Il y a d'abord, lorsqu'on compare la lettre du duc de Rovigo à la
prétendue lettre Combe, des contradictions matérielles sur des points
de détail. Ainsi, chez le premier, la somme trouvée dans la malle
des Fischer est de quatre mille francs, dont quinze cents francs
appartenaient à mon père, tandis que, chez le second, il s'agit de
quatre mille quatre-vingt-dix francs sur lesquels mon père en a déposé
deux mille. Chez le premier encore, les Fischer se rendaient en France,
tandis que, chez le second, ils partaient pour Naples.
Mais il y a une contradiction matérielle plus grave. La lettre Combe
se termine par ces mots: «Ci-joint la démission du lieutenant Zola,
accompagnée d'une déclaration dans laquelle il renonce à ses droits et
rang dans l'armée française». Et je lis avec stupéfaction la fin de la
lettre du duc de Rovigo, où il explique que, le colonel Combe n'ayant
pas envoyé cette pièce, de peur qu'elle ne s'égarât, il finit par
l'envoyer, lui, après en avoir fait faire une copie certifiée. Comment
concilier cela? comment le colonel Combe peut-il dire qu'il envoie
la pièce, puisque le duc de Rovigo raconte que ce colonel a eu peur
qu'elle ne fût perdue, et l'a gardée?
Si l'on passe aux contradictions morales, elles apparaissent plus
extraordinaires encore. A Paris, dans les bureaux de la guerre, on
ignorait les faits, on pouvait s'étonner que mon père ne fût pas
poursuivi; et, d'après la lettre du duc de Rovigo, la situation est
nettement celle-ci: Paris pour les poursuites, le haut commandement
d'Alger contre les poursuites. Alors, tandis que le duc de Rovigo
et son chef d'état-major, le général Trézel, couvrent en quelque
sorte la personne de mon père, nous avons la surprise de voir leur
subordonné, le colonel Combe, l'attaquer avec une violence inouïe. Il
est le seul, là-bas, qui tienne un langage si outrageant. Comparez
le ton de sa prétendue lettre avec le ton des lettres de ses chefs,
c'est un homme que la colère emporte, à côté d'hommes froids et sages.
Et le stupéfiant est que, par son grade de colonel, il présidait le
conseil d'administration du régiment, que la lettre du duc de Rovigo
nous montre si inquiet, sentant sa responsabilité engagée, craignant
d'avoir à payer le déficit, ayant donc le vil désir d'accepter
l'offre que faisait mon père de mettre ses comptes en règle, pour en
obtenir quittance. Dès lors, comment s'expliquer l'attitude de cet
étrange colonel qui va contre l'intérêt du conseil d'administration
qu'il préside, et qui fait tout ce qu'il faut pour en aggraver la
responsabilité?
A cela, il est vrai, on peut répondre que le colonel Combe n'avait
pris le commandement de la Légion étrangère que depuis une quinzaine
de jours, car il n'était débarqué à Alger que le 24 juin, comme je le
prouverai tout à l'heure, pour une autre démonstration. Il n'avait
donc pas de responsabilité personnelle, dans une affaire qui durait
depuis cinq grandes semaines, et qui était finie à son arrivée. Mais
alors, outre qu'il est singulier de voir un colonel bousculer ainsi, au
débotté, un conseil d'administration qu'il allait présider désormais,
comment pouvait-il parler avec cet emportement d'une affaire qu'il
ne connaissait pas, qui s'était passée avant son débarquement, dont
il ne tenait les détails que de seconde main? Et, quand même, il
devait savoir qu'il allait contre le désir de ses chefs, qu'il les
contrecarrait. Le duc de Rovigo lui avait fait évidemment demander par
le général Trézel un rapport, pour en finir, et le rapport authentique
serait ce rapport exaspéré qui tendait à ce que tout recommençât!
Et ils auraient accepté cet acte de révolte, et ils auraient envoyé
ce rapport! N'y a-t-il pas là des étrangetés, des obscurités qui
déconcertent, qui permettent toutes les suspicions?
Ces suspicions, je les dirai nettement, bien qu'il ne puisse s'agir que
d'hypothèses. Je suis retourné au bureau des Archives, en compagnie
de Jacques Dhur; et, pendant que je copiais les pièces importantes du
dossier, les étudiant dans tous les sens, les examinant à la loupe, une
conviction s'est faite en moi. Elle m'est évidemment personnelle, et
elle ne repose que sur le raisonnement. D'abord, il y a eu disparition
de pièces, car, même après la communication du dossier judiciaire,
je continue à m'étonner de l'absence totale de toute pièce prouvant
les accusations du colonel Combe, expliquant la conduite de mon père.
Pourquoi la lettre de ce dernier, dont parle le duc de Rovigo, lettre
si importante, dans laquelle il prenait l'engagement de mettre sa
comptabilité en règle, n'est-elle pas au dossier? Elle en valait
la peine, rien ne m'ôtera de l'idée que mon père s'y justifiait,
disait dans quelle erreur il était tombé; et c'est sans doute pour
cela qu'elle a disparu. Elle est allée rejoindre les huit pièces
qu'on cherche inutilement, ainsi que les pièces qui ont laissé des
trous et qui constituaient sans doute la défense. Ensuite, il a pu
y avoir substitution de pièce, je veux dire qu'on a pu remplacer le
rapport véritable du colonel Combe par l'étrange rapport qui se trouve
aujourd'hui au dossier. Que le colonel Combe ait fait un rapport, cela
est hors de doute. Mais que ce rapport soit celui qu'on m'a présenté,
je sens en moi toute une révolte de la raison et de la logique qui ne
peut accepter cela.
J'avais demandé une expertise contradictoire, et le petit rapport
de M. le contrôleur général Cretin, que le ministre de la guerre a
bien voulu me lire, expose les raisons qui n'ont pas permis qu'on me
l'accordât. En premier lieu, on a pensé que les experts en écriture
étaient tellement discrédités en ce moment, qu'une nouvelle expertise
ne ferait la conviction de personne: on dirait une fois de plus que
les experts sont des ignorants, ou bien qu'on les a achetés. En second
lieu, on se trouvait de nouveau devant «la chose jugée», puisqu'il
existe une ordonnance de non-lieu du juge d'instruction Flory, disant
que la lettre Combe lui a paru authentique; et un ministre ne pouvait
faire procéder à un examen, qui aurait peut-être détruit cette
affirmation. Cependant, on m'autorisait à faire examiner la pièce par
qui je voudrais, pour ma satisfaction personnelle. Et c'est ce que je
me suis décidé, après réflexion, à ne pas faire en ce moment, pour des
raisons multiples. Une d'elles est que cet examen serait sans aucune
sanction possible et ne ferait que compromettre le brave homme qui s'y
livrerait. Et une autre raison, la raison décisive, est que les pièces
de comparaison manquent, car les Archives ne me livreraient pas les
pièces confidentielles qu'elles ont sans doute du colonel Combe, et
je ne pourrais d'ailleurs accepter en toute confiance que des pièces
venues d'une autre source, attendu que, s'il y a faux, le doute me
resterait toujours que la pièce de comparaison qu'on me soumettrait
serait peut-être justement celle qui aurait servi à faite ce faux.
J'attends, j'ai assez conquis de vérité déjà pour espérer qu'une
circonstance me permettra de faire toute la lumière un jour.
* * * * *
Cette idée de suppression et de substitution de pièces s'ancre en moi
davantage encore, lorsque je discute avec les faits et que je tâche de
les rétablir dans l'ordre où ils ont dû s'enchaîner.
Je ne crois pas que les indiscrétions sur le dossier viennent du bureau
des Archives. Il dormait là de l'éternel sommeil, tous l'ignoraient.
L'indication est partie du dehors, et c'est sans doute une parole du
général de Loverdo qui a donné l'éveil. Il revoyait mon père dans ses
souvenirs d'enfance, il se rappelait une histoire survenue en Afrique,
en 1832, comme il avait treize ans. Un reporter du _Petit Journal_,
dans l'oreille duquel cette parole est peut-être tombée, a dû l'aller
voir; et l'on sait quelle virulente interview en est résultée, que
d'ailleurs une autre interview a démentie en partie. A ce propos, je
fais remarquer que j'ai vainement cherché, dans les deux dossiers,
l'administratif et le judiciaire, une trace des efforts que le père du
général de Loverdo, selon ce dernier, aurait faits pour sauver le mien
d'un procès. Le nom de Loverdo n'est pas prononcé, c'est le néant. De
même, il apparaît nettement, par les diverses pièces, que si mon père
avait à régler ses comptes, l'argent dont il pouvait disposer lui a
permis de les régler, sans s'adresser au dehors, ni en France, ni en
Italie. D'ailleurs, je laisse le général de Loverdo à ses souvenirs
hésitants, et je dis simplement qu'il a été sans doute la cause
initiale et involontaire, je veux le croire, de l'ignominie qui allait
être commise.
Voilà donc _le Petit Journal_ en possession de ce renseignement, une
affaire fâcheuse que mon père, lieutenant à la Légion étrangère, aurait
eue à Alger, en 1832. Il se peut, du reste, que le renseignement ne
soit pas allé directement du général de Loverdo au _Petit Journal_,
qu'il ait passé d'abord par certain bureau du ministère de la guerre.
Mais le résultat est le même, que ce soit le journal qui ait prévenu le
colonel Henry, ou que ce soit le colonel Henry qui ait porté l'affaire
au journal. Donc le colonel, averti, a dès lors l'idée qu'un dossier de
mon père doit exister aux Archives administratives, et il n'y a qu'un
pas à cette autre idée de le demander, pour savoir ce qu'il contient.
Seulement, ici, je me permets de ne pas accepter strictement la version
qui m'a été donnée. Henry n'était pas encore, je crois, titulaire du
bureau de la statistique, il le dirigeait simplement sous les ordres,
du général Gonse; et comment accepter que le bureau des Archives ait
ainsi remis un dossier secret, sur une demande de sa part au subalterne
qu'il envoyait, et dans lequel il me semble deviner l'archiviste
Gribelin? Il est bien fâcheux qu'on ait détruit l'ordre, car j'imagine
qu'on y aurait trouvé le nom du général Gonse. Pour moi, il est
impossible que les grands chefs ne soient pas intervenus et n'aient pas
eu connaissance de l'existence et de la demande du dossier, sinon de
l'usage qu'on a fait de la lettre Combe.
Mais il y a mieux, et c'est ici le ministre lui-même, le général Billot
en personne, qui entre en scène. L'histoire est assez intéressante.
Sur le bordereau, dressé par M. Hennet et clos le 8 juin 1898 par M.
Raveret, j'avais remarqué qu'à la cote 14, la mention de la lettre
Combe était suivie de cette remarque entre parenthèses: «Huit pièces
sont annoncées jointes à cette lettre; elles ne s'y trouvent pas et
sont sans doute restées au bureau de la justice militaire.» Et, à la
suite encore, il y a deux petites lignes, écrites d'une autre main, au
crayon: «Il n'existe pas de dossier au bureau de la justice militaire.
On s'en est assuré.» Lorsque je sus, par la lettre du général Davignon,
que ce dossier existait et qu'on l'avait trouvé, je fus très surpris,
l'annotation au crayon me revint à la mémoire. Et, comme, ce jour-là,
je vis M. Raveret aux Archives, je me permis de lui demander, en lui
montrant le bordereau:
--Il y a là, monsieur, une annotation au crayon qui ne ne paraît pas
être de la main de M. Hennet. Qui donc a écrit cela?
--C'est moi, monsieur.
--Ah!... Et vous êtes bien sûr, monsieur, qu'il n'existe pas un dossier
au bureau de la justice militaire?
--Oh! absolument sûr, monsieur. J'en ai reçu l'assurance.
--Mais qui vous a renseigné?
--Le général Billot lui-même.
Le général Billot! J'avoue que ce nom, tombé là en coup de foudre,
me stupéfia. Comment le général Billot pouvait-il savoir qu'il n'y
avait pas de dossier judiciaire? Il s'en était donc assuré, et les
recherches avaient donc été bien mal faites, pour qu'on n'eût pas
trouvé ce dossier, qui existait? Mais alors le général Billot devait
s'être occupé de toute l'histoire, il devait être au courant, il
n'avait ignoré ni la demande du dossier, ni la communication. Remarquez
que la chute du ministère Méline, dont le général faisait partie, est
du 15 juin 1898, et que le général est resté chargé de l'expédition
des affaires jusqu'au 29 juin, date de l'arrivée de M. Cavaignac au
pouvoir. Or la lettre Combe n'a été publiée par _le Petit Journal_
que le 18 juillet, et le général Billot ne pouvait rien savoir par le
dehors de la communication du dossier, c'était donc qu'il y avait une
question du dossier au ministère. Tout cela donne lieu aux suppositions
les plus inquiétantes.
J'ai voulu savoir s'il avait fallu des prodiges d'intelligence pour
retrouver le dossier judiciaire, et j'ai demandé à M. le contrôleur
général Cretin si les recherches avaient donné beaucoup de peine.
--Oh! mon Dieu, non! m'a-t-il répondu, le temps matériel de faire les
fouilles nécessaires.
Je n'ose risquer des hypothèses. Celle qui s'est invinciblement emparée
de mon esprit est que, si l'on a eu connaissance de la lettre du duc
de Rovigo, et si l'on a préféré la replonger dans l'oubli poudreux des
documents qu'on ne trouve plus, c'était donc qu'on préférait ne pas
affaiblir, en la produisant, les virulences du colonel Combe. Elle
mettait sur la voie de la vérité, elle gênait, elle devait dormir.
Puis, je me suis dit tout d'un coup que M. Hennet, lorsque le colonel
Henry lui avait renvoyé le dossier, ne devait pas avoir donné à ce
dossier une belle chemise neuve, ni l'avoir pourvu de cotes et d'un
bordereau, pour le plaisir de cette besogne singulière, et de sa
propre autorité. Il obéissait sûrement à un ordre supérieur, en ne pas
replaçant le dossier dans la nécropole commune, en le classant parmi
les documents sérieux et utiles. Mais alors, dès ce moment, le ministre
s'occupait donc de ce pauvre dossier? Rapprochons les dates. M. Hennet
dit l'avoir communiqué dans la première quinzaine de mars au colonel
Henry, qui ne l'aurait pas gardé longtemps. J'ai fait remarquer le
vague de ces indications. La seule date certaine est celle du 8 juin
1898, à laquelle M. Raveret a «clos» le bordereau. C'est le 23 et le
25 mai que M. Judet avait commencé sa campagne, et il n'a donné les
lettres du colonel Combe que le 18 juillet, près de deux mois plus
tard. Or, comme le général Billot n'a quitté le ministère que le 29
juin, il semble bien que le dossier de mon père a été organisé sous ses
ordres, de même que le dossier Dreyfus allait être organisé sous les
ordres de M. Cavaignac, dès son arrivée au pouvoir.
Je ne cite que des faits, et je ne veux que justifier mes doutes et mes
soupçons, en établissant par quelles mains la mémoire de mon père est
passée, et dans quel foyer de basses intrigues elle est tombée, comme
une proie de scandale et d'ignoble vengeance.
* * * * *
Avant de conclure, je veux parler d'un dossier encore, d'un troisième
dossier qui doit exister au ministère de la guerre, que l'on y cherche
en ce moment, mais dont je n'ai pu jusqu'ici prendre connaissance.
D'ailleurs, j'ai déjà en main assez de documents pour en parler avec
quelque utilité.
Il s'agit du projet que mon père avait présenté au ministre de la
guerre d'un nouveau système de fortification, avec plans à l'appui.
Dans le dossier administratif où se trouve la lettre Combe, dans ce
dossier qui devait être si écrasant pour la mémoire de mon père, j'ai
découvert des pièces qui me seront très précieuses, car elles me
permettront de documenter un livre que je veux écrire, une _Vie de
François Zola_. Ainsi, je donne ici une de ces pièces:
MINISTÈRE «Paris, 14 avril 1831.
DE LA GUERRE