Il s'est trouvé des âmes basses, d'immondes insulteurs, dans la guerre
effroyable de guet-apens qui m'est faite, parce que j'ai simplement
voulu la vérité et la justice, il s'est trouvé des violateurs de
sépulture pour aller arracher mon père à la tombe honorée où il dormait
depuis plus de cinquante ans.
On me hurle, parmi un flot de boue: «Votre père était un voleur.» Et
l'on trouve un vieillard de quatre-vingts ans passés, qui cherche des
injures et des outrages dans les tremblants souvenirs de sa treizième
année, pour raconter que mon père était un parasite et qu'il avait
commis toutes les fautes. Ce vieillard n'a qu'une excuse: il croit
défendre le drapeau, il aide sa mémoire sénile pour terrasser en moi le
traître. Ah! le pauvre homme! Ah! la mauvaise action dont on lui a fait
salir sa vieillesse!
Ces choses se seraient passées vers 1830. Je les ignore. Mais comment
veut-on que j'accepte pour vrais des faits apportés de la sorte par
des gens qui, depuis des mois, combattent pour le mensonge, avec tant
d'impudence?
Je veux répondre tout de suite, dire ce que je sais, mettre debout sous
la pleine lumière le François Zola, le père adoré, noble et grand, tel
que les miens et moi l'avons connu.
C'est en 1839 seulement que mon père épousa ma mère, à Paris: un
mariage d'amour, une rencontre à la sortie d'une église, une jeune
fille pauvre épousée pour sa beauté et pour son charme. Je naissais
l'année suivante; et, à peine âgé de sept ans, je me revois derrière
le corps de mon père, l'accompagnant au cimetière, au milieu du
deuil respectueux de toute une ville. C'est à peine si j'ai d'autres
souvenirs de lui, mon père passe comme une ombre dans les souvenirs de
ma petite enfance. Et je n'ai eu, pour le respecter, pour l'aimer, que
le culte que lui avait gardé ma mère, qui continuait à l'adorer comme
un dieu de bonté et de délicatesse.
Aujourd'hui donc, on m'apprend ceci: «Votre père était un voleur.»
Ma mère ne me l'a jamais dit, et il est heureux qu'elle soit morte
pour qu'on ne lui donne pas cette nouvelle, à elle aussi. Elle ne
connaissait du passé de l'homme tendrement aimé que des choses belles
et dignes. Elle lisait les lettres qu'il recevait de sa nombreuse
parenté en Italie, lettres aujourd'hui entre mes mains, et elle y
trouvait seulement l'admiration et la tendresse que les siens gardaient
pour lui. Elle savait la vraie histoire de sa vie, elle assistait à
son effort de travail, à l'énergie qu'il déployait pour le bien de sa
patrie d'adoption. Et jamais, je le répète, je n'ai entendu sortir de
sa bouche que des paroles de fierté et d'amour.
C'est dans cette religion que j'ai été élevé. Et au François Zola de
1830, le prétendu coupable que personne des nôtres n'a connu, qu'on
s'efforce de salir d'une façon infâme, uniquement pour me salir
moi-même, je ne puis aujourd'hui qu'opposer le François Zola tel que
notre famille, tel que toute la Provence l'a connu, dès 1833, époque à
laquelle il est venu se fixer à Marseille.
* * * * *
François Zola, dont le père et le grand-père avaient servi la
république de Venise comme capitaines, fut lui-même lieutenant, à
l'âge de vingt-trois ans. Il était né en 1795, et j'ai sous les yeux
un volume italien, portant la date de 1818, un _Traité de nivellement
topographique_, qu'il publia à Padoue et qui est signé: «Dottore in
matematica Francesco Zola, luogotenente»,
Il servit, je crois, sous les ordres du prince Eugène. Le malheur est
que, dans l'affreuse bousculade où je suis, je cherche avec angoisse
depuis deux jours, parmi mes papiers de famille, des documents,
des journaux de l'époque, que je ne puis retrouver. Mais je les
retrouverai, et les dates précises, et les faits précis, seront donnés.
En attendant, ce n'est ici que ce que je sais de mémoire: l'obligation
où fut mon père de quitter l'Italie, au milieu des bouleversements
politiques; son séjour en Autriche, où il travailla à la première ligne
ferrée qui fut construite en Europe, période de sa vie sur laquelle les
documents les plus complets m'ont été récemment promis; les quelques
années qu'il passa en Algérie, capitaine d'habillement dans la légion
étrangère, à la solde de la France; enfin son installation à Marseille,
comme ingénieur civil, en 1833.
C'est ici que je le reprends, hanté d'un grand projet. A cette époque,
la ville de Marseille, dont le vieux port était insuffisant, songeait à
un nouveau port, ce port vaste qui fut plus tard établi à la Joliette.
Mon père avait proposé un autre projet, dont j'ai encore les plans, un
atlas énorme; et il soutenait avec raison que son port intérieur, qu'il
installait aux Catalans, offrait une sécurité beaucoup plus grande que
celui de la Joliette, où les bateaux sont peu protégés par les jours de
mistral. Pendant cinq années, il lutta, et l'on trouverait l'histoire
de toute cette lutte dans les journaux du temps. Enfin, il fut battu,
le port de la Joliette l'emporta, et il s'en consola dans une autre
entreprise, qui, celle-ci, devait réussir.
Sans doute, pendant qu'il se débattait à Marseille, des affaires
avaient dû l'appeler à Aix, la ville voisine. Et j'imagine que la vue
de cette ville mourant de soif, au milieu de sa plaine desséchée, lui
donna alors l'idée du canal qui devait porter son nom. Il voulait
appliquer là un système de barrages qu'il avait remarqué en Autriche,
des gorges de montagnes fermées par de vastes murailles, qui retenaient
les torrents, emprisonnaient les eaux de pluie. Dès 1838, il fait des
voyages, il étudie les environs de la ville, il dresse des plans.
Bientôt, il donne sa vie à cette idée unique, trouve des partisans,
combat des adversaires, lutte près de huit années avant de pouvoir
mettre debout son entreprise, au milieu des obstacles de toutes sortes.
Il fut forcé plusieurs fois de se rendre à Paris et ce fut pendant un
de ces voyages qu'il épousa ma mère. De forts appuis lui étaient venus,
M. Thiers et M. Mignet avaient bien voulu s'intéresser à son projet
et lui servir de parrains. D'autre part, il avait trouvé un avocat au
Conseil d'État, M. Labot, qui se dévouait passionnément à sa cause.
Enfin, le Conseil d'État accueillit la déclaration d'utilité publique,
le roi Louis-Philippe accorda l'ordonnance nécessaire. Et les travaux
commencèrent, les premiers coups de mine faisaient sauter les grands
rocs du vallon des Infernets, lorsque mon père mourut brusquement à
Marseille, le 27 mars 1847.
On ramena le corps à Aix sur un char drapé de noir. Le clergé sortit
de la ville, alla recevoir le corps hors des murs, jusqu'à la place de
la Rotonde. Et ce furent des obsèques glorieuses, auxquelles toute une
population participa. M. Labot, l'avocat au Conseil d'État, accouru
de Paris, fit un discours dans lequel il conta la belle vie de mon
père, et je crois bien que le fondateur du _Sémaphore_, Barlatier,
fit également un discours, vint dire adieu au nom de Marseille à
l'ingénieur, au bon citoyen qu'il avait souvent soutenu. C'était un
vaillant qui s'en allait, un travailleur que toute une cité remerciait
de l'acharnement qu'il avait mis à vouloir lui être utile.
* * * * *
Je l'ai dit, je cherche depuis deux jours avec une fièvre douloureuse
les preuves de ces choses. J'aurais surtout voulu retrouver le numéro
du _Mémorial d'Aix_, où est le compte rendu des obsèques de mon père.
Il m'aurait suffi de le reproduire, de donner surtout le texte des
discours, pour que le véritable François Zola fût connu. Le malheur est
qu'il n'est pas commode de remettre la main sur des journaux datant
de plus de cinquante ans. Je viens d'écrire à Aix et j'espère pouvoir
faire au moins copier le compte rendu à la Bibliothèque.
Mais, si je n'ai point retrouvé dans mes papiers le numéro en question,
en voici pourtant quelques autres, qui seront des preuves suffisantes.
C'est d'abord un numéro du _Sémaphore_, en date du samedi 11 mai 1844,
dans lequel se trouve une correspondance d'Aix, datée du 9 mai: «Nous
sommes heureux de pouvoir annoncer à nos concitoyens que, le 2 de ce
mois, le Conseil d'État, sections réunies, a déclaré définitivement
l'utilité publique du canal Zola, et a adopté en entier le traité du 19
avril 1843, consenti entre la ville et cet ingénieur. Cette question,
d'une si grande importance pour notre ville, est donc complètement
résolue, malgré les innombrables difficultés qu'on lui opposait, et que
M. Zola a surmontées avec une grande, énergie et une persévérance à
toute épreuve.»
C'est ensuite un numéro de _la Provence_, publiée à Aix, dans lequel
se trouve le texte complet de l'ordonnance royale autorisant M. Zola,
ingénieur, à construire le canal Zola. L'acte est donné au palais de
Neuilly, le 31 mai 1844, signé Louis-Philippe, et contresigné par le
ministre de l'intérieur, L. Duchâtel.
C'est un autre numéro de _la Provence_, en date du 29 juillet 1847,
quatre mois après la mort de mon père, dans lequel est racontée une
visite que M. Thiers, alors en voyage, fit aux chantiers du canal Zola:
«Hier, 28 juillet, M. Thiers, ainsi que MM. Aude, maire d'Aix; Borely,
procureur général; Goyrand, adjoint; Leydet, juge de paix, et plusieurs
autres notabilités de la ville, sont allés inopinément visiter les
travaux du canal Zola, à la colline des Infernets. Ils ont été reçus au
milieu des bruyantes détonations des coups de mine, que les ouvriers,
prévenus à la hâte, avaient préparés à cette intention... M. Pérémé,
le gérant, a profité de la circonstance pour présenter à M. Thiers
le jeune fils de M. Zola. L'illustre orateur a fait le plus gracieux
accueil à l'enfant ainsi qu'à la veuve d'un homme dont le nom vivra
parmi ceux des bienfaiteurs du pays.»
Enfin, comme je ne veux pas emplir ce journal, je me contenterai de
donner encore la lettre suivante, qui était adressée à M. Émile Zola,
homme de lettres, 23, rue Truffaut, Batignolles-Paris:
«Aix, le 25 janvier 1869.
«Monsieur,
«J'ai l'honneur de vous adresser une ampliation de la délibération
du Conseil municipal d'Aix, du 6 novembre 1868, et du décret du 19
décembre suivant, qui décident de donner au boulevard du Chemin-Neuf
la dénomination de _boulevard François-Zola_, en reconnaissance des
services rendus à la cité par M. Zola, votre père.
«J'ai donné des ordres pour que la délibération du Conseil municipal,
sanctionnée par l'Empereur, reçoive immédiatement son exécution.
«Agréez, monsieur, l'assurance de ma considération très distinguée.
«_Le maire d'Aix_,
«P. Roux.»
* * * * *
Et c'est cet ingénieur dont le projet de nouveau port a occupé
Marseille pendant des années, qui serait un individu, un parasite
vivant de la desserte d'une famille! Et c'est cet homme énergique, dont
la lutte au grand jour pour doter la ville d'Aix d'un canal est restée
légendaire, qui serait un simple aventurier qu'on aurait chassé de
partout! Et c'est ce bon citoyen, bienfaiteur d'un pays, ami de Thiers
et de Mignet, auquel le roi Louis-Philippe accorde des ordonnances
royales, qui serait un voleur, sorti honteusement de l'armée italienne
et de l'armée française! Et c'est ce héros de l'énergie et du travail,
dont le nom est donné à un boulevard par une ville reconnaissante, qui
serait un homme abominable, le crime et la honte de son fils!
Allons donc! à quels sots, à quels sectaires même, espérez-vous faire
croire cela? Expliquez donc comment Louis-Philippe, s'il avait eu
affaire à un soldat déshonoré, aurait signé l'ordonnance d'utilité
publique? comment le Conseil d'État aurait accueilli le projet avec une
faveur marquée? comment d'illustres amitiés seraient venues à mon père,
comment il n'y aurait plus eu autour de lui qu'un concert d'admiration
et de gratitude?
Un homme m'attend au coin d'une rue, et, par derrière, m'assène un
coup de bâton: «Votre père est un voleur». Dans l'étourdissement de
cette attaque lâche et ignominieuse, que faire? La faute commise, dont
j'entends parler pour la première fois, remonterait à soixante-six ans.
Je le répète, aucun moyen de contrôle, de discussion surtout. Et alors
me voilà à la merci de l'outrage, sans autre défense possible que de
crier tout ce que je sais de bon et de grand sur mon père, toute la
Provence qui l'a connu et aimé, le canal Zola qui clame son nom et le
mien, son nom encore qui est sur la plaque d'un boulevard et dans tous
les cœurs des vieillards qui se souviennent.
Mais les misérables insulteurs ne sentent donc pas une chose, c'est
que, même s'ils disaient vrai, si mon père jadis avait commis une
faute--ce que je nierai de toute la force de mon âme, tant que je
n'aurai pas moi-même fait l'enquête--oui! si même les insulteurs
disaient la vérité, ils commettraient là une action plus odieuse et
plus répugnante encore! Aller salir la mémoire d'un homme qui s'est
illustré par son travail et son intelligence, et cela pour frapper son
fils, par simple passion politique, je ne sais rien de plus vil, de
plus bas, de plus flétrissant pour une époque et pour une nation!
Car nous en sommes arrivés là, à des monstruosités qui semblent ne plus
soulever le cœur de personne. Notre grande France en est là, dans cette
ignominie, depuis qu'on nourrit le peuple de calomnies et de mensonges.
Notre âme est si profondément empoisonnée, si honteusement écrasée sous
la peur, que même les honnêtes gens n'osent plus crier leur révolte.
C'est de cette maladie immonde que nous allons bientôt mourir, si ceux
qui nous gouvernent, ceux qui savent, ne finissent pas par nous prendre
en pitié, en rendant à la nation la vérité et la justice, qui sont la
santé nécessaire des peuples. Un peuple n'est sain et vigoureux que
lorsqu'il est juste. Par grâce, hommes qui gouvernez, vous qui êtes les
maîtres, agissez, agissez vite! ne nous laissez pas tomber plus bas
dans le dégoût universel!
Moi, je me charge de ma querelle, et je compte y suffire.
Puisque j'ai la plume, puisque quarante années de travail m'ont donné
le pouvoir de parler au monde et d'en être entendu, puisque l'avenir
est à moi, va! père, dors en paix dans la tombe, où ma mère est allée
te rejoindre. Dormez en paix côte à côte. Votre fils veille, et il se
charge de vos mémoires. Vous serez honorés, parce qu'il aura dit vos
actes et vos cœurs.
Lorsque la vérité et la justice auront triomphé, lorsque les tortures
morales sous lesquelles on s'efforce de me broyer l'âme seront finies,
c'est ta noble histoire, père, que je veux conter. Depuis longtemps
j'en avais le projet, les injures me décident. Et sois tranquille, tu
sortiras rayonnant de cette boue dont on cherche à te salir, uniquement
parce que ton fils s'est levé au nom de l'humanité outragée. Ils t'ont
mis de mon calvaire, ils t'ont grandi. Et, si même je découvrais une
faute dans ta jeunesse aventureuse, sois tranquille encore, je t'en
laverai, en disant combien ta vie fut bonne, généreuse et grande.