux reines si différentes

de génie, de beauté, de costume, et presque brouillées, l’une naïve

et pensive, l’autre pensive et grave comme une abstraction, étaient

beaucoup trop préoccupées toutes deux pour donner pendant cette soirée

le mot d’ordre qu’attendent les courtisans pour s’animer.

Le drame profondément caché que depuis six mois jouaient le fils

et la mère, avait été deviné par quelques courtisans; mais les

Italiens l’avaient surtout suivi d’un œil attentif, car tous allaient

être sacrifiés si Catherine perdait la partie. En de pareilles

circonstances, et dans un moment où le fils et la mère faisaient

assaut de fourberies, le roi surtout devait occuper les regards.

Pendant cette soirée, Charles IX, fatigué par une longue chasse et

par les occupations sérieuses qu’il avait dissimulées, paraissait

avoir quarante ans. Il était arrivé au dernier degré de la maladie

dont il mourut, et qui autorisa quelques personnes graves à penser

qu’il fut empoisonné. Selon de Thou, ce Tacite des Valois, les

chirurgiens trouvèrent dans le corps de Charles IX des taches

suspectes (_ex causa incognitâ reperti livores_). Les funérailles de

ce prince furent encore plus négligées que celles de François II. De

Saint-Lazare à Saint-Denis, Charles IX fut conduit par Brantôme et par

quelques archers de la garde que commandait le comte de Solern. Cette

circonstance, jointe à la haine supposée à la mère contre son fils,

put confirmer l’accusation portée par de Thou; mais elle sanctionne

l’opinion émise ici sur le peu d’affection que Catherine avait pour

tous ses enfants; insensibilité qui se trouve expliquée par sa foi dans

les arrêts de l’astrologie judiciaire. Cette femme ne pouvait guère

s’intéresser à des instruments qui devaient lui manquer. Henri III

était le dernier roi sous lequel elle devait régner, voilà tout. Il

peut être permis aujourd’hui de croire que Charles IX mourut de mort

naturelle. Ses excès, son genre de vie, le développement subit de ses

facultés, ses derniers efforts pour ressaisir les rênes du pouvoir, son

désir de vivre, l’abus de ses forces, ses dernières souffrances et ses

derniers plaisirs, tout démontre à des esprits impartiaux qu’il mourut

d’une maladie de poitrine, affection alors peu connue, mal observée,

et dont les symptômes purent porter Charles IX lui-même à se croire

empoisonné. Mais le véritable poison que lui donna sa mère se trouvait

dans les funestes conseils des courtisans placés autour de lui pour lui

faire gaspiller ses forces intellectuelles aussi bien que ses forces

physiques, et qui causèrent ainsi sa maladie purement occasionnelle

et non constitutive. Charles IX se distinguait alors, plus qu’en

aucune époque de sa vie, par une majesté sombre qui ne messied pas

aux rois. La grandeur de ses pensées secrètes se reflétait sur son

visage remarquable par le teint italien qu’il tenait de sa mère. Cette

pâleur d’ivoire, si belle aux lumières, si favorable aux expressions

de la mélancolie, faisait vigoureusement ressortir le feu de ses yeux

d’un bleu noir qui, pressés entre des paupières grasses, acquéraient

ainsi la finesse acérée que l’imagination exige du regard des rois, et

dont la couleur favorisait la dissimulation. Les yeux de Charles IX

étaient surtout terribles par la disposition de ses sourcils élevés, en

harmonie avec un front découvert et qu’il pouvait hausser et baisser

à son gré. Il avait un nez large et long, gros du bout, un véritable

nez de lion; de grandes oreilles, des cheveux d’un blond ardent, une

bouche quasi-saignante comme celle des poitrinaires, dont la lèvre

supérieure était mince, ironique, et l’inférieure assez forte pour

faire supposer les plus belles qualités du cœur. Les rides imprimées

sur ce front dont la jeunesse avait été détruite par d’effroyables

soucis, inspiraient un violent intérêt; les remords causés par

l’inutilité de la Saint-Barthélemi, mesure qui lui fut astucieusement

arrachée, en avaient causé plus d’une; mais il y en avait deux autres

dans son visage qui eussent été bien éloquentes pour un savant à qui un

génie spécial aurait permis de deviner les éléments de la physiologie

moderne. Ces deux rides produisaient un vigoureux sillon allant de

chaque pommette à chaque coin de la bouche et accusaient les efforts

intérieurs d’une organisation fatiguée de fournir aux travaux de la

pensée et aux violents plaisirs du corps. Charles IX était épuisé.

La reine-mère, en voyant son ouvrage, devait avoir des remords, si

toutefois la politique ne les étouffe pas tous chez les gens assis

sous la pourpre. Si Catherine avait su l’effet de ses intrigues sur

son fils, peut-être aurait-elle reculé? Quel affreux spectacle! Ce roi

né si vigoureux était devenu débile, cet esprit si follement trempé

se trouvait plein de doutes; cet homme, en qui résidait l’autorité,

se sentait sans appui; ce caractère ferme avait peu de confiance en

lui-même. La valeur guerrière s’était changée par degrés en férocité,

la discrétion en dissimulation; l’amour fin et délicat des Valois se

changeait en une inextinguible rage de plaisir. Ce grand homme méconnu,

perverti, usé sur les mille faces de sa belle âme, roi sans pouvoir,

ayant un noble cœur et n’ayant pas un ami, tiraillé par mille desseins

contraires, offrait la triste image d’un homme de vingt-quatre ans

désabusé de tout, se défiant de tout, décidé à tout jouer, même sa vie.

Depuis peu de temps, il avait compris sa mission, son pouvoir, ses

ressources, et les obstacles que sa mère apportait à la pacification du

royaume; mais cette lumière brillait dans une lanterne brisée.

Deux hommes que ce prince aimait au point d’avoir excepté l’un du

massacre de la Saint-Barthélemi, et d’être allé dîner chez l’autre

au moment où ses ennemis l’accusaient d’avoir empoisonné le roi, son

premier médecin Jean Chapelain et son premier chirurgien Ambroise Paré,

mandés par Catherine et venus de province en toute hâte, se trouvaient

là pour l’heure du coucher. Tous deux contemplaient leur maître avec

sollicitude, quelques courtisans les questionnaient à voix basse; mais

les deux savants mesuraient leurs réponses en cachant la condamnation

qu’ils avaient portée. De temps en temps, le roi relevait ses paupières

alourdies et tâchait de dérober à ses courtisans le regard qu’il jetait

sur sa mère. Tout à coup, il se leva brusquement et se mit devant la

cheminée.

--Monsieur de Chiverny, dit-il, pourquoi gardez-vous le titre de

chancelier d’Anjou et de Pologne? Êtes-vous à notre service ou à celui

de notre frère?

--Je suis tout à vous, sire, dit-il en s’inclinant.

--Venez donc demain, j’ai dessein de vous envoyer en Espagne, car il se

passe d’étranges choses à la cour de Madrid, messieurs.

Le roi regarda sa femme et se rejeta dans son fauteuil.

--Il se passe d’étranges choses partout, dit-il à voix basse au

maréchal de Tavannes, l’un des favoris de sa jeunesse.

Il se leva pour emmener le camarade de ses amusements de jeunesse

dans l’embrasure de la croisée située à l’angle de ce salon, et lui

dit:--J’ai besoin de toi, reste ici le dernier. Je veux savoir si tu

seras pour ou contre moi. Ne fais pas l’étonné. Je romps mes lisières.

Ma mère est cause de tout le mal ici. Dans trois mois je serai ou mort,

ou roi de fait. Sur ta vie, silence! Tu as mon secret, toi, Solern et

Villeroi. S’il se commet une indiscrétion, elle viendra de l’un de

vous. Ne me serre pas de si près, va faire la cour à ma mère, dis-lui

que je meurs, et que tu ne me regrettes pas parce que je suis un pauvre

sire.

Charles IX se promena le bras appuyé sur l’épaule de son ancien favori,

avec lequel il parut s’entretenir de ses souffrances pour tromper les

curieux; puis craignant de rendre sa froideur trop visible, il vint

causer avec les deux reines en appelant Birague auprès d’elles. En

ce moment, Pinard, un des Secrétaires d’État, se coula de la porte

auprès de Catherine en filant comme une anguille le long des murs. Il

vint dire deux mots à l’oreille de la reine-mère, qui lui répondit

par un signe affirmatif. Le roi ne demanda point à sa mère ce dont

il s’agissait, il alla se remettre dans son fauteuil et garda le

silence, après avoir jeté sur la cour un regard d’horrible colère et

de jalousie. Ce petit événement eut aux yeux de tous les courtisans

une énorme gravité. Ce fut comme la goutte d’eau qui fait déborder le

verre, que cet exercice du pouvoir sans la participation du roi. La

reine Élisabeth et la comtesse de Fiesque se retirèrent, sans que le

roi y fît attention; mais la reine-mère reconduisit sa belle-fille

jusqu’à la porte. Quoique la mésintelligence de la mère et du fils

donnât un très-grand intérêt aux gestes, aux regards, à l’attitude de

Catherine et de Charles IX, leur froide contenance fit comprendre aux

courtisans qu’ils étaient de trop; ils quittèrent le salon, quand la

jeune reine fut sortie. A dix heures il ne resta plus que quelques

intimes, les deux Gondi, Tavannes, le comte de Solern, Birague et la

reine-mère.

Le roi demeurait plongé dans une noire mélancolie. Ce silence était

fatigant. Catherine paraissait embarrassée, elle voulait partir, elle

désirait que le roi la reconduisît, mais le roi demeurait obstinément

dans sa rêverie; elle se leva pour lui dire adieu, Charles IX fut

contraint de l’imiter; elle lui prit le bras, fit quelques pas avec lui

pour pouvoir se pencher à son oreille et y glisser ces mots:--Monsieur,

j’ai des choses importantes à vous confier.

Avant de partir, la reine-mère fit dans une glace à messieurs de Gondi

un clignement d’yeux qui put d’autant mieux échapper aux regards de son

fils qu’il jetait lui-même un coup d’œil d’intelligence au comte de

Solern et à Villeroy. Tavannes était pensif.

--Sire, dit le maréchal de Retz en sortant de sa méditation, je vous

trouve royalement ennuyé, ne vous divertissez-vous donc plus? Vive

Dieu! où est le temps où nous nous amusions à vaurienner par les rues

le soir?

--Ah! c’était le bon temps, répondit le roi non sans soupirer.

--Que n’y allez-vous? dit monsieur de Birague en se retirant et jetant

une œillade aux Gondi.

--Je me souviens toujours avec plaisir de ce temps-là, s’écria le

maréchal de Retz.

--Je voudrais bien vous voir sur les toits, monsieur le maréchal,

dit Tavannes.--Sacré chat d’Italie, puisses-tu te rompre le cou,

ajouta-t-il à l’oreille du roi.

--J’ignore qui de vous ou de moi franchirait le plus lestement une cour

ou une rue; mais ce que je sais, c’est que nous ne craignons pas plus

l’un que l’autre de mourir, répondit le duc de Retz.

--Eh! bien, sire, voulez-vous vaurienner comme dans votre jeunesse? dit

le Grand-Maître de la Garde-Robe.

Ainsi, à vingt-quatre ans, ce malheureux roi ne paraissait plus jeune à

personne, pas même à ses flatteurs. Tavannes et le roi se remémorèrent,

comme de véritables écoliers, quelques-uns des bons tours qu’ils

avaient faits dans Paris, et la partie fut bientôt liée. Les deux

Italiens, mis au défi de sauter de toit en toit, et d’un côté de rue

à l’autre, parièrent de suivre le roi. Chacun alla prendre un costume

de vaurien. Le comte de Solern, resté seul avec le roi, le regarda

d’un air étonné. Si le bon allemand, pris de compassion en devinant

la situation du roi de France, était la fidélité, l’honneur même, il

n’avait pas la conception prompte. Entouré de gens hostiles, ne pouvant

se fier à personne, pas même à sa femme, qui s’était rendue coupable de

quelques indiscrétions en ignorant qu’il eût sa mère et ses serviteurs

pour ennemis, Charles IX avait été heureux de rencontrer en monsieur

de Solern un dévouement qui lui permettait une entière confiance.

Tavannes et Villeroy n’avaient qu’une partie des secrets du roi. Le

comte de Solern seul connaissait le plan dans son entier; il était

d’ailleurs très-utile à son maître, en ce qu’il disposait de quelques

serviteurs discrets et affectionnés qui obéissaient aveuglément à ses

ordres. Monsieur de Solern, qui avait un commandement dans les Archers

de la garde, y triait, depuis quelques jours, les hommes exclusivement

attachés au roi, pour en composer une compagnie d’élite. Le roi

pensait à tout.

--Eh! bien, Solern, dit Charles IX, ne nous faut-il pas un prétexte

pour passer la nuit dehors? J’avais bien madame de Belleville, mais

ceci vaut mieux, car ma mère peut savoir ce qui se passe chez Marie.

Monsieur de Solern, qui devait suivre le roi, demanda la permission

de battre les rues avec quelques-uns de ses Allemands, et Charles IX

y consentit. Vers onze heures du soir, le roi, devenu gai, se mit en

route avec ses trois courtisans pour explorer le quartier Saint-Honoré.

--J’irai surprendre ma mie, dit Charles IX à Tavannes, en passant par

la rue de l’Autruche.

La Comédie humaine - Volume 16. Études philosophiques et Études analytiques · 第 1 / 59 段