sur le mur, il lança l'énorme brandon sur les gens du dehors; ceux-ci se
rejetèrent vivement de côté. Alors, profitant de l'effarement général,
les vêtements et la chevelure tout en feu, il sauta du haut de la
muraille, et se mit à courir dans le sens où le vent chassait la fumée.
«Est-ce que quelqu'un ne vient pas de sauter de ce mur?» s'écria un des
assaillants les plus proches.
--Nullement, repartit un autre; c'est sans doute Skarphédin qui nous a
encore envoyé un tison.»
Cette parole ayant dissipé tout soupçon, Kare continua de courir jusqu'à
ce qu'il eût atteint un ruisseau. Il se plongea dedans pour éteindre le
feu qui le dévorait; après quoi il reprit sa course au milieu de la
fumée, et ne s'arrêta que près d'un fossé, où il se coucha pour se
reposer.
* * *
Immédiatement après lui, Skarphédin avait sauté sur la traverse;
malheureusement, lorsqu'il atteignit la place où elle était le plus
consumée, la poutre se brisa sous lui, et il fut précipité sur le sol.
Il renouvela toutefois sa tentative, et il grimpait à même la muraille
quand une autre solive s'écroula sur sa tête, et derechef le jeta par
terre.
«Allons! se dit-il, je vois ce qu'il en est; Kare, mon beau-frère,
risque fort de m'attendre.»
Il rampa néanmoins le long de la paroi pour essayer de gagner la sortie;
mais il fut surpris dans ce mouvement par un des assaillants, nommé
Lambe, qui venait juste à ce moment d'escalader extérieurement le mur.
«Tiens, lui cria d'en haut ce dernier, on dirait que tu pleures à
présent, Skarphédin!
--Pas le moins du monde, dit le fils de Nial en relevant la tête;
seulement la chaleur un peu forte me cause quelques picotements dans les
yeux; mais toi, continua-t-il, il me semble que tu ris?
--Ma foi, oui, je ris, repartit l'homme, et c'est la première fois que
je suis franchement gai depuis le jour où tu tuas Thraen, près de la
Markar.
--Tiens! riposta Skarphédin, voici, à ce propos, un souvenir de lui dont
je te gratifie!»
Il tira de sa poche une des dents molaires de Thraen, qu'il avait
ramassée lorsque celui-ci avait roulé sur le sol gelé, et il la lança si
violemment dans l'oeil droit de Lambe, que la prunelle jaillit de
l'orbite et que l'homme se laissa choir au pied du mur.
Skarphédin courut alors à son frère Grim, qui se démenait à l'autre bout
de la pièce, et tous deux s'efforcèrent de piétiner sur le feu pour
l'éteindre. Quand ils arrivèrent au milieu de la salle, Grim tomba
écrasé par une poutre: il était mort. Skarphédin, d'un bond gigantesque,
avait réussi à esquiver le choc; mais ce ne fut qu'un répit d'une
seconde. À peine reprenait-il l'équilibre, qu'un épouvantable craquement
se produisit: c'était le toit tout entier qui croulait.
* * *
Flose et ses compagnons demeurèrent devant le boer incendié jusqu'à
l'aurore du lendemain vendredi. Comme le jour commençait à poindre, ils
virent arriver un homme à cheval qui leur dit s'appeler Geirmund et être
un parent de Thraen.
«Combien de gens ont péri là dedans?» demanda le nouveau venu.
Flose dénombra les victimes: Nial, Bergtora et sa femme, tous leurs
fils, Kare et Thord.
«Oh! reprit Geirmund, tu mets parmi les morts un homme avec lequel j'ai
causé ce matin même.
--Qui donc? demanda Flose.
--C'est Kare. Ses cheveux et ses vêtements étaient tout roussis, et la
lame de son épée était devenue bleue; mais il disait qu'il en
renouvellerait avant peu la trempe dans ton sang et dans celui de ta
troupe incendiaire.
--Malheur à nous! s'écria Flose. L'homme que nous avons laissé fuir ne
nous laissera ni trêve ni repos, et plus d'un d'entre nous, je le
prévois, est appelé à perdre bientôt la vie.»
Cependant un des conjurés s'était mis à entonner un chant de joie sur la
mort de Nial.
«Tais-toi, dit Flose, il n'y a point là de quoi chanter. Que Nial ait
péri dans les flammes, l'événement ne nous rapporte pas grand honneur.»
Il grimpa sur les ruines du pignon avec quelques autres. Là ils crurent
percevoir une sorte de murmure rythmé qui partait du brasier au-dessous
d'eux.
«C'est la voix de Skarphédin, dit un des hommes. Je serais curieux de
savoir si c'est un vivant ou un mort qui nous chante cette chanson.
Mettons-nous à la recherche des corps.
--Non pas, répondit Flose; il faudrait être fou pour s'attarder à une
telle besogne au moment où, par tout le pays, on rassemble des forces
contre nous. Mon avis est qu'il nous faut déguerpir au plus vite.»
Là-dessus il sauta en selle, et toute la troupe suivit son exemple.
* * *
Après sa rencontre avec Geirmund, Kare avait emprunté un cheval et gagné
divers boers amis où il raconta ce qui s'était passé. Bientôt se trouva
réunie une troupe d'hommes déterminée et nombreuse, qui se divisa en
plusieurs escouades, afin de battre le pays en divers sens; mais nulle
part ils n'eurent de nouvelles de Flose et de ses gens.
Kare, avec quinze de ses amis, prit de son côté le chemin de
Bergtorsvol, pour exhumer des décombres de la ferme les corps des
victimes. En route, le groupe se grossit, si bien qu'en arrivant au lieu
de l'incendie il comptait une centaine de cavaliers.
On chercha d'abord le cadavre de Nial, qu'on retrouva dans une épaisse
couche de cendre. La peau de boeuf était toute recroquevillée; au-dessous
d'elle gisaient le vieillard et sa femme. Chose singulière! leurs corps
n'avaient aucunement été atteints par le feu. Seul le petit Thord, qui
était couché entre eux deux, avait un doigt complètement brûlé, l'ayant
laissé passer par mégarde hors de la peau de boeuf.
On porta les tristes dépouilles dans l'enclos attenant à l'habitation,
et là on remarqua sur la face de Nial une expression de sérénité
lumineuse dont tout le monde fut vivement frappé. Jamais encore,--chacun
en convint,--on n'avait vu un tel aspect à un mort.
On rechercha ensuite le cadavre de Skarphédin. Le fier jeune homme était
resté debout, emprisonné entre les débris du faîtage, la tête et le
buste appuyés au mur de pignon, les jambes consumées jusqu'aux genoux,
mais le reste de sa personne intacte, y compris les vêtements.
Il avait les dents enfoncées dans les lèvres, les yeux ouverts, non
encore éteints, et les mains croisées sur la poitrine. Avec sa fameuse
hache Rimegyge, il avait entaillé si profondément la muraille, qu'elle y
était entrée jusqu'à la moitié du fer, ce qui l'avait préservée de
l'action du feu.
«Voilà, dit quelqu'un, une arme digne de figurer comme relique à côté de
la hallebarde de Gunnar.»
Kare prit la hache; elle lui revenait de droit.
«Il sera temps d'en faire une relique quand elle aura accompli toute son
oeuvre,» dit-il en se la mettant à l'épaule.
Quant aux restes de Grim, l'autre fils de Nial, on les découvrit au
milieu de la pièce, avec ceux de la vieille Saun, qui n'avait point
voulu se séparer de son maître, et quatre autres cadavres.
QUATRIÈME PARTIE
KARE ET FLOSE
CHAPITRE XXI
SUR LE TING
Après avoir quitté Bergtorsvol, Flose s'était tenu posté durant trois
jours avec tous les siens sur une montagne d'où il pouvait voir ses
ennemis battre en bas la contrée; puis, le premier péril conjuré, il
s'était hâté de regagner à l'est son habitation de Svinefield, afin de
se mettre en quête d'appuis pour la prochaine session de l'alting. Grâce
à son crédit personnel et aussi à des dons en argent, il eut aisément
gagné à sa cause les principaux chefs du district oriental où il
demeurait. Son beau-père Liot, de Sida, lui promit le premier
assistance; Geite, un riche fermier du pays, se déclara également pour
lui; autant en firent Thorstein et Viarne, deux autres paysans ses
voisins, de sorte qu'il put rentrer à son boer et y attendre le retour du
printemps.
Quant à Kare, il s'était tout d'abord rendu à Tunge, chez Asgrim, son
parent et ami, auprès duquel sa femme Helza et ses deux belles-soeurs
Astrid et Thoralle avaient elles-mêmes cherché un asile. Reçu à bras
ouverts par lui et son fils Thorald, il passa avec eux tout l'hiver,
ruminant nuit et jour sa vengeance, et ne parlant que des événements de
Bergtorsvol. Parmi les chefs influents dont le concours lui était acquis
en justice, il pouvait compter Gissur le gode, Kraak le Vaillant, du boer
de Hof, et Thorgier, un neveu de Nial qui habitait la ferme de Halt.
Quand les assises furent pour s'ouvrir, Asgrim dit à son ami:
«Pars en avant avec vingt hommes et mon fils Thorald, afin de préparer
nos huttes sur le ting; j'attendrai, pour te rejoindre, Thorgier et son
monde.»
Kare se mit incontinent en chemin.
* * *
Quelques jours plus tard, Flose et les cent conjurés dont la fortune
était liée à la sienne quittaient, à leur tour, Svinefield. Le trajet
étant assez long, ils couchèrent, la première nuit, dans un boer
appartenant à l'un d'entre eux, et le matin de la seconde journée ils
entrèrent dans la vallée de l'Ouest.
Tunge, la maison d'Asgrim, se trouvait précisément sur leur route. Quand
ils n'en furent plus qu'à une courte distance, Flose dit à ses gens:
«Nous allons déjeuner chez Asgrim; tâchez que tout se passe comme il
faut.»
Un quart d'heure après, un esclave d'Asgrim qui était en train de
travailler au dehors aperçut la troupe dans le lointain. Il courut
prévenir son maître aussitôt. Celui-ci dit:
«C'est sans doute Thorgier qui arrive. Vite qu'on se dispose à le
recevoir. Nettoyez la maison, et dressez les tables.»
Le groupe cependant se rapprochait, et l'on entendait des cris et des
rires bruyants.
Asgrim alla sur le pas de la porte.
«Ce n'est pas Thorgier, dit-il tout à coup; ses gens ne feraient pas ce
tapage... La vengeance chemine silencieuse et grave. Ce doit être Flose
avec sa bande incendiaire. Ils veulent sans doute nous demander
l'hospitalité en manière de défi... C'est bien, qu'on achève les apprêts
commandés!»
Bientôt Flose parut. Il entra, suivi des siens, dans l'enclos. Là toute
la troupe mit pied à terre, et les hommes franchirent le seuil à la
file.
Asgrim avait lui-même pris place à la table d'honneur. Il reçut Flose
sans le saluer, et lui dit:
«Le repas est servi; que chacun de vous en fasse son profit.»
Les conjurés déposèrent leurs armes, s'installèrent sur les bancs et
mangèrent. Quatre hommes seulement demeurèrent debout tout armés aux
côtés de Flose.
Tout le temps que dura le repas, Asgrim ne prononça pas une parole; mais
son visage était rouge pourpre.
Quand Flose et ses compagnons furent repus, les femmes desservirent les
tables, et quelques-unes apportèrent de l'eau pour que les convives se
lavassent les mains. Flose, d'un air moqueur, affectait de prendre ses
aises, comme s'il eût été dans sa propre maison.
* * *
Soudain Asgrim se saisit d'une cognée de bûcheron qui était près de lui,
et, sautant à deux pieds sur le banc, il la brandit sur la tête de
Flose. Mais un des hommes armés vit le mouvement; il arracha l'arme des
mains d'Asgrim, et fit le geste de l'en frapper à son tour.
Flose l'arrêta:
«Qu'on ne lui fasse point de mal! commanda-t-il; nos provocations l'ont
poussé à bout, et il s'est conduit comme un homme intrépide.»
Puis s'adressant à son hôte:
«Quittons-nous en paix, ajouta-t-il; nous nous retrouverons bientôt sur
le ting, et là nous reprendrons notre affaire.
--Assurément, répondit Asgrim, et j'espère qu'au lendemain des assises
vous vous montrerez moins prompts à l'action.»
Flose ne répliqua rien. Il sortit avec les siens de la maison, et
s'éloigna aussitôt en aval.
Un peu plus loin, il rencontra Liot, son beau-père, et des hommes des
fiords orientaux qui se rendaient aussi aux comices. Il leur raconta la
scène de Tunge.
Quelques-uns le louèrent fort; mais Liot dit d'un ton grave:
«Tu as eu grand tort, et de telles bravades il ne peut résulter rien de
bon.»
Aux approches du val Tingvalla, la petite armée se rangea en bataille,
afin d'effectuer militairement son entrée sur le ting.
Bientôt après Thorgier, le neveu de Nial, partait également de son boer
accompagné d'une troupe imposante, à laquelle se joignirent
successivement, au cours du trajet, ses deux frères Thorleif et Grim,
Kraak de Hof avec tous ses tenants, puis Asgrim et le gode Gissur.
Arrivé aux abords du champ de justice, ce second escadron forma, lui
aussi, l'ordre de combat, et ce fut d'une allure si martiale qu'il
déboucha au milieu de la plaine, que Flose et ses gens, en l'apercevant,
se mirent instinctivement en défense, et peu s'en fallut qu'on n'en vînt
aux mains. La journée s'écoula toutefois sans que la paix des comices
fût troublée; mais on sentait frémir dans l'air comme un souffle de
menace, et tout le monde s'accordait pour reconnaître que jamais encore,
de mémoire d'homme, on n'avait vu au pied du Logberg un déploiement de
forces aussi formidable et une aussi grande affluence de chefs éminents
venus de tous les coins de l'Islande.
* * *
Dès le lendemain, Flose commença sa tournée de hutte en hutte,
accompagné de son ami Viarne. Il alla chez divers gros chefs qui
étaient, comme lui, des districts de l'Est, et qui, pour la plupart,
s'engagèrent à lui prêter leur appui. Il y en eut néanmoins plusieurs
qui exigèrent préalablement de l'argent.
«Voilà certes de vaillants auxiliaires, dit Flose à son compagnon; mais
il nous faudrait un juriste.
--J'en connais un, répondit Viarne, un qui peut-être n'a point son
pareil. Il connaît tous les arcanes de la loi, et nul ne l'égale en
subtilité. Seulement, je dois t'en prévenir, il est aussi cupide que
retors.
--Qu'à cela ne tienne... Comment le nomme-t-on?
--C'est Eyolf. Le voici justement là-bas.»
L'homme désigné était assis devant la porte de sa hutte, un manteau
écarlate autour des épaules, un diadème d'or sur la tête et une hache
garnie d'argent à la main.
Viarne l'aborda aussitôt, et en reçut le plus gracieux accueil.
«J'ai besoin de ton aide, lui dit-il. Tu es le premier juriste de
l'Islande, et tout ce dont tu te mêles réussit.
--Oh! repartit Eyolf, je n'ai pas cette opinion de moi-même, et je ne
sais vraiment...
--Trêve de phrases! interrompit Flose, que tout ce préambule agaçait; je
viens te prier de te charger de mon affaire contre le gendre de Nial.»
Eyolf se leva d'un air majestueux et scandalisé à la fois.
«Je vois maintenant, répliqua-t-il, où tendaient toutes ces belles
paroles; croyez-vous donc que je suis un de ces hommes que chacun peut
tourner à sa guise?»
Flose lui mit doucement la main sur l'épaule, et le forçant à se
rasseoir entre lui et Viarne:
«Écoute-moi donc. Il faut, je le sais, plus d'un coup de cognée pour
abattre un arbre.»
Ce disant, il tira de son doigt un anneau d'or du plus grand prix, et,
le passant à la main de l'homme de loi:
«Accepte ceci comme un gage de l'esprit de sincérité qui m'anime.
--S'il en est ainsi, répondit Eyolf, je ne puis vraiment rien te
refuser; seulement garde-toi bien de dire que j'ai reçu de toi quelque
chose; ta cause serait perdue avant d'être plaidée.
--C'est pure affaire d'amitié entre nous,» repartit Viarne au
jurisconsulte, et là-dessus les deux amis s'éloignèrent.
Un moment après, Snorre le gode vint à passer devant la hutte d'Eyolf.
Il s'arrêta pour causer avec lui; puis tout à coup il lui prit la main,
et, relevant la manche de son vêtement, il se mit à regarder l'anneau
d'or.
«Tu as là un joyau de toute beauté... L'as-tu acheté, ou est-ce un
cadeau?»
Eyolf ne répondit pas.
«Si on te l'a donné, reprit le gode en le quittant, c'est un présent qui
peut te coûter cher!»
* * *
En compagnie de Gissur et d'Asgrim, Kare faisait aussi sa tournée. Il se
dirigea d'abord vers la hutte de Skapte, le même qui, l'année
précédente, lui avait déjà refusé son concours. Cette fois encore ce
dernier repoussa toutes les ouvertures. «Penses-tu, dit-il, que j'aie
oublié les paroles d'insulte que Skarphédin m'a jetées ici même à la
face? Jamais je ne serai avec aucun de vous!»
En revanche, Gudmund le Puissant, qu'allèrent voir ensuite les
solliciteurs, se montra plein d'empressement et de zèle.
«Oui, dit-il, je vous veux assister avec tous mes hommes devant le
tribunal, et aussi l'épée à la main, s'il le faut. Skapte a beau vous
bouder, son fils Holmud est mon gendre, et comme ce dernier m'obéit en
toutes choses, vous êtes sûrs également de l'avoir pour vous.»
Chez Snorre le gode, l'accueil ne fut pas moins amical.
«Il n'y a point de cause meilleure que la vôtre, dit-il à Asgrim et à
Kare. Quel genre d'appui désirez-vous de moi?
--Ce qu'il nous faudrait surtout, repartit Asgrim, ce sont des
auxiliaires bien armés et qui n'aient pas peur...
--Je crois, en effet, répondit le gode, qu'il faut s'attendre à un
cliquetis de fer. Écoutez-moi donc; j'irai avec vous devant les juges.
S'il y a combat, et que vous ne soyez pas les plus forts, repliez-vous
du côté de ma hutte; vous me trouverez prêt à vous soutenir avec tout
mon monde. Si, au contraire, vous avez le dessus, et que vos adversaires
veuillent s'enfuir vers les gorges de l'Allmannagia, où ils n'auraient
plus rien à craindre de vous, je me charge de leur en fermer l'accès.
S'ils se retirent d'un autre côté, libre à vous de les poursuivre;
seulement, quand je jugerai l'instant venu, je m'avancerai avec tous mes
gens pour vous séparer, et il faut, dans ce cas, que vous me promettiez
de cesser immédiatement le combat.»
Gissur, Kare et Asgrim engagèrent leur parole de faire ce que le gode
demandait; après quoi celui-ci ajouta:
«Un mot encore. J'ai vu à la main d'Eyolf un anneau qui n'y était pas il
y a quelques jours. Ce doit être Flose qui l'en a gratifié pour prix de
ses services juridiques; il est bon que vous sachiez ce détail.»
* * *
Au jour fixé pour les débats, les deux parties se trouvèrent face à
face, équipées et armées de pied en cap, au bas de la montagne de la
Loi. De part et d'autre les hommes portaient un signe de reconnaissance
à leur casque, pour le cas où l'on en viendrait au combat.
Ce fut, en effet, ce qui arriva. Après avoir usé à l'envi toutes les
malices de la procédure, toutes les roueries compliquées de la chicane
et les déclinatoires insidieux à l'usage des godes de tous les pays, les
adversaires, exaspérés, en appelèrent à la force. Ce fut le jeune
Thorald, fils d'Asgrim, qui donna le signal du conflit en se ruant sur
un parent de Flose. Immédiatement une clameur guerrière emplit la
vallée, et la sauvage mêlée s'engagea.
Kare tua, pour commencer, trois hommes de sa main, parmi lesquels
Viarne, l'ami de Flose. Asgrim ne fut pas en reste. Skapte était
accouru, lui aussi. Lorsqu'il aperçut son fils Holmud dans la suite de
Gudmund le Puissant, il poussa un cri de fureur et s'élança pour
rappeler le jeune homme; mais, atteint à la cuisse par un dard que
Thorgier lui avait décoché, il tomba et ne put se relever. Il fallut que
ses gens le traînassent par terre jusqu'à la cabane d'un pelletier qui
se trouvait dans le voisinage.
Dès le début de la lutte, les vengeurs de Nial s'étaient partagés en
deux groupes. L'un, conduit par Gudmund, Thorgier et Kare, avait attaqué
ceux des chefs du Nord et de l'Est qui s'étaient déclarés pour la cause
adverse; l'autre, à la tête duquel étaient Gissur, Asgrim et Thorald,
s'étaient jetés sur Flose et les siens.
On se battit longtemps avec une vaillance égale des deux parts; à la fin
pourtant ce furent les gens de Flose qui reculèrent. Déjà ils opéraient
leur retraite vers les défilés de l'Allmannagia, quand Snorre le gode et
sa troupe apparurent pour leur barrer le passage. Ils se replièrent
alors vers le sud, le long de la rivière qui arrose la plaine.
Dans ce moment ils vinrent à passer près de la cabane d'un nommé Solve,
qui était assis devant sa porte, en train de faire cuire son repas dans
sa marmite toute fumante.
«Par ma foi! s'écria l'homme, voilà une belle débandade de poltrons!»
Thorkel l'entendit, et, pris de fureur:
«Attends, fit-il, je m'en vais te mettre ta viande au pot!»
Il saisit l'homme par les pieds, le leva en l'air, et le plongea, la
tête la première, dans le chaudron bouillant.
Le malheureux expira sur-le-champ.
* * *
Juste à ce moment, Flose recevait un javelot à la jambe. Il s'affaissa
d'abord sous le coup; puis, se relevant d'un effort énergique, il reprit
sa course. À peu de distance derrière lui venait Eyolf.
«Tiens, dit Kare à Thorgier, qui menait à côté de lui la poursuite,
j'aperçois là notre homme à la bague. Si nous lui faisions payer le prix
de son joyau?
--Je m'en charge,» reprit Thorgier.
Il ramassa un dard qui était à terre, et le lança dans le dos d'Eyolf
avec une telle force, que celui-ci tomba mort du coup.
Ce fut la dernière victime de la journée; car, sur l'entrefaite, Snorre
le gode, arrivant avec tous les siens, se jetait en travers de la plaine
et faisait cesser l'effusion du sang.
Par son entremise, la paix fut conclue. On enterra les cadavres, on
s'occupa de soigner les blessés, et le lendemain, comme si rien ne
s'était passé, le procès reprit son cours.
De l'aveu de Kare et de Flose, douze hommes furent choisis pour trancher
l'affaire sous la présidence du gode Snorre.
Les arbitres fixèrent d'abord les amendes à payer des deux parts pour le
prix du sang répandu la veille; puis on aborda la question de
l'incendie.
La mort de Nial, celle de Bergtora, de Skarphédin, de Grim, d'Helge et
des autres, furent tarifées proportionnellement; seul le trépas du petit
Thord, fils de Kare, ne fut l'objet d'aucune décision, parce que le père
persista à repousser tout accommodement.
Enfin Flose et ses complices furent condamnés, comme jadis Gunnar, à un
exil de trois années, et tenus de quitter le pays dans le cours de l'été
suivant au plus tard.
CHAPITRE XXII
KARE À L'AFFUT
Les cobannis, au sortir du ting, chevauchèrent d'abord ensemble vers
l'est; puis, sur la nouvelle que Kare, en compagnie de Thorgier et de
Gudmund, s'était dirigé vers le nord, Flose crut pouvoir congédier ses
hommes, en leur recommandant néanmoins de cheminer le plus possible en
troupe. Lui-même il regagna Svinefield.
Kare et Thorgier cependant n'avaient pas continué leur marche vers le
nord. Dès le lendemain, se séparant de Gudmund le Puissant, ils avaient
rabattu droit au sud, et, la Thiorsau une fois traversée, avaient poussé
jusqu'à la Markar.
Là, vers le milieu de la journée, ils rencontrèrent deux vieilles femmes
qui les reconnurent et leur dirent:
«Doucement, vous deux! Vous galopez, ce semble, bien à l'étourdie!
--Qu'y a-t-il donc?
--Il y a que Lambe et d'autres ont couché cette nuit par ici, et il
n'est pas à supposer qu'ils aient sur vous une bien forte avance.
--Bon! dit Kare, raison de plus pour lâcher la bride à nos bêtes.»
Un peu plus loin, ils croisèrent un paysan qui menait un cheval chargé
de tourbe. L'homme, en les voyant, s'arrêta.
«Quel dommage, dit-il que vous ne soyez pas en force!
--Pourquoi cela? demanda Thorgier.
--Eh! vous pourriez faire une belle chasse.
--Tu as donc aperçu du gibier?
--Oui, certes, reprit le porteur d'un air entendu.
--Combien de têtes?
--Une douzaine.
--Loin d'ici?
--Non, tout près de la rivière.
--En avant! s'écria Kare.
--Oh! ne vous pressez pas; ceux dont je parle flânent paisiblement.»
* * *
Arrivés au bord du cours d'eau, les deux cavaliers découvrirent dans un
repli de terrain quelques hommes qui semblaient sommeiller, leurs
hallebardes posées par terre à côté d'eux.
«Les éveillons-nous? dit Thorgier.
--Assurément, repartit Kare; nous ne pratiquons pas le guet-apens, et ne
tuons pas les gens endormis.»
Ils se mirent à crier. Les autres s'éveillèrent et saisirent aussitôt
leurs armes. Kare et Thorgier attendirent qu'ils se fussent complètement
équipés, puis le premier se précipita contre l'adversaire qui se
trouvait le plus proche. C'était Thorkel, fils de Sigfus. Thorgier en
même temps se ruait sur Sigmund.
D'un coup de la Rimegyge, Kare atteignit Thorkel au noeud de l'épaule, et
lui trancha la moitié du tronc; mais, assailli lui-même de côté par
Ledolf et un autre, il eût couru risque de succomber si Thorgier, qui
venait de tuer Sigmund, n'eût, par une volte-face impétueuse, plongé son
épée dans le coeur de Ledolf. Le second assaillant, à cette vue, essaya
de se dérober par la fuite; mais la terrible Rimegyge lui retomba si
violemment sur l'échine, qu'après avoir tourné sur lui-même il s'abattit
mort aux pieds de Kare.
«Vite en selle!» cria Lambe.
Les huit survivants prirent le large, et gagnèrent d'une traite
Svinefield, où ils racontèrent l'événement à Flose.
«Il fallait s'y attendre, dit ce dernier; une autre fois tâchez d'être
un peu mieux sur vos gardes!»
* * *