Le maréchal Soult! Ce nom, au bas de cette lettre, m'a donné un
éblouissement. Le ministère Thiers était en effet tombé le 29 octobre
1840, et un ministère Soult lui avait succédé, qui devait durer jusqu'à
la fin de l'année 1847. Il y avait donc près d'un mois que le maréchal
était au pouvoir, lorsqu'il eut à s'occuper du projet de mon père et
qu'il signa la lettre qu'on vient de lire. Or la rencontre prodigieuse
est que le maréchal Soult avait déjà été ministre de la guerre en 1832,
et que c'était à lui qu'étaient arrivés le rapport Combe et la lettre
Rovigo, et que c'était lui qui avait dû régler la question, si obscure
aujourd'hui, de la démission de mon père. Le voyez-vous avoir affaire
«au vil instrument de toutes les turpitudes humaines, à l'intrigant
plein de mensonges, de déceptions et de vilenies», dont parle la
prétendue lettre Combe, le voyez-vous se souvenant et écrivant avec
cette courtoisie à mon père, que lui envoient le roi et le président
du conseil? Comment m'expliquera-t-on cela, et n'est-il pas évident
que mon père avait justifié sa conduite et qu'il ne restait rien de ce
qu'on avait eu peut-être à lui reprocher?
Mais je veux que la démonstration soit plus éclatante encore. Et
pour cela je n'ai qu'à reprendre la vie au grand jour, les travaux
considérables de mon père, depuis le 24 janvier 1833, date de son
arrivée d'Alger à Marseille, jusqu'au 27 mars 1847, date de sa mort,
dans cette ville de Marseille, à laquelle il s'était dévoué et qu'il
aima tant.
* * * * *
Depuis une semaine, je feuillette mes vieux papiers de famille, j'y
fais à chaque instant des découvertes qui m'étreignent le cœur.
Loin de se cacher, mon père, à son retour d'Alger, ouvre un cabinet
d'ingénieur. Il habite la rue de l'Arbre de 1833 à 1835, il s'installe
ensuite, de 1835 à 1838, au n° 22 de la Cannebière, où il occupait
trois dessinateurs et deux élèves. Le document le plus ancien que
j'aie retrouvé, est une lettre du maire Consolat, dont le souvenir est
resté si vif, une sorte de circulaire, datée du 1er août 1833, qu'il
adressait à mon père, pour le prévenir que les essais proposés par
diverses personnes, pour améliorer l'éclairage des rues, commenceraient
le 8 août, et pour le prier de se présenter à l'Hôtel de Ville, où on
lui indiquerait les rues dans lesquelles les essais auraient lieu.
Il n'était là que depuis cinq mois, et déjà le besoin de création le
tourmentait, il se passionnait pour les travaux d'intérêt public.
Il devait aussi plus tard, en 1838, lorsque le canal n'amenait
pas encore les eaux de la Durance, rêver de soulager la ville, en
attendant, par un moyen ingénieux. Et j'ai retrouvé la trace de ce
projet, dans une brochure imprimée à Paris, chez Poussielgue, rue du
Croissant. Le titre suffit à indiquer l'idée: «Lettre adressée à M.
le maire et à MM. les membres du conseil-municipal de la ville de
Marseille, accompagnant le traité et le projet pour la distribution
dans la ville de Marseille et sa banlieue des eaux provenant des crues
de l'Huveaune.» Je ne fais que citer, c'était une de ces nombreuses
idées, qu'il risquait entre deux grands projets.
Car la grosse affaire, le grand projet qui demanda plusieurs années
de sa vie, qui remplit tout son séjour à Marseille, fut son projet
d'un dock maritime et d'une passe de sortie. Dès 1834, il paraît s'en
être occupé. La ville de Marseille s'inquiétait de l'encombrement de
son port, un des plus sûrs des côtes de France, mais bien étroit,
et qui offrait un inconvénient grave, celui de la sortie impossible
par les vents contraires. Aussi le conseil municipal avait-il mis la
question au concours, et les projets affluèrent. Mon père en présenta
successivement plusieurs, qu'il soumit au conseil, au fur et à mesure
que la question s'élargissait. Pendant quatre années, il se dépensa
avec une activité extraordinaire, il lutta vaillamment pour défendre
ses idées. J'ai entre les mains un dossier énorme sur cette affaire,
des brochures, des plans, des journaux de l'époque.
La première brochure est du 1er juillet 1835, et porte ce titre:
«Projet pour la construction d'un dock et d'un canal maritime entre
le port de Marseille et l'anse de la Fausse-Monnaie, à Endoume, pour
faire sortir les bâtiments par les vents contraires.» Une autre
brochure, de 1836, est intitulée: «Lettre adressée à MM. les membres
du conseil municipal sur l'agrandissement du port sans recourir à un
port auxiliaire.» Puis, c'est tout un volume, daté aussi de 1830:
«Mémoire à consulter par MM. les membres du conseil général des ponts
et chaussées, servant de réponse au Mémoire de M. Eugène Flachat.» Le
projet de mon père avait été déclaré d'utilité publique par le conseil
municipal de Marseille, par la commission nommée par le ministre de la
marine et enfin par la commission d'enquête qui l'avait adopté après
une combinaison de deux projets présentés séparément au concours. Il
avait aussi reçu l'approbation de deux cent dix capitaines marins. Le
projet n'en était pas moins violemment attaqué par les auteurs des
autres projets, et mon père se débattait, faisait face à toutes les
objections. Après son canal intérieur de 1835, il en avait imaginé un
autre, latéral à la mer, en 1837. Au mois d'août de cette dernière
année, le ministre des travaux publics avait fait étudier ces deux
canaux de sortie par M. Toussaint, ingénieur attaché au port, qui,
ayant estimé la dépense du premier à quinze millions, et celle du
second a dix millions, s'était prononcé pour celui-ci. Mon père avait
écrit une nouvelle brochure pour réfuter les devis de M. Toussaint,
et l'avait adressée au ministre, le 14 septembre 1839, sous ce titre:
«Lettre à M. Legrand, sous-secrétaire d'État au ministère des travaux
publics.»
On sait que lé projet du port de la Joliette finit par l'emporter.
La nouvelle génération voulut faire, grand. Mais bien des prévisions
de mon père se réalisèrent, le port de la Joliette n'est pas sûr,
la sûreté de l'ancien port a été compromise par la tranchée ouverte
derrière le fort Saint-Jean; et, voici quelques années, on parlait de
reprendre certaines idées de l'ingénieur François Zola. En tout cas, il
avait lutté quatre ans, écrit quatorze mémoires ou lettres, dressé des
plans sans nombre, dont deux grands atlas que je possède encore, mené
une polémique de tous les instants dans _le Sémaphore_, fait quatre
ou cinq voyages à Paris, dépensé plus de cent mille francs en frais
de toutes sortes. Et cela dans un retentissement de publicité dont
Marseille se souvient encore.
Ce fut à l'occasion de ce projet que mon père, pendant un de ses
voyages à Paris, fut reçu par le roi Louis-Philippe et par le prince
de Joinville. La trace de la première de ces audiences se trouve dans
la lettre qu'il écrivit à l'aide de camp de service, en 1840, pour
demander une nouvelle audience, à propos des fortifications de Paris,
et qui commence ainsi: «En 1836, j'ai eu l'honneur d'être présenté à
Sa Majesté par M. le général comte d'Houdetot, pour lui soumettre un
grand atlas contenant tous les détails de mon projet de dock pour le
port de Marseille, que Sa Majesté a permis d'appeler Dock Joinville.»
Le général d'Houdetot, petit-fils de la célèbre madame d'Houdetot,
était un familier du roi, dont il avait été déjà aide de camp en 1826,
lorsque le roi n'était encore que le duc d'Orléans.
Mais il existe de l'audience accordée par le prince de Joinville un
témoignage plus net et plus intéressant. Le prince avait alors dix-huit
ans et venait d'être nommé lieutenant de vaisseau. Voici donc ce qu'on
lit dans _le Moniteur universel_, du vendredi 27 mai 1836, première
page, deuxième colonne:
«Dimanche dernier, 22 du courant, M. Zola,
ingénieur-architecte-topographe, a eu l'honneur d'être présenté à S.
A. R. Mgr le prince de Joinville, et de lui soumettre les plans de
son beau travail, récemment adopté par la ville de Marseille, pour la
création d'un bassin sous le nom de Docks Joinville, et d'un canal
pour la sortie du port par les vents impétueux du nord-ouest. Son
Altesse Royale s'est livrée avec un intérêt soutenu à l'examen de ces
plans et à l'étude de moyens mécaniques très ingénieux inventés par
M. Zola, pour rendre moins dispendieuse et plus rapide l'exécution de
son projet. Elle a témoigné qu'elle serait flattée de voir l'industrie
accomplir une œuvre d'une si haute importance pour la prospérité de
Marseille et même pour la marine de l'État. M. A. Trognon, précepteur
du prince, et MM. Hermoux (de Seine-et-Oise) et Cuoq, membres de la
Chambre des députés, ont eu aussi l'avantage d'apprécier le mérite du
beau travail de M. Zola.»
Maintenant, il faut se rappeler les événements de 1832, en Algérie,
qui ne dataient que de quatre ans. Dans le dossier administratif de
mon père, d'où l'on a sorti la prétendue lettre Combe, il y a une
pièce qui établit que les bureaux de la guerre, en lutte avec le duc
de Rovigo sur la démission du lieutenant Zola, ont décidé de porter la
question devant le roi lui-même. Le roi est donc saisi du dossier, on
lui explique l'affaire, on lui soumet sans doute les pièces. Et voilà
le roi qui connaît le rapport Combe, qui connaît la lettre Rovigo,
voilà le roi qui reçoit flatteusement mon père quatre ans plus tard,
qui l'envoie à son fils, le prince de Joinville, qui accepte que le nom
de ce fils soit donné à un travail de l'homme qu'il aurait lui-même
chassé honteusement de l'armée! Voilà _le Moniteur_ qui loue dans les
termes qu'on vient de lire l'officier déchu, voilà toute une apothéose
au grand soleil, dans cette ville de Marseille, qui est la voisine
d'Alger! Encore une fois, comment m'expliquera-t-on cela, et n'est-il
pas de plus en plus évident que mon père avait justifié sa conduite et
qu'il ne restait rien de ce qu'on avait eu peut-être à lui reprocher?
* * * * *
Il y a mieux encore, et nous allons à présent voir mon père dans sa
grande affaire du canal qui porte son nom, à Aix, qui l'occupa neuf
années, et dont il est mort.
Mais, auparavant, je veux dire un mot d'une machine à transporter
les terres, qu'il inventa. Cela montrera la fertilité de son esprit,
l'homme d'activité qui ne se décourageait jamais, qui acceptait ses
échecs avec une gaie bonhomie, toujours prêt à la besogne, même au
service des autres. Lorsque les travaux de l'enceinte continue de Paris
commencèrent, il voulut en être, bien qu'on eût repoussé son projet
de forts détachés. Et il inventa donc une machine à terrasser, pour
laquelle il prit un brevet le 10 juin 1841. J'ai retrouvé le brevet,
avec un «Mémoire descriptif d'un atelier mécanique propre au transport
des terres provenant des fouilles, avec plan relatif y annexé.» La
machine fut construite dans un chantier qui portait alors le numéro
80 de la rue Miromesnil, pendant les premiers mois de 1842, et elle
fonctionna ensuite, pour déblayer le fossé des fortifications qu'on
creusait alors, du côté de Clignancourt.
J'arrive au canal Zola. Je crois bien que le projet de mon père dut
se produire dans les derniers mois de l'année 1838. J'ai un numéro du
_Mémorial d'Aix_, daté du 22 septembre 1838, où se trouve un article
qui parle du projet, comme d'une nouveauté. Mais, naturellement,
mon père devait s'en occuper depuis des mois; et j'imagine que la
sécheresse dont souffrait si cruellement la ville devait l'avoir
frappé, au cours de ses fréquents voyages, lorsque ses affaires l'y
appelaient de Marseille, si voisine. Il avait eu l'idée, en parcourant
les environs, de barrer certaines gorges, de façon à y retenir les
crues des torrents pour y créer d'immenses réservoirs, dont un canal
amènerait les eaux à la ville, après avoir arrosé les campagnes
desséchées. Et, peu à peu, lorsque son système de fortification eut été
rejeté, lorsque Marseille eut préféré le nouveau port de la Joliette à
son dock et à sa passe de sortie, il fut pris tout entier par ce projet
de canal, il s'y donna avec la passion d'activité qu'il mettait dans
toutes choses, il finit par quitter Marseille pour venir s'installer
définitivement à Aix. Je l'ai dit, il devait en mourir, exténué de
travail, épuisé dans une lutte dont on ne saurait croire l'âpreté, au
milieu d'obstacles sans cesse renaissants.
Il y eut trois traités avec la ville d'Aix, le premier du 10 décembre
1838, le second du 19 avril 1843, enfin le traité définitif du 1er
juin 1845, qui fut signé après que le conseil municipal eut adopté les
modifications réclamées par le conseil d'État et celles demandées par
mon père. L'ordonnance royale, déclarant les travaux du canal d'utilité
publique, ne fut signée par le roi que le 31 mai 1844. La lutte de mon
père durait déjà depuis six ans, contre l'esprit rétrograde, contre
le mauvais vouloir des indifférents, contre les colères intéressées
de certains propriétaires. Il avait à se battre quotidiennement au
milieu d'attaques, d'outrages, de procès, de difficultés d'argent
inextricables. Lorsque je conterai cette histoire, je montrerai
quelle force d'âme il faut à ces héros obscurs, qui, sur le terrain
étroit d'un coin perdu de province, dépensent souvent une énergie
surhumaine. Et s'imagine-t-on ce que c'est que l'inventeur, avec son
projet, ayant à conquérir toute une ville d'abord, la municipalité, les
autorités locales, le sous-préfet, l'ingénieur des ponts et chaussées,
les inspecteurs de toutes sortes, puis la population elle-même, des
souscripteurs et des abonnés? Et s'imagine-t-on ce qu'il faut de
ténacité ensuite pour obtenir l'ordonnance royale, les mémoires à
écrire, les formalités à remplir, tant d'obstacles à surmonter, que dès
années sont le plus souvent nécessaires? Mon père y mit six ans des
efforts les plus acharnés. Il fallut près de trois ans encore, pour
que les dernières difficultés fussent aplanies, et les travaux enfin
commençaient, dans les premiers mois de 1847, lorsque mon père mourut,
le 27 mars.
Jamais, d'ailleurs, il n'aurait réussi, sans des amitiés puissantes
qui le soutinrent. Au premier rang, il faut mettre le maire d'Aix
d'alors, M. Aude, l'ami de M. Thiers, dont j'ai plus de cinquante
lettres, qui disent son dévouement à l'idée de mon père. M. Thiers
lui-même fut, dans les heures difficiles, le suprême recours.
Puis, je nommerai M. Labot, avocat à la Cour de cassation, dont la
volumineuse correspondance, que je viens de parcourir, me fournira
les renseignements les plus précieux, le jour où je pourrai écrire le
livre que je rêve. Toute cette longue lutte donna lieu à des polémiques
sans fin, dont retentirent les journaux de l'époque. Sans cesse,
des lettres, des mémoires furent adressées au roi, en son conseil
d'État. J'en ai des ballots. Pour l'ordonnance royale, toutes sortes
d'enquêtes furent faites. Jamais projet ne fut plus longuement, plus
âprement étudié, examiné, traîné au grand jour. Jamais auteur ne fut
plus épluché, plus discuté, plus forcé de répondre à des objections, à
des accusations, à des injures parfois. Toujours mon père en est sorti
victorieux. Sa mémoire elle-même a vaincu, car, après une destinée
inouïe, qui a fait que les eaux du canal sont seulement arrivées à Aix
le 15 août 1868, trente ans après les premières études, justice a été
rendue au créateur par la ville, qui a donné le nom de François Zola à
un de ses boulevards.
Et j'arrive à la conclusion que je veux tirer de tout ceci.
Vainement, dans ce dossier considérable, au cours de cette affaire si
retentissante, j'ai cherché un ressouvenir des événements de 1832,
en Algérie, la moindre allusion à une aventure que les adversaires
de mon père auraient été si heureux de lui jeter à la face. Mon
espoir, je l'avoue, était de trouver l'accusation, car mon père aurait
certainement répondu, et j'aurais enfin son explication, sa défense,
qui n'est plus dans les dossiers du ministère de la guerre. Mais rien,
c'est le néant. Ainsi voilà un homme qui a été reçu deux fois par le
roi, qui a été reçu par le prince de Joinville, qui sans cesse s'est
adressé au roi, aux ministres, aux députés, aux hauts fonctionnaires,
pour ses multiples projets! Voilà un homme qui vit au plein jour de
la publicité, qui traîne à sa suite une meute de contradicteurs et
d'ennemis, qui a besoin de la considération publique pour mener à
bien les projets qu'il enfante coup sur coup! Voilà un homme qui a
continuellement affaire au gouvernement, à ce ministère que préside le
maréchal Soult, dont le long pouvoir dura de la fin de 1840 à la fin de
1847. Et le roi aurait connu l'indignité de cet homme, et le maréchal
Soult serait l'ancien ministre qui voulait exiger du duc de Rovigo que
cet homme fût jugé par un conseil de guerre et condamné? Et M. Thiers,
M. Aude, M. Labot, tant d'autres, n'auraient été que les victimes de
cet homme? Et les journaux, qui s'entretenaient constamment de cet
homme, de ses travaux, de ses publications, n'auraient rien soupçonné,
rien dit? Et les adversaires de cet homme qui avaient tant d'intérêt à
le supprimer, ne seraient pas parvenus à savoir sa prétendue faute? Et
tout serait enfin menteur chez cet homme, ses grands travaux qui sont
de notoriété publique, l'admirable vie de labeur qu'il a menée de 1833
à 1847, la mémoire vénérée qu'il a laissée en Provence, la gratitude de
toute une ville, inscrite encore sur les murs?
Tel qu'un refrain, je ne puis que répéter ce que j'ai déjà dit. Comment
m'expliquera-t-on cela, et n'est-il pas de toute évidence que mon père
avait justifié sa conduite et qu'il ne restait rien de ce qu'on avait
eu peut-être à lui reprocher?
* * * * *
En terminant, j'utiliserai un dernier document qui prouve, sans
contestation possible, que la manœuvre pour salir la mémoire de mon
père n'a pas été l'idée ni l'acte spontané, passionné d'un seul, mais
le long complot, le crime abominable, mûrement réfléchi de plusieurs.
J'ai déjà démontré que la communication du dossier de mon père au
colonel Henry n'avait pu avoir lieu sans un ordre du général Gonse.
Derrière celui-ci, étaient sûrement le général de Boisdeffre et le
général Billot, le ministre de la guerre en personne. Dans cette
affaire, comme dans beaucoup d'autres, les chefs ont connu les
agissements d'Henry, l'ont laissé faire, s'ils ne l'ont pas poussé à
faire. En voici la preuve.
Le 29 avril 1898, _la Patrie_ reproduisait un article envoyé de Paris
au _Patriote_, de Bruxelles, dans lequel se trouvait ce passage:
«On se demande ce qu'attend le général de Boisdeffre pour écraser
d'un seul coup ses adversaires qui sont en même temps les ennemis de
l'armée et de la France. Il lui suffirait pour cela de sortir dès
aujourd'hui une des nombreuses preuves que l'état-major possède de la
culpabilité de Dreyfus, ou même de publier quelques-uns des nombreux
dossiers qui existent, soit au service des renseignements, soit aux
archives de la guerre, sur plusieurs des plus notoires apologistes du
traître ou sur leur parenté.»
Je crois que je suis désigné clairement et que la menace de divulguer
le dossier de mon père se trouve là publique, éclatante. Or on n'était
alors qu'au 20 avril. Ce fut quatre semaines plus tard, le 23 et le 25
mai, que _le Petit Journal_ commença la campagne, et il ne donna les
prétendues lettres Combe que le 18 juillet. Ainsi donc, il y avait plus
de deux mois et demi que les journaux amis du général de Boisdeffre
étaient prévenus et qu'ils le sommaient d'utiliser les petits papiers
qu'ils savaient entre ses mains.
Les chefs, et non pas Henry seulement, tenaient prêtes les prétendues
lettres Combe, et s'ils ne commettaient pas tout de suite l'ignominie
de les publier, ce n'était point qu'ils eussent des scrupules,
c'était qu'ils attendaient le moment où la publication serait la plus
meurtrière possible. Dans un établissement religieux du quartier de
l'Europe, un ancien élève qui, vers ce temps, rendit visite à un Père,
son professeur autrefois, reçut de sa bouche cette bonne nouvelle: «Oh!
Zola, il n'est plus à craindre, il est fini, nous avons de quoi le
tuer!»
Les pauvres gens! Ils ne savaient même pas, en allant réveiller mon
père dans sa tombe, quel homme d'intelligence et de travail, d'activité
et de bonté ils allaient en faire sortir. Ils ne lui en voulaient
point, à lui, ils n'avaient que l'idée de m'assassiner, moi. Ce
n'était qu'un mort, on pouvait l'outrager, il ne répondrait pas. Leur
noire ignorance ne s'était pas même inquiétée de savoir quel mort ils
choisissaient, si ce n'était pas un mort difficile, dont la mémoire
évoquée pourrait les confondre. Non! ils culbutaient en pleine boue,
s'en éclaboussaient eux-mêmes, en voulant en couvrir les autres, tandis
qu'ils se débattaient, éperdus, dans leur terreur du châtiment. Et
voilà que le mort, réveillé, s'est fait leur accusateur.
Dans l'affaire Dreyfus, pour maintenir l'innocent à l'île du Diable
et pour sauver du bagne les bourreaux et les faussaires, ils se sont
rendus coupables de bien des infamies, mais celle qu'ils ont commise
dans le but de me déshonorer en déshonorant la mémoire de mon père, a
été assurément la plus bête, la plus sale et la plus lâche.