F. G.

_(La suite à un prochain numéro.)_

Sur l'Éloquence de la Chaire

AU DIX-NEUVIÈME SIÈCLE.

L'histoire de la chaire sacrée en France, depuis le commencement de ce

siècle, offre trois périodes bien distinctes dont chacune a une

physionomie particulière, en grande partie déterminée par les

événements.

Nous ne pouvons qu'effleurer ici un sujet si vaste. Nous passerons

rapidement sur les deux premières périodes surtout. Notre but sera

atteint si nous pouvons en mettre les traits distinctifs et

caractéristiques en relief, dans une esquisse impartiale de

quelques-unes des figures principales.

Au commencement de ce siècle, la France sortait à peine d'une crise

violente et douloureuse. La lutte subsistait toujours, au dehors contre

les ennemis de la nationalité, au dedans entre les anciennes traditions

vivantes encore et les idées issues de la Révolution. Alors il se

présenta un homme singulièrement propre à défendre et à gouverner la

France, dans cette situation difficile. Quoi qu'on ait dit des idées

absolues de Napoléon, c'était aussi l'homme des transactions, et il le

montra en cette occasion. Pour satisfaire les partisans de l'ordre

nouveau, tout en conservant la puissance royale, il en abolit le titre

et consacra l'égalité civile. Il rouvrit ensuite les églises pour

attirer à lui les hommes du passé; car, en rétablissant le culte,

Napoléon semble avoir été guidé plutôt par ses vues de domination que

par une conviction religieuse bien profonde. Le traité conclu avec le

Saint-Siège en est une preuve éclatante: au lieu de creuser les idées,

on s'appliquait plus particulièrement à polir les formes. Dans la

crainte sans doute d'effrayer ceux que l'on voulait attirer dans le

giron de l'Église, par la rigidité d'une morale trop austère, on prêcha

presque exclusivement sur le dogme. Au reste, cette méthode ne laissait

pas que d'être logique; il était assez naturel, avant de déduire les

conséquences pratiques, de chercher à pénétrer les esprits de la

doctrine qui leur sert de base.

Il y eut sous l'Empire plusieurs prédicateurs qui jouirent d'une grande

réputation, et qui la méritaient à bien des titres. Ne pouvant les citer

tous, nous nous bornerons à parler de MM. de Boulogue et Frayssinous,

qui nous semblent les plus remarquables. Ils résument en quelque sorte

l'illustration de la chaire pendant cette période à laquelle ils ont

survécu, mais dans laquelle permettent de les classer le temps de leur

plus grande vogue et surtout le genre de leur talent.

M. de Boulogne avait déjà acquis quelque gloire avant la Révolution. Né

de parents pauvres, il avait étudié un peu tard; mais ses dispositions

naturelles, jointes à beaucoup d'ardeur pour l'étude, suppléèrent à

l'éducation première qui lui manquait. Ordonné prêtre, il vint à Paris

pour tenter la fortune de la chaire. Il y vécut longtemps solliciteur

obscur. Il trouva enfin des protecteurs puissants, fut présenté au roi,

et prêcha devant lui en 1787, M de Boulogne avait alors quarante ans.

Pour bien juger la longue carrière de M. de Boulogne, tour à tour

pamphlétaire et journaliste, mais prédicateur avant tout, il faut se

faire une idée nette de son caractère, sous peine de trouver en lui des

contradictions inexplicables. Avec une conscience droite, des intentions

pures et un grand amour pour le bien, il était dans sa conduite plein

d'hésitation; souvent même il paraissait agir par boutade. Cela

provenait de cette imagination vive et mobile qui était le fond de son

talent. Il était de ces hommes sur qui l'impression du moment est

toute-puissante; aussi l'action des événements est-elle plus visible

chez lui que chez tout autre. Avant de se montrer l'adversaire ardent de

toute concession libérale et de tout progrès en politique, il avait

partagé, du moins jusqu'à un certain point, les idées qui avaient cours

à la fin du dix-huitième siècle. On lit en effet dans un de ses discours

imprimés de cette époque: «Le peuple seul a des droits, les rois n'ont

que des devoirs.» Ces paroles sont curieuses dans la bouche de celui qui

a prêché plus tard le sermon: «La France veut son Dieu! la France veut

son roi!» Mais il faut, pour les comprendre, se reporter à un autre

temps, et faire la part d'une époque où l'orateur[1] appelé à prêcher

devant Louis XVI, le matin même de l'ouverture des États-Généraux, avait

pris pour texte de son discours ce verset prophétique: _Deposuit

potentes de sede et exaltavit humiles._

[Note 1: M. l'abbé de Laboissière.]

M. de Boulogne n'aimait pas beaucoup l'Empereur; on assure même qu'il ne

l'épargnait pas dans la liberté de ses entretiens intimes. Cependant il

le loua beaucoup dans ses sermons et dans ses mandements. Il fut nomme

chapelain de l'Empereur et évêque de Troyes. Mais, après avoir joui

quelque temps de la faveur du maître, il encourut aussi sa disgrâce.

Voici à quelle occasion.--Nommé en 1809 pour prêcher l'anniversaire du

sacre et de la bataille d'Austerlitz, M. de Boulogne fut obligé de

soumettre son discours à la censure d'un personnage en crédit. Celui-ci

corrigea les passages qui lui semblaient trop hardis, et en retrancha

même quelques-uns tout entiers. Le prélat consentit à ces modifications.

La cérémonie eut lieu à Notre-Dame, où l'Empereur se rendit avec son

cortège de rois. La fête fut brillante: mais il arriva que, dans la

chaleur du débit, M. de Boulogne, qui avait appris son discours par

coeur, oublia de supprimer les passages notés. Quoiqu'il n'y eût dans

ces passages rien de blessant pour personne, Napoléon n'était pas homme

à oublier un manque de soumission. Trois ans de cachot et d'exil

prouvèrent plus tard à l'évêque de Troyes comment Napoléon savait se

venger.

Les persécutions essuyées sous l'Empire furent un titre sous la

Restauration. M. de Boulogne fut fait pair en 1822. Deux ans après, il

mourut à Paris à l'âge de soixante-dix-sept ans.

M. de Boulogne avait une physionomie spirituelle et douce. Il avait un

talent d'orateur incontestable; sa manière un peu ampoulée et pompeuse

le rendait surtout propre à prêcher dans les grandes occasions. On voit

que ses sermons sont travaillés avec soin; mais on y trouve plus de

style que de pensées, plus d'images que de sentiments. Ce prédicateur,

si agréable à entendre, perd beaucoup à être lu, surtout aujourd'hui. En

effet, il faisait aux affaires de son temps des allusions dont

l'à-propos est perdu pour nous. Ce qui a fait son plus grand succès est

peut-être ce qui rend aujourd'hui la lecture de ses sermons un peu

froide et monotone.

M. Frayssinous était, sous tous les rapports, un homme supérieur à.M. de

Boulogne. Sa vie a été aussi plus conséquente avec elle-même. Les

commencements en furent cependant obscur et difficiles. En 1804, il

n'était encore que simple vicaire dans une commune du diocèse de Rhodes.

A la suite d'un petit démêlé avec son curé, il s'en vint à Paris, qu'il

n'aurait peut-être jamais vu sans cela. Il était sans argent: et, ne

connaissant personne dans cette ville où il devait plus tard arriver aux

plus grands honneurs, il alla demander un asile à Saint-Sulpice, où il

fut accueilli avec plaisir. Les prêtres étaient rares alors, ainsi que

le talent, et il n'est pas étonnant que celui de M. Frayssinous parvint

bientôt à se faire jour. Il avait été suivi à Paris par M. Royer, son

parent, et ils se réunirent tous deux pour faire des conférences dans

l'église des Carmes. La nouveauté de l'enseignement et l'éloquence des

deux prédicateurs firent du bruit, et bientôt la petite église de la rue

de Vaugirard ne suffit pas pour contenir la foule. Grâce à ce succès, M.

Frayssinous vit s'ouvrir devant lui les portes de l'église

Saint-Sulpice, où il établit désormais ses conférences.

Là, ses succès et sa réputation furent croissants de jour en jour. On

venait l'entendre une première fois attiré seulement par la curiosité;

on y revenait séduit par les charmes de l'éloquence.

Rien n'était en effet plus attrayant que la minière de M. Frayssinous.

Sa figure imposante, la douceur et la pureté de son style, sa grâce

touchante et persuasive, son éloquence tout entière, étaient ce qu'il

fallait alors pour captiver les auditeurs. Au lieu de jeter de fiers

mépris à la raison révoltée, il cherchait à la soumettre en démontrant

qu'aucune philosophie n'avait, comme le christianisme, résolu les grands

problèmes de l'existence et dévoilé le mystère de la destinée, apporté

plus de consolation dans la douleur et mis plus d'espérances dans la

mort. M. Frayssinous avait dans le talent beaucoup d'analogie avec celui

de Chateaubriand. Tous les deux procèdent par l'émotion, et s'adressent

au coeur plutôt qu'à l'intelligence.

M. Frayssinous était trop prudent; il craignait trop de blesser

inutilement les auditeurs, pour mêler de la politique à ses conférences.

Mais la police impériale était trop ombrageuse pour se contenter de la

neutralité. On trouva mauvais que le conférencier ne parlât que de Dieu.

On lui en fit des reproches, et il fut obligé d'accorder aussi quelque

chose à César, et de parler de _celui que Dieu avait ramené

miraculeusement des bords du Nil, et de la main qui avait été suscitée

pour relever les autels._

Malgré ces concessions, les conférences furent suspendues en 1809, pour

n'être reprises qu'à la Restauration. Cinq années de silence et de

méditations mûrirent encore un talent si remarquable. En 1814. M.

Frayssinous remonta dans la chaire, et continua ses conférences, presque

sans interruption jusqu'en 1822. Cette époque ferma, pour ainsi dire, sa

carrière oratoire, en lui ouvrant celle des honneurs. M fut sacré évêque

d'Hermopolis, et appelé à siéger à l'Académie et à la Chambre des Pairs.

Bientôt il fut nommé grand-maître de l'Université et ministre des

affaires ecclésiastiques. Nous ne le suivrons pas sur ce terrain brûlant

de la politique.[2] Nous dirons seulement que l'évêque d'Hermopolis n'a pas

fait oublier l'abbé Frayssinous, et que ses conférences de Saint-Sulpice

restent son plus beau titre.

[Note 2: On sait que la loi du sacrilège, si victorieusement

combattue par M. Royer-Collard et désapprouvée par une partie

du clergé, fut présentée par M. Frayssinous.]

Ces conférences ont été recueillies et publiées par leur auteur sous le

titre de _Défense du christianisme_. Le plan en est vaste,

ingénieusement rempli, et les grâces d'une littérature toujours élégante

n'en excluent ni la science théologique ni la profondeur des vues

sociales. Aussi lorsque l'on songe que la nomination à l'Académie de

l'éloquent évêque a fait crier dans le temps, on s'étonne moins des

récriminations auxquelles a donné lieu celle de son successeur.

Après 1830, M. Frayssinous refusa le serment et renonça à la pairie.

Dévoué à la branche aînée des Bourbons qui l'avait comblé de ses

bienfaits, il se rendit à Prague en 1835, pour diriger l'éducation du

duc de Bordeaux. Il est revenu en France en 1838, et y a vécu dans la

retraite jusqu'à sa mort arrivée en 1842.

La prédication catholique qui avait été sous l'Empire, timide et

soumise, je dirais presque résignée, prit un autre caractère sous la

Restauration.

Dans les dernières années de son règne. Napoléon s'était aliéné le

clergé en s'immisçant aux affaires ecclésiastiques, et surtout par ses

démêlés avant le Saint-Siège. Il tomba. Les prêtres accueillirent les

Bourbons avec enthousiasme et fondèrent sur leur retour de grandes

espérances qui ne se sont pas toutes réalisées. En effet, la Charte

excitait parmi eux beaucoup de défiance. Ils croyaient que la religion

était la seule base solide de la société, et que la monarchie etait le

seul gouvernement conciliable avec la religion. Ainsi ils eurent le tort

d'établir une sorte de solidarité entre la foi et les formes

gouvernementales, si variables de leur nature. Mais on ne s'arrêtait

point là. Ce que voulait la majorité du clergé qui s'était ralliée à

cette faction royaliste appelée les _ultra_, ce n'était pas

l'absolutisme proprement dit, ce n'était pas non plus l'ancien régime,

c'était quelque chose de nouveau. On rêvait alors une féodalité

constitutionnelle.

Partant de la nécessité de l'union de la royauté et de la religion, la

prédication devait avoir un caractère expressif et politique. C'est

aussi ce qui arriva. Le clergé, en défendant la cause de la royauté,

croyait défendre la cause de la religion, et s'habitua à comprendre dans

une même réprobation les ennemis de Dieu et ceux du roi. Le trône et

l'autel devinrent le thème ordinaire des prédications. Cette alliance

entre la politique et le culte fit à la religion beaucoup de tort. Elle

en éloigna d'abord tous ceux qui avaient été blessés, soit dans leurs

intérêts, soit dans leurs opinions, soit dans leurs sentiments

nationaux, par les événements de 1815. Quelques paroles réactionnaires

aliénèrent aussi les hommes positifs, qui, habitués aux affaires,

avaient accueilli les institutions nouvelles, mais qui ne croyaient pas

qu'il fût possible de ne tenir aucun compte des événements et de l'état

où se trouvaient alors les esprits.

Cette situation explique les troubles qui, suivant les lieux se

manifestaient alors à l'occasion des misions nombreuses qui furent

faites, souvent avec trop-peu de prudence, pendant la Restauration. Elle

explique aussi les justes reproches dont ces missions furent l'objet de

la part des organes de la presse. Chaque prédicateur était alors un

adversaire politique. Les missionnaires prêchant au milieu des passions

émues en avaient toute la véhémence. Mais combien de prédicateurs

réellement éloquents dont la renommée ne s'est pas même étendue bien

loin! Telle est la destinée des succès oratoires les plus brillants, les

plus flatteurs de tous pour l'amour-propre. Ils sont fugitifs comme

l'émotion qu'ils produisent Quelquefois, lorsque l'impression a été bien

profonde, il se conserve quelque trace dans le souvenir des auditeurs.

Mais après que reste-t-il, surtout lorsqu'ils n'ont pas écrit? un nom

qui s'efface de jour en jour.

[Illustration: (Le dimanche des Rameaux.--Portail latéral de

Saint-Eustache.)]

Au reste, quand même ils auraient publié leurs sermons et pu exprimer

par le style les mouvements passionnés de leur éloquence, est-il bien

sûr que cela les aurait sauvés de l'oubli? nous ne le croyons pas. Comme

ils avaient subordonné leur enseignement à un point de vue particulier,

lorsque les circonstances ont changé, ils ont dû nécessairement beaucoup

perdre de leur importance. C'est pour ce motif que nous n'insisterons

pas sur la biographie des prédicateurs sous la Restauration. Nous

citerons simplement les Maccarthi, les Guyon, les Fayet, les Ollivier,

les Deguerry, et nous pourrions facilement étendre la liste. Mais nous

avons hâte d'arriver à la période ouverte par la révolution de juillet.

Les événements de 1830 n'apportèrent pas un grand changement dans les

relations qui existaient entre l'Église et l'État. Quelques mots furent

remplacés dans la Charte par des mots à peu près équivalents, mais les

lois réglementaires du culte ne furent point modifiées: on les exécuta

seulement avec plus de rigueur, dans le principe surtout. Néanmoins

cette révolution, dynastique pour ses résultats, mais démocratique par

ses moyens, jeta dans les esprits une activité et une agitation qui se

communiquèrent aussi au clergé.

[Illustration: M. de Boulogne.]

Nous sommes obligé de reprendre encore ici la marche des idées depuis le

commencement du siècle; M.. Chateaubriand et M. Frayssinous avaient

cherché à calmer les répugnances que le catholicisme inspirait alors:

ils avaient voulu en faire aimer la poésie, mais là s'était arrêtée leur

action. Les méditations, les harmonies rêveuses et un peu sensuelles de

M. Lamartine, ont été l'expression du degré de foi qui régnait alors

dans la société. D'un autre côté la Restauration avait mis en honneur la

pratique extérieure du culte; tout serviteur dévoué de la monarchie

voulait, par cela même, paraître bon chrétien. Mais la religion ainsi

pratiquée, s'arrêtait évidemment à l'écorce, si je puis m'exprimer

ainsi, et occupait plus de place dans les habitudes que dans les

consciences.

[Illustration: M. Deguerry.]

Tout à coup apparut l'_Essai sur l'indifférence_, de M. de Lamennais.

Ce livre, qui alors était aussi un événement, fit peut-être autant de

bruit qu'en ont fait plus tard les _Paroles d'un Croyant._ Rome n'osa se

décider d'abord, et le clergé de France se partagea, en attendant la

décision, en deux camps ennemis. Il y eut alors une guerre de pamphlets

et de brochures qui ne sera pas un des épisodes les moins curieux de

l'histoire des idées religieuses au dix-neuvième siècle.

L'idée philosophique développée dans _l'Essai_ établissait le _sens

commun_, c'est-à-dire la manifestation générale de la raison humaine

comme la règle de la certitude. Ce n'était rien moins qu'introduire le

principe démocratique dans l'ordre des faits intellectuels; et, de

conséquence en conséquence, M. de Lamennais et ses disciples devaient

nécessairement transporter les mêmes idées sur le terrain de la

politique. La révolution de juillet aidant, c'est ce qui arriva bientôt.

On sait l'histoire orageuse de l'_Avenir_. Quelque courte que fût la

durée de ce journal, son action fut grande sur le jeune clergé. S'il ne

fit pas beaucoup de partisans au gouvernement nouveau, il lui rendit du

moins un grand service, en ce qu'il habitua les prêtres à voir avec

indifférence la chute du trône qui venait de s'écrouler, mais

l'influence de M. Lamennais s'est perpétuée par l'élite du clergé, dont

il s'était entouré pour la rédaction de son journal. Ses disciples ont

été dispersés par les foudres du Saint-Siège; ils se sont séparés de lui

en reniant l'ensemble de ses doctrines, mais ils n'en ont pas moins

conservé, peut-être à leur insu, beaucoup de la manière et aussi

quelques-unes des idées de leur ancien maître. Sous la Restauration, le

comble de l'audace, pour un prédicateur, était de déclarer que le salut

de la religion ne dépendait pas de celui de la légitimité. Depuis 1830,

la prédication a souvent côtoyé les opinions radicales et démocratiques,

quelquefois même elle s'y est lancée à pleines voiles. Et ce qui prouve

que M. de Lamennais est pour beaucoup dans cette tendance nouvelle du

clergé, c'est que ce sont ceux qui l'ont approché de plus près qui ont

été le plus loin en ce sens.

Aujourd'hui, l'éloquence de la chaire tient plus par la manière générale

à l'Empire qu'à la Restauration. A cette dernière époque il eut trop de

reproches directs et de récriminations violentes; mais, à présent, le

clergé, loin de se montrer hostile au mouvement, cherche à s'y associer

dans certaines limites afin de le diriger.

Il y a une remarque qui n'est pas non plus sans intérêt c'est que jamais

plus qu'aujourd'hui le clergé ne s'était montré satisfait des progrès de

l'Église. Il se plaît à montrer la croix triomphant partout, et de la

meilleure foi du monde il exagère ses dernières victoires. On dirait

qu'il cherche à attirer ainsi les esprits indécis et toujours prêts à

imiter les autres, et les âmes timides qui n'embrassent jamais que le

parti de la victoire.

Il nous reste à entrer dans quelques détails biographiques sur les

prédicateurs les plus en vogue. Malheureusement, la vie des

prédicateurs, comme la vie de tous les hommes d'étude, est rarement

féconde en incidents. Nous serons donc forcé d'être court, et nous

parlerons seulement de quatre des prédicateurs qui ont en ce moment le

plus de réputation.

M. Combalot est né en 1794 à Chastenay (Isère). On assure qu'il s'était

destiné d'abord à la profession d'avocat, et qu'une retraite spirituelle

changea tout à coup sa vocation. Quoi qu'il en soit, il fut ordonné

prêtre à 25 ans. Il vint à Paris quelque temps après et entra chez les

jésuites. Il n'y fut qu'un an, et à peine rentré dans la vie séculière

il commença ses prédications. Il parcourut d'abord les départements, et

s'il faut tout dire, il ne fut pas celui qui réveilla sur son passage le

moins d'irritation.

Depuis ce temps. M. Combalot s'est voué tout entier à la prédication et

aux retraites ecclésiastiques. Si Combalot est un véritable orateur: il

a toute la fougue, toute l'impétuosité d'un tribun. Sa parole est animée

et brûlante; ses images sont belliqueuses et pleines d'actualité. Il y

a, dans sa physionomie bilieuse et fortement caractérisée, le cachet

d'une indomptable fermeté. La manière de ce prédicateur n'est pas

cependant exempte de tout reproche: il est quelquefois incorrect: ses

comparaisons sont parfois triviales et ses métaphores heurtées. Un

logicien sévère pourrait aussi lui demander plus de suite dans ses

raisonnements. Souvent un mot réveille en lui une idée soudaine, qu'il

saisit au passage, et il semble alors rompre, pour la suivre, le plan

qu'il s'était tracé d'abord. On suit l'improvisation dans ses discours,

mais, malgré ces défauts, à cause de ces défauts peut-être. M. Combalot

domine son auditoire et le remue profondément.

[Illustration: M. Combalot.]

Le talent du M. Lacordaire a beaucoup d'analogie avec celui de M.

Combalot: sa puissance d'entraînement est la même, il a ses qualités

brillantes et quelques-uns de ses défauts. Il s'écarte moins de son

sujet, ou, pour parler plus juste, il y revient souvent. L'éloquence de

M. Lacordaire se compose surtout d'élans enthousiastes qui enlèvent les

jeunes imaginations. On n'a pas encore oublié le sermon qu'il prêcha à

Notre-Dame le 15 janvier 1841. Comme il avait exalté les gloires de la

France! comme il avait attiré à lui tous ceux qui se sentaient au coeur

quelque fierté nationale! S'il suffisait, pour être un orateur parfait,

d'exercer sur son auditoire...... influence toute-puissante, M.

Lacordaire serait le premier des orateurs: mais, malheureusement, le

moment qui suit n'est pas aussi favorable que celui pendant lequel on

l'écoute. Ainsi, dans ce sermon dont nous venons de faire mention, et

qu'il prêcha avec son froc de dominicain, beaucoup d'auditeurs

parfaitement disposés en sa faveur furent frappés de son exagération.

[Illustration: M. Lacordaire.]

M. Lacordaire était avocat avant d'être prêtre. Il est né à

Recey-Sur-Ource (Côte-d'Or), et peut avoir aujourd'hui 41 ans, il eut, à

ce qu'il dit lui-même, une enfance turbulente, et ses idées, au sortir

du collège, n'annonçaient guère un futur prédicateur. Au grand chagrin

de sa pieuse mère, il déclarait, à qui voulait l'entendre, que Dieu

était une chimère, et le catholicisme une sottise. Son droit terminé, il

vint faire son stage à Paris et travailla chez un avocat. Deux ans

après, c'est-à-dire en 1824, le jeune athée, subitement converti, était

entré au séminaire de Saint-Sulpice. Il ne se proposait rien moins, à

cette époque, que d'aller en Amérique convertir les peuplades sauvages,

et respirer, loin de cette Europe décrépite, l'air pur du Nouveau-Monde.

M. de Lamennais, dont les ouvrages avaient beaucoup contribué à sa

conversion, l'en dissuada, et pour donner carrière à son insatiable

activité l'attacha depuis à l'_Avenir_, dont il fut un des principaux

rédacteurs.

Le journal tomba. M. Lacordaire accompagna à Rome M. de Lamennais et le

quitta brusquement. Il publia bientôt une rétractation, où il déclarait

qu'il n'avait jamais adhéré par _conviction_ aux doctrines de M. de

Lamennais, qu'il n'avait fait que céder par _lassitude_ aux

sollicitations qui lui étaient faites en s'associant à son oeuvre.

C'est à dater de cette époque que la réputation de M. Lacordaire, comme

orateur, a commencé. Elle grandit en peu de temps. On lui proposa de

prêcher le Carême à Notre-Dame en 1835, mais à condition qu'il

soumettrait à M. Affre, alors vicaire-général, le plan de ses sermons.

On redoutait la fougue et les idées démocratiques du jeune prédicateur.

Cependant on ne put si bien faire, que ses discours ne portassent

l'empreinte du catholicisme libéral et un peu révolutionnaire de

l'_Avenir_. Il y était question de souveraineté du peuple et d'idées

analogues qui ne devaient pas flatter beaucoup un légitimiste inflexible

comme M. de Quélen. Un auteur assure avoir vu l'archevêque s'agiter sur

son siège pendant que l'orateur développait devant lui ses théories

nationales. Aussi n'est-il pas étonnant que, malgré le succès qu'il

avait obtenu dans cette station du Carême, on l'engageât à faire un

voyage à Rome. Il en revint l'année suivante et prêcha encore à

Notre-Dame; comme on trouvait que son style et ses idées n'étaient guère

amendés, on lui conseilla un nouveau voyage. On assure que ce fut alors

que M. Lacordaire, pour s'affranchir de la censure épiscopale, résolut

d'entrer dans l'ordre de Saint-Dominique, dont il prit l'habit en juin

1840.

La figure maigre et allongée de M. Lacordaire s'anime, quand il parle,

d'une expression enthousiaste et poétique. C'est un homme à imagination

ardente, dont les opinions peuvent changer; mais on sent que sa parole

exprime la conviction.

[Illustration: (M. de Ravignan.)]

M. de Ravignan a une manière plus posée et plus réfléchie que M.

Lacordaire. Il se tient aussi plus en garde contre tout ce qui pourrait

donner à la prédication un caractère politique. C'est là le motif qui

l'a fait probablement substituer à ce dernier pour les prédications de

Notre-Dame. Il suit une marche rigoureusement logique. Malgré la science

dont il brille, il ne transporte cependant point son auditoire; on sent

comme quelque chose de factice dans la chaleur de son débit et dans la

vivacité calculée de son geste.

Où est né M. de Ravignan? les biographes ne sont pas d'accord sur ce

point. Les uns le font naître à Paris, les autres à Bordeaux ou dans les

environs. La dernière opinion nous paraît la plus vraisemblable.

En 1816, époque à laquelle il fut nommé conseiller-auditeur, M. de

Ravignan pouvait avoir vingt-trois ans. Sept ans après, il entra dans la

magistrature et occupa avec distinction pendant dix-huit mois la place

de substitut du procureur du roi près le tribunal de la Seine. Il

renonça au monde, disposa de sa fortune en faveur de ses héritiers

naturels et entra au séminaire de Saint-Sulpice, qu'il quitta bientôt

pour entrer à Montrouge dans la maison des jésuites. On assure que M. de

Ravignan fut tonsuré par M. Frayssinous, que l'on venait de sacrer

évêque, et qui, prévoyant dès lors sa gloire future, dit en s'adressant

à ceux qui l'entouraient: «Voilà celui qui doit me succéder dans

l'oeuvre des conférences.»

Après avoir passé plusieurs années à étudier les Pères de l'Église et à

s'instruire dans la science des prédicateurs. M. de Ravignan fut nommé

pour prêcher le Carême à Notre-Dame. Ce fut le 12 février 1837 qu'il y

ouvrit sa première conférence. Il les a continuées depuis avec un succès

dont rien n'annonce le déclin. Prêchant presque toujours sur des

matières qui ont rapport au dogme, M. de Ravignan a peu excité la

critique des journaux.

[Illustration: Une prédication à Saint-Roch.]

M. Coeur n'est pas avocat. Sa vocation semble l'avoir porté d'abord vers

le professorat et l'état ecclésiastique. Après avoir achevé ses études,

qui furent brillantes, il fut quelque temps régent de rhétorique et de

philosophie dans un petit séminaire de province. Puis, il vint à Paris

en 1827 pour suivre les cours publics professés par les hommes célèbres

qui ont abandonné depuis les triomphes pacifiques de la Sorbonne et du

Collège de France pour une scène plus orageuse. Il y passa deux ans et

alla ensuite passer quelque temps dans la solitude de la Chartreuse pour

se préparer à recevoir la prêtrise, qui lui fut conférée en juin 1829.

Il venait d'atteindre sa vingt-quatrième année.

La réputation de M. Coeur a commencé en province, lors des prédications

qu'il fit à Lyon en 1833, et plus tard à Nantes et à Bordeaux. Paris

devait appeler à lui un talent déjà si distingué, et la Sorbonne a rendu

justice à M. Coeur en le nommant à remplir à la Faculté de Théologie la

chaire d'éloquence sacrée.

M. Coeur a une figure assez commune, un geste lourd et un timbre de voix

un peu voilé. Il manque de ces qualités extérieures qui concourent à

faire un orateur. Mais sa parole est d'une lucidité admirable. On lui

sait gré de tous les efforts qu'on n'est pas obligé de faire pour saisir

sa pensée. Sa manière est savante et philosophique; il excelle à

exprimer de ces vérités que tout le monde sait, mais que personne

n'avait encore exprimées. Son style est abondant et fleuri.--un peu trop

fleuri peut-être; mais c'est là un défaut dont il aurait tort de se

corriger tout à fait. Ce qui serait de la recherche dans tout autre

semble naturel en lui et il y a tel passage de ses cours et de ses

sermons qui rappelle les plus, charmantes page» de Bernardin de

Saint-Pierre.

[Illustration: M. Coeur.]

M. Coeur n'a pas encore dit son dernier mot comme prédicateur. Mais tout

annonce qu'il s'élèvera avant qu'il soit de la réputation de MM.

Lacordaire et de Ravignan, à moins qu'il ne soit absorbé complètement

par l'enseignement de la Sorbonne.

Bulletin bibliographique.

_Histoire des États-Généraux et des institutions représentatives en

France depuis l'origine de la monarchie jusqu'en_ 1789; par A.-C.

THIBAUDEAU, auteur des _Mémoires sur la Convention_ et de _L'Histoire du

Consulat et de l'Empire_. 2 vol. in-8. Paris, 1843. Paulin, 15 fr.

«Les États-Généraux ont eu, dit M. Thibaudeau, une influence immense sur

les destinées de la nation Française. Dépositaires de ses pouvoirs, ils

l'ont éclairée sur ses intérêts et sur ses besoins; ils lui ont révélé

et enseigné ses droits, ils ont mis à découvert les abus criants du

pouvoir, les plaies profondes de la société; ce sont eux qui en ont

indiqué et réclamé les réformes et les remèdes. Ils ont contribué à

former l'opinion, à créer un esprit public. De temps en temps ils ont

secoué et réveillé la royauté par l'expression du voeu national. Ils

l'ont, par l'empire du droit et de la raison, forcée à sortir de son

ornière et à marcher avec le siècle. Elle a marché à pas lents, de

mauvaise grâce, de mauvaise foi, mais elle n'est pas restée

stationnaire. Les célèbres ordonnances qui formaient notre droit publie,

dont nos pères se glorifiaient et que l'Europe admirait, ce ne sont ni

les rois ni leurs conseillers qui en eurent la pensée: les

États-Généraux en ont fourni la matière; elles ont été calquées sur

leurs cahiers. C'est au cri des États-Généraux qu'éclata la plus

glorieuse des révolutions. Qui peut dire où en serait la France, si elle

n'avait pas en les États-Généraux. »

L'histoire des États-Généraux, en d'autres termes, l'histoire de la

longue lutte de la royauté et de la nation, de la légitimité et de la

souveraineté du peuple, de l'absolutisme et de la légalité, tel est le

vaste et beau sujet que M. Thibaudeau s'est proposé de traiter, car

cette histoire ne tient qu'une petite place dans les histoires de

France. Quelques écrivains avaient, il est vrai, essayé, à diverses

époques, de combler cette importante lacune; mais leurs travaux sont

très-abrégés, superficiels, incomplets et fautifs. D'ailleurs, M.

Thibaudeau s'est aidé surtout de documents précieux restés inédits

jusqu'à ce jour, et dont ses prédécesseurs n'avaient pas pu profiter.

Les États-Généraux ne datent que de 1502. Cependant ils n'ont pas été

improvisés. D'autres institutions analogues les ont amenés et leur ont

servi de base. Il faut nécessairement connaître ces précédents pour

apprécier l'origine des États, leur constitution, leurs vices, leur

utilité. Une longue et savante introduction placée en tête du premier

volume contient l'exposé des vicissitudes diverses qu'avait subies,

pendant sept siècles, depuis sa fondation jusqu'au règne de Philippe le

Bel, la monarchie française.

Ces prémisses posées, M. Thibaudeau aborde franchement son sujet. Il

montre les États-Généraux naissant sous Philippe le Bel (1302), se

développant sous ses successeurs, empiétant peu à peu sur l'autorité

royale, essayant d'établir un gouvernement représentatif, gouvernant un

instant, pendant la captivité du roi Jean, puis, mal compris et mal

secondés par le peuple, laissant échapper une partie du pouvoir dont ils

s'étaient emparés, ne cessant pas cependant, malgré l'inutilité de leurs

réclamations, d'adresser à la couronne des remontrances qui ne seraient

pas tolérées dans les gouvernements constitutionnels, préparant autant

qu'il était en eux la grande régénération du royaume, remplacés pendant

une période de près de deux siècles, de 1614 jusqu'en 1789, par des

assemblées de notables, instruments dociles de la monarchie absolue,

rappelés enfin en 1789, et disparaissant pour toujours dans cette

tempête qui engloutit clergé, noblesse, tiers-état, toute distinction

d'ordres, et créa la nation française.

_History of the House of Commons_, from the convention-parliament of

1688-9 to the passing of the reform bill in 1832; by W. CHARLES

TOWNSEND, Esq., recorder of Macclesfield.

_Histoire de la Chambre des Communes_ depuis la convention de 1688-9,

jusqu'au vote du bill de réforme en 1832; un vol. in-8. Londres.

Colburn, 14 schellings (non traduite.)

A en juger par le premier volume qui vient de paraître, cet ouvrage de

M. Townsend ne tiendra pas les promesses de son titre. Il n'est jusqu'à

présent qu'un recueil assez indigeste d'anecdotes ou de biographies.

S'il se fût présenté avec un air plus convenable et plus modeste, il eût

été sans aucun doute beaucoup mieux accueilli par la critique; mais il

lui sied trop mal d'avoir de telles prétentions. M. Townsend ne peut pas

croire qu'il a écrit une histoire de la chambre des communes: il ne le

persuadera pas au lecteur, que son annonce mensongère aura trompé.

L'histoire que M. Townsend s'était proposé d'écrire renferme une période

de 144 années; car elle s'étend depuis la convention de 1688-9 jusqu'à

la promulgation du bill de réforme en 1832. Cette période, M. Townsend

la divise en trois époques. La première de ces époques, qui commence à

l'abdication de Jacques II et finit à la mort de Georges Ier, en 1727,

se trouve comprise tout entière dans le premier volume que le libraire

Colburn vient de mettre en vente.

Ce volume, divisé en treize chapitres, se compose des biographies de

tous les _speakers_ qui ont présidé la chambre des communes pendant ces

39 années, et de celle des principaux _lawyers_, ou jurisconsultes qui y

ont jeté quelque éclat, Somers, sir Robert Sawyer, sir William Williams,

Robert Priée, sir Bartholomew Shower et lord Lechmere. On y trouve en

outre trois curieux chapitres sur les divers _privilèges_ dont

jouissaient les membres de la chambre des communes. Mais, nous le

répétons une fois encore, pourquoi cette compilation a-t-elle pris un si

beau titre?

_Les Annales du Parlement français_, ou Compte-rendu méthodique des

débats de la Chambre des Pairs et de la Chambre des Députés, publié par

une société de publicistes, sous la direction de M. FLEURY (4e année de

la publication). Chaque année, 1 volume in-4° du prix de 25 fr.--Chaque

discussion se vend séparément 25 cent. la feuille. Paris, Firmin Didot.

MM. Firmin Didot suivent, depuis quatre années, l'exemple que leur avait

donné le libraire Hansard: à la fin de chaque session ils réimpriment,

en un beau volume in-4º, les _Parliamentary debates_ des Chambres

françaises. Cette publication, faite avec le plus grand soin, ne pouvait

manquer d'obtenir un grand succès. D'une part, en effet, elle s'adresse

non-seulement aux pairs et aux députés, mais aux administrateurs, aux

jurisconsultes, à tous les hommes qui se livrent à des études sérieuses

sur la politique, la législation, et à l'économie politique; d'autre

part, elle ne peut être remplacée par aucune collection, car elle est

conçue sur un plan entièrement nouveau. Tandis que toutes les autres

publications périodiques offrent, pour chaque session, une série de

séances, les _Annales du Parlement français_ offrent, pour la même

période, une série de discussions complètes. Tout ce qui concerne le

même sujet, depuis la _première_ présentation du projet jusqu'au

_dernier_ vote, est réuni sans interruption. Les exposés des motifs et

les rapports dans les deux Chambres sont transcrits _in extenso_. Les

discours prononcés sont tantôt reproduits en entier d'après le

_Moniteur_, tantôt analysés avec soin, le plus souvent en conformité des

procès-verbaux qui offrent la meilleure garantie d'exactitude et

d'impartialité. Les textes des projets présentés, amendés et votés, sont

transcrits en entier sur plusieurs colonnes, de manière que l'oeil peut

suivre facilement les transformations subies dans la discussion.

Chaque volume comprend ainsi une session entière; mais pour que cette

classification méthodique ne fasse pas perdre de vue l'ordre naturel des

débats, les sommaires des séances, en ordre chronologique, indiquent

_tous_ les travaux des deux Chambres et tous les noms des pairs et des

députés qui ont pris part aux débats.

Enfin des tables alphabétiques permettent de rechercher facilement les

travaux des deux Chambres et de chacun de leurs membres.

_Des Monts-de-Piété et des Banques de prêt sur nantissement_ en France,

en Belgique, en Angleterre, en Italie, en Allemagne, par A. BLAIZE. 1

vol.. in-8° de 440 pages. Paris, 1843. Pagnerre, 9 francs.

Frappé des inconvénients et des abus actuels des Monts-de-Piété, M. A.

BLAIZE a consacré plusieurs années de sa jeunesse à examiner cette

question, qui intéresse à un si haut degré la condition présente et

peut-être même l'avenir des classes inférieures. Il a réuni en un seul

volume une masse énorme de documents inédits ou disséminés dans de

nombreux ouvrages; mais il ne s'est pas contenté de signaler le mal, il

a en outre essayé d'indiquer les remèdes capables de le guérir. Le livre

qu'il vient de publier est tout à la fois un ouvrage de statistique et

de théorie, qui s'adresse aux hommes sérieux et positifs. Toutes les

réformes qu'il propose sont, non-seulement possibles, mais immédiatement

réalisables.

M. A. BLAIZE a divisé son travail en trois parties. La première comprend

l'histoire des banques de prêts sur nantissement depuis le Moyen-Age

jusqu'à nos jours Un fait curieux, l'apparition des aventuriers italiens

désignés, au Moyen-Age, sous le nom de Caoursins et de Lombards, et qui

paraissent avoir été d'abord les agents de la cour de Rome, l'a conduit

à des recherches du plus haut intérêt pour l'histoire des finances et de

l'économie politique. Ainsi M. BLAIZE a surtout puisé aux sources

officielles; les ordonnances du Louvre lui ont fourni des matériaux

précieux.

La seconde partie est consacrée à l'examen de l'organisation des

Monts-de-Piété en général, mais principalement de celui de Paris, le

plus considérable de tous. M A. Blaize a étudié ses opérations dans le

plus grand détail, et s'est appuyé uniquement sur les comptes

administratifs. Il discute avec un soin tout particulier la question des

commissionnaires, débattue depuis plusieurs années entre eux et

l'administration, et dont la solution, quelle qu'elle soit, ne peut être

éloignée et exercera une grande influence sur l'avenir du Mont-de-Piété.

Est-il nécessaire d'ajouter qu'il considère en fait et en droit leur

suppression «comme chose juste, utile et légale.»

Dans la troisième partie, M. A Blaize expose et développe les réformes

qu'il voudrait voir introduire dans le régime des Monts-de-Piété. Les

institutions ne sauraient rester stationnaires; elles doivent se mettre

en harmonie avec le développement progressif des sociétés. M. A. Blaize

propose douze réformes principales qui feraient, dit-il, des monts

d'_impiété_, comme les appelait Nicolas Barianno, des banques populaires

et de véritables institutions de bienfaisance et contiendraient le germe

d'une transformation sociale.

Enfin, pour compléter son travail, M. A. Blaize a réuni dans un

appendice tous les documents qu'il a pu recueillir sur les banques

étrangères de prêts sur nantissement. Il passe successivement en revue

l'Angleterre, l'Écosse, l'Irlande, la Belgique, la Hollande,

l'Allemagne, l'Italie, le Piémont, l'Espagne, la Russie et la Chine.

Trois curieux paragraphes, intitulés: Législation, Jurisprudence et

Bibliographie des Monts-de-Piété, terminent cet appendice.

M. A. Blaize a rempli son but; il réussira certainement «à appeler sur

cette matière, si importante à ses yeux et si ignorée, l'attention des

hommes de bien, à provoquer des études sérieuses et les réformes que

commandent, en faveur des classes déshéritées, la justice et la raison.»

Son livre mérite à un double titre nos éloges. C'est une bonne action et

de plus un ouvrage consciencieux, méthodique, clair, et écrit dans

certaines parties avec cette noble chaleur qui vient plus encore du

coeur que de l'esprit.

_De la création de la Richesse_, ou des intérêts matériels en France,

statistique comparée et raisonnée, par J.-H SCHNITZLER; 2 vol. in-8º.

Paris, 1842. Lebrun, 15 fr.

M. J-H. Schnitzler a entrepris, depuis plusieurs années, un important

ouvrage, intitule _Statistique générale de la France_. Cet ouvrage,

accompagné de nombreux tableaux et divisé en deux parties, doit former 4

vol. in-8°. La seconde partie seule a paru, sous le titre de: _Création

de la Richesse_. M Schnitzler l'a publiée séparément, «malgré son

imperfection trop réelle, afin de mieux débrouiller l'énorme amas de

matériaux qu'il lui a fallu mettre en oeuvre, et, afin de puiser, dans

les indulgents suffrages du public, l'encouragement dont il a besoin

pour mener à bien une entreprise si difficile.»

Le premier volume de la _Création de la Richesse_ est consacré à la

_production_, c'est-à-dire à l'industrie dans son acception la plus

générale (agriculture, exploitation des mines, industrie manufacturière,

etc.) Le second volume traite de la _circulation_ ou du commerce (des

importations et des exportations de la France, de ses relations

mercantiles avec tous les pays du monde, des transports par terre et par

mer, de l'état de tous les ports du royaume, etc.).

Ces deux volumes embrassent ainsi les _intérêts matériels_ dans leur

vaste ensemble et les examinent sous toutes leurs faces.

Les _intérêts moraux_ seront l'objet des deux premiers volumes qui

paraîtront dans le courant de cette année. Après avoir traité avec

détail du territoire, de la population et de la consommation, M.

Schnitzler annonce qu'il exposera d'une manière complète et dans un

ordre méthodique, tous les faits relatifs à l'État (constitution,

gouvernement, administration, force publique, etc.), à l'Église et aux

Écoles.

_Voyage en Bulgarie_ pendant l'année 1841, par M. BLANQUI, membre de

l'institut; 1 vol. in-18. Paris, 1843. W. Coquebert, 3 fr. 50 c.

Vers le milieu de l'année 1841, à la suite de quelques exactions

financières plus rudes que de coutume, une partie des populations

chrétiennes de la Bulgarie se souleva contre les Turcs. Ce mouvement,

mal combiné, fut bientôt comprime par la force militaire. Pendant

plusieurs semaines, des bandes d'Albanais, déchaînées contre les

insurgés mirent à feu et à sang la malheureuse Bulgarie. Le bruit de

leurs dévastations retentit bientôt dans toute l'Europe chrétienne, dont

les cabinets venaient de se concerter d'une manière si éclatante en

faveur de l'Empire ottoman. La France s'en montra surtout vivement

préoccupée, et M. Guizot, ministre des affaires étrangères, chargea

alors M Blanqui d'aller constater le véritable état des choses, en

traversant la Turquie d'Europe dans sa plus grande longueur, depuis

Belgrade jusqu'à Constantinople.

M. Blanqui était parti de Paris publiciste de l'opposition, il est

revenu de Constantinople candidat ministériel. A son retour, il a rédigé

un travail officiel qui ne lui appartient plus; mais il publie

aujourd'hui la relation personnelle de son voyage. On ne peut refuser à

M. Blanqui un esprit vif et prompt et un style net et facile. Son

_Voyage en Bulgarie_ a en outre le mérite de nous faire connaître,

superficiellement il est vrai, l'état physique, économique et moral

d'une vaste contrée bien rarement visitée et plus rarement décrite par

les voyageurs français ou étrangers.

M. Blanqui s'embarque à Vienne sur le Danube, et descend ce beau fleuve

jusqu'à Belgrade, où il rend une visite au prince Michel et à la

princesse Lioubitza. A Belgrade il prend la voie de terre pour gagner

Constantinople; il traverse successivement Vidin, dont le pacha, le

fameux Hussein, l'exterminateur des janissaires, lui fait une magnifique

réception, Nissa, Sophie, Ousonnjava, Andrinople et Constantinople. Un

bateau à vapeur le ramène ensuite à Malte et à Marseille. L'importance

actuelle et future du Danube, les dernières révolutions de la Servie, le

caractère, l'agriculture et le commerce des Bulgares, la quarantaine et

la navigation à vapeur en Orient, forment les sujets de plusieurs

chapitres qui permettent au lecteur de reprendre haleine.... car M.

Blanqui ne s'arrête pas longtemps dans le même pays. Enfin un rapport

sur les prisons de la Turquie termine ce joli petit volume, dont la

lecture est aussi agréable qu'instructive.

_Poésies_ d'ANTOINETTE QUARRÉ, de Dijon; 1 vol. in-8º, 1843. Paris,

Ledoyen.--Dijon, Lamarche.

Mademoiselle Antoinette Quarré est une jeune lingère qui a toujours

habité Dijon, sa ville natale. Dès son enfance, elle aima passionnément

la poésie. A peine les travaux de l'atelier lui laissaient-ils un

instant du repos, elle lisait les tragédies de Racine; elle en récitait

les plus belles tirades. Enfin, un jour le hasard fit tomber entre ses

mains un volume des _Méditations poétiques_ de M. de Lamartine. «Il me

sembla, dit-elle, qu'un monde nouveau se révélait à ma pensée, et je

m'abandonnai avec délices à l'enivrement de cette lecture, qui venait de

compléter en quelque sorte mon existence intellectuelle. Ce livre chéri

ne me quitta plus, et, à force de le relire, j'en appris bientôt toutes

les pages. C'est ainsi que, accoutumée à cette langue harmonieuse des

vers, j'en vins tout naturellement à la parler à mon tour; mes propres

pensées se revêtirent d'elles-mêmes d'expressions poétiques, et j'y

trouvai du plaisir. »

A dater de cette époque, mademoiselle Antoinette Quarré composa, dans

ses moments de loisir, quelques petites pièces pleines de fautes et

d'incorrections; car les règles de l'art lui étaient tout à fait

inconnues; mais déjà un homme d'esprit et de goût. M. Roget de

Belloguet, ayant pris connaissance de ces premiers essais, y découvrit

les germes d'un beau talent. Il alla trouver la jeune fille ignorante,

l'aida de ses conseils et de ses leçons, et plus tard lui fit ouvrir les

colonnes d'une revue littéraire qui s'imprimait alors à Dijon. Les

premiers vers publiés par mademoiselle Antoinette Quarré furent

accueillis avec faveur. M. de Lamartine adressa à la jeune lingère

dijonnaise une de ses plus gracieuses épîtres; dès lors la réputation de

mademoiselle Quarré s'accrut dans la même proportion que son talent. Une

souscription qui fut bientôt remplie s'ouvrit à Dijon pour l'impression

de ses oeuvres choisies. Le Conseil municipal et l'Académie des

sciences, arts et belles-lettres de Dijon, s'empressèrent de s'associer

à ce généreux mouvement d'une ville que sa réputation littéraire place

au premier rang parmi les villes de la France.

Telle est l'histoire de ce charmant volume qui nous arrive de la

capitale de la Bourgogne. Disciple de M. de Lamartine, mademoiselle

Antoinette Quarré imite parfois un peu servilement les rhythmes de son

maître; mais alors même qu'elles paraissent trop monotonement

harmonieuses, ses strophes renferment toujours quelque pensée délicate

ou profonde. Pour elle, la forme n'est évidemment qu'un moyen, qu'un

accessoire. Elle a un but plus élevé, elle cherche à parler à l'âme ou

au coeur. On a peine à comprendre, en lisant ses poésies, comment, au

milieu des soucis d'une vie laborieuse et pauvre, en gagnant péniblement

son pain de chaque jour, une jeune fille a pu atteindre à une pareille

perfection de style, développer si largement son intelligence et trouver

en elle de tels trésors de sentiment. Cependant le doute est-il

possible? Les preuves ne sont-elles pas là dans nos mains, sous nos

yeux? N'avons-nous pas lu _Un fils, la réponse à M. de Lamartine, à mon

Perroquet, à Dijon, la Madone, l'Invocation,_ et tant d'autres petits

chefs-d'oeuvre qui nous autorisent à ajouter dès à présent le nom de

mademoiselle Antoinette Quarré à la liste déjà si longue des écrivains

auxquels Dijon s'enorgueillit d'avoir donné le jour.

_Rimes héroïques_, par AUGUSTE BARBIER. 1 joli vol. in-18. Paris, 1843.

Paul Masgana, 3 fr. 50.

En feuilletant les oeuvres lyriques de Torquato Tasso, M. A. Barbier y a

trouvé un recueil de sonnets intitulé: _Rime héroïque_. Ce sont des vers

adresses à différents princes de l'Italie, en l'honneur de leur mariage

ou de la naissance de leurs enfants. L'auteur des _Iambes_ a pensé que

ce titre pouvait s'appliquer avec plus de raison encore aux chants

inspirés par ceux qui se sont dévoués au bien de leurs semblables. Il a

donc recueilli toutes les pièces, de vers que, dans ses lectures ou dans

ses voyages, l'émotion d'un pieux souvenir, un grand acte de vertu ou de

patriotisme avaient pu lui inspirer, et les groupant par ordre de temps,

il en a composé une sorte de galerie qu'il a décorée du titre de _Rimes

héroïques._--La forme du sonnet est celle que sa pensée a revêtue, «car,

dit-il, ce petit poème, d'invention moderne, a le mérite d'encadrer avec

précision l'idée ou le sentiment.»

L'Illustration, No. 0007, 15 Avril 1843 · 第 7 / 13 题