CABINET DU MINISTRE

«Le ministre de la guerre désirerait s'entretenir avec M. Zola de

l'objet d'une lettre qu'il a écrite au Roi avant-hier, et il lui

serait obligé de vouloir bien passer à son cabinet, ce soir vers six

heures, en apportant les documents qu'il se proposait de soumettre à

Sa Majesté.

«Samedi, 10 octobre 1840.

«_Le chef de cabinet_,

«Bourjade.»

Ce sont ces diverses pièces qui m'ont fait penser qu'un dossier devait

exister au comité du génie. Et l'on comprend aisément que ce dossier-là

m'intéresse autant que les deux autres. N'est-ce pas extraordinaire,

ces trois dossiers, à des angles si différents, l'un d'où l'on sort la

lettre Combe, l'autre où je découvre la lettre Rovigo, le troisième qui

doit dire les grands travaux de mon père?

Ainsi un pont est jeté par-dessus les événements de 1832. Mon père

a déposé son projet dès 1831; et voilà, quatre années après que

l'histoire de sa démission a été portée jusqu'au roi, voilà le roi qui

le reçoit en 1836, sur la présentation du général comte d'Houdetot;

et, après quatre années encore, en 1840, voilà qu'il est reçu par

le ministre de la guerre, auquel il expose son système nouveau de

fortification. Le roi ne se souvenait donc pas? on avait donc perdu la

mémoire, au ministère de la guerre? Comment veut-on que j'admette une

tache ineffaçable, lorsque je vois ainsi mon père rentrer partout le

front haut? La vérité n'est-elle pas aveuglante, et ne comprend-on pas

qu'il avait expliqué sa conduite et que rien ne restait de son erreur

possible d'un moment?

Avant le mois de mai 1832, le dossier administratif dit lui-même

quel homme remarquable était mon père: il parlait et écrivait trois

langues, l'italien, le français, l'allemand; il pouvait produire les

meilleurs états de service, lieutenant dès l'âge de dix-sept ans; il

avait aidé, en Allemagne, à l'exécution des plus remarquables travaux.

Après le mois de janvier 1833, d'autres documents le montrent d'une

activité extraordinaire, se dévouant à la France, s'occupant du port

de Marseille, des fortifications de Paris, du canal, qui devait porter

son nom, à Aix. Et partout où il passe, il est respecté, il est aimé.

Et, lorsqu'il meurt, en 1847, il laisse la mémoire d'une grande

intelligence et d'un bienfaiteur.

Comment veut-on que je croie à la parole de ceux qui le couvrent

d'outrages et que je ne mette pas en doute l'authenticité des documents

qui font de lui le dernier des misérables?

* * * * *

En concluant, je ne reculerai pas devant la douloureuse nécessité où

l'on croit m'acculer, de dire mon sentiment personnel sur l'histoire

obscure de 1832. On pense bien qu'elle me hante, j'ai passé des nuits à

la discuter, à tâcher de la comprendre. Et elle reste si étrange, elle

prête à des hypothèses d'une psychologie si singulière, qu'en l'absence

de tout document certain, je n'ose me prononcer.

Une femme est certainement au fond de l'aventure. Seulement, quel a

été son rôle exact? Cet argent qu'elle emportait, mon père le lui

avait-il donné ou l'avait-elle pris? Quand un officier comptable glisse

à des malversations, c'est d'ordinaire par petites sommes, aussitôt

dépensées, au jeu ou ailleurs. Mais voit-on jamais une somme amassée,

emportée ainsi qu'un butin? Comment mon père, homme d'intelligence et

d'avenir, qui avait si ardemment demandé à être réintégré dans son

grade, aurait-il pu risquer si sottement sa situation? Et puis, quelle

complication dramatique, un faux suicide, la femme arrêtée, mon père

accourant alors pour la sauver. Si je n'avais pas le cœur si meurtri,

je dirais qu'il y a là le sujet d'un mélodrame, où toutes les bonnes

gens iraient pleurer. C'est bien dur à accepter, une pareille histoire,

et en admettant qu'elle soit exacte, ce qu'aucun document ne n'a

encore prouvé, que veut-on que j'en dise de raisonnable, sinon que,

si mon père a réellement fait ces choses, c'est que mon père a eu son

heure de folie comme bien d'autres? Une femme avait passé, et il était

fou, jamais un homme tel que lui n'aurait commis une série d'actes si

extravagants, sans avoir sur sa nuque ce vent de démence que la passion

souffle parfois. Car enfin pourquoi fuyait-il, puisqu'il est revenu

régler ses comptes et payer? Pourquoi toute cette crise d'agitation et

de volontés contraires, puisque cela s'est dénoué dans le calme, dans

la lucidité parfaite d'un homme qui remet tout en ordre et à qui l'on

donne quittance?

J'ai admis la femme. Mais il y a encore d'autres hypothèses. Les temps

étaient terribles en Algérie, en 1832. Un petit lieutenant chargé

de l'habillement, dont les comptes ne sont pas en ordre, voilà une

belle affaire, lorsque le meurtre et le pillage étaient partout. L'or

ruisselait dans les poches, sans qu'on pût dire toujours d'où il

venait. Et qui sait si mon père était le seul compromis, s'il n'y avait

pas, derrière lui, d'autres têtes plus hautes qu'on désirait sauver?

Je ne veux pas citer des histoires que je connais, mais j'en suis à me

demander sérieusement si, lorsque le roi Louis-Philippe a accepté la

démission de mon père en 1832, et lorsque le général comte d'Houdetot

le lui a présenté en 1836, il n'avait pas reçu les explications

indispensables, qui innocentaient l'officier démissionnaire. Ces

hypothèses sont légitimes, car, sans elles, je défie bien qu'on puisse

comprendre le rôle public et honoré que mon père a joué ensuite jusqu'à

sa mort.

Et, alors, voilà donc ce qu'on a fait, lorsqu'on a porté au _Petit

Journal_ les prétendues lettres Combe. D'abord, on s'est cru tout

permis, les pièces supprimées, les pièces altérées, les pièces

inventées, on s'est dit: «Ça ne se saura pas», du moment qu'on

travaillait à pleines mains dans des dossiers secrets, à jamais cachés

aux yeux des mortels. Comment prévoir que je les feuilletterais un

jour? Et, certain de l'impunité, on a ouvert ensuite la grande écluse

des outrages, pour me noyer sous la boue, parce que, sans haine et sans

peur, j'avais simplement voulu la vérité et la justice. Il s'agissait

de me tuer, on a déshonoré la mémoire de mon père, afin de m'ouvrir le

cœur en quatre et d'en faire couler tout mon sang. Il suffisait de lire

les dossiers pour voir s'en dresser la figure d'un vaillant et d'un

laborieux, et on ne les a lus que pour en extraire la pièce empoisonnée

et menteuse. L'homme dormait depuis plus d'un demi-siècle dans sa tombe

vénérée, on l'en a réveillé, on lui a craché à la face. Et même s'il y

a eu, dans l'existence de cet homme, une heure de folie, et que cette

heure fût ignorée de tous, rachetée par une vie d'éclatant travail,

est-ce que ce n'est pas abominable d'avoir jeté cela en pâture aux

basses passions politiques, d'avoir abusé du secret dont on avait la

garde, en falsifiant, en mentant, en faisant un crime monstrueux d'une

faute obscure, inexplicable, qui n'est pas même prouvée?

Telles qu'elles ont paru dans _le Petit Journal_, j'ai dénoncé comme

fausses les deux lettres Combe, et je suis prêt à les dénoncer encore.

Dès leur apparition, je me doutais par quelles mains suspectes elles

avaient passé, je sentais en elles le produit de la fraude et de la

haine. Aujourd'hui, j'ai l'aveu officiel que le faussaire Henry a

travaillé à l'aise dans le dossier, lorsqu'il n'y avait encore ni

bordereau ni cotes. Elles sont fausses ou falsifiées.

La première est un faux avéré, avoué. Elle n'existe pas, elle ne peut

pas exister, je défie qu'on m'en montre l'original. Et la preuve est

facile à faire, car il est établi officiellement que le colonel Combe

n'est débarqué à Alger que le 24 juin 1832. Voici la note qui a été

copiée au ministère, dans l'historique sommaire de la Légion étrangère:

«Le 24 juin 1832, M. le colonel Combe débarque à Alger venant prendre

le commandement du régiment en remplacement du colonel Stoffel. Il

apporte avec lui le drapeau que, par ordonnance du 9 novembre 1831, le

roi donne à la Légion.» Donc il n'était là que depuis dix-huit jours,

lorsque, le 12 juillet, il écrivit sa seconde lettre. Et, comme la

première est une réponse à une réponse qu'un général faisait à une

autre lettre écrite par lui, il est matériellement impossible que toute

cette correspondance ait tenu dans l'espace de dix-huit jours. Aussi

a-t-il fallu retirer la lettre, on n'en parle plus. C'est un faux.

Et, pour la seconde lettre, en admettant même que la pièce qui existe

au dossier soit authentique, le texte en a été falsifié, tronqué, car

ce n'est pas le texte qui a paru dans _le Petit Journal_. M. Cavaignac,

dans sa lettre au garde des sceaux du 29 août 1898, ose dire: «La

comparaison du texte, imprimé dans _le Petit Journal_, avec celui du

rapport écrit de la main du colonel Combe, ne fait ressortir que des

différences peu nombreuses qui ne dénaturent pas le texte original.»

Nous allons bien voir. Je ne parle pas des mots changés, des mots

supprimés. Mais deux passages de l'importance la plus décisive ont été

omis, et cela volontairement, dans un but coupable, qu'il est facile de

saisir. Voici le premier: «Cet homme (Fischer) était marié, et il avait

existé longtemps entre lui, sa femme et Zola, des relations toutes

particulières d'intimité, de ménage et de cohabitation, qu'on pouvait

diversement interpréter. On n'avait fait cesser que les deux dernières,

en envoyant Fischer à la Maison Carrée, la femme alla habiter Alger.»

L'intention est ici manifeste, on supprime la femme Fischer, pour ne

pas même laisser à mon père l'excuse passionnelle. Une femme dans

l'affaire, comme je l'ai dit, c'était l'explication indulgente de bien

des choses. Mais la suppression du second passage est encore plus

grave. Voici ce passage: «Le sieur Fischer s'est offert à acquitter

pour Zola le montant des dettes au payement desquelles les 2000 francs

saisis dans la malle ne suffiraient pas. Cette offre acceptée, tous

les créanciers ont pu être payés, et le conseil d'administration

couvert du déficit existant en magasin.» Mon père paye, le conseil

d'administration lui donne quittance, et c'est justement cela qu'on

supprime. Après les accusations féroces, qu'on imprime, on omet

volontairement les lignes où il est dit qu'il a réglé ses comptes,

qu'il n'a donc pas laissé de malversations derrière lui. On s'était

dit le fameux: «Ça ne se saura pas». Et cela ne serait pas une pièce

falsifiée, cela ne serait pas un faux! C'est un faux.

Je ne connais pas M. Judet, je ne l'ai jamais vu, je ne me suis jamais

occupé de lui. Parce que nous ne pensions pas de même sur une question

de justice, il a écrit contre mon père et contre moi une page immonde.

Je ne sais s'il a conscience de sa faute, qui pèsera lourdement sur sa

mémoire. Moi, je l'ignorerai demain comme je l'ignorais hier, et je

n'aurai plus qu'un peu d'amère pitié.

* * * * *

Et, pour finir, j'en appelle de la lettre Combe à la lettre Rovigo, du

colonel arrivé seulement depuis quelques jours, au général qui, depuis

des mois, commandait en chef le corps d'occupation.

Le duc de Rovigo a écrit ceci: «M. Zola n'était encore soupçonné que

de mauvaise administration.» Et encore ceci: «Je n'ai point exercé

les pouvoirs d'une chambre de conseil des tribunaux ordinaires, parce

qu'il n'y avait pas de plainte juridique.» Et enfin ceci: «A quel titre

pourrais-je, pour ces faits, signer un ordre d'informer contre un homme

qui a rempli tous les engagements qu'il avait pris?»

Cela me suffit, en attendant que je tâche de faire toute la vérité.

La vérité en marche: L'affaire Dreyfus · 第 68 / 72 题