SUR LE BEFFROI DE VALENCIENNES.

L'antiquité du beffroi de Valenciennes remonte jusqu'au treizième siècle

En 1222, sous le règne de la comtesse Jeanne de Flandres, fille du

fameux empereur Baudouin de Constantinople, un premier beffroi fut élevé

sur la place du Marché: mais, soit que la construction en fût vicieuse

ou l'emplacement mal choisi, il fut démoli dès l'an 1237, et l'on jeta

les fondements d'une nouvelle tour à l'extrémité méridionale de la

place. Cette fois la comtesse Jeanne chargea le seigneur de Materen,

gouverneur de la ville, de surveiller la construction du monument. De

1238 à 1240 l'édifice fut achevé dans toutes les normes. C'était une

tour quadrilatérale, à angles arrondis, bâtie en grès dans la partie

inférieure, et en pierres blanches à partir d'une certaine hauteur

jusqu'au sommet, qui se terminait alors par quatre petites tourelles en

encorbellement, et par une plate-forme générale, garnie de murs d'appui

crénelés. Au-dessus de cette plate-forme, couverte de plomb, s'élevait

la hutte de bois du guetteur, fortement établie sur un soubassement qui

la rehaussait encore de plusieurs toises. A la base de la tour étaient

adossées plusieurs constructions servant de lieu de dépôt pour

marchandises.

En l'an 1558, deux cloches furent placées au beffroi. La première grosse

cloche, dite _Blanche cloche_, du poids de 9.000 livres, et la seconde,

la cloche des ouvriers, nommée _Curiande_, du poids de 3,800 livres,

fondue par Guillaume de Saint-Omer; elle sonna pour la première fois le

jour de la Toussaint de la même année.

Au commencement du seizième siècle, Jacquemart-Levayrier, dit l'_Arbre

d'or_, voulant _réjouir_ ses concitoyens, institua quatre musiciens, ou

_museux_, qui devaient, sur le balcon du beffroi, jouer du hautbois tous

les jours à midi, et du matin jusqu'au soir les jours de marché. Cet

usage se perpétua pendant deux siècles; mais, en l'an VII, la République

confisqua et fit vendre les biens affectés à cette fondation.

Pendant les guerres de Charles-Quint avec François Ier et Henri VIII, on

avait éprouvé que le guetteur ne voyait pas d'assez loin l'approche des

partis français qui venaient ravager les environs de Valenciennes; en

conséquence, le beffroi fut exhaussé en 1546; la flèche fut de même

relevée de vingt-deux pieds en 1647, et l'on y plaça, comme girouette,

un grand aigle doré, emblème héraldique de l'empereur Charles-Quint.

Le beffroi resta longtemps en cet état sans éprouver de nouveaux

changements. En 1578, le baron de Harchies, voulant faire un coup de

main sur la ville, s'empara du beffroi, mais il en fut bientôt chassé.

En 1615, il y eut quelques agrandissements apportés aux bâtiments du

pourtour, qui servaient alors de bourse aux marchands. De 1680 à 1700,

le magistrat éleva devant la tour un bâtiment à la moderne, faisant face

à la place, surmonté, aux deux ailes, de deux petites lanternes, ou

belvédères, de très-bon goût, qu'un auteur signale, dans un livre

d'architecture, comme un modèle d'élégance. En 1712, on rebâtit sur les

autres faces neuf maisons d'habitation, décorées de jolies sculptures,

et connues sous le nom de leurs diverses enseignes: le _Dromadaire, le

Taureau-Marin, le Cheval-Marin, le Triton, la Sirène, le Chameau, le

Castor et l'Éléphant._ L'octroi occupait le _Dromadaire_ et le

_Taureau-Marin._ Les six autres maisons étaient louées à certaines

professions désignées, qu'on ne pouvait changer sans la licence du

magistrat. Outre les deux pavillons, la façade de la tour se composait

encore d'une galerie découverte et de deux balcons aux étages

supérieurs. Les bustes des douze Césars, plus grands que nature, les

quatre Saisons, et autres sculptures délicates, ornaient ces

constructions.

De 1782 à 1784, sous la prévôté de M. de Pujol, qui fit reconstruire ou

réparer presque tous les monuments de Valenciennes, le couronnement du

beffroi fut remis à neuf et de nouveau exhaussé. On démolit la

plate-forme et toute la partie supérieure, jusqu'à l'endroit où l'on

trouva la bâtisse saine et solide; là-dessus fut élevé un nouveau

couronnement dans le style Louis XV. Les colonnes ornées, les balcons

contournés, les vases Pompadour, vinrent se placer sur la tour gothique

de Jeanne de Flandres. Les pierres employées pour cette restauration

étaient en calcaire bleu, leur solidité ayant paru supérieure à celle

des pierres blanches,

......Color deterrimus albis;

malheureusement ces pierres bleues étaient d'une pesanteur énorme, et

devaient tôt ou tard écraser l'édifice: aussi prévit-on dès lors un

écroulement; et _M. de Rollecour, l'un des magistrats, défendit à son

cocher, sous peine d'être chassé, de jamais passer avec sa voiture dans

les environs du beffroi._--On oublia en même temps de garnir de plomb

le palier du balcon, et la pluie, filtrant au travers des pierres, fit

pourrir peu à peu les dernières assises.

Le 30 mai 1795, à l'ouverture du siège de Valenciennes, la garnison et

les habitants prêtant à la République le serment solennel de fidélité,

le zèle patriotique des sans-culottes s'affligea de voir l'énorme fleur

de lis sculptée au faîte du beffroi; des ouvriers furent envoyés pour

l'effacer, mais ils ne purent jamais l'atteindre; il fallut se borner à

couvrir le signe monarchique sous les plis d'un vaste drapeau tricolore.

La tour du beffroi, pendant tout le siège, servit de point de mire aux

obus de l'armée ennemie, mais elle soutint assez bien ce bombardement.

«Il est vrai, dit l'_Écho de la Frontière_, que les canons du duc d'York

ne lui firent pas d'aussi grandes brèches que les modernes

restaurateurs.»

En 1800, la girouette aux armes d'Espagne fut remplacée par une

brillante Renommée sonnant de la trompette. Cette statue, debout sur un

globe doré, fut menée en triomphe par les rues de la ville avant d'être

hissée sur son piédestal. Mais deux ans après, un violent ouragan

abattit la Renommée, qui heureusement n'atteignit personne dans sa

chute.--A la Restauration, on plaça sur le beffroi un lion d'or, emblème

héraldique de Valenciennes.

En 1811 le maire de la ville, M. Benoist, eut la fantaisie de remplacer

les deux élégants belvédères et tout le bâtiment de la façade par une

lourde construction où furent logés l'octroi et le Cercle du Commerce.

Chacun protesta contre cet acte de vandalisme, et M. le général

Pommereul, préfet du Nord, témoigna là-dessus son sentiment à

l'architecte d'une façon toute militaire.

Enfin, depuis dix ans on projetait une restauration complète du beffroi;

plût à Dieu qu'on l'eut entreprise plus tôt et sur de meilleurs plans!

M. le capitaine Coste, en 1824, avait pris, avec le graphomètre, les

différentes dimensions de la tour. On nous saura peut-être gré de les

reproduire ici:

De la base au balcon. 79 m. 50 c.

Du balcon au-dessus du dôme. 14 50

Du dôme au-dessus de la lanterne, sous la boule. 7 50

De la lanterne jusqu'au bout du paratonnerre. 8 55

Total. 70 m. 05 c.

La sonnerie du beffroi était fort belle et fort ancienne. Au moment où

nous écrivons, elle est à peu près dégagée de dessous les décombres, et

chacun se presse pour la voir.--Elle se composait de huit cloches: 1º le

gros bourdon, d'un poids énorme, sans millésime apparent; 2º une cloche

à la date de 1346, avec une légende historique dont on ne peut encore

lire qu'une partie: _Nuit et jour peut oïr la communauté_; le reste de

la devise est enseveli sous les plâtras; 3º deux cloches de 1555, dont

l'une porte ces mots: _Réjouissant les coeurs par vrais accords_; 4°

deux cloches de 1597, blasonnées du cygne valenciennois; 5º une cloche

de 1626, avec le même signe et cette inscription: _Nous avons été fait

pour l'horloger de Valenciennes par Jean Delecourt et ses fils, en 1626_;

enfin une dernière cloche sans date, mais entourée d'ornements, parmi

lesquels on distingue des fleurs de lis, une madone, un saint Michel à

cheval et des armoiries flanquées de deux bâtons en croix de

Saint-André, comme on en voit sur quelques emblèmes de Charles-Quint.

Toutes ces cloches sont en parfait état; elles n'ont éprouvé aucune

avarie dans leur chute.

Un mot sur l'Université.

Parmi les diverses propositions, toutes vaines et avortées, par

lesquelles d'honorables députés des divers bancs de la Chambre ont du

moins manifesté depuis quelques jours le désir louable de combattre

l'affaiblissement de l'esprit public et l'atonie politique où nous

tombons de plus en plus, la proposition d'admettre les candidats au

baccalauréat à subir leur examen sans avoir à justifier d'études

universitaires, nous semble devoir être remarquée non pour son résultat

immédiat (elle a été repoussée), mais pour l'arriére-pensée politique

qui l'a inspirée et pour cet esprit agressif contre l'Université, qui

gagne et se propagerait enfin de proche en proche dans tous les partis

d'une façon bientôt inquiétante. En effet, au moment même où cette

proposition était faite par un esprit d'ailleurs éclairé, M. de Carné,

M. Arago, de son côté, à propos d'une pétition qui demandait que les

candidats à l'école polytechnique ne soient pas, à l'avenir forcés

d'être bacheliers, non content d'appuyer cette requête, comme il en a

assurément le droit plus que personne au monde, et comme député, et

comme ancien professeur de cette école célèbre et comme savant éminent,

a pris de là occasion d'attaquer aussi l'Université, repoussant, comme

inutile, frivole et presque dangereux, son enseignement, l'étude des

belles-lettres et de la philosophie.

En temps ordinaire, et sans cette espèce, de coalition fortuite, nous

l'avouons, mais générale et malheureuse, contre l'Université de France,

nous laisserions volontiers cette respectable matrone se justifier

seule, par l'organe de ses rhéteurs émérites et de ses philosophes en

robe et en bonnet, et défendre seule son monopole contre M. de Carné, la

nature de son enseignement et ses traditions un peu routinières contre

M. Arago.

Mais c'est un des malheurs de ce pays d'être en ce moment divisé, non

plus seulement comme tous les pays du monde, en esprits jeunes, ardents,

aventureux et plus ou moins témérairement novateurs, et en esprits plus

mûrs, et, si l'on veut, plus désabusés et plus ou moins sagement

conservateurs, mais bien en trois partis exclusifs, intraitables,

aveugles, qui s'anathématisent sans relâche et se damnent l'un l'autre

sans miséricorde, savoir: un parti qui ne voit, ne comprend, ne veut,

et, chose étrange! n'espère que le passé! un parti qui, par

compensation, ne cherche, ne voit, ne sait, ne pleure que l'avenir,

toujours en retard d'un millier d'années au gré de son impatience;

enfin, un parti qui, naturellement effrayé de cette soif monstrueuse,

également déraisonnable des deux parts, et de ce qui n'est plus et de ce

qui ne saurait être encore, se condamnerait volontiers, lui, de peur de

donner gain de cause à l'un de ses adversaires, à une impuissance

absolue, à une éternelle immobilité, sommeil perfide, torpeur

dangereuse, qui, lorsqu'elle se prolonge, n'est autre chose que la mort

même des nations.

Et, dans la plupart des questions qui se débattent, le parti qui veut,

au fond, revenir purement et simplement au passé, irrité de la

résistance qu'on lui oppose justement, s'allie tout bas au parti

novateur et nie effrontément au pouvoir les facultés dont il se réserve,

à part soi, d'user largement un jour contre ses imprudents amis, si

jamais il gouverne encore.

Il faut donc que les hommes sages qui croient que l'idée même du progrés

normal implique, avec celle de ne point rétrograder, l'idée d'une

succession graduée de développements mesurés et toujours plus ou moins

lents, interviennent enfin. Oui, bon gré, mal gré, quand il s'agit, par

exemple, d'une institution aussi considérable que l'Université de

France, liée aux plus grands souvenirs et de la monarchie et de la

démocratie française, au temps de Philippe, le Bel et de Louis XIV,

comme au temps de François Ier et de Napoléon, d'une institution

vieille, mais forte encore, dont la chute, qui peut le nier? nous

livrerait demain à coup sûr, sans parler des tentatives des factions, à

toute la honte de l'éducation au rabais et à je ne sais quel

maquignonnage des intelligences qui révolte également et le sens moral

et la raison; alors ou jamais il faut bien prêter secours au passé et à

la tradition, dans l'intérêt même de l'avenir et des perfectionnements

ultérieurs du monde.

«Mais à quoi servent positivement les études classiques, commence-t-on à

s'écrier de toutes parts, et la philosophie, et son histoire, et les

monades de Leibnitz, et les tourbillons de Descartes, et la vision en

Dieu de Malebranche? Cicéron ne disait-il pas déjà assez naïvement: «Je

ne sais pourquoi il n'y a rien de si absurde qui n'ait été enseigné et

soutenu par quelque philosophe.» Et Fontenelle: «Oh! moi, la

philosophie, quand j'étais petit, tout petit, je commençais déjà à n'y

rien comprendre.»

Oui, sans doute, messieurs les mathématiciens; mais ce même Cicéron que

vous citez, n'en consacra pas moins la moitié de sa vie à étudier les

philosophes de la Grèce, et à faire connaître leurs idées à ses

concitoyens; et, au rapport de Pline, il était plus glorieux d'avoir par

là reculé pour les Romains les limites du génie, que d'avoir administré

la République. Ce n'est pas apparemment faute de connaître et de

cultiver les sciences physiques et mathématiques que l'illustre géomètre

Descartes et l'illustre savant Leibnitz se sont tant occupés de

philosophie; et Fontenelle, l'un des esprits les plus sceptiques, mais

les plus polis et les plus fins qui aient jamais été, s'il vivait de

notre temps, ne se hâterait pas tant de nier l'éducation générale ou de

la définir un apprentissage, et non plus une culture libérale et

préparatoire. Il lui semblerait que, sans donner tête baissée dans aucun

système exclusif, et à ne considérer même la philosophie que comme

l'idéal suprême non encore réalisé de la raison humaine en quête de la

vérité divine, il y a bien quelque profit pour l'âme, qu'elle réussisse

ou non, à chercher encore à conquérir cet idéal par le mâle exercice de

la pensée, de même qu'il y a encore profit pour le corps et

développement dans les exercices, en apparence et immédiatement

inutiles, du gymnase. Et quant à l'histoire de la philosophie, ne

fit-elle que nous enseigner la tolérance et l'indulgence, par le

spectacle des grandes erreurs où sont tombés de tous temps les plus

grands esprits, apprit-elle seulement à ceux qui ne doutent de rien

qu'il y a de grands mathématiciens qui ont douté de tout, et que

Socrate, le plus sage des hommes, disait volontiers dans les rues à qui

voulait l'entendre, et surtout en présence des sophistes de son temps,

si pleins de morgue et de pédantisme, qu'_il ne savait rien_;

serait-elle donc, cette histoire, si inutile de nos jours?

On insiste: mais le reste des études universitaires, où est son utilité?

D'abord, cette utilité fût-elle impossible à démontrer positivement,

nous n'admettons pas que ce fût là une raison si péremptoire de les

condamner et de les supprimer dans le haut enseignement. On ne peut pas

ainsi rendre compte de tout; et les choses les plus nécessaires, les

plus divines, sont précisément celles-là même qui se laissent le moins

analyser, étant simples de leur nature. Après cela, nous laisserons

répondre un homme dont les savants ne récuseront pas la compétence,

l'illustre Cuvier: «Il est plus nécessaire qu'on ne croit, pour

apprendre à bien raisonner, de se nourrir des ouvrages qui ne passent

d'ordinaire que pour être bien écrits En effet, les premiers éléments

des sciences n'exercent peut-être pas assez la logique, précisément

parce qu'ils sont trop évidents; et c'est en s'occupant des matières

délicates de la morale et du goût, qu'on acquiert cette finesse de tact

qui conduit seule aux hautes découvertes.» Ajoutons que ceux qui se

livrent à l'étude des sciences positives, ne rencontrant point sur leur

route les passions des hommes, s'accoutumeraient volontiers à ne croire

qu'à ce qui est susceptible d'être mesuré, pesé, calculé

mathématiquement. L'étude réfléchie de la littérature est un

contre-poids à cette tendance étroite et fausse.

Il y a plus; notre civilisation est tellement basée sur celle des Grecs

et des Latins, qu'il serait presque impossible d'exposer avec clarté

l'histoire du monde chrétien, et en particulier celle de notre pays, à

qui ne connaîtrait pas la civilisation des anciens par leur littérature.

Ceux qui contestent si fort l'utilité du grec et du latin ne voudraient

pas apparemment supprimer celle de la langue maternelle. Ils ignorent

donc que le latin contenant les racines, c'est-à-dire, _la raison_ du

français, si on en supprime l'étude, un enseignement supérieur de la

langue française devient par là même impossible. Et ce coup, porté à la

langue nationale, atteindrait, qu'on ne s'y trompe pas, l'intelligence,

le goût, la vie même de la France! L'allemand, dit-on, tiendra lieu du

latin. Quand l'allemand aurait la perfection du latin, ce qui n'est pas,

là ne sont pas nos origines. Gardons-nous bien de soumettre ainsi

gratuitement l'esprit français au génie germanique, en altérant ou en

brisant nous-mêmes l'idéal du type collectif auquel la pensée publique

emprunte ses formes.

Tout ceci ne va pas à nier, à Dieu ne plaise! l'utilité de quelques-unes

des réformes proposées par l'esprit de _réalisme_ qui, on en conviendra,

nous domine de plus en plus; et si l'on reconnaît avec nous, que nul

homme, nul peuple véritablement grand ne fut réaliste, nous sommes prêts

à accorder que le temps consacré à l'étude des langues anciennes est

beaucoup trop long; que les méthodes d'enseignement ont grand besoin

d'être perfectionnées; qu'une distribution plus rationnelle, sinon une

répartition plus égale des divers éléments de l'instruction publique,

opérée avec sagacité et mesure, et l'admission dans les collèges de

certaines branches d'étude qui se rapportent à l'exercice des

professions non littéraires et même non libérales, seraient des

innovations à la fois largement bienfaisantes et conservatrices à

l'époque, où nous vivons.

Au reste, pour déterminer un peu nettement ce que doit être l'Université

de France au dix-neuvième siècle, il faudrait s'entendre sur cette

question: Qu'est-ce que la France? Comme pour les Grecs au temps de

Socrate, il nous semble qu'après tant d'utopies sans fondement, de

théories sans élévation et de luttes sans moralité, le temps est venu

pour les grandes nations de l'Europe de s'appliquer cette sage maxime:

«Connais-toi toi-même.» Qu'est-ce donc que la France? Est-il impossible

de trouver à rette simple et grande question une réponse à la fois

positive et satisfaisante pour toute l'âme? Cette question résolue

mettrait fin à tant de discussions? Que nos lecteurs y pensent un peu;

nous y réfléchirons beaucoup de notre côté, et nous saisirons quelque

occasion d'arriver ensemble, s'il est possible, à la lumière sur ce

point capital.

Courrier de Paris.

LE GIVRE.--UNE RÉCONCILIATION.--LES DEUX YEUX.--UN ENFANT MORT EN BAS

AGE.--LES PORTRAITS ET LES MODÈLES.--APPÉTIT MONSTRE.--UN MARI

RECONNAISSANT.--L'AUTEUR ET LE DIRECTEUR.

C'est une véritable trahison, et le printemps se conduit avec nous d'une

manière indécente. Eh quoi! il nous sourit d'abord de son sourire le

plus doux, il nous envoie de charmants rayons de soleil, il nous inonde

de brises caressantes, il agite, sous nos fenêtres, des bouquets de

feuilles et de fleurs précoces pour nous engager à sortir de nos

demeures et pour nous attirer dehors, nous, pauvres innocents, coeurs

crédules, âmes confiantes; nous, prisonniers des villes, que tout coin

d'azur ravit et console, nous allons sur la foi de ces belles promesses.

Voici Paris qui se répand de tous côtés, d'un air de fête, s'ébattant

dans ses rues et dans ses promenades pareilles à une cage immense qui

laisserait envoler ses oiseaux par milliers. Puis, tandis qu'on se fie à

ces perfides caresses d'avril, tout à coup le ciel se voile, le vent

souffle de sa bouche glacée des tourbillons de pluie et de grésil. Il

faut voir comme cette foule gazouillante cesse ses joyeux ébats et

s'enfuit par volées; les mains rentrent dans les profondeurs du paletot;

les nez reprennent l'abri du foulard; mille gracieux petits visages

féminins, qui commençaient à s'épanouir sous le frais chapeau de couleur

printanière, s'enveloppent de velours et disparaissent sous le voile et

dans la fourrure. Le printemps, qui se permet de pareilles

plaisanteries, ne ressemble-t-il pas à ces soldats d'escarmouches,

grands fabricants de surprises et d'embuscades? De même que ceux-ci se

cachent derrière les haies et au détour des monts, pour lancer leurs

fusillades de même avril masque de quelques rayons de soleil sa

mitraille de neige et de vent. Pour nous, arbustes à deux pieds et trop

souvent sans fleurs et sans fruits, le mal n'est pas mortel. Le premier

moment paraît désagréable, je le confesse; il est toujours pénible de

découvrir un traître dans un ami plein de sourires, et d'être gelé quand

on a la bonhomie de compter sur le soleil.--Après tout, il nous reste

l'abri du foyer et le toit de nos maisons.--Mais qui sauvera ces frêles

habitants des vergers qu'avril a trompés et attirés dans ses pièges? Ils

ont mis prématurément au jour leurs fleurs d'une blancheur éblouissante

et d'un rose virginal, fleurs délicates, promesses embaumées des plus

beaux fruits. Le givre leur donne le frisson et les tue; le fruit meurt

dans sa fleur.--Et ce jeune enfant, plein d'espérances, qui succombe aux

bras de sa mère, et ces génies qui s'éteignent à leurs premiers rayons,

et ces rêves de bonheur, d'amour, de gloire, morts et ensevelis sur le

seuil, n'est-ce pas aussi quelque givre d'avril qui les a glacés?

Comment Longchamp n'aurait-il pas souffert de cette froidure? Comment ce

vent aigu aurait-il épargné sa couronne?

Madame Charles B... s'y est fait voir; c'est une des lionnes les plus

rugissantes de la Chaussée-d'Antin; elle a cependant un mérite que

beaucoup de panthères se refusent: madame Charles B... n'est ni

médisante ni jalouse. Quoique coquette et fêtée, elle ne hait pas les

jolies femmes; elle fait plus que ne pas les haïr, elle semble les aimer

et les recherche. Ses soirées et ses bals offrent la collection, à peu

près complète, de ce que Paris possède de plus exquis et de plus

charmant en brunes et en blondes; ce sont les deux nuances qu'elle

préfère à juste raison. Son plus grand souci est d'apprendre qu'il y a

quelque part un piquant visage féminin dont elle n'a pas encore eu la

visite. Aussitôt elle en entreprend la recherche avec l'ardeur de ces

bibliomanes passionnés, de ces furieux antiquaires qui poursuivent un

Elzévir ou une médaille, et maigrissent tant qu'ils ne les ont pas

trouvés. Je vois cette différence entre eux et madame Charles B....,

qu'ils aiment la médaille et l'Elzévir d'un amour égoïste et pour

eux-mêmes, tandis que madame B.... ne fait des fouilles que pour les

autres; elle veut qu'on dise: «Étiez-vous, hier, au bal de madame B...?

il y avait toutes les jolies femmes de Paris!»--Les plus fins valseurs

et le plus fin orchestre, les plus jolies femmes et les meilleures

glaces, voilà l'ambition de madame de B...; de tout le reste, elle s'en

inquiète fort peu.--Mercredi dernier, elle était à l'Opéra. Dans la loge

placée en face de la sienne, une jeune femme, d'une remarquable beauté,

attirait l'attention. On se demandait son nom, mais personne ne le

connaissait.--«Ah! dit madame B..... qui n'en savait pas plus qu'une

autre, il faudra que l'hiver prochain j'aie ces deux yeux-là dans mon

salon?»

Dans la trilogie des _Burgraves_, Job, âgé de cent ans, devait dire à

Magnus, son fils, qui en compte soixante: «Jeune homme, taisez-vous!»

Cette apostrophe m'a rappelé le mot d'un autre patriarche; celui-ci

n'avait que quatre-vingts ans, et son fils en possédait cinquante. Le

fils s'avisa de mourir subitement; on alla trouver le père; et lui,

apprenant la fatale nouvelle, de s'écrier: «J'avais bien dit que je ne

pourrais pas élever cet enfant-là!»

Le salon de peinture est resté fermé toute la semaine; cette clôture de

huit jours a jeté la désolalion dans le peuple des désoeuvrés; il y a

toujours à Paris quelque lieu d'asile pour cette nation qui n'a rien à

faire. Mais le salon est son paradis de prédilection; au 15 février, le

flâneur, cette espèce errante de le flore parisienne, entre en

possession du Louvre et n'en sort qu'au 15 mai. Le flâneur a donc été

obligé de porter, cette semaine, sa tente ailleurs: le matin, à la place

du Carrousel, au moment de la garde montante; et, le reste de la

journée, à la grâce de Dieu. Après tout, le flâneur est philosophe et

prend volontiers son parti: aujourd'hui au Champ-de-Mars, demain au

rond-point de la Bastille, peu lui importe! Mais la classe véritablement

et douloureusement frappée par cette clôture momentanée du salon, c'est

l'estimable classe qui a son portrait à l'exposition de 1843. M. de

Cailleux ne sait pas le mal qu'il lui a fait. Tous ces honnêtes gens

avaient pris, depuis un mois, la douce habitude d'aller, de dix heures à

quatre heures, se contempler eux-mêmes sur tuile et encadrés; les uns

aimaient à se voir dans l'attitude héroïque d'un garde national

patrouillant autour de sa mairie; les autres, majestueusement coiffés de

leur bonnet d'avocat ou de leur toge magistrale; ceux-ci plongés dans la

poésie du registre en partie double; ceux-là arrosant leurs tulipes, ou

jouant au cheval fondu avec leur dernier né, ou souriant agréablement à

la compagne de leur vie, occupée de leur broder des pantoufles. Être

privé, pendant huit jours, de sa propre image, quelle douleur et quelle

abstinence! Les portraits en bustes ne savaient que devenir, les

portraits en pied tombaient dans la tristesse, les poitraits de famille

perdaient le boire et le manger. Je ne plaisante pas; j'ai des preuves

de ce que j'avance. Un de mes voisins s'est fait peindre cette année,

lui et son chien, sa femme et son chat, son fils et son serin; c'est une

peinture de famille au grand complet. Or, je n'ai pas mis le pied une

seule fois au Louvre, sans rencontrer le père, la mère et l'eufant, se

promenant de long en large devant leur propre tableau. Le serin

manquait, il est vrai et le chat aussi. Le gardien avait sans doute

exigé qu'on les laissât au dépôt des cannes.--Eh bien! toute cette

semaine, mon voisin a été d'une humeur de dogue: il ne pouvait plus se

mirer à l'huile dans sa propre image ni dans l'image des siens.

Assurément, si on avait besoin d'apprendre combien l'homme s'adore

lui-même, il suffirait de se mettre en vedette dans la galerie des

portraits. Là vous rencontrez à chaque pas les modèles en extase devant

leurs copies; et, par un admirable don de la Providence, ce sont les

plus laids en réalité et en peinture, qui paraissent s'aimer le plus et

faire avec le plus de satisfaction des petites mines à leurs portraits.

En vérité, c'est effrayant! Avez-vous examiné le relevé statistique et

officiel de la consommation de la bonne ville de Paris, pendant le mois

de mars qui vient de finir? Mais on n'a jamais vu un pareil ogre! Le

mois de mars 1842 s'était distingué par un assez bel appétit, je

l'avoue; il avait fait cuire et assaisonner, en trente jours 5.721

boeufs, 1.281 vaches, 5.439 veaux, 52.000 moutons. C'est quelque chose,

surtout quand on songe ce que cette effroyable cuisine exige de grils,

de casseroles et de marmites; mais enfin on peut s'en tirer. Interrogez

le mois de mars 1843, s'il vous plaît; il vous répondra, en haussant les

épaules, que son frère aîné de 1842 s'est tenu à la diète, et que, lui,

1843 n'aurait fait de tout cela qu'une bouchée. 6.987 boeufs, 1.458

vaches. 6.051 veaux. 38.128 moutons, voilà le menu de ce terrible mois.

Quel petit souper!--On attribue généralement cette consommation

extraordinaire de moutons et de veaux, à l'apparition des _Margraves,_

ces hommes géants.

M. V..... espérait en vain depuis longtemps le bonheur d'être père.

Le ciel vient de mettre fin à son attente, et de combler tous ses voeux.

M. V.... en a reçu hier l'heureuse nouvelle. Je ne chercherai pas à vous

donner une idée de sa joie. Dans son transport, il a écrit à madame

V.... la lettre que voici: «Ma chère amie, je te remercie beaucoup du

fils que tu as bien voulu me donner.»

On parle beaucoup, dans le monde dramatique, d'une aventure qui aurait

un directeur et un auteur pour acteurs principaux. Le directeur se croit

le droit d'accuser l'auteur de lui avoir fait une de ces délicates

blessures dont plus d'un héros de Molière se plaint assez naïvement. Le

directeur exposait son grief à un de ces amis intimes qui n'a jamais

écrit une ligne de sa vie. Celui-ci cherchait à le consoler. «Me

consoler, répliqua l'autre, me consoler, jamais! Si cela venait de ta

part, si c'était toi, je ne dis pas; mais un homme d'esprit, un homme

qui fait des pièces, c'est humiliant!»

Le bruit court qu'un prince héréditaire d'Allemagne a retrouvé, au

comptoir d'un café du boulevard Palien, la princesse sa fille, qui lui

avait été enlevée au berceau il y a dix ans, sans qu'on eût jamais

retrouvé ses traces. Nous éclaircirons cette nouvelle singulière dans

notre prochain courrier.

Premières Représentations.

DE PIÈCES DE THÉÂTRE HISTORIQUES.

ÉTUDES SUR LUCRÈCE.

Lorsqu'une oeuvre dramatique dont le sujet est emprunté à l'histoire

s'annonce dans le monde littéraire, l'homme d'étude se prépare à l'aller

entendre en évoquant ses souvenirs; l'homme du monde interroge sa

bibliothèque, et veut connaître au moins les données principales sur

lesquelles l'auteur a construit sa fable. Ce travail, que font

quelques-uns, pourquoi la presse ne le ferait-elle point pour tous?

Toutes les fois que serait prochaine la représentation d'une grande

pièce dont les récits de l'histoire forment la trame principale,

pourquoi ne la ferait-on pas précéder d'une analyse des sources

historiques où l'auteur a pu s'inspirer? Nous tentons de commencer ce

travail par l'oeuvre d'un jeune homme qui nous est tout à fait inconnu,

mais qui est déjà cité par quelques hommes de goùt et de sens, comme

ayant fait consciencieusement un de ces ouvrages sérieux que repousse,

depuis longtemps une décourageante ironie.

L'événement qui fait le sujet de la tragédie que l'Odéon annonce n'est

pas seulement un fait domestique plein d'intérêt et de grandeur, c'est

aussi toute une révolution politique qui renversa la royauté romaine.

«Sextus Tarquin, dit Montesquieu, en violant Lucrèce, fit une chose qui

presque toujours a fait chasser les tyrans; car le peuple à qui une

action pareille fait sentir sa servitude, prend d'abord une résolution

extrême.»

Disons quelques mots des personnages qui figurent dans la tradition

historique.

La haine de tous les siècles, malgré quelques apologistes, a poursuivi

Sextus Tarquin digne fils du Superbe. C'est ce même Sextus qui

s'introduisit dans Gabies assiégée, en se donnant pour victime de la

colère paternelle, et qui, lorsqu'il se fut rendu maître de ses dupes,

interpréta avec tant d'esprit les têtes des hauts pavots coupées par son

père devant l'envoyé chargé de le consulter sur le sort des vaincus.

Lucrèce, fille de Lucrétius Tricipitinus, épousa Collatin, parent de

Tarquin. Collatin ne doit qu'à la vertu et au courage de sa femme, et

son nom historique et l'honneur d'avoir été un des deux premiers consuls

de Rome.

Enfin un hasard providentiel comme on le verra par le récit qui suit,

donna pour témoin à ce grand drame un homme dont la grandeur inconnue

jusqu'alors créa la force et la gloire de Rome. L. Junius appartenait à

une famille considérable: son père avait épousé une fille de Tarquin

l'Ancien; Tarquin le Superbe, redoutant son crédit, le fit assassiner.

Son fils aîné aurait pu le venger; il eut le même sort. Lucius Junius,

son second fils, quoique fort jeune, comprit, dit Tite-Live qu'il ne

devait laisser au tyran rien à redouter dans son caractère, et rien à

désirer dans sa fortune. En effet. Tarquin, comme tuteur, administra les

biens de l'orphelin qu'il avait fait, et, Junius contrefit l'insensé,

cherchant dans le mépris la sûreté qu'il ne trouvait pas dans la

justice. Il se hissa même surnommer Brute, pour qu'à l'abri de ce surnom

le genie libérateur du peuple romain pût atteindre son heure. Th. Howe a

réuni avec fidélité, dans sa vie de Junius Brutus, les traits de feinte

démence que les auteurs ont rapportés de lui.

Les principaux personnages étant ainsi esquissés, nous ne pouvons mieux

faire, après avoir indiqué en passant le récit de Denys d'Halicarnasse

et les vers ingénieux, mais froids d'Ovide dans ses Fastes, que

d'essayer de traduire l'excellente narration de Tite-Live. Niebuhr

n'hésite pas à l'appeler le chef-d'oeuvre de toute son histoire.

La scène se passe au siège d'Ardée, que les Romains voulaient prendre

par la famine.

«Les jeunes princes passaient assez souvent leurs loisirs entre eux à

des festins et des parties de plaisir. Un jour on buvait chez Sextus, ou

soupait aussi Collatin Tarquin, fils d'Égérius; la conversation des

convives tomba sur leurs femmes: chacun exalta la sienne. La discussion

s'animait: «Il n'y a pas besoin de tant de paroles, dit Collatin; en peu

d'heure, vous pouvez savoir combien ma Lucrèce l'emporte sur les autres.

Si nous sommes jeunes et forts, montons à cheval, et allons voir par

nous-mêmes ce que font nos femmes; chacun de nous tiendra pour preuve

décisive ce qui frappera ses veux au retour d'un mari qu'on n'attend

pas.» On était échauffé par le vin: «Allons!» c'est le cri général. Ils

volent à Rome de toute la vitesse de leurs chevaux. Ils y arrivent à la

tombée de la nuit, et de là poursuivent jusqu'à Collatie. Ils trouvent

Lucrèce, non pas comme les brus rivales, dans la pompe d'un festin avec

leurs compagnes, mais au milieu de ses appartements, et, malgré la nuit

avancée, travaillant à la laine, entourée de ses femmes, qui veillaient

comme elle. Dans la lutte engagée, le prix est décerné à Lucrèce; elle

accueille avec grâce son mari et les Tarquins, et le vainqueur se fait

un plaisir d'inviter les jeunes princes. C'est là que Sextus est saisi

du criminel désir de déshonorer Lucrèce par la violence, désir qu'irrite

tant de beauté jointe à tant de vertu. Après une joyeuse nuit, ils

retournent au camp.

«Peu de jours après, Sextus Tarquinius, à l'insu de Collatin, n'ayant

qu'un seul homme de suite, vint à Collatie. On ignorait ses projets, on

lui fait bon accueil, et après souper il est conduit à la chambre des

hôtes. Quand tout lui paraît tranquille et livré au sommeil, brûlant

d'amour, l'épée à la main, il va à Lucrèce endormie, et lui appuyant la

main gauche sur la poitrine; «Silence. Lucrèce, lui dit-il, je suis

Sextus Tarquin, j'ai mon épée; tu meurs si tu dis un mot.» Ainsi

éveillée et saisie de terreur. Lucrèce ne voit aucun secours, et la mort

est devant elle. Alors Tarquin fait l'aveu de son amour, conjure, mêle

les menaces aux prières, emploie tous les moyens qui peuvent émouvoir

l'esprit d'une femme; elle demeure inébranlable, insensible même à la

crainte de la mort; il y ajoute la crainte du déshonneur. Il la tuera,

dit-il, et près d'elle il placera le corps nu d'un esclave égorgé comme

elle, afin qu'on dise qu'elle a péri surprise dans un ignoble adultère.

Par cette terreur, le crime triomphe de la vertu obstinée de Lucrèce, et

Tarquin part glorieux de sa victoire sur l'honneur d'une femme.

Inconsolable d'un si grand malheur. Lucrèce envoie un messager à Rome

et à Ardée, vers son père et son mari. Elle leur mande de venir chacun

avec un ami fidèle: qu'il fallait agir et se hâter: qu'il était arrivé

une chose affreuse. Sp. Lucrétius amène P. Valerius, fils de Volesus, et

Collatin L. Junius Brutus, avec qui il retournait à Rome quand il avait

rencontré le courrier de son épouse. Ils la trouvent assise dans sa

chambre et désolée. A leur arrivée, ses larmes jaillirent: son mari lui

demande si tout va bien: «Non, répond-elle, il ne peut y avoir rien de

bien pour une femme qui a perdu l'honneur. Les traces d'un étranger sont

dans ton lit, Collatin. Au reste, le corps seul a été souillé, l'âme est

pure; ma mort en rendra témoignage. Mais donnez-moi vos mains et votre

serment que l'adultère ne restera pas impuni. C'est Sextus Tarquin, qui,

lâche ennemi quand j'avais cru recevoir un hôte, et s'armant de

violence, a emporté d'ici, la nuit dernière, une joie mortelle pour moi,

mortelle aussi pour lui, si vous êtes des hommes.» Tous, l'un après

l'autre, lui donnent leur parole; ils veulent consoler son désespoir en

rejetant la faute de la victime sur le coupable; ils lui répètent que

l'âme seule peut faillir, et non le corps, et qu'où il n'y a pas eu de

consentement, il ne peut y avoir de crime. «Vous verrez, leur

répond-elle, ce qui lui est dû. Quant à moi, si je m'absous de la faute,

je ne m'exempte pas du châtiment: nulle femme ne citera Lucrèce pour

pouvoir vivre sans honneur.» Alors elle s'enfonce dans le coeur un

couteau qu'elle tenait caché sous sa robe; elle tombe expirante sous le

coup. Son mari, son père, poussent ensemble un cri d'horreur.

Tandis qu'ils sont en proie à leur douleur, Brutus retire de la blessure

le couteau d'où le sang dégoutte, et le tenant devant lui: «Par ce sang

si pur avant l'outrage royal, je jure, et vous, dieux, je vous prends à

témoins, je jure de poursuivre Tarquin le Superbe et sa scélérate

épouse, et ses enfants et sa race, par le fer, par le feu, par toutes

les armes qui seront en mon pouvoir; je jure de ne jamais souffrir ni

qu'eux ni qu'un autre régnent dans Rome!» Il passe ensuite le couteau à

Collatin, puis à Lucrétius et à Valerius, stupéfaits du prodige qui met

une nouvelle âme dans la poitrine de Brutus. Ils font le serment qu'il

leur dicte, et passant tout entiers du désespoir à la fureur, ils

suivent Brutus qui les appelle et les guide à la destruction de la

royauté.

C'est là sans contredit un grand et magnifique tableau.

Quoique Valére-Maxime ait appelé Lucrèce l'honneur et la gloire de la

chasteté romaine, son héroïsme n'en a pas moins été l'objet de doutes

railleurs et de suppositions peu bienveillantes. On a eu tort cependant

de ranger saint Augustin au nombre de ses détracteurs. Saint Augustin

n'examine que la question du suicide. Mais une foule d'écrivains

inférieurs qui trouvent moyen de faire de petits quatrains avec de

grandes choses, ont eu le triste courage de s'égayer au prix de tant de

noblesse et de malheur. Depuis l'épigramme latine rapportée par Henri

Etienne, jusqu'à la chanson de Marmontel, on pourrait citer une assez

longue liste de ces esprits malheureux pour qui la chasteté n'est qu'une

vertu équivoque et qui prête à rire. Un de nos plus grands écrivains

n'a-t-il pas essayé de déshonorer la vierge qui sauva la France!

Parmi les auteurs qui ont sérieusement discuté le mérite de Lucrèce, il

en est qui ont porté l'égarement jusqu'à ne voir dans sa mort qu'un acte

de fanatisme politique qui voulait à tout prix l'expulsion des Tarquins.

D'autres ont cru que l'amour n'était pas étranger à la première partie

de l'histoire de Lucrèce. Parmi ces derniers, il faut citer surtout le

comte Verri dans ses Nuits romaines aux tombeaux des Scipions, en

présence des ombres des plus glorieux Romains; l'ombre de Pomponius

accuse Lucrèce de ne s'être tuée qu'après avoir reconnu que son

déshonneur à demi volontaire serait révélé par l'indiscrétion de Sextus.

Cicéron la défend mollement; Brutus le Jeune, avec plus de chaleur, veut

repousser l'accusation et interpelle l'ombre de Lucrèce: Lucrèce, sourde

à cet appel, s'appuie sur un tombeau, se tait et pleure.

[Illustration et partition musicale: Tout mon amour.]

L'Illustration, No. 0007, 15 Avril 1843 · 第 5 / 13 题