Chronique musicale.--Concerts du Conservatoire

Il va, à l'école royale de musique et de déclamation, une petite salle

destinée originairement à servir de théâtre aux exercices des élèves, et

disposée de telle sorte qu'elle peut devenir alternativement et selon

qu'il convient, salle de spectacle, ou salle de concert. Là, point de

lustre étincelant, point de tapis, de peintures, de dorures, rien de ce

qui attire et éblouit la foule. Aucune salle peut-être, dans nos

quatre-vingt-six départements, n'est plus modestement décorée, ni

éclairée avec plus d'économie: aucune n'affecte un plus profond dédain

pour le luxe et pour l'élégance extérieure. En revanche, il n'en est

aucune assurément dont les portes soient assiégées chaque année avec

plus d'empressement, et qui se remplisse d'un auditoire plus éclairé,

plus attentif, plus difficile à satisfaire, et plus prompt à la

reconnaissance et à l'enthousiasme, lorsqu'il est satisfait.

[Illustration: (Salle des Concerts du Conservatoire.)]

Voilà quinze ans que la société des artistes qui concourent à

l'exécution des concerts du Conservatoire s'est organisée. Ce fut M.

Habeneck qui, en 1828, les réunit et jeta les fondements de leur

association. Depuis cette époque, il n'a pas cessé de les diriger. Le

but de cet habile et savant musicien était, dans l'origine, de faire

connaître au public les productions d'un homme de génie depuis longtemps

illustre et vénéré en Allemagne, mais que la France n'avait pas encore

compris. Seul, Habeneck avait déjà fait une étude consciencieuse et

approfondie des procédés et du style de Beethoven; il avait deviné tous

les secrets de ce génie mystérieux, et lui avait voué dans son coeur un

culte pour lequel il cherchait partout des prosélytes. Déjà deux fois, à

l'Académie royale de Musique, il avait tenté d'introduire les artistes,

ses confrères, dans ce monde inconnu et merveilleux, créé par l'auteur

des modernes symphonies. Deux fois il avait échoué. La formation de la

société des concerts fut le signal de la troisième tentative. Celle-ci

réussit plus complètement qu'Habeneck lui-même n'eut peut-être osé

l'espérer.

Nous n'essaierons pas de décrire les transports d'admiration et

d'enthousiasme qui éclatèrent de toutes parts à l'apparition de ces

chefs-d'oeuvre si hardiment conçus, si neufs de pensée et de forme, si

riches de coloris, si vastes de proportions, si magnifiques

d'ordonnance. Ce fut, pour la France artiste, comme la découverte d'un

nouvel univers, et la révélation d'un nouveau dieu.

L'orchestre, formé et dirigé par Habeneck, était en même temps une chose

merveilleuse et tout à fait inattendue. On n'avait pas encore vu

d'exemple d'une exécution purement instrumentale aussi intelligente,

aussi habilement nuancée, aussi chaleureuse, aussi puissante. Dès le

premier jour, cet orchestre incomparable parut avoir atteint les limites

extrêmes de l'art, et pourtant il s'est perfectionné, depuis cette

époque, d'année en année. Aujourd'hui sa réputation est établie dans

toute l'Europe, et l'Allemagne, cette patrie de la musique

instrumentale, n'en a pas un seul qu'elle puisse ni qu'elle ose lui

comparer.

Tous les ans la société donne huit ou neuf concerts. Chacun est consacré

à l'exécution d'une des oeuvres symphoniques de Beethoven. Cela dure

depuis quinze années, et l'admiration publique paraît encore aussi vive,

aussi jeune que le premier jour.

Malgré cette large place accordée à Beethoven, les autres maîtres de

l'art ancien et moderne ont néanmoins conservé la leur. Marcello,

Pergolése, Haendel, Gluck, Haydn, Mozart, Weber, Méhul, Chérubini,

viennent figurer tour à tour dans cette lice glorieuse, et si les

représentants de l'art italien y paraissent plus rarement et en plus

petit nombre, c'est sans doute à cause de la difficulté qu'il y aurait à

leur trouver des interprètes dignes d'eux. L'école italienne est

essentiellement vocale, et malheureusement le chant, sauf de rares

exceptions, a toujours été jusqu'ici la partie faible des concerts du

Conservatoire.

Nous ne pourrions nous étendre sur ce sujet, sans nous exposer à

raconter ce qui est su de tous nos lecteurs. Cependant on ne nous saura

pas mauvais gré, nous l'espérons, de jeter un coup d'oeil rapide sur les

séances de cette année.

Il y en a déjà eu six, et plusieurs ont excité un vif intérêt.

Trois symphonies nouvelles ont été essayées:--La première, de M.

Mendelshon-Bartholdy, l'un des compositeurs vivants les plus renommés en

Allemagne;--la seconde, de M. Swencke, Allemand aussi, mais qui habite

Paris depuis longtemps;--la troisième, de M. Rousselot. Celui-ci est

Français, élève de notre Conservatoire, et même, si nous ne nous

trompons, fit partie, pendant plusieurs années, de la Société des

Concerts.

M. Rousselot est jeune, et probablement l'ouvrage qu'il a fait entendre

était son coup d'essai en ce genre. Du moins l'étendue excessive de

quelques parties, l'abondance et peut-être la prolixité de ses

développements, semblent nous donner le droit de le supposer. L'art de

se borner, la force et le courage nécessaires pour supprimer sans pitié

certains détails, et pour aller droit au but, sont presque toujours les

fruits précieux et tardifs des années et de l'expérience. Peut-être

encore pourrait-on désirer, dans la symphonie de M. Rousselot, plus de

chaleur, plus de verve, et des idées d'une plus grande valeur; mais,

s'il y a quelques défauts, il s'y trouve aussi de belles qualités, une

entente remarquable de l'instrumentation, une extrême habileté de

contre-pointiste. Personne ne sait mieux que lui prendre un sujet, lui

donner mille positions, mille formes différentes, le présenter sous

mille aspects divers. C'est même parce qu'il abuse quelquefois de ses

ressources et de sa fécondité en ce genre, qu'il tombe dans

l'inconvénient que nous signalions tout à l'heure. Son défaut n'est que

l'excès d'une qualité. C'est donc, à tout prendre, un heureux défaut, et

tout le monde comprendra qu'il est plus facile de modérer une faculté

que l'on a, que de suppléer à une faculté qui nous manque. La symphonie

de M. Rousselot est, en résumé, une oeuvre consciencieuse et fort

estimable, et qui atteste un remarquable talent.

A quelques modifications près, on en peut dire autant des ouvrages de

MM. Swencke et Mendelshon-Bartholdy. Peut-être y a-t-il chez ces deux

compositeurs une démarche plus assurée, une disposition de parties plus

régulière. Cela prouve qu'ils n'en étaient pas à leur début, et que M.

Rousselot est plus jeune qu'eux. Nous ne doutons pas qu'il ne se console

aisément de ce malheur.

Dans une discussion entre deux soeurs, l'une, faute de meilleures

raisons, faisait prévaloir son droit de primogéniture. «Je suis

l'aînée, dit-elle.--C'est-à-dire la plus vieille, répondit l'autre, je

ne t'envie pas cet avantage.»

Parmi les oeuvres de musique religieuse exécutées cette année, on a

surtout distingué un magnifique motet de Chérubini, et deux fragments

d'une messe de J. Haydn. Ces trois morceaux ont paru également

admirables par l'élévation de la pensée et la puissance de l'exécution.

Quand un artiste étranger vient à Paris, le plus grand honneur auquel il

puisse aspirer c'est d'être admis à figurer aux concerts du

Conservatoire. C'est là que Sigismond Thalberg s'est fait entendre pour

la première fois. Ces! là que, cette année, Camille Sivori est venu

établir ses droits à la succession de Paganini, qui était jusqu'à

présent restée vacante.

La sixième séance a été remarquable, non par la révélation d'un talent

nouveau, mais par l'exhumation d'un chef-d'oeuvre oublié, ou peut-être

inconnu en France. Madame Viardot, cette jeune cantatrice dont nous

avons apprécié, dans notre dernier numéro, en parlant du

Théâtre-Italien, le talent si brillant et si varié, a fait entendre un

air de Pergolése, qui est assurément l'une des plus charmantes créations

de ce grand homme. Rien de plus piquant, de plus gracieux, de plus

élégant, de plus frais, et même de plus neuf que ce morceau.

L'auditoire, d'abord surpris, bientôt ému et transporté, l'a salué

d'acclamations unanimes, et l'a redemandé tout d'une voix. Madame

Viardot s'est prêtée à ce désir avec une grâce parfaite, et n'y a rien

perdu pour son propre compte. Moins préoccupé cette fois du compositeur,

le public, a concentré son attention sur la cantatrice, et a compris

tout ce qu'il y avait d'esprit, de délicatesse, d'élégance et de charme

dans son exécution. Il s'est émerveillé surtout, et à juste titre, de

voir ces qualités appliquées à une composition qui date de plus d'un

siècle. Pour retrouver avec tant de précision les intentions d'un maître

ancien, pour pénétrer tous les secrets d'un style qui a si peu

d'analogie avec le style moderne, pour rompre aussi résolument avec

toutes les habitudes et tous les préjugés musicaux d'aujourd'hui, il

faut joindre à une intelligence supérieure un tact exquis et une

érudition peu commune. Soutenir un compositeur vivant est beau, sans

doute; mais il faut une bien autre puissance pour ressusciter un mort,

et l'on ne s'étonnera pas que ce prodige, opéré si victorieusement par

madame Viardot, l'ait encore élevée dans l'estime de tous les

connaisseurs.

Des Caisses d'Épargne.

Les _Caisses d'Épargne et de Prévoyance_ ont pour objet de recevoir au

fur et à mesure en dépôt les moindres économies des citoyens qui n'ont

que leur travail journalier pour vivre, de faire fructifier ces modestes

épargnes au moyen des ressources de l'intérêt composé, de les grossir

enfin insensiblement jusqu'au moment où elles sont suffisantes pour

avoir une destination utile, ou former un placement avantageux.

Le dix-huitième siècle, qui ne connut, lui, que les tontines, ne pouvait

que mettre en avant l'idée d'appliquer les intérêts composés. C'est ce

qu'il fit. Mais ce fut seulement en 1810 qu'on vit surgir en Angleterre,

pays de calcul et d'application pratique, la première caisse d'épargne

véritablement digne de ce nom, une caisse gérée gratuitement et dotée

des fonds nécessaires pour garantir ses engagements. Le nombre des

caisses d'épargne depuis lors alla toujours en augmentant, et il y a

quelques années, on en comptait dans le Royaume-Uni environ 500,

dépositaires de 600 millions, qui appartenaient à plus de 500,000

personnes. En 1818, une société anonyme, à la tête de laquelle étaient

des hommes dont les noms ont été constamment entourés de l'estime et de

la reconnaissance, publiques, fonda la Caisse de Paris sur des principes

qui depuis ont servi de modèle aux autres. Outre le vénérable

Larochefoucault-Liancourt, il nous sera permis de citer, parmi les

fondateurs, deux honorables citoyens dont les noms se retrouvent à côté

de toutes les institutions utiles et bienfaisantes, MM. François et

Benjamin Delessert.

Malgré l'exemple donné par la Caisse d'Epargne de Paris, on ne comptait

en France, à la fin de la Restauration, que treize établissements de ce

genre. Depuis cette époque, leur nombre s'accrut dans une progression

rapide, et qui indiquait suffisamment que les masses commençaient à

apprécier les bienfaits de cette institution. En 1836, il existait déjà

220 caisses qui avaient au trésor 93 millions, dont la moitié environ

avait été versée par la Caisse de Paris. Au 31 décembre 1839, le solde

total des caisses était de 167,474,629 fr. 25 cent.

Les lois des 5 juin 1835 et 31 mars 1837 modifièrent les bases sur

lesquelles avaient été primitivement établies les Caisses d'Épargne. Le

minimum de la somme à déposer est toujours cependant de 1 fr., sans

fraction de franc. On ne peut verser plus de 500 fr. par semaine, et la

somme appartenant à chaque déposant ne peut excéder 5,000 fr.; les

sociétés de secours mutuels sont seules admises à avoir un dépôt de

6,000 fr. La dernière de ces lois réalisa en même temps une grande

amélioration en autorisant les Caisses à verser en compte courant leurs

fonds au Trésor public, qui leur en paie un intérêt de 4 pour 100. Il

opère aussi sans frais le transfert d'une Caisse à l'autre dans toute la

France. L'État devient ainsi l'administrateur de la fortune publique et

privée; payant un intérêt de 4 p. 100, il est dans la nécessité

d'employer les sommes qui, auparavant, restaient inactives dans ses

coffres. La Caisse, de son côté, paie aux déposants un intérêt, non plus

de 5 p. 100, comme dans le principe, mais seulement de 3 fr. 75 cent.

pour 100 fr. La différence entre 5 fr. 75 cent. et 4 fr. est bonifiée au

profit de la Caisse, qui subvient, au moyen des ressources qu'elle en

tire, à ses frais d'administration. Cette réduction d'intérêts s'est

opérée sans secousse ni perturbation; car on avait déjà reconnu que les

déposants avaient moins en vue un intérêt considérable qu'une

accumulation successive de petits capitaux, la facilité de les retirer à

volonté et la sûreté du placement.

H y a trois classes d'individus auxquels les Caisses d'Épargne peuvent

surtout être utiles; les domestiques et autres gens à gages, les

ouvriers, les habitants des campagnes.

Les premiers placent généralement mal leurs économies, en des mains peu

sures. Désabusés aujourd'hui par tous les mécomptes et toutes les pertes

qu'ils ont subis, ils commencent à se servir des Caisses d'Épargne.

Les ouvriers ont eu plus de peine à en prendre le chemin. Les préjugés

particuliers à cette classe, les tentations, de funestes habitudes, de

mauvaises connaissances, les en ont bien longtemps empêchés. Peu à peu,

toutefois, ils sont arrivés à se convaincre que les Caisses d'Épargne

sont, suivant l'expression de M. de Cormenin, des écoles de moralité, où

le travail, fondé sur l'intérêt personnel, maîtrise les vices et les

mauvaises passions des hommes. «Il n'y a pas d'exemple, dit M. B.

Delessert, qu'un porteur de livret ait été condamné par les tribunaux. »

Le nombre des ouvriers déposants s'accroît dans une rapide progression.

Aujourd'hui, ils forment la majorité des déposants nouveaux. Mais il

n'en est pas de même dans les départements, pour les habitants des

campagnes. Défiants et soupçonneux, ils ne veulent pas qu'on sache

qu'ils ont de l'argent, ou bien ils se croiraient perdus s'ils le

sortaient de la cachette où ils l'ont enfoui, et où il dort improductif

jusqu'à ce qu'ils achètent un petit lot de terre. Que de capitaux ces

habitudes inintelligentes n'enlèvent-elles pas à la circulation.

En tête de toutes les Caisses d'Épargne du royaume, se place

naturellement celle de Paris. Il ne sera sans doute pas sans intérêt

d'extraire du rapport présenté par M. B. Delessert quelques détails sur

sa situation.

En 1841, la Caisse a reçu à divers titres. 40,041,548 f. 50 c.

Elle a remboursé par contre. ...... 26,911,458 78

Augmentation des versements sur les remboursements.

13,130,009 52

Au 31 décembre 1841, le solde du aux

déposants était de........... 83,485,457 50

En 1841, il y a eu 34,303 déposants nouveaux, dont 18,875 ouvriers, et

7,200 domestiques. La moyenne de chaque versement a été de 141 fr.;

celle de chaque remboursement, de 410 fr.; celle de chacun des 134,000

livrets existants au 31 décembre 1841, de 619 fr. A cette même époque,

les 285 Caisses d'Épargne des départements, non compris celle de Paris,

avaient en compte courant à la Caisse des dépôts et consignations,

157,988,002 fr.; en y joignant ce qui était dû à la Caisse de Paris,

nous trouvons un total de 241,661,552 fr. et une augmentation totale de

32,921,001 fr. pour la seule année 1841.

Que de passions domptées, que de mauvais conseils repousses, que de

vertus acquises pour amasser et conserver ces 241 millions! En prévenant

de nombreuses douleurs, ces habitudes d'ordre et d'économie donnent de

nouveaux gages à la paix, à la tranquillité publiques; car il ne faut

pas s'y tromper, le pauvre qui commence à avoir une petite propriété

cherche dès lors à se garantir, par une économie soutenue, contre les

privations de l'indigence, et du moment où il a un petit pécule placé

sur l'État, non-seulement il n'y attache pas moins d'importance que le

plus fort capitaliste à ses trésors, mais il cherche sans cesse à le

grossir. Si nous en voulions une preuve, il nous suffirait de citer un

exemple. A l'occasion du mariage du duc et de la duchesse d'Orléans,

40.000 fr. furent distribués entre 1,760 livrets, qui furent répartis à

Paris entre autant d'enfants. Le nombre de ces livrets est encore

aujourd'hui de 1,698, et la somme due aux jeunes déposants est de

136.000 fr.: en quatre ans et demi elle s'est accrue de 97.000 fr.

On voit donc de quel intérêt il peut être pour le pays et pour les

individus d'augmenter le nombre des Caisses d'Épargne. Seconder le

mouvement qui porte les petits capitaux vers ces utiles établissements,

c'est répandre dans la population des éléments de sécurité et de

bonheur.

Longchamp.

L'abbaye de Longchamp.--Mort de Philippe le long.--Henri IV et Catherine

de Verdun.--Lettre de Saint Vincent de Paul.--Sermons prêchés à

Boulogne.--Ermites du mont Valérien.--Conversion de mademoiselle

Lemaure.--Les _Ténèbres_ à Longchamp.--Le musicien Lalande.--Longchamp

sous Louis XV.--La Guimard et ses _armes portantes._--Equipage de

mademoiselle Duthé.--Mademoiselle Cléophile.--Anecdote--M. le comte

d'Artois (Charles X).--Efforts de l'archevêque de Paris contre

Longchamp.--Arrestation de mademoiselle Rancourt.--Longchamp de

1780--Carrosses de porcelaine.--Les princes à Longchamp--Modes de

1784.--Voitures anglaises.--Mesdemoiselles Adeline et

Deschamps.--Longchamp de 1787.--Parodie de Longchamp, par le marquis de

Villette.--Interruption de Longchamp.--Modes de 1793.--Démolition de

l'abbaye.--Renaissance de Longchamp.--Semaine sainte de l'an VIII.--Vol

d'un couvert.--Longchamp de l'an X.--Verts inédits de Luc de Lancival.

Longchamp en 1815.--Conclusion.

En racontant l'histoire des moutons de Dindenout, Rabelais a écrit celle

du genre humain. Dans la foule qui piétine, roule, ou chevauche à

Longchamp, peu de gens se demandent l'origine de cette promenade

annuelle. Nous y venons parce que nos pères y sont venus, c'est une des

clauses de l'héritage que nous ont légué les générations précédentes, et

que nous transmettrons à nos descendants. Les usages, une fois établis,

trouvent une raison d'être dans leur existence même; plus ils durent,

plus ils se consolident, et on les observe encore longtemps après en

avoir oublié la cause première. Pourquoi ces flots vont-ils à la mer?

parce qu'ils sont poussés par d'autres flots, et que, derrière ceux-ci,

d'autres encore suivent la même pente invincible.... Mais qui s'inquiète

de la source?

On a beaucoup disserté sur Longchamp sans approfondir ce sujet si

important dans l'histoire des moeurs parisiennes. Chaque écrivain,

jugeant plus commode de copier servilement ses prédécesseurs que de

recourir aux pièces originales, s'est contenté d'allégations

incomplètes, de vagues généralités, de notions acceptées sans examen.

Ces maladroits défrichements ont laissé le sol vierge encore, et nos

études sur Longchamp seront, nous osons l'espérer, moins imparfaites que

celles de nos devanciers.

Au nord du village de Boulogne, entre le bois et la Seine, s'étend une

plaine étroite qui doit à sa configuration le nom de Longchamp _(longus

campus)_, et non pas Longchamps, comme on l'écrit sans égard pour la

syntaxe et pour l'étymologie. Ce fut là que dame Isabelle de France

bâtit, en 1250, le monastère de _l'Humilité de Notre-Dame_. Elle avait

écrit à Méméric, chancelier de l'Université: «Je veux assurer mon salut

par quelque pieuse fondation; le roi Louis IX, mon frère, m'octroie

trente mille livres parisis; dois-je établir un couvent ou un hôpital?»

Le chancelier opta pour qu'on ouvrit un asile à des nonnes de l'ordre de

Sainte-Claire. La Révolution lui a donné tort: elle eût conservé

l'hôpital, elle a démoli le couvent.

L'origine royale de Longchamp lui valut le patronage des souverains.

Saint Louis en visitait souvent les religieuses; Marguerite et Jeanne de

Brabant. Blanche de France, Jeanne de Navarre et douze autres princesses

y prirent le voile. Philippe le Long y mourut le 2 janvier 1321, d'une

dysenterie compliquée de fièvre quarte. Pendant qu'il agonisait, l'abbé

et les moines de Saint-Denis vinrent processionnellement l'assister,

apportant comme remèdes un morceau de la Vraie Croix, un saint clou et

un bras de saint Simon. L'application de ces pieuses reliques parut

soulager le moribond; mais, suivant la chronique du _continuateur de

Nangis_, la maladie étant revenue par la faute du roi, il fit son

testament et expira.

Longchamp, comme tous les autres monastères, comme toutes les

institutions humaines, passa de la grandeur à la décadence, de la

ferveur au relâchement, de la régularité au désordre. Saint Louis y

avait maintenu la stricte observance de la règle; son petit-fils, Henri

IV, y prit une maîtresse, Catherine de Verdun, jeune religieuse de

vingt-deux ans, à laquelle il donna le prieuré de Saint-Louis de Vernon,

et dont le frére, Nicolas de Verdun, devint premier président du

Parlement de Paris. Cet exemple paraît avoir été fatal à la moralité de

l'abbaye, à en juger par une lettre que saint Vinrent de Paul écrivait,

le 25 octobre 1632, au cardinal Mazarin: «Il est certain, disait-il,

que, depuis deux cents ans, ce monastère a marché vers la ruine totale

de la discipline et la dépravation des moeurs. Les parloirs sont ouverts

aux premiers venus, même aux jeunes gens sans parents. Les frères

mineurs recteurs aggravent le mal; les religieuses portent des vêtements

immodestes, des montres d'or. Lorsque la guerre les força à se réfugier

dans la ville, la plupart se livrèrent à toute espèce de scandale, en se

rendant seules et en secret dans les maisons de ceux qu'elles désiraient

voir.....»

Nous citons ce curieux passage, non pour dénigrer les nonnes de

Longchamp, mais pour établir que les relations du couvent avec la

capitale étaient fréquentes, et que les Parisiens préludaient par des

promenades partielles à la grande promenade périodique. Plusieurs

circonstances contribuaient à les entraîner vers ces parages. Dès le

quinzième siècle, on allait à Boulogne entendre prêcher le carême par

les cordeliers aumôniers de Longchamp. «En 1429, selon le _Journal de

Charles VII_, frère Richard, cordelier, revenu depuis peu de Jérusalem,

fit un si beau sermon, qu'après le retour des gens de Paris qui y

avaient assisté, on vit plus de cent feux à Paris, en lesquels les

hommes brûlaient tables, cartes, billes, billards, boules, et les femmes

les atours de leur tête, comme _bourreaux de truffes_, pièces de cuir et

de baleine, leurs _cornes_ et leurs _queues._ «En outre, il fallait

passer par Longchamp pour monter au Mont-Valérien, habité par des

ermites qui, au temps où Mercier rédigeait son _Tableau de Paris_, en

1782, attiraient encore, après quatre ou cinq siècles, _un concours

étonnant de peuple et de bourgeois_ Il y avait _fluxion_ sur ce point,

et l'autorité ecclésiastique fut souvent obligée d'employer des mesures

coërcitives. «Les évêques de Paris, dit l'abbé Leboeuf, ont toujours

veillé à ce qu'un trop grand concours à Longchamp n'en troublai la

retraite. La bulle du pape Grégoire XIII, sur un jubilé, en avait

assigné l'église pour une des sept stations. Pierre de Gondi, évêque,

mit l'église de Saint-Roch à la place de celle de Longchamp; et lorsque

le pape eut appris ces raisons, il loua sa prudence par un bref que j'ai

vu, daté du 10 mars 1584.»

Ce fut au commencement du règne de Louis XV que se régularisèrent les

excursions qui avaient pour fut l'abbaye. Une cantatrice célèbre,

mademoiselle Le Maure, quitta théâtre en 1727, à la vive douleur du

public, qui regrette toujours ceux qui prennent envers lui l'initiative

de l'abandon. Des scrupules religieux avaient déterminé la retraite de

mademoiselle Le Maure; mais le chant était sa vie; elle n'y put renoncer

d'une manière absolue, et lasse de dire les amours _d'Armide_ ou

d'_Alceste_, elle fit retentir de ses notes éclatantes les voûtes de

l'église de Longchamp. Les saintes filles se formérent aux leçons de

l'actrice; leur psalmodie lugubre devint un angélique concert et tout

Paris accourut les entendre chanter _Ténèbres_ pendant la semaine

sainte. L'abbesse, étonnée de ce succès, se mit en quête de belles voix,

et demanda aux choeurs de l'Opéra. Les _dryades_ du _Triomphe de

l'Amour_, les _divinités infernales_ de _Persée_, entonnèrent,

concurremment avec les vierges du Seigneur, _quare fremuerunt gentes_,

ou _miserere mei, Deus_. Les Parisiens se crurent au spectacle. On

assiégea les portes, on s'amoncela dans la nef, on escalada les

galeries, on monta sur les chaises, sur les tombeaux, sur les autels des

chapelles. Ce fut, pendant plusieurs années, une effroyable cohue, une

avalanche de bruyants visiteurs, l'invasion d'une petite église par une

grande ville. Le jour enfin, les curieux, arrivant le mercredi saint aux

portes de Longchamp, les trouvèrent fermées par ordre de M. de Beaumont,

archevêque de Paris. Le pèlerinage annuel n'en continua pas moins.

C'était une inauguration des promenades, une fête publique du printemps,

une manifestation joyeuse en l'honneur du soleil et des toilettes

d'avril, des nouvelles feuilles et des nouvelles modes, des beaux jours

renaissants et des jolies femmes ranimées. C'était, à défaut des

cantiques de Longchamp, un hommage rendu à celui qui vivifie la nature

après l'hiver.

En recherchant ce qui concerne les premiers Longchamp, nous n'avons

exhumé qu'une seule anecdote. Lalande, musicien de la chapelle du roi,

voulant aller à Longchamp, se rend chez le loueur de chevaux Mousset, et

loue un cheval avec selle de velours, housse galonnée, bride et bridon

d'or; il donne 9 fr. d'arrhes. En sortant de l'écurie, il rencontre

trois de ses collègues, Daigremont, Douillet et Mondoville, qui

l'invitent à monter avec eux dans une calèche et à les accompagner à

Longchamp. Lalande répond qu'il vient de louer un cheval, mais que s'il

peut retirer ses arrhes il sera volontiers de la partie. On retourne

chez le loueur: «M. Mousset, dit Lalande, montrez-moi donc encore une

fois le cheval que j'ai arrêté.--Le voici. Monsieur.--Savez-vous qu'il

est bien court, votre cheval, et qu'il y a peu d'espace entre le cou et

la queue? Car enfin, c'est moi qui paie: je prends la première place,

voici celle de Daigremont, Doublet se tiendra là; mais je ne vois pas où

diable sera placé Mondoville, et celui-là compte!»

Le loueur, après avoir écouté attentivement ce calcul, se hâte de

restituer les arrhes.

De 1750 à 1760 Longchamp atteignit son apogée. C'était alors une

solennité: grands seigneurs, diplomates, fonctionnaires publics,

financiers et fermiers-généraux y faisaient assaut de luxe et

d'élégance. A Naples, à Madrid, le roi lui-même par un sentiment de

pieuse vénération, n'aurait pas osé monter en voiture pendant la semaine

sainte: à Paris, au contraire, l'aristocratie préparait longtemps à

l'avance les plus somptueux équipages, et les bourgeois modestes, ceux

qui allaient ordinairement à pied, dérogeaient durant trois jours à leur

habitude. Calèches, fiacres, cabriolets, carrosses de remise, chevaux,

chaises à porteur, vinaigrettes, tous les véhicules disponibles étaient

mis en réquisition. Dès le mercredi saint, une immense cohue encombrait

les allées des Champs-Elysées et du bois de Boulogne. Les actrices y

venaient briguer les applaudissements que les vacances de Pâques les

empêchaient de chercher sur le théâtre. Les femmes qu'on appelait alors

_les impures_, et qui doivent leur nom actuel au quartier qu'elles

habitent, se montraient resplendissantes de diamants qui les paraient

sans les éclipser. Les journalistes, les pamphlétaires, les peintres de

moeurs, ne manquaient pas au rendez-vous général, et les nombreux

documents qu'ils ont recueillis nous mettent à même de tracer, presque

année par année, une monographie de Longchamp.

La promenade de mars 1768 fut favorisée par la beauté du temps et de la

douceur de la température. «Les princes, les grands du royaume, disent

les _mémoires_ contemporains, s'y rendirent dans les équipages les plus

lestes et les plus magnifiques.» L'héroïne de la fête fut la danseuse

Guimard, que Marmontel avait surnommée la _belle damnée_. Elle parut

_dans un char d'une élégance exquise,_ sur les panneaux duquel, pour

mieux rivaliser avec les grandes dames, elle avait fait peindre des

_armes parlantes_. L'écusson portait un _marc d'or,_ d'où s'élevait une

plante parasite, un gui de chêne; les grâces servaient de supports et

les amours de cimier. Ce blason révélait un lucre honteux; mais, sous ce

règne, la licence étaient trop commune pour qu'il lui fût possible

d'être effrontée, et l'un oublia l'imprudence de l'aveu pour ne songer

qu'à l'esprit des emblèmes.

Quelques années plus tard, en avril 1774, nous voyons la chanteuse Duthé

succéder à mademoiselle Guimard dans les fonctions de _beauté à la

mode_. Cet équipage doré, vernissé, traîné par six chevaux fringants,

n'appartient point, comme on pourrait le croire, à une princesse du sang

royal; il porte tout simplement la Duthé. Le mercredi et le jeudi saints

elle excite l'admiration; on la proclame et elle se croit sans rivale;

mais, le troisième jour un autre équipage, non moins doré, traîné par

six chevaux non moins superbes, galope à côté du sien. Quelle était donc

celle qui dressait ainsi carrosse contre carrosse, celle qui opposait sa

piquante physionomie à la beauté fade et régulière de la Duthé? Une

obscure élève d'Audinot, _danseuse en double_ à l'Opéra, la demoiselle

Cléophile, qui devait une subite opulence à la protection du comte

d'Aranda.

Un an après, la Duthé faisait l'épreuve de l'inconstance du public. Au

moment où son équipage entrait en ville, des groupes menaçants

l'environnèrent; des huées, des sifflets, des cris d'indignation

l'assaillirent avec tant de violence qu'elle fut obligée de rétrograder.

Des bruits vagues, calomnieux peut-être, avaient provoqué cette

explosion de mécontentements. Le comte d'Artois, marié depuis deux ans à

Marie-Thérèse de Savoie, venait souvent _incognito_ de Versailles à

Paris. «Las de _biscuit de Savoie_, disait M. de Bievre, il venait à

Paris prendre _du thé_; et les Parisiens, d'ordinaire peu scrupuleux,

avaient pris parti pour la comtesse délaissée.

L'affluence d'actrices et de femmes équivoques faisait de Longchamp un

spectacle assez scandaleux pour que l'archevêque de Paris cherchât à en

arrêter les progrès, après en avoir entravé la naissance. Il pria le

ministre de faire fermer les portes du bois de Boulogne durant la

semaine sainte, par respect pour le jubilé de 1776; mais ses

réclamations avortèrent, et la promenade eut son cours.

La tragédienne Rancourt, la _prima donna_ du Longchamp de 1777 faillit

n'y pas assister. Le 29 mars, resplendissante et fière comme si elle eût

joué Roxane, elle s'apprêtait à monter en voiture. Vous pensez aller à

Longchamp, madame; vous êtes toute au désir de plaire et de briller;

mais vous avez compté sans vos créanciers. Vous n'avez pas aperçu les

recors en embuscade autour de votre hôtel; les voici, ils vous

entourent, ils s'emparent de votre personne, ils vous invitent poliment

à coucher au Fort-l'Évêque. Heureusement qu'un homme généreux, mais peu

désintéressé, en sacrifiant quelques milliers de louis, va vous rendre à

l'ovation qui vous attend.

Le Longchamp de 1780 fut des plus brillants, en dépit de la vivacité du

froid. La file des voitures allait sans interruption depuis la place

Louis XV jusqu'à la porte Maillot, entre deux haies de soldats du guet.

Les voitures circulaient plus librement dans le bois, dont la garde

avait été confiée à la maréchaussée. On signala comme des merveilles

deux carrosses de porcelaine. L'un, occupé par la duchesse de

Valentinois, avait pour attelage quatre chevaux gris-pommelé, dont les

harnais étaient de soie cramoisie brodée en argent, le second

appartenait à _une impure_, mademoiselle Beaupré. Il reparut l'année

suivante avec un prince du sang, le duc de Chartres pour écuyer

cavalcadeur, «ce qui, disent les _mémoires_ de Bachaumont, n'augmenta

pas pour lui la vénération publique.»

Malgré la présence de Monsieur, du comte et de la comtesse d'Artois, du

duc et de la duchesse de Bourbon. Le Longchamp de 1781 fut triste.

Pendant quelques aimées, il y eut diminution progressive dans le luxe et

le nombre des équipages, quoique les modes eussent atteint un degré

d'extravagance qui aurait du donner de la splendeur à la fête annuelle

de la mode. C'était le temps des étoffes, _entrailles de petit-maître,

soupir étouffé, jambe de nymphe émue, centre de puce en fièvre de lait:_

les hommes étaient coiffés _à l'oiseau royal, au cabriolet, à la

Ramponneau, à la grecque, à l'hérisson;_ les femmes portaient de

gigantesques bonnets _à la Belle-Poule, à la d'Estaing, au ballon, à la

Montgolfier, au Port-Mahon, au compte-rendu, aux relevailles de la

reine_. Les carrosses massifs avaient été remplacés par des cabriolets

importés d'Angleterre, _wiskys_ ou _garricks_, voitures légères, mais

d'une si prodigieuse hauteur que le peuple disait, en les voyant passer:

«Voilà des gens qui vont allumer les réverbères.» Il parut, au Longchamp

de 1786, un _wisky_ dont la caisse disparaissait dans le brancard. Les

laquais étaient assis sur le devant, et le cocher, placé derrière sur un

siège élevé, dirigeait les chevaux par-dessus la tête de ses maîtres.

Les beautés remarquables et remarquées de cette même année furent les

demoiselles Adeline et Deschamps, appartenant toutes deux à la

_Comédie-Italienne_ La première avait reçu de M. de Weymeranges,

intendant des postes et relais, un présent de mille louis pour son

_longchamp_. La seconde est nommée par Delille dans _une épître sur le

luxe:_

Cette beauté vénale, émule de Deschamps,

Des débris de vingt ducs scandalise Longchamps.

Une modification essentielle, introduite au Longchamp de 1787. lui

rendit momentanément son éclat primitif. On renonça à suivre la route

inégale et sablonneuse de l'abbaye, pour adopter l'allée qui va de la

Muette à Madrid. «Depuis longtemps, écrit l'annaliste Bachaumont, on ne

se rappelle pas avoir vu tant de monde, tant de voitures aussi belles et

aussi bizarres: les _wiskys_ y brillaient surtout. Beaucoup de

petits-maîtres, beaucoup de dames avaient fait faire une voiture

différente pour chaque jour. Un _wisky_ plus bizarre et plus galant que

les autres a fait pendant ce temps la matière des conversations. Ce

_wisky_ était surmonté d'une Folie avec sa marotte; dedans étaient

quatre marionnettes, deux de chaque sexe, saluant à droite et «gauche

sans cesse; tout cela était mené par un ânon joliment harnaché, et un

jockey dirigeait l'animal. On lisait sur la voiture: _D'où viens-je? où

vais-je? où suis-je?_ On l'a appelé la _parodie de Longchamp_, dont en

effet on semblait vouloir faire la critique. Quoi qu'il en soit, ce

concours a dû satisfaire le marquis de Villette, qui passe aujourd'hui

pour l'auteur.»

La révolution suspendit Lonçchamp. Comment l'aurait-on solennisé? Tous

les chevaux avaient été accaparés pour le service des quatorze armées,

et le sang coulait sur la place ci-devant de Louis XV. Si quelques

voitures avaient osé s'aventurer dans les Champs-Elysées, elles auraient

rencontré chemin faisant les charrettes chargées de victimes. Longchamp

tomba en même temps que la monarchie. Ne pensez pas toutefois que la

mode ait complètement perdu son empire. Exilée de Longchamp, elle se

réfugiait dans les _galeries de bois_ C'était au Palais-Égalité qu'on

voyait les redingotes _à la Zutime_ en _pékin velouté et lacté;_ les

douillettes _à la laponne_ en _florence unie_; les habits _à la

républicaine_: les _caracos à la Nina_; les robes _à la turque, à la

persienne, à la Psyché, au lever de Venus_. Où diable la mythologie

va-t-elle se nicher?

Cependant l'on abattait sans pitié le vieux monastère; on brisait les

nombreux tombeaux de l'église édifiée par sainte Isabelle, et les

cendres de la fondatrice, de Jeanne de Bourgogne, femme de Philippe le

Long, de Jeanne de Navarre, de Jean II, comte de Dreux, étaient

dispersées par des mains profanes. Longchamp semblait mort avec la

religion qui l'avait enfanté; les vainqueurs de thermidor le

ressuscitèrent. Nous sommes en germinal an V (avril 1797). La terreur

est anéantie, l'échafaud renversé, la _jeunesse dorée_ triomphante;

Longchamp va renaître pour les ébats des parvenus du Directoire. «Le

peuple, dit le _Miroir_ du 26 germinal, commence à voir que ces

opulentes niaiseries lui sont de la plus grande utilité. On ne peut

compter le nombre des couturières, des marchandes de modes, que nos

jolies promeneuses ont fait travailler, pour fixer les regards pendant

cette fête, qui, en elle-même, ne ressemble à rien. Pendant que les

amours s'occupent de leur parure, les forgerons, les charpentiers, les

selliers, travaillent sans cesse à confectionner, à équiper les chars et

les chevaux qui doivent traîner cette foule élégante et badine. Gloire à

Longchamp, aux niais qui y galopent, aux badauds qui les considèrent!

Ils font travailler, ils font vivre le pauvre monde.»

En vertu de ces doctrines, exprimées dans un style qui exhale un parfum

d'ancien régime, les Parisiens se portent à Longchamp, le jour du

_ci-devant_ mercredi saint. On brave la pluie; on veut reconnaître les

lieux; mais il y a encore peu d'élégantes voitures, et l'on ne distingue

qu'un seul équipage à quatre chevaux, conduits par des jockeys vêtus à

l'anglaise. Le jeudi, les équipages, plus nombreux, vont et reviennent

sur deux lignes parallèles. La citoyenne Tallien, la citoyenne Récamier,

la citoyenne Lange, la citoyenne Mézerai, du théâtre Louvois, la

danseuse Lanxade, ont les honneurs de la journée. Le vendredi, on compte

deux mille voitures. Les héroïnes de la veille reparaissent avec des

toilettes différentes. L'écuyer Franconi a réuni ses musiciens dans une

vaste _gondole_, qu'escorte une foule d'écuyers, et donne un concert

ambulant aux promeneurs, depuis la place Louis XV jusqu'à Bagatelle. Des

troupes à pied et à cheval, des agents de police, sont distribués sur

toute la route; car le gouvernement est averti qu'une _grande

conspiration_ se prépare, et qu'on doit profiter de Longchamp pour

prendre le _Chemin de Ia Révolte_. Comme un symbole, de l'aristocratie

déchue, se montre à cette fête une calèche de forme antique, lourde et

vermoulue, conduite par deux maigres laquais, et péniblement tiraillée

par deux maigres haridelles. A l'entrée des Champs-Elysées s'est formé

un groupe d'humoristes, qui narguent le faste des nouveaux enrichis.

«Tiens, voici un ex-jacobin.--Celui-ci est un valet qui a dénoncé son

maître.--Voilà un comité révolutionnaire: le père, la mère, le fils,

tout en était...» Le soir, les _citoyennes_, en costume d'amazone, ou

habillées _à la grecque_ et étincelantes de diamants, vont au théâtre

Feydeau entendre Garat chanter _Enfant chéri des Dames_ et l'air

d'_Alceste: Au nom des Dieux._ Voilà Longchamp reconstitué!

Diverses particularités signalèrent la semaine sainte de germinal an

VIII (1798). Le _vendredi saint_ fut en même temps le _mardi-gras;_ on

confondit le carême et le carnaval. Il y eut un _bal masqué_ le _jeudi

saint_, et le lendemain on exécuta le _Stabat_, au grand mécontentement

des vieux hébertistes. Les _merveilleux_ de l'an VIII figurèrent à

Longchamp en habits gros bleu, brodés en soie bleu-de-ciel, à _collet

triplement juponné_, avec cravates nouées sur le côté gauche, gilets _à

la débâcle_, et demi-chemises de batiste. Les couleurs chamois, serin et

violet, dominaient dans les ajustements des dames. Quelques robes

étaient bleu-clair recouvertes de linon. La coiffure en vogue était le

fichu-marmotte sur un chapeau de paille.

Le soir du vendredi saint, un jeune homme entre chez le restaurateur

Naudet; il commande une _bisque aux écrevisses,_ un vol-au-vent, une

_suprême_, des biscuits à la crème et une bouteille de Volney. Il mange

vite; et, comme par distraction, met un couvert dans sa poche. Madame

Naudet s'en aperçoit, et sans esclandre, elle ajoute sur la carte: un

couvert d'argent, 54 fr. Le _merveilleux_, en payant, se contenta de

dire: «Je ne croyais pas que la carte montât si haut.»

En l'an X, Longchamp a repris racine, et inspiré des vers à Luce de

Lancival, un des grands poètes de l'Empire:

Célèbre qui voudra les plaisirs de Longchamps:

Pour moi, je choisis mieux le sujet de mes chants;

Mon pinceau se refuse à la caricature.

J'abandonne à Callot la grotesque figure

Du dédaigneux Mondor, brillant fils du hasard,

Pompeusement assis au fond du même char

Dont naguère il ouvrait et fermait la portière;

Ce fat, tout rayonnant de son luxe éphémère,

Et qui, pour trois louis, s'estime trop heureux

De louer un coursier qui sera vendu deux;

Et nos Vénus, sortant de l'écume de l'onde,

ui prennent le grand ton pour le ton du grand monde,

Et pensent ennoblir leurs vulgaires appas,

En affichant le prix que les paie un Midas.

Ce qui déplaît à voir n'est point aimable à peindre,

Et Longchamp me déplaît, à parler sans rien feindre.

Tout Paris à Longchamp vole. Qu'y trouve-t-on?

Maint badaud à cheval, en fiacre, en phaéton,

Maint piéton vomissant mainte injure grossière,

Beaucoup de bruit, d'ennui, de rhume et de poussière.

Tel est encore Longchamp de nos jours; car depuis l'an VIII, il n'a plus

été interrompu, même lorsque les chevaux des Cosaques rongeaient les

arbres des Champs-Elysées, et que la hache des sapeurs ennemis décimait

le Bois de Boulogne.

C'est toujours le même programme, exécuté de la même manière; ainsi,

cette année, on s'est occupé de Longchamp plusieurs mois à l'avance. La

_fashion_ noble ou financière a fait renouveler ses équipages. Les

_lions_ ont demandé des tilburys et des _wurks_ à Desouches-Touchard,

des habits à Humann, des cannes à Verdier. Les élégantes se sont

pourvues des capotes d'Alexandrine, des chapeaux de Lemonnier-Pelvey,

surmontés des plumes de Zacharie. Et que d'étoffes nouvellement

inventées par nos industriels! _échelle orientale, droguet catalan,

pékin en camaïeux, lampas burgrave, étoile polaire, caméléon fleuri,_

etc. Tout cela a été préparé sous l'influence d'un printemps hâtif, et

le retour inattendu du froid a déçu bien des espérances, retenu bien des

promeneurs au coin du feu, bien des voitures sous la remise; néanmoins,

quoique les Champs-Elysées fussent déserts le mercredi, jour de pluie et

de giboulées, on y a vu, malgré l'incertitude du temps, un public de

choix le jeudi, et une très-grande affluence le vendredi. M. Gabriel

Delessert avait, suivant l'usage, publié une ordonnance pour prévenir

tous accidents et désordres pendant les promenades de Longchamp, avec

défense de rompre la file, de conduire des voitures dans les

contre-allées, de monter sur les arbres et sur les candélabres destinés

à l'éclairage public. Ces mesures n'ont pas été inutiles le dernier

jour, car la foule est revenue avec le soleil; deux lignes de voitures

s'étendaient de la place de la Concorde à la porte Maillot; c'était le

mardi-gras, moins les masques. Au milieu de la chaussée, circulaient les

équipages armoriés, les calèches de la Chaussée-d'Antin, et celles de

quelques actrices assez jolies pour avoir voiture avec deux mille francs

d'appointements. A l'entour, des _sportsmen_, en habit _fumée de

Londres_, caracolaient sur leurs nouvelles montures; des commis

s'évertuaient à modérer le langage de leurs _locatis_; de gracieuses

cavalières paradaient en amazones de _casimirienne_ à boutons d'or, à

manches _amadis_. Dans les contre-allées erraient les curieux vulgaires,

les spectateurs désoeuvrés, qui contribuent eux-mêmes à former le

spectacle.

[Illustration.]

Voilà le Longchamp de cette année; ce sera sans doute, avec de légères

variantes, celui de 1844. Longtemps encore, toujours peut-être, on verra

les modes nouvelles s'épanouir durant ces trois jours consacrés. Comment

voulez-vous que cet usage périsse? Il est devenu en quelque sorte une

des fonctions de note organisme. Il est protégé par la coquetterie des

femmes, l'orgueil des riches, l'intérêt des commerçants. Qui pourrait

ébranler un édifice assis sur les bases aussi éternelles?

La Vengeance des Trépassés.

NOUVELLE.

(Suite.-Voyez p. 73 et 89.)

[Illustration.]

§ 3.--Le Moulin.--La famille de Ponce-Pilate.

Mille terreurs, mille soupçons s'élevaient dans le coeur des fugitifs,

qui n'osaient encore se les communiquer. Ils allaient sans parler,

respirant à peine, livrés tour à tour à l'espoir d'être sauvés et à la

crainte d'être trahis. Tout à coup on leur barre le chemin; dans la

nuit, une figure humaine est debout devant eux, une main se pose sur

l'épaule de don Christoval qui marchait le premier, et une douce voix

connue leur dit: _C'est moi_. Trop tard! don Christoval avait déjà

frappé. La pauvre Rachel ne jeta pas un cri; mais elle ajouta aussitôt:

«Je suis morte! vous avez tué votre libératrice.» En même temps

l'abîme ténébreux dans lequel ils étaient plongés tous trois s'ouvrit

comme par enchantement et laissa apercevoir l'immensité du ciel brillant

d'étoiles. Rachel, par un dernier effort, poussa en avant ses protégés,

et lorsque, après avoir fait un pas, ils se retournèrent vers elle, la

porte s'était remise à sa place, le rocher était refermé, tout était

silencieux et immobile.

Leur premier mouvement fut de tomber à genoux pour remercier Dieu. Ils

se trouvaient dans une prairie couverte d'une herbe haute et touffue;

derrière eux s'élevait un énorme massif de rochers sur lesquels avaient

crû çà et là des chênes et des pins, dont les spectres noirs et

mélancoliques se dessinaient sur le ciel doucement éclairé d'une lueur

crépusculaire. La sinistre maison devait être située derrière ces

rochers, car on ne la découvrait nulle part, en sorte que rien ne

souillait la pureté de ce paysage. Au sortir d'une atmosphère chargée de

vapeurs de sang. Léonor et Christoval respiraient avec délices, et cet

air embaumé leur rendait les forces dont ils avaient tant besoin.

Don Christoval cherchait la meilleure direction à suivre, quand leur

oreille fut frappée d'un bruit lointain et régulier. Ils reconnurent le

tic-tac d'un moulin; ils se dirigèrent de ce côté, en marchant avec

toute la vitesse possible dans cette grande herbe où il leur eût été

facile de se cacher, même en plein jour. Le bruit devenait plus

distinct; il semblait que ce fût une voix amie qui les appelât. Au bout

d'un quart d'heure, ils distinguèrent la maisonnette du meunier. Mais un

obstacle imprévu les arrêta court: ce fut le ruisseau qui faisait

tourner le moulin. Heureusement ils crurent distinguer quelqu'un près de

la maison. Don Christoval, d'une voix forte dont il tâchait pourtant de

calculer et de ménager la portée, cria: _Au secours!_ et aussitôt un

homme accourut vers eux. Quand il fut sur le bord du ruisseau. Léonor ne

put se tenir de lui crier à son tour _sauvez-nous!_ l'homme ne répondit

qu'un mot _attendez!_ et il disparut. Au bout de cinq minutes il revint

avec une planche qu'il jeta sur le ruisseau, et les amants se crurent

sauvés en touchant l'autre rive.

Le meunier n'attendit pas leurs questions: «Vous venez de

là-bas?--Hélas! oui.--Par quel miracle vous êtes-vous échappés?--Nous

avons été délivrés par un ange qui a été bien mal payé de ce bienfait.

Mais vous savez donc....--Je sais tout. Vous n'êtes pas les premiers qui

se sauvent ici. Oui, la Rachel est un ange parmi les démons. Aussi je

commence à leur devenir suspect; mais n'importe, venez; nous trouverons

moyen de vous cacher comme ceux d'il y a un mois.»

Ils touchaient au seuil de la porte, lorsqu'on vit soudain des lanternes

courir le long de l'eau, dans la prairie. Elles descendaient vers le

moulin, et l'air retentissait de ces cris: Juan! Juanito! Juan! Juan!

«Les voici, dit le meunier; ils veulent passer. Carmen, dit-il à la

meunière qui était sortie au-devant d'eux, Carmen, cache ces étrangers.

» En même temps, il tourna les talons; et, comme l'on continuait à

crier: Juan! Juanito! il se mit à répondre de toutes ses forces: «Oui,

maître, oui! me voilà! me voilà!

--Ils seront bientôt ici, dit la meunière; vite, vite, fourrez-vous dans

le bluteau. Là!... bon!... Entassez-vous tant que vous pourrez dans la

farine. C'est cela! et ne bougez.» La bonne Carmen ayant laissé retomber

le couvercle de toile et fait un signe de croix sur le bluteau, alla

s'asseoir près du berceau de son enfant, et se mit à le bercer en

chantant une vieille romance sur le Cid.

Bientôt la porte s'ouvrit avec impétuosité, et trois hommes se

précipitèrent dans la chambre. Juan les suivait. Sans dire une parole,

ils coururent au lit, le visitèrent par-dessous avec leurs lanternes;

ils levèrent même les couvertures. Ensuite ils ouvrirent l'armoire; en

un mot, ils fouillèrent dans tous les coins et recoins dont ils purent

s'aviser, mais, par bonheur, ils ne s'avisèrent pas du bluteau. Enfin

l'un d'eux rompit le silence, et ce fut pour s'écrier avec des jurements

horribles: «Malheur à eux, si nous les rattrapons, les traîtres, les

scélérats, qui ont volé nos bons maîtres! ils le paieront cher! Et toi,

Juan, si l'on découvrait que tu aies favorisé leur fuite, que tu es leur

complice, ton affaire serait bientôt faite, ainsi qu'à ta femme et à ton

marmot!

--Vous me faites tort, mes braves camarades, répondit le meunier.

J'atteste le ciel que je voudrais avoir ces coquins en ma seule

puissance, les tenir là, à ma discrétion, et je vous montrerais bientôt

quel homme je suis! Mais je puis vous garantir qu'ils n'ont pas pris de

ce côté; ou, s'ils y sont venus, le ruisseau leur aura fait rebrousser

chemin, et je n'en ai point vu. Probablement ils se seront jetés sur la

route de Jaen. En tout cas, ils ne peuvent manquer d'être rejoints,

puisque vous me dites que toute la maison est à leurs trousses. Mais

vous n'avez plus rien à faire ce soir; vous devez être fatigués; ne

voulez-vous pas vous rafraîchir?

--Volontiers, ami Juan, répondit un autre qu'à sa voix, don Christoval

reconnut pour le portier qui les avait d'abord repoussés; mais nous

avons déjà soupé, il nous faut peu de chose.

--Un bon beignet de pâte, à l'huile, arrosé d'une outre de vin vieux,

dit Carmen. Nous avons de l'huile admirable; et quant au vin, vous m'en

direz des nouvelles.»

Les quatre hommes s'assirent autour de la table. Carmen prit un plat

creux, s'approcha du bluteau, leva le couvercle, et puisa de la farine

pour faire son beignet, affectant de rester longuement devant le bluteau

ouvert. Cependant un des bandits qui n'avait pas encore parlé: «Que

j'aurais du plaisir, dit-il, à planter mon poignard au coeur de ces

misérables, comme cela!...» En achevant ces mots, il enfonçait son

poignard au milieu de la table avec rage. L'arme se tint debout en

tremblant; la lame avait pénétré dans le bois à six lignes au moins de

profondeur.

«Carmen, dit le meunier, arrête le moulin. Il est une heure passée;

c'est aujourd'hui dimanche..., et apporte-nous l'outre.» Le souper

commença et la conversation continua de plus en plus animée et enjolivée

de mille plaisanteries atroces ou indécentes. Le meunier faisait le bon

compagnon, enchérissant sur ses convives, et avait soin de les faire

boire largement, en s'épargnant lui-même sans qu'il y parût. Enfin, il

joua si bien son jeu, qu'ils sortirent du moulin plus assurés que jamais

du dévouement du meunier et complètement ivres, à ce point, qu'en

repassant le ruisseau, l'un de ces honnêtes gens y tomba, et y fût

resté, s'il se fût trouvé en la seule compagnie de l'honnête Juan.

Léonor et Christoval furent tirés de leur asile, tellement enfarinés de

la tête aux pieds, que leur visage et leurs mains ressemblaient à ceux

d'une statue de marbre blanc. En les voyant dans cet état, le meunier et

sa femme firent de grands éclats de rire, auxquels eux-mêmes prirent

part très-volontiers. «Vous voilà hors du plus grand péril, dit Juan;

mais ce n'est pas tout: il faut trouver moyen de gagner la ville voisine

sans être découverts, car nous sommes toujours sur le domaine de vos

ennemis. Or, ils sont puissants et vigilants! et, s'ils vous

surprennent, il n'est point de violence qu'ils ne se permettent pour

s'assurer de vous et vous empêcher de découvrir leurs crimes à la

justice. Le point du jour approche; voici ce qu'il faut faire: vous

allez prendre un de mes habits, et cette jeune dame fera à ma femme

l'honneur de revêtir un des siens. Nous partirons avec ma voiture. Vous

savez conduire une voiture? Vous conduirez donc la mienne à pied, et

madame et moi serons assis sur les sacs: elle pourra même faire semblant

de dormir, cela fera que, si l'on nous rencontre, l'on aura moins de

soupçons; car je suis connu dans le pays, et vous passerez pour mon

garçon de moulin.»

--Rien n'est mieux arrangé, reprit don Christoval; dites-moi seulement

comment il se peut faire qu'un si honnête homme que vous soit au service

d'une troupe d'assassins.--Je vous conterai tout cela en route, dit le

meunier. Nous n'avons pas de temps à perdre.»

Les travestissements finis et la voiture préparée, l'on partit. L'aurore

n'était pas encore levée, mais une ligne rouge, qui enflammait l'horizon

du côté de l'orient annonçait son approche. Au fond de la voûte céleste

les étoiles avaient disparu sous un voile grisâtre; et, à l'extrémité

opposée, la lune brillait encore, pale et légère, dans un ciel bleu.

L'air était frais et calme; les oiseaux se taisaient, endormis dans les

vieux oliviers qui bordaient la route, et le silence universel attestait

que la nature n'était pas encore réveillée. On sait que, par l'effet

d'un de ces mystères dont notre vie est tissue, cette heure matinale

verse au coeur de l'homme l'espoir et la confiance, comme la venue des

ténèbres y jette le découragement et la terreur. Nos voyageurs, dans

cette heureuse disposition qu'inspire le retour de la clarté, sortirent

du moulin, Christoval, en équipage de garçon meunier, un fouet à la

main, Léonor en habit de paysanne. Ils embrassèrent la bonne Carmen, qui

pleurait et ne pouvait s'empêcher d'avoir peur, et l'on se sépara pour

ne jamais se revoir, selon toutes les apparences. Ainsi va la vie!

Tous trois étant montés sur la voiture, Juan et Léonor assis côte à côte

et don Christoval sur le devant, comme celui qui conduisait les chevaux,

le meunier prit la parole en ces termes: «Regardez entre les arbres:

voyez-vous là bas la maison isolée enveloppée d'une petite vapeur

blanche? Tenez, voilà le premier rayon du soleil qui l'éclairé. C'est là

que vous devriez être à cette heure, étendus sans mouvement et sans une

goutte de sang dans les veines, au lieu de rouler tranquillement comme

nous faisons, sur une bonne route bien sablée. Il est certain que Dieu a

opéré miraculeusement en votre faveur.

«Il y a trois ans que cette famille vint s'établir dans le pays. Nul ne

les connaissait, et personne, aujourd'hui même, ne pourra vous dire d'où

ils sortaient. Ils achetèrent cette maison avec ses dépendances, qui

sont très-vastes. C'était un vieux manoir inhabité depuis des siècles:

on le disait hanté par des apparitions; ainsi vous voyez que ce n'est

pas d'hier que c'est un lieu redoutable. Ils firent réparer

l'habitation. On y travailla longtemps; et je me souviens, moi, d'y

avoir mené du sable et des pierres. Dans ce temps-là, je n'étais pas

encore marié et je n'avais pas loué leur moulin. Je ne pensais qu'à me

faire soldat; c'était bien loin de songer à devenir meunier! Pour en

revenir à eux, ils se sont mis à vivre très-mystérieusement, et ont

toujours continué depuis. Ils se donnent pour Moresques, mais la vérité

est que ce sont des Hébreux, ou, si vous l'aimez mieux, des juifs. Ils

sont très-riches, et on les croit profondément versés dans les secrets

de la cabale. Mais ce n'est pas là le plus extraordinaire de leur

histoire; le voici: ils sont tous venus au monde avec une main lépreuse,

la main droite; aussi vous avez dû remarquer qu'ils portent tous un gant

à cette main, et ne la découvrent jamais. Cette lèpre reste immobile et

ne se répand pas sur le reste du corps avant un certain âge, qui est

trente ans pour les femmes, et quarante ans pour les hommes. Alors cette

horrible maladie se met en mouvement; elle commence par les jambes, et

monte lentement, lentement, jusqu'à ce qu'elle envahisse le corps tout

entier; et, au fur et à mesure qu'elle gagne du terrain, elle tue les

endroits par où elle a passé, de manière qu'il y a dans le même individu

une moitié morte et une moitié vivante. Quand le mal s'est emparé de la

tête, c'est fini! mais il faut beaucoup de temps pour en arriver là.

«Il est impossible de guérir ce mal, et vous croirez sans peine que les

hommes n'y peuvent rien, quand vous saurez que c'est un châtiment de

Dieu sur toute une race. Ces gens descendent, à ce qu'on dit, de

Ponce-Pilate, qui signa l'arrêt de mort de notre Sauveur, et ils doivent

porter jusqu'à la consommation des siècles le signe et la peine du crime

de leur ancêtre.

«Mais, s'ils ne peuvent vaincre cette lèpre hideuse, ils ont du moins

trouvé moyen de la combattre et de retarder ses progrès: c'est en

prenant des bains tièdes dans du sang de chrétien.

« La situation de leur demeure, au milieu de cette immense plaine

déserte, au sortir d'un défilé de la montagne Noire, les sert

admirablement. Quelque voyageur égaré ou attardé vient de temps à autre

leur demander asile, et ces infortunés voyageurs disparaissent sans

laisser aucune trace de leur passage. Ils ont chez eux une demi-douzaine

de domestiques, ou plutôt d'assassins à leur solde, qui, en un clin

d'oeil, et à l'aide de certaines machines, vous expédient un homme dans

l'autre monde. Après quoi, le vieux père, qui est le plus avancé dans sa

maladie, prend son bain, et l'on assure que les trois autres membres de

la famille se plongent successivement dans cette cuve sanglante.»

Ici don Christoval interrompit le récit du meunier: «Je ne croirai

jamais, dit-il, que deux créatures aussi charmantes que le sont Amine et

Rachel participent ni à ce bain atroce, ni au meurtre qui a servi à le

préparer.

--Je ne sais ce qui est d'Amine; quant à Rachel, vous avez raison. Comme

elle est la plus jeune, il n'y a pas longtemps qu'elle est instruite des

sombres mystères de la maison paternelle, et elle ne demanderait pas

mieux que de s'enfuir; mais comment? avec le secours de qui? et où se

réfugier?

--Mais, demanda Léonor, comment avez-vous su tous ces détails!

--Par deux domestiques qui se sont échappés de cet affreux repaire, il y

a un mois; et qui se sont sauvés, comme vous, dans mon moulin, jusque-là

je ne me doutais pas de la moindre chose. Ce moulin appartient à la

famille de Ponce-Pilate: ils me la louent bon marché et j'y gagne

beaucoup d'argent. Mais il n'est argent ni intérêt qui tiennent! je ne

puis souffrir en silence qu'on égorge ainsi mon prochain à deux pas de

moi, surtout étant, comme je suis, d'une famille de vieux chrétiens!

Mais nous voilà arrivés à Huescar sans avoir, grâce à Dieu, fait de

mauvaise rencontre. Dès que, vous serez en sûreté, j'irai avertir la

justice.

--Hélas, dit Léonor, dans votre déposition, n'oubliez pas de justifier

la pauvre Rachel! c'est à elle que nous devons la vie, et probablement

elle nous eût accompagnés, sans la cruelle méprise qui, peut-être, à

l'heure qu'il est, lui a ravi l'existence. Que sera-t-elle devenue, sans

secours, dans ce couloir voûté? Aura-t-elle pu en sortir? Quel

traitement aura-t-elle reçu du reste de sa famille? Je vous avoue que

ces pensées me tourmentent beaucoup!»

§ 4.--La Bohémienne.

Sur ces entrefaites, la voiture était entrée dans les rues d'Huscar. Ils

allèrent descendre à l'enseigne du Saint-Sacrement, dont l'hôte était un

ancien ami du meunier. Il se trouvait justement dans cette auberge des

marchands qui retournaient à Murcie après avoir terminé leurs affaires à

Hescar: ils consentirent à prendre dans leur compagnie don Christoval et

Léonor, qui passait pour sa femme. Ceux-ci ne quittèrent pas le brave

Juan sans mille protestations d'amitié et sans l'avoir forcé d'accepter

une généreuse récompense.

De Murcie, il leur fut aisé de gagner Alicante, où, trouvant encore une

occasion toute prête, ils s'embarquèrent pour Barcelone. Léonor

regrettait les chevriers de la montagne Noire; mais don Christoval lui

fit comprendre qu'il n'y avait de sûreté pour eux en aucun endroit de

l'Espagne, à cause du grand crédit de l'archevêque, qui, tôt ou lard,

finirait par les découvrir dans la retraite la plus cachée. Léonor se

rendit à ces raisons.

Leur dessein était de se retirer quelque part en France, et d'y attendre

que la mort du prélat ou son indulgence, sur laquelle, à vrai dire, ils

ne comptaient guère, leur permit de rentrer en Espagne.

Ils descendirent à Barcelone, et résolurent de continuer leur route par

terre, parce que la navigation fatiguait trop Léonor. Ils étaient trop

loin pour risquer beaucoup d'être poursuivis, outre qu'ils étaient

toujours déguisés; et une fois au delà des Pyrénées, ils n'avaient plus

rien à craindre.

Aucun incident remarquable ne troubla leur voyage jusqu'à Llivia, petit

village situé à l'entrée de la montagne. Ils y arrivèrent avec la nuit.

L'unique auberge de l'endroit était un cabaret d'apparence assez

chétive, mais, comme il n'y avait pas à choisir, ils allèrent y

descendre.

On remisa leur chaise, ensuite ils demandèrent une chambre: on leur dit

qu'il n'y en avait point de disponible pour l'heure, mais que sûrement

ils en auraient une pour coucher. En attendant, ils devaient se

contenter d'une espèce de salle commune, où étaient entassés bon nombre

de buveurs, qui faisaient grand bruit, car la méchante fortune de nos

voyageurs voulut que ce fût précisément la fête de l'endroit. Ils se

soumirent et prirent place dans un coin. Peu à peu, cependant, les

pratiques du cabaretier se retirèrent pour aller danser ou voir danser

dans une grange voisine, et les nouveaux venus luirent souper plus

tranquillement qu'ils ne l'avaient espéré. Ce souper fut meilleur aussi

qu'on n'aurait dû s'y attendre: il se composait de gibier, de

pâtisseries et de fruits, le tout relevé par un très-bon vin. Avant la

fin du repas, Léonor et don Christoval étaient demeurés tout à fait

seuls; cependant la prudence ne leur permit pas de s'entretenir de leurs

affaires, de peur d'être espionnés et entendus à travers une simple

cloison de planches mince comme du pallier. Ils causèrent de choses

indifférentes, et bien leur en prit. Après le dessert, don Christoval

sortit pour faire préparer enfin leur chambre, y transporter leur bagage

et s'occuper avec l'hôte d'autres détails touchant le départ du

lendemain et la route à suivre. Léonor, pensive, accoudée sur la table,

la tête appuyée sur sa main, prêtait l'oreille au bruit de la danse

lointaine, et son regard se perdait dans la partie obscure et profonde

de cette salle déserte. Tout à coup en face d'elle, dans l'angle opposé,

il lui sembla distinguer une forme humaine qui se mouvait et grandissait

dans l'ombre. La lampe de cuivre qui brûlait devant elle, suspendue à

une crémaillère en bois, lui donnait sur le visage, et la vivacité de la

lumière formait une sorte de rempart devant ses yeux éblouis. Léonor ne

put se défendre d'un sentiment de surprise et même de frayeur. La

personne inconnue s'approcha lentement jusqu'au bord de la table qui la

séparait de Léonor. C'était une grande femme maigre avec de beaux traits

réguliers, un teint cuivré et des yeux noirs brillants comme deux

flammes sombres. Elle était coiffée d'une espèce de turban rouge, vêtue

d'une longue robe grise qui s'en allait en guenilles, et paraissait

avoir quarante ans ou un peu plus. Il était facile de reconnaître une

Egyptienne ou Bohémienne. «Madame, dit-elle en bon espagnol, n'ayez pas

peur de moi; je m'étais endormie là, sur une natte: la faim m'a

réveillée tout à l'heure; voulez-vous me donner à

manger?--Très-volontiers; tout ce qui est là est à votre service. Prenez

une chaise, ma pauvre femme, et buvez et mangez.» L'Égyptienne ne se le

fit pas répéter: elle s'assit en face de Léonor, qui la considérait avec

compassion, et se mit à souper silencieusement, en personne affamée.

Quand elle fut rassasiée: «Que le ciel, ma bonne dame, vous récompense

de votre charité, dit-elle d'une voix grave et émue; je n'ai pas d'autre

moyen de reconnaître le bien une vous m'avez fait; cependant, si vous le

désirez, je vous dirai votre bonne aventure. C'est un art dans lequel je

passe pour habile.--Oh! que vous me feriez plaisir! dit Léonor. »

L'Égyptienne, sans répondre, remplit un verre d'eau; puis, tirant de sa

poche unie petite boîte oblongue dans laquelle étaient renfermées des

plantes et des graines desséchées, elle y chercha une feuille de buis,

une feuille de romarin et un grain de genièvre, qu'elle plaça dans une

cuiller d'argent soigneusement essuyée, au-dessus de la flamme de la

lampe. Tandis que ces substances se calcinaient avec un faible

pétillement et une odeur aromatique, l'Égyptienne marmottait des paroles

rapides dans une langue inconnue. Sans s'interrompre, elle versa les

cendres dans le verre d'eau; et comme elles flottaient légèrement à la

surface, elle pria Léonor de souffler trois fois dessus pour les

submerger. Enfin, elle sortit de sa poche deux autres objets: un morceau

de parchemin chargé de caractères et de figures cabalistiques qu'elle

glissa sous le verre; plus, un petit volume également écrit sur

parchemin, qu'elle ouvrit à un endroit marqué, et posa ainsi ouvert

au-dessus de l'eau, comme un toit. Elle l'y laissa environ une minute,

pendant laquelle elle continuait toujours ses prières et ses évocations.

Enfin elle remit le livre dans sa poche, et dit: «Tout est prêt. »

Elle s'agenouilla alors. Le verre était au niveau de ses yeux; elle y

regarda, et traduisait ce qu'elle voyait dans l'eau, «Vous avez été

religieuse, au moins avez-vous porté l'habit de novice.--Vous vous êtes

enfuie de votre couvent,--la nuit,--avec un cavalier.--Vous avez

traversé un bois,--ensuite une plaine;--on vous reçoit dans une vaste

maison;--vous avez échappé à un grand péril....--Attendez! interrompit

Léonor: ne pouvez-vous me donner des nouvelles de notre libératrice?--Je

ne puis vous parler que de vous seule; je ne vois que vous. Au sortir

d'ici, vous voyagerez encore longtemps....» La Bohémienne resta quelques

minutes sans parler, comme absorbée dans une contemplation plus

attentive, puis elle reprit d'une voix attendrie: «Ah! ma fille! vous

avez déjà supporté bien des peines; mais ce n'est rien, au prix de

celles qui vous attendent!--Quelles sont ces peines?--Je n'ai pas le

courage de vous en faire le détail. Armez-vous de force et de

patience!--N'est-il aucun moyen de prévenir mon sort?--Aucun! Tout ce

que je puis vous dire et encore cela ne vous servira de rien, c'est que

vous devez prendre garde au rosaire, et que vous mourrez au milieu de

l'eau, par le feu.--Au milieu de l'eau, par le feu! répéta Léonor

épouvantée de ces sinistres paroles. Grand Dieu! n'est-il donc sur la

terre aucun refuge pour moi? Oh! cherchez, indiquez-moi un asile où je

puisse trouver le repos.» La Bohémienne, cette fois, ne regarda plus

dans le verre; elle mit sa main sur ses yeux, réfléchit profondément, et

dit: «Le repos? vous ne le trouverez qu'en terre sainte!»

Sur ce mot, elle se leva, et sortit de la chambre.

L'Illustration, No. 0007, 15 Avril 1843 · 第 6 / 13 题