FRANÇOIS ZOLA

I

Le 23 mai 1898, le matin même du jour où je devais comparaître devant

le jury de Versailles, M. Judet publia, dans _le Petit Journal_, une

biographie mensongère et diffamatoire de mon père, l'ingénieur François

Zola, dans laquelle il insistait particulièrement sur des faits qui se

seraient passés à Alger, en 1832, lorsque mon père y était lieutenant,

à la légion étrangère.

Le 25 mai, deux jours après, M. Judet publiait un nouvel article, où

il donnait, pour appuyer les prétendus faits révélés par lui, une

conversation que le général de Loverdo aurait eue avec un reporter

du _Petit Journal_, conversation que le général devait rétracter en

partie, dans un entretien qu'il eut plus tard avec un autre journaliste.

Le 28 mai, je répondis, dans _l'Aurore_, par un article intitulé «Mon

Père», utilisant les quelques documents que j'avais sous la main, ne

pouvant puiser dans un dossier qu'on me disait enfermé sous des triples

serrures au ministère de la guerre, racontant tout ce que je savais

de mon père, quel homme de travail, de loyauté, de bonté il avait

toujours été, et quelle mémoire il avait laissée, vénérée de tous,

après des travaux considérables et des bienfaits sans nombre. Puis,

immédiatement, j'assignai M. Judet devant le tribunal correctionnel

pour diffamation.

Dans les premiers jours de juin, avant le 15, date de la chute du

ministère Méline, dont il faisait partie, j'écrivis au général Billot,

ministre de la guerre, pour lui demander la communication du dossier de

mon père, en me basant sur la divulgation criminelle qui venait d'en

être faite. Et, dès que M. Cavaignac lui eut succédé, au commencement

de juillet, j'écrivis au nouveau ministre, pour lui faire la même

demande. Tous les deux refusèrent, en alléguant cette raison formelle

que «les dossiers des officiers sont des dossiers secrets, constitués

uniquement en vue des besoins administratifs».

Le 18 juillet, le matin même du jour où, pour la deuxième fois, je

devais comparaître devant le jury de Versailles, M. Judet publia, dans

_le Petit Journal_, les deux lettres prétendues du colonel Combe, comme

preuve décisive des malversations commises par mon père, qu'il avait

divulguées le 23 mai, environ deux mois auparavant. Il prétendait avoir

reçu ces deux lettres d'un anonyme, accompagnées d'un commentaire.

Le 3 août, M. Judet fut condamné, pour ses articles diffamatoires du

23 et du 25 mai, à cinq mille francs de dommages-intérêts; et ce fut

ce même jour que mon avocat, Me Labori, déposa en mon nom, contre lui,

une accusation en usage de faux. Le 18 juillet, le jour où je quittai

la France, au sortir de l'audience de Versailles, je n'avais pas lu _le

Petit Journal_. Je ne le lis jamais. Et je n'avais connu les prétendues

lettres du colonel Combe qu'en Angleterre, lorsqu'un ami était venu me

les faire lire. Notre conviction fut absolue, nous soupçonnions par

quelles mains suspectes elles avaient passé, elles ne pouvaient être

que des faux.

Le 29 août, M. Cavaignac écrivit au garde des sceaux qu'il m'avait

bien refusé la communication du dossier de mon père, parce que j'étais

un simple particulier, mais qu'il ne croyait pas pouvoir la refuser

à M. Flory, le juge d'instruction chargé d'instruire le cas de M.

Judet, accusé par moi d'usage de faux. Et, le 9 septembre, le général

Zurlinden autorisa M. Flory à prendre possession de la deuxième lettre

Combe qui se trouvait seule au dossier, car on n'y avait pas trouvé la

première. Et, le 15 septembre, M. Flory la recevait des mains de M.

Raveret, chef du bureau des archives. Et, le 4 octobre, mon avoué, Me

Collet, ayant demandé la communication des huit pièces, mentionnées

dans la deuxième lettre Combe, M. Flory dut retourner au ministère,

où M. Raveret lui déclara qu'il n'existait au dossier, en dehors de

cette lettre, que la demande de démission de mon père et une lettre de

transmission du général Trézel, chef d'état-major du duc de Rovigo,

commandant en chef du corps d'occupation, en Algérie. El les deux

pièces furent remises à M. Flory, ainsi que la deuxième lettre Combe.

Le 11 janvier 1899, M. Flory ayant rendu une ordonnance de non-lieu,

en déclarant que les pièces lui paraissaient authentiques, et M. Judet

m'ayant en conséquence attaqué pour dénonciation calomnieuse, je fus

condamné par défaut à cinq cents francs de dommages-intérêts. J'étais

absent de France, je ne devais y rentrer que le 5 juin. Et c'est ce

procès qui, en revenant, après mon opposition, m'a permis de reprendre

mon enquête et d'adresser une troisième demande au nouveau ministre de

la guerre, le général de Galliffet, pour que le dossier de mon père

me fût communiqué. Le procès qui, après plusieurs remises, revenait

le 27 décembre dernier, a été renvoyé au 24 janvier prochain, pour me

permettre de mener à bien mes recherches.

Le 9 décembre 1899, j'avais donc demandé la communication du dossier

au général de Galliffet, qui refusa, le 14, dans les mêmes termes

que le général Billot et M. Cavaignac: les dossiers des officiers

étaient des dossiers secrets, constitués uniquement en vue des besoins

administratifs. Mais, dans une seconde lettre, le 16, il voulait bien

me transmettre les résultats de l'enquête que je lui avais demandé

d'ouvrir, pour arriver à savoir comment et par qui M. Judet avait

eu communication du dossier de mon père. Le sous-chef du bureau des

Archives, M. Hennet, se souvenait très nettement qu'il avait remis ce

dossier à un officier, aujourd'hui décédé. Et cet officier n'était

autre que le colonel Henry.

Le 16 décembre, le même jour, j'écrivis à M. Waldeck-Rousseau,

président du conseil des ministres, afin de porter les faits à sa

connaissance, et en le priant de soumettre le cas au conseil. Il était

impossible qu'on ne communiquât point au fils de l'homme injurié,

diffamé, un dossier qui avait passé par des mains suspectes et

qu'on avait promené dans les journaux, pour la plus abominable des

publicités. Et, le 20 décembre, M. Waldeck-Rousseau voulut bien me

répondre que le conseil des ministres, d'accord avec le ministre de

la guerre, avait décidé que le dossier de mon père serait mis à ma

disposition. Enfin!

On voit qu'il m'a fallu de l'entêtement et de la patience. Jamais

d'ailleurs je n'aurais abouti, sans des circonstances heureuses. C'est

pourquoi, avant de rendre un compte exact de mon enquête, je tiens à

remercier ici M. Waldeck-Rousseau, le général de Galliffet et les hauts

employés du ministère de la guerre, de leur bienveillant accueil et de

l'empressement qu'ils ont mis à faciliter mes recherches.

* * * * *

Dans une visite de courtoisie que je fis au général de Galliffet, il

fut décidé que le dossier de mon père me serait communiqué le mercredi

3 janvier; et j'avais obtenu d'amener avec moi Me Labori, mon avocat,

et mon confrère et ami Jacques Dhur, qui a fait sur mon père un livre

des plus remarquables. Nous avons été reçus tous les trois, au bureau

des Archives administratives, par M. Raveret, chef de ce bureau, et par

M. Hennet, sous-chef. Et je vais tâcher de résumer très clairement le

résultat de notre premier examen.

D'abord, la communication du dossier de mon père au colonel Henry. Le

ministre avait bien voulu autoriser MM. Raveret et Hennet à répondre

aux quelques questions indispensables que j'étais forcé de leur poser

pour comprendre. Ainsi M. Hennet prétendait que la communication

avait eu lieu en 1897, ce qui était impossible. Il a dû revenir sur

cette date, en se souvenant que cette communication s'était produite

quelque temps après ma condamnation du 23 février, ce qui la met dans

la première quinzaine de mars 1898. Si sa mémoire hésite, s'il ne peut

donner une date précise, c'est que, malheureusement, la communication

n'a laissé aucune trace écrite; et cela vaut la peine d'être raconté.

Le colonel Henry aurait simplement envoyé un employé de son bureau, un

subalterne, avec un ordre écrit, pour qu'on lui livrât le dossier de

mon père. Et M. Hennet, après avoir cherché et trouvé le dossier, se

serait contenté de le remettre au subalterne, sur un simple récépissé.

Puis, à quelques jours de là, en rendant le dossier, le subalterne

aurait tout bonnement repris le récépissé. De sorte qu'il ne reste

de la communication que les souvenirs naturellement très vagues de

M. Hennet; Nous ne saurons jamais le jour exact de la livraison du

dossier, ni le jour où il a été rendu, ni par conséquent le temps qu'il

a pu rester entre les mains du colonel Henry. Et, comme je m'étonnais

de cette extraordinaire façon d'agir dans une grande administration,

M. Raveret a bien voulu me répondre que toutes les communications ne

se font heureusement pas ainsi. Elles sont d'ordinaire notées sur un

registre avec les dates, ainsi qu'avec les conditions dans lesquelles

elles sont faites. Seulement, il paraît que «les communications

confidentielles» ne doivent laisser aucune trace. Et il est vraiment

très fâcheux que la communication du dossier de mon père au colonel

Henry ait été «confidentielle».

Mais il y a beaucoup mieux. Grâce aux quelques questions que j'ai

eu l'autorisation de poser, et auxquelles MM. Raveret et Hennet

ont bien voulu répondre, j'ai pu me faire une idée assez exacte de

l'état dans lequel dorment, par centaines de mille, les dossiers de

nos officiers, aux archives administratives. Je parle de ceux qui

datent de quarante, de cinquante, de soixante ans, et davantage. Le

dossier de mon père était là depuis soixante-six ans, c'est un bel

âge. On s'imagine donc aisément cette nécropole, cet amas considérable

endormi sous la poussière, au fond de casiers vénérables. On ne les

fouille naturellement plus pour «les besoins administratifs», comme

dit M. Cavaignac. Ils sommeillent dans le respect de l'oubli, ils

sont retournés aux limbes des choses effacées, inexistantes. Je

crois savoir que les recherches utiles n'y peuvent être faites que

grâce à un système de fiches, dont la collection est sous clef, au

fond d'une armoire. Mais ils n'en sont pas moins là, à la merci des

générations nouvelles, sous l'unique protection de l'insignifiance et

de l'indifférence où ils reposent. Et la chose terrible est que les

anciens, c'est-à-dire les plus nombreux, n'ont pas de bordereau, et que

les pièces qu'ils contiennent ne sont pas même cotées. Ils n'ont par

conséquent pas d'existence régulière, le premier venu peut y ajouter

ou en enlever des pièces, y substituer des pièces à d'autres pièces.

Qui le saurait, qui pourrait le prouver? Cela fait trembler, lorsqu'on

songe que là dort l'honneur de l'armée, tout le secret redoutable des

fautes cachées et pardonnées, les dossiers de tous les chefs, que

personne ne doit connaître, et qu'un employé criminel ou simplement

sectaire peut adultérer impunément, en y introduisant dès documents

nouveaux, ou en retranchant ceux qui le gênent.

C'est donc dans cet état que se trouvait le dossier de mon père,

lorsqu'il a été communiqué au colonel Henry. Il était enfermé dans une

chemise du temps, qui ne porte ni le nombre ni la nature des pièces.

Ces pièces n'étaient pas cotées, et il n'existait pas de bordereau.

Ces faits ont été reconnus par MM. Raveret et Hennet. Je crois qu'ils

m'ont même dit que les pièces ne portaient pas, à ce moment, le timbre

des Archives; car, si toutes les pièces de tous les dossiers n'ont

pas été timbrées à l'entrée, comment veut-on qu'on puisse les timbrer

aujourd'hui, maintenant qu'elles sont entassées par millions? Et ce

n'est donc qu'en revenant des mains du colonel Henry que le dossier

de mon père a pris tout à coup une importance, est devenu une chose

grave, considérable et vivante. Il était sorti des limbes, de la

nécropole où sommeillent dans la poussière les centaines de mille de

dossiers vagues, retombés à jamais au néant. Il s'agissait à présent

de ne pas l'y replonger, de le classer ailleurs, dans la série des

dossiers qui comptent. Comme il rentrait dans la vie pour «les besoins

administratifs», M. Hennet a reçu l'ordre de lui faire une toilette; et

il l'a pourvu d'abord d'une belle chemise neuve, avec toutes sortes de

lettres et de chiffres, correspondant à des classifications; puis, il

a coté soigneusement les pièces au crayon bleu, et il a dressé de ces

pièces un bordereau très exact. Enfin, le dossier de mon père avait une

existence régulière. Il était temps.

Tel est, dans sa forme nouvelle, le dossier qui m'a été mis sous les

yeux. Si je dois ignorer toujours le nombre et la nature des pièces

qu'il contenait, lorsqu'il a été confié à la loyauté du colonel Henry,

vers la première quinzaine de mars 1898, j'ai pu constater qu'il se

compose aujourd'hui de trente pièces, inscrites sous vingt et une

cotes. Le bordereau est, je crois, de l'écriture de M. Hennet, et il

est ainsi signé: «Clos le présent bordereau à trente pièces, contenues

sous vingt et une cotes, le 8 juin 1898. Le chef du bureau: Raveret.»

Je me permets de trouver ce mot «clos» tout à fait fâcheux, car il

éveille je ne sais quel dossier ouvert à toutes les pièces que le vent

apportait, et qu'on s'est décidé à clore, lorsqu'il a été plein. Mais

ce n'est là qu'une impression, et je me contente de poser ici les

faits, me réservant de les éclairer et de les discuter plus loin. Que

l'on veuille bien retenir seulement la date du 8 juin 1898.

* * * * *

J'en arrive au contenu du dossier actuel, aux trente pièces sous les

vingt et une cotes. Mon vif désir serait de donner le bordereau tout

entier, dont j'ai pris copie, ainsi que des pièces importantes, aidé

de mon confrère et ami Jacques Dhur. Mais je prévois que toutes ces

explications vont être bien longues, et je ne voudrais pas fatiguer

l'attention. Je me bornerai donc à des indications générales.

D'abord, des deux prétendues lettres du colonel Combe, publiées le

18 juillet 1898 par _le Petit Journal_, la première n'est pas là,

ainsi que le général de Galliffet me l'écrivait, dans sa lettre du 16

décembre 1899. Elle a disparu, elle n'a jamais existé, nous verrons

cela tout à l'heure. Ensuite, de la cote 1 que porte l'ancienne

chemise, celle qui habillait le dossier dans la nécropole, à la cote

14 que porte la deuxième lettre Combe, il y a vingt-trois pièces, et

l'on peut dire que ces pièces ont été en grande partie fournies par

mon père, pour appuyer sa demande d'être réintégré dans la Légion

étrangère, avec son grade de capitaine, qu'il avait obtenu autrefois

dans l'armée franco-italienne du prince Eugène Napoléon. C'était un

droit, on lui demandait donc de produire ses états de service, et il

envoyait tout un dossier qui se retrouve là, ses brevets, ses diplômes,

les attestations de ses chefs. M. Judet, qui a demandé et obtenu, lui

aussi, la communication du dossier, s'empressera certainement, sur

la lecture de ces pièces, de rectifier la biographie mensongère et

diffamatoire qu'il a publiée de mon père, en le représentant comme

un aventurier chassé de partout, de l'armée italienne et de l'armée

autrichienne.

Mon père était né en 1795. Il y a là une pièce qui le montre élève

du roi Napoléon à l'École militaire de Pavie, du 13 octobre 1810 au

10 avril 1812, caporal le 8 mars 1811, fourrier le 12 mai 1811. Il y

a une pièce, son brevet d'officier, qui le montre sous-lieutenant au

quatrième léger, le 10 avril 1812, et lieutenant dans l'artillerie

royale, le 15 juillet 1812. Il avait alors dix-sept ans. Il y a une

pièce qui, après la dislocation de l'armée italienne, le montre comme

lieutenant dans la première batterie légère austro-italienne. Il y

a sa démission, lorsqu'il crut devoir quitter la nouvelle armée. Il

y a une lettre de lui où il explique que de 1812 à 1814 il a servi

sous le prince Eugène Napoléon, que de 1814 à 1820 il a servi dans un

régiment italien qui passa au service de l'Autriche, qu'il n'a donné sa

démission qu'à la suite de «la loi barbare du gouvernement autrichien,

au moyen de laquelle et _par bonté souveraine_ (expression de la loi)

on introduisait, à la fin de 1819, la bastonnade dans les régiments

italiens dont je faisais partie». Il y a encore un brevet d'associé

correspondant de l'Académie des sciences, des lettres et des arts

de Padoue. Il y a enfin des pièces relatives au projet d'un système

nouveau de fortification, que mon père avait déposé au ministère de

la guerre, et sur lesquelles je reviendrai plus loin. Tel est le gros

du dossier, tout un ensemble admirable qui explique comment mon père,

dans une heure difficile, où tout lui manquait, loin des siens, voulut

rentrer au service de la France, qu'il avait déjà servie, et obtint,

en juillet 1831, d'être réintégré comme lieutenant dans la Légion

étrangère.

Ensuite, avec la demande de démission du 3 juillet 1832, et la lettre

que le général Trézel écrivit pour la transmettre, arrive la lettre

Combe, sous la cote 14. Et ces trois pièces ne sont plus suivies que

de six autres, des lettres de bureau à bureau sur les difficultés que

souleva la démission, définitivement acceptée par le roi, le 30 octobre

1832, et une note enfin établissant que mon père rentra en France et

fut débarqué à Marseille, le 24 janvier 1833.

On voit la coupure que fait la lettre Combe. Et quel extraordinaire

dossier! Il semble qu'une tempête ait soufflé dedans, avant que le

bordereau et les cotes de M. Hennet lui aient donné une figure décente.

La lettre Combe annonce huit pièces: elles n'y sont pas, elles ont

disparu, on ne peut savoir où elles se sont envolées. Des trous sont

partout. On trouve bien la pièce qui accuse mon père, on ne trouve

pas celles qui devraient m'expliquer son cas, sa défense, ce qu'il a

répondu. Si mon père a été emprisonné, il a subi un interrogatoire;

et s'il a fait des aveux, où sont-ils? Un choix semble avoir été

fait, pour qu'il n'y ait plus ainsi, au dossier, que l'accusation.

Et l'accusation, cette lettre Combe, car elle seule accuse, combien

elle nous est apparue singulière, à Me Labori, à Jacques Dhur et à

moi! Le papier est du temps, un peu trop vieilli peut-être. L'encre

aussi paraît ancienne. Mais la pièce ne porte ni en-tête, ni cachet,

si ce n'est le cachet des Archives, apposé par M Hennet en 1898, je

crois. Une ligne, d'une main plus pesante, a été sûrement ajoutée à

la fin. La dernière lettre de la signature, l'_e_ muet, a été reprise

et surchargée, comme pour recouvrir une autre lettre, ce qui fait que

Combe est écrit là sans _s_, malgré l'acharnement qu'on a mis partout à

écrire Combes, avec une _s_. D'ailleurs, ce n'étaient là que quelques

remarques matérielles, faites dans un premier examen. Je réserve, pour

les discuter tout à l'heure, les caractères moraux.

Et l'on comprend donc que, lorsque je suis sorti de cette première

visite aux Archives, j'ai décidé, avec Me Labori, d'écrire de nouveau

au ministre de la guerre, pour lui en faire connaître les résultats et

pour lui adresser trois nouvelles demandes. D'abord, je le priai de

bien vouloir ordonner des recherches, car il me semblait impossible

qu'un dossier judiciaire n'existât pas, qui expliquerait le désordre et

les trous du dossier administratif. Ensuite, je lui demandai de faire

faire également des recherches au comité du génie, pour y découvrir le

dossier du projet de fortification, avec plans à l'appui, que mon père

avait soumis au ministre de la guerre en 1831. Enfin, je lui demandai

de permettre qu'une expertise contradictoire fût faite sur la lettre

Combe: il aurait désigné un expert, j'en aurais choisi un autre, et

l'expertise aurait eu lieu, sur les pièces de comparaison que le bureau

des Archives se serait chargé de fournir.

J'avais écrit cette nouvelle lettre au général de Galliffet le 4

janvier dernier. Et, le 9 janvier, je recevais de son chef de cabinet,

le général Davignon, une réponse qui a fait entrer mon enquête dans une

nouvelle phase.

* * * * *

Le général Davignon m'écrivait: «Le ministre de la guerre me charge

de vous informer que l'examen auquel ont donné lieu les diverses

demandes que vous lui avez adressées, après avoir pris une première

communication du dossier de M. François Zola, et les recherches qui en

ont été la conséquence, ont permis de retrouver dans les bureaux de la

direction du contentieux et de la justice militaire, un autre dossier

se rapportant à l'affaire concernant M. François Zola.» Et le général

Davignon terminait en me disant que le ministre m'attendrait à son

cabinet le samedi 13 janvier, pour régler dans quelles conditions le

nouveau dossier me serait soumis.

Le 13 janvier, je trouvai, dans le cabinet du général de Galliffet, le

directeur du contentieux et de la justice militaire, M. le contrôleur

général Cretin, un conseiller d'État, détaché au ministère de la

guerre, depuis quelques mois seulement. Je veux tout de suite dire la

haute impartialité et la grande obligeance que j'ai trouvées en lui. Il

avait rédigé sur mes trois demandes un court rapport, dont le ministre

voulut bien me donner lecture. L'expertise contradictoire n'était pas

acceptée, pour des raisons que j'aurai à dire plus loin. Des recherches

allaient être faites au comité du génie. Enfin, il était entendu que M.

le contrôleur général allait me donner connaissance du nouveau dossier

découvert.

J'ai remercié vivement le général de Galliffet, et j'ai suivi M.

Cretin dans son bureau, où il a mis le dossier à ma disposition.

Encore un dossier dans une véritable chemise du temps, mais toujours

un dossier sans bordereau ni cotes. C'est désolant, ces vieux dossiers

du ministère de la guerre sont vraiment trop à la merci du vent qui

souffle. D'ailleurs, je n'ai trouvé là qu'une pièce intéressante,

une lettre du duc de Rovigo, que les autres pièces, sept ou huit,

des lettres de bureau à bureau, ne font qu'appuyer. Et, avant de me

retirer, j'ai pu prendre immédiatement copie de cette lettre, qui a

pour moi une importance considérable.

Je donne donc cette lettre en entier. Il faut remarquer que le duc de

Rovigo était alors le commandant en chef de notre corps d'occupation,

à Alger, que le général Trézel était son chef d'état-major, et

que le colonel Combe, commandant la Légion étrangère, se trouvait

naturellement sous ses ordres.

«Alger, le 17 septembre 1832.

«Monsieur le Maréchal,

«Par la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'adresser le 27 août

dernier, vous désapprouvez que le sieur Zola, lieutenant à la légion

étrangère, ait été mis en liberté en attendant que Votre Excellence

ait prononcé sur la démission de cet officier. Je regrette que, dans

la lettre que le chef de l'état-major vous a écrite, le 15 juillet,

sur cette affaire, il n'en ait pas donné tous les détails; mais le

rapport du colonel de la légion devait y suppléer. Voici les faits:

«Dans les premiers jours de mai, le lieutenant Zola disparut de son

régiment, et l'on trouva sur le rivage, près d'Alger, des vêtements

qui furent reconnus lui avoir appartenu. La première idée qu'eurent

ses chefs fut qu'il s'était noyé volontairement ou par accident; mais

ses liaisons connues avec la femme d'un ex-sous-officier réformé,

nommé Fischer, qui venait de s'embarquer pour la France, firent

soupçonner qu'il pouvait être avec eux. La vérification des magasins

d'habillement et des comptes du sieur Zola constatait un déficit.

C'était un nouveau motif pour rechercher cet officier. On visita

donc le bâtiment sur lequel étaient Fischer et sa femme, il ne s'y

trouva pas; mais on découvrit une somme de 4000 francs, dans une de

leurs malles. Ils prétendirent d'abord qu'elle leur appartenait, puis

avouèrent que 1500 francs y avaient été déposés par Zola. Ils furent

débarqués et conduits en prison. Alors, celui-ci écrivit au général

en chef que, s'il voulait lui donner sa parole d'honneur qu'on ne le

mettrait pas en jugement, il se présenterait lui-même, ferait régler

ses comptes et payerait le déficit qui serait reconnu. Le conseil

d'administration de la légion étrangère craignait que ce déficit ne

fût considérable et ne retombât sur lui, si l'on ne retrouvait pas M.

Zola. La somme trouvée dans la malle de Fischer n'offrait que 1500

francs qui pussent être saisis, puisque le sous-officier prouvait par

actes authentiques qu'il avait reçu d'Allemagne 2500 francs peu de

temps auparavant. M. Zola n'était encore soupçonné que de mauvaise

administration. Il n'y avait pas de plainte juridique contre lui.

On devait donc saisir cette ouverture, et je n'hésitai point. Cet

officier serait même resté libre si je n'eusse craint que, pendant

le règlement de ses comptes, il ne disparût de nouveau. Tout le

reste de cette affaire est connu de Votre Excellence. Elle n'y verra

certainement pas de mesures illégales et contraires aux principes de

la justice. Je n'ai point exercé les pouvoirs d'une chambre de conseil

des tribunaux ordinaires, puisqu'il n'y avait pas de plainte juridique.

«Quant à ce qui concerne les droits du conseil d'administration de la

légion étrangère, ils ont été pleinement satisfaits, et il a donné

quittance. Comment pourrait-il maintenant dresser une plainte et à

quel titre pourrais-je, pour ces faits, signer un ordre d'informer

contre un homme qui a rempli tous les engagements qu'il avait pris?

«Il m'est donc impossible de revenir sur cette affaire entièrement

consommée et je n'ai plus qu'à attendre la décision de Votre

Excellence sur la démission demandée par M. Zola.

«Le colonel de la légion étrangère n'avait pas joint à son rapport

l'acte par lequel le sieur Zola renonce à son rang et à ses droits

dans l'armée française, parce qu'il craignait que cette pièce ne

s'égarât. Je lui en ai fait faire une copie certifiée par le chef de

l'état-major général, et il vient de m'envoyer l'original que je joins

à la présente.

«Je saisis cette occasion pour vous renouveler, monsieur le maréchal,

l'assurance de mon profond respect.

«_Le général commandant en chef le corps d'occupation d'Afrique,_

«Le duc de Rovigo.»

* * * * *

Cette lettre n'est pas encore toute la vérité sur le cas de mon père,

que ma piété filiale espère bien expliquer un jour. Mais elle est le

trait de lumière qui me guidera, une note enfin sage et juste, que je

puis accepter, en attendant d'en savoir davantage.

Demain, je comparerai la lettre du duc de Rovigo à la prétendue lettre

du colonel Combe, je discuterai les diverses parties de mon enquête, et

je pourrai conclure.

La vérité en marche: L'affaire Dreyfus · 第 64 / 72 题