Ce volume était paru depuis quelques semaines, lorsque j'ai écrit la
lettre suivante à mon avocat, Me Labori. Et je crois devoir la joindre
aux nouvelles éditions, comme une note dernière.
Paris, 7 mars 1901.
Mon cher et grand ami,
Voici venir le moment où va expirer le délai de prescription, pour
l'affaire Judet et pour l'affaire des experts. Et il nous faut prendre
une décision.
Vous savez quels ont été jusqu'ici mon trouble et ma répugnance. Cette
loi d'amnistie, que j'ai tant combattue, cette loi scélérate que j'ai
dénoncée comme un aveu de faiblesse et de honte, vais-je donc la
reconnaître et l'accepter dans ses conséquences? On a brisé pour nous
la loi, on nous a changé nos juges, vais-je m'incliner, sanctionner ce
monstrueux déni de justice, en obéissant, en consentant à passer par
la petite porte qu'on a bien voulu laisser entre-bâillée encore, sous
le prétexte dérisoire de respecter l'action civile? Ce serait, il me
semble, profiter de l'amnistie, ne plus l'ignorer, ne plus la rejeter
dans son abomination totale»
Et, d'autre part, allons-nous accepter cette diminution de nous-mêmes
et de nos actes, qu'on nous offre comme une aumône? Nous nous battions
pour la Vérité, pour la Justice, nous défendions une cause sainte,
dont la grandeur soutenait nos courages, nous faisions une œuvre
magnifique et désintéressée d'équité, d'humanité. Et voilà qu'on la
salit, qu'on l'anéantit entre nos mains, et puis on veut bien nous
dire, en forme de consolation, qu'on nous permet de plaider au civil,
si nous nous croyons lésés dans nos intérêts matériels. Maintenant que
notre œuvre d'idéal est dans la boue, nous pouvons tenter de passer à
la caisse, et l'on s'est arrangé pour étrangler le peu de vérité que
nous tâcherions encore de faire. Je ne sais rien de plus insolent ni
de plus humiliant.
Eh bien! mon ami, j'ai réfléchi et je préfère tout abandonner. Je
ne veux pas être complice, en acceptant quoi que ce soit de leur
amnistie. Je ne veux pas que notre affaire si noble et si pure
d'intérêt égoïste finisse lamentablement dans de basses questions
d'argent. Cela me gâterait tout notre effort d'abnégation et de
bravoure.
Dans l'affaire Judet, j'ai obtenu contre l'insulteur de mon père,
en police correctionnelle, une condamnation à cinq mille francs de
dommages-intérêts, appuyée sur des considérants qui me contentent.
Jamais je n'ai fait de procès à personne, jamais je n'en ferai, à
moins de nécessité absolue. Si j'ai assigné M. Judet, c'est sous le
coup de circonstances dont je n'ai pas été le maître. Je n'ai dans
notre justice sociale aucune confiance, et ce n'est pas à elle en tout
cas que j'aurai jamais l'idée de confier mon honneur et celui de mon
père. Ma défense et celle des miens, dans des questions de conscience,
est une besogne qui me regarde et à laquelle je suffis.
Dans l'affaire des experts, c'est mieux encore, je suis partagé entre
le dégoût et l'envie de rire. Voilà trois hommes, les sieurs Belhomme,
Couard et Varinard, qui, non contents d'avoir commis la stupéfiante
et inquiétante erreur de ne pas reconnaître dans le bordereau
l'écriture et la main d'Esterhazy, ont eu la triomphante idée
d'aggraver leur cas, en me faisant condamner à trente mille francs de
dommages-intérêts, parce que je les avais accusés «d'avoir fait des
rapports mensongers et frauduleux, à moins qu'un examen médical ne les
déclare atteints d'une maladie de la vue et du jugement». Et, dans
leur hâte à toucher le bon argent, si noblement gagné, dans la crainte
de ne le toucher jamais, s'ils attendaient que la vérité éclatât, ils
ont fait saisir et vendre mes meubles, pendant mon absence. Leurs
trois noms sont à jamais gravés sur un monument impérissable. Pourquoi
ne pas les laisser galoper, les poches pleines? Qu'ils gardent
l'argent! L'âcre ironie de l'aventure en sera plus forte, et il y aura
dans l'Affaire un peu plus de bassesse.
Et ce n'est pas tout, cette laide question d'argent s'aggrave à mon
égard, d'une façon assez malpropre, pour les hommes qui ont rédigé et
voté la loi d'amnistie. Pendant mon exil en Angleterre, un ami avait
dû verser la somme de sept mille cinq cent cinquante-cinq francs, en
payement temporaire des amendes et des frais du procès de Versailles.
Puisque leur amnistie, selon eux, effaçait tout, il me semblait bien
qu'on rendrait cet argent, qui n'était point acquis, du moment que
j'avais frappé l'arrêt d'une opposition et que le procès devait être
jugé à nouveau. Point du tout! on m'a fait répondre que le paragraphe
8 de l'article 2 porte que «les sommes recouvrées, à quelque titre que
ce soit, avant la promulgation de la loi, ne seront pas restituées».
Ce paragraphe ne s'applique évidemment qu'à certaines contraventions
amnistiées. N'importe, on y fait rentrer les sept mille cinq cent
cinquante-cinq francs, on torture le texte de la loi, et l'État lui
aussi garde l'argent. Si le parquet s'entête à cette interprétation,
ce sera une monstruosité encore, dans l'indigne façon dont on m'a
refusé toute justice.
Voilà donc, mon ami, ma décision, que j'avais à vous faire connaître.
Après vous avoir tant admiré, tant aimé, aux jours héroïques, dans vos
plaidoiries si belles d'éloquence et de courage, je ne vous vois pas
disputailler en mon nom, devant une chambre civile, pour encaisser
les cinq mille francs de M. Judet ou pour rattraper les trente mille
francs des experts. On nous a, je le répète, brisé et souillé l'œuvre
de justice, l'œuvre d'humanité que nous accomplissions, au nom de
l'idéal, et nous n'irons pas la traîner, l'achever, en d'étroits
procès d'intérêt personnel, qui ne seraient plus à la cause que d'une
longue et douloureuse inutilité. La vérité ne pourrait venir de là, et
elle viendra.
Bien affectueusement à vous, mon cher et grand ami.