Un dossier encore, concernant l'ingénieur François Zola, vient d'être
trouvé au ministère de la guerre. C'est le troisième, et il dormait
aux archives du génie, où j'avais soupçonné son existence, sur les
indications des documents que j'ai déjà entre les mains. Cette fois,
il s'agit d'un dossier relatif au nouveau système de fortification,
inventé par mon père et soumis par lui aux autorités compétentes. Mais
l'examen de ce dossier me ramènera à la prétendue lettre Combe, et je
crois bien que j'en tirerai une démonstration intéressante.
J'ai donc reçu de M. le contrôleur général Cretin, le 26 janvier, une
lettre où il était dit: «J'ai l'honneur de vous faire connaître que,
sur votre demande, M. le ministre a fait rechercher, dans les archives
du comité du génie, s'il existait trace d'un projet de fortification
de Paris, présenté par M. François Zola, en 1840. Le dossier relatif à
cette affaire vient de me parvenir, et M. le ministre m'autorise à vous
en donner communication dans mon cabinet.»
Je me suis par conséquent rendu le lendemain dans le bureau de M.
le contrôleur général, que je tiens à remercier de son obligeance
inépuisable. Et j'ai pris connaissance du dossier.
* * * * *
Mais, avant de dire ce que j'y ai trouvé, il est nécessaire que
j'éclaire un peu la question. Je rappelle donc que, dès 1830, mon père
avait soumis son nouveau système au roi Louis-Philippe. En 1831, il
avait demandé une audience au général Saint-Cyr Nugues, président du
comité du génie, pour lui en montrer les plans; et, dans sa réponse du
14 avril, ce général lui avait conseillé de déposer ses plans, pour
qu'il pût les faire examiner par un rapporteur. Cette lettre est au
dossier administratif, ainsi qu'une note du rapporteur choisi, M. le
maréchal de camp Prévost de Vernois, qui dit sa bonne impression après
un rapide coup d'œil. J'insiste sur cette première présentation faite
par mon père de son projet, en 1831, que les pièces ci-dessus mettent
hors de doute, mais dont la trace n'a pas encore été retrouvée au
comité du génie. Les recherches continuent.
J'ajoute que l'idée de fortifier Paris était très impopulaire en 1831.
Le projet de mon père n'avait aucune chance d'être accueilli, quelle
que fût sa valeur, et il est certain qu'il le présentait surtout en
inventeur désireux de faire connaître son mérite et de prendre date.
D'ailleurs, il fut nommé, en juin, lieutenant dans la Légion étrangère,
il partit pour l'Afrique, et le projet se trouva naturellement enterré.
Mais, en 1840, lorsque la fortification de Paris fut décidée, malgré
l'opposition toujours vive, mon père naturellement reprit son projet,
le présenta de nouveau au roi, le déposa une seconde fois au ministère
de la guerre. Et remarquez qu'il était contre l'enceinte continue,
qu'il soutenait le système des forts détachés, ce qui était alors
considéré comme une idée baroque de novateur, indigne même d'un examen
sérieux.
J'ai déjà dit, dans un autre article, comment le projet, présenté au
roi, fut renvoyé au ministre de la guerre, qui convoqua mon père le 10
octobre 1840, pour en causer avec lui. Et j'en arrive enfin au dossier
qu'on vient de retrouver et où se prouve le dénouement de l'affaire.
Ce dossier ne se compose que de trois pièces: 1° un rapport du 3
novembre 1840, du lieutenant-général Dode, directeur supérieur des
travaux de fortifications de Paris, sur le mémoire de François Zola;
2° une lettre transmissive (du même jour) dudit rapport au ministre de
la guerre; 3° la minute de la lettre adressée le 26 novembre 1840 à
François Zola par le ministre de la guerre.
Le rapport du lieutenant-général Dode n'est pas tendre. Imaginez un
classique du temps, auquel un romantique aurait soumis des vers à
césure brisée. En dévot fidèle des principes de Vauban, il bouscula
fort ce novateur qui lui apportait l'avenir. Son rapport, de neuf
grandes pages, est d'ailleurs très consciencieux, très bien fait, et
je n'en citerai rien, car il y aurait cruauté à insister, après la
terrible expérience de 1870, qui est venue donner si tragiquement
raison à mon père. Voici simplement le début de la lettre dont il
accompagna son rapport. Il écrivait au ministre: «Vous m'avez adressé,
avec votre lettre en date du 29 octobre, un mémoire de M. Zola, ancien
officier d'artillerie et actuellement ingénieur civil, qui a été
présenté au roi et au président du conseil des ministres, puis renvoyé
au ministère.» Et il termine en faisant remarquer qu'il ne s'agit plus
de discuter des projets, mais d'exécuter immédiatement «le dispositif
formellement arrêté au conseil des ministres et qui n'a été adopté
qu'après avoir été longuement débattu par la commission de défense
de 1836». C'était en effet la raison sans réplique, et la naïveté de
mon père, seul et incompris, venant se mettre entre les mains de ce
redoutable adversaire me fait sourire.
Nous verrons mon père incorrigible. Il avait écrit deux lettres à M.
Thiers, il en avait écrit une autre au roi, et il s'était même avisé
de réunir tous ces documents en une brochure, sous ce titre: _Lignes
stratégiques pour la défense de la capitale du royaume, du territoire
français et de l'Algérie_, brochure qu'il avait ensuite fait distribuer
à tous les membres du Parlement. A côté de données qui ont vieilli, il
s'y trouve des parties surprenantes, prophétiques. C'est ainsi que,
pour l'emplacement de ses tours détachées, il indiquait presque la
ligne qu'on devait adopter pour les nouveaux forts, après 1870. Mais
il y a là toute une étude trop longue, d'un singulier intérêt, que je
ferai plus tard, dans le livre que je me propose d'écrire.
Et j'en finirai avec le dossier retrouvé aux archives du génie, en
donnant en entier la lettre écrite par le ministre à mon père. Je dirai
ensuite pourquoi.
_A Monsieur Zola, demeurant à Paris, rue Saint-Joseph, 10 bis._
«Monsieur,
«Vous aviez adressé à Sa Majesté, qui en a ordonné le renvoi à mon
ministère, un mémoire sur le projet de fortifier Paris, dans lequel,
critiquant les dispositions qu'on veut suivre, vous proposiez
de substituer à ces dispositions, un système de tours qui, sous
le rapport de la défense, de l'économie, du temps nécessaire à
l'exécution, etc., etc., présenterait, disiez-vous, un avantage
incontestable.
«J'ai chargé monsieur le président du comité des fortifications
d'examiner attentivement votre mémoire, et j'ai reconnu, d'après le
rapport détaillé qu'il m'a soumis à cet égard, que vos idées sur
la manière de fortifier Paris n'étaient pas susceptibles d'être
accueillies.
«Je me plais néanmoins à rendre justice aux louables intentions qui
ont dicté votre démarche, et je ne puis que vous remercier de la
communication que vous avez bien voulu faire au gouvernement de vos
études sur cet objet.
«Recevez, monsieur, l'assurance de ma parfaite considération.
«_Le ministre de la guerre,_