--De celui-ci, qui marche cinquième à ta suite, de cet homme à la

chevelure noire et au teint pâle. Rien qu'à voir l'audace et la

résolution que respire sa personne, je l'aimerais mieux que dix autres

dans mon escorte... Et cependant il a l'air de quelqu'un qui traîne le

malheur après lui.

--Chacun de nous porte avec lui son malheur, repartit Skarphédin; le

mien est d'avoir tué Kelde le gode; le tien, c'est d'avoir été vaincu

par Thorkel et de servir depuis lors de sujet à ses chants moqueurs.»

* * *

«Où allons-nous maintenant? demanda le jeune homme quand ils furent

dehors.

--Chez Thorkel, que tu viens de nommer, répondit Asgrim. Celui-là est un

champion sans pareil, et si nous pouvons nous le concilier, ce sera pour

nous un gros avantage. Seulement c'est un homme étrange et fantasque,

devant lequel il nous faut peser avec soin nos paroles: c'est pourquoi

je te prie, Skarphédin, de ne plus te jeter impétueusement en travers de

notre entretien.»

Skarphédin sourit en silence, et ils entrèrent dans la hutte de Thorkel.

Celui-ci était assis au milieu du banc, ses hommes de guerre à ses

côtés. Après un échange civil de saluts, Asgrim dit:

«Nous venons te prier de vouloir bien nous prêter assistance devant le

tribunal.»

Thorkel répondit:

«Vous êtes allé déjà chez Gudmund, qui sans doute vous a promis son

appui; qu'avez-vous donc besoin du mien?

--Gudmund ne nous a rien promis, reprit Asgrim.

--C'est que votre affaire probablement ne lui inspire pas beaucoup de

sympathie, repartit le chef redouté. Je ne comprends guère, dans ce

cas, la démarche que vous tentez auprès de moi. Avez-vous cru que je me

laisserais plus aisément induire que Gudmund à épouser une méchante

cause?»

Devant cet accueil peu amical, Asgrim ne répliqua rien; mais Thorkel,

continuant:

«Quel est, dit-il, celui-ci, qui marche cinquième dans votre cortège,

cet homme au visage pâle et dur, à l'air fatal, qui roule des regards si

farouches?

--Je m'appelle Skarphédin, se hâta de riposter le fils de Nial, et je

t'engage à ne point me persifler. On ne te voit pas souvent sur le ting,

et, à dire vrai, tu fais beaucoup mieux de rester chez toi à garder ton

bétail.»

Thorkel se leva d'un bond et tira son épée.

«Ce fer, dit-il, a goûté du sang de plus d'un vaillant; il goûtera aussi

du tien la prochaine fois que nous nous retrouverons!»

Skarphédin, ricanant, brandit Rimegyge:

«Cette hache à la main, répliqua-t-il, j'enjambe un ruisseau de douze

coudées[48], et chaque fois qu'elle tournoie dans l'air il y a un homme

qui mord la poussière!»

Puis, écartant Kare et ses frères qui étaient devant lui, il s'élança

vers Thorkel en lui criant d'une voix terrible:

«De deux choses l'une: ou tu vas rengainer ton glaive et te rasseoir, ou

d'un coup sur ta tête je te fends jusqu'aux deux talons!»

Thorkel rengaina et se rassit. Ce fut la première et l'unique fois de sa

vie qu'il fit preuve d'une pareille soumission.

Asgrim et ses compagnons sortirent de la hutte.

«Où allons-nous à présent? demanda encore Skarphédin.

--Tout droit chez nous, répondit Asgrim.

--Oui, fit l'autre, en voilà bien assez de ce métier de mendiant.»

De retour à leur campement, ils racontèrent à Nial tous les incidents de

leur tournée.

«Eh bien, répondit tristement le vieillard, laissons les choses suivre

leur cours.»

Quant à Gudmund, en apprenant l'affront que Skarphédin avait infligé à

Thorkel, il eut un tel mouvement de joie, qu'il dit aussitôt à son frère

Einar:

«Dès que les assises seront ouvertes, nous sortirons avec tous nos

hommes pour prêter assistance aux fils de Nial.»

* * *

Le vendredi suivant, les deux parties comparurent en justice: d'un côté,

Flose, le beau-père de Kelde avec tous ses tenants et amis; de l'autre,

Asgrim, le gode Gissur, le vieux Nial et ses gens. Skarphédin, Grim et

Helge étaient restés en bas dans leur hutte, avec Kare, leur beau-frère,

attendant, silencieux et farouches, le résultat de l'instance entamée.

Quand les juges eurent pris place sur leurs sièges, les plaignants

exposèrent leurs griefs, et les témoins prêtèrent le serment d'usage.

Nial se leva ensuite et demanda qu'on voulût bien l'écouter.

Dans un langage simple et digne, il dit ce qu'il avait fait pour Kelde,

l'extrême douleur qu'il avait ressentie de cette mort qui plongeait son

âme «dans la nuit»; il ajouta que la plainte de Flose était légitime, et

sollicita la permission de lui offrir une satisfaction au nom de ses

fils.

Gissur et Asgrim se joignirent à Nial pour prier le principal demandeur

de se prêter à l'accommodement proposé.

Flose hésita d'abord; puis, sur les instances de plusieurs autres chefs

éminents, il donna son assentiment. En conséquence, douze arbitres

furent choisis par moitié dans les deux parties, et la délibération

commença.

L'affaire paraissait à tous d'une extrême gravité; on écarta néanmoins

tout d'abord l'idée d'une sentence de bannissement, la plupart du temps

dépourvue de sanction[49], pour s'en tenir à une peine pécuniaire; mais

on reconnut d'un commun accord que les coupables devaient être frappés

d'une amende dont le taux fût encore sans exemple, et que cette amende

devait être acquittée séance tenante jusqu'au dernier sou.

Ainsi fut-il résolu. Seulement, comme les défendeurs n'avaient pas avec

eux la somme suffisante, et qu'il importait d'en finir le jour même, il

fut décidé que chaque homme présent, à commencer par les arbitres

eux-mêmes, y contribuerait,--suivant une coutume parfois pratiquée sur

le ting,--en versant son appoint personnel par manière de provision et

d'avance.

Tout le monde se prêta de bonne grâce à cet arrangement, tant on

redoutait les complications dont ce procès exceptionnel semblait gros,

et Nial alla chercher ses fils et son gendre pour qu'ils jurassent, eux

aussi, l'accord intervenu avec Flose.

Par malheur, un incident, dont Nial lui-même fut la cause sans le

vouloir, vint tout gâter au dernier moment. Il eut l'idée d'ajouter au

tas d'argent, comme cadeau d'honneur pour le chef de la partie adverse,

un manteau de soie du plus fin tissu.

«Voilà, dit Flose après avoir compté la somme, ce qui s'appelle des écus

sonnants; mais qui donc m'a mis cela par-dessus le marché?» s'écria-t-il

en levant en l'air le manteau.

Nul ne dit mot.

Flose répéta sa question avec un ricanement de moquerie, sans plus

obtenir de réponse.

«Ainsi, cria-t-il derechef, personne n'ose faire connaître le

propriétaire de cet atour de femme?

--Que veux-tu dire? demanda Skarphédin, que, pendant tout le cours de la

procédure, son mauvais sourire n'avait point quitté.

--Je veux dire, puisque tu tiens à le savoir, que le propriétaire de cet

objet ne peut être que ton blanc-bec de père! À lui seul sied un

colifichet de ce genre, car, à le voir, on ne sait vraiment s'il est

homme ou femme!

--C'est mal à toi, repartit Skarphédin, de parler ainsi d'un vieillard

digne de respect! Heureusement ce vieillard a des fils qui ne reculent

jamais devant la vengeance!»

Ce disant, il reprit le manteau et jeta en échange à Flose une paire de

chausses blanches.

«Tiens! ajouta-t-il, voilà quelque chose qui fera mieux ton affaire, car

il paraît qu'une fois la semaine tu te métamorphoses en sorcière pour

aller au sabbat du diable sur le _Svinefield_!»

À ce mot, Flose, furieux, repoussa du pied le monceau d'argent, en

disant qu'il ne voulait plus accepter un denier.

«C'est par le sang, vociféra-t-il, que mon gendre Kelde doit être

vengé!»

Il fit un signe à ses hommes, et tous avec lui regagnèrent leurs huttes.

«Allons! dit Nial en quittant également la place suivi de ses fils,

cette fois encore mes tristes pressentiments ne vont que trop se

réaliser!»

* * *

Les gens qui s'étaient cotisés pour parfaire la somme parlaient de

reprendre leur quote-part; mais Gudmund le Puissant s'écria:

«Reprendre ce que j'ai une fois donné! non, certes; ni maintenant ni

jamais je ne commettrai pareille vilenie!

--Il a raison!» dirent les autres, et nul ne voulut plus toucher à une

pièce du tas.

«Mon avis, observa Snorre le gode, est que deux d'entre nous conservent

cette somme en dépôt jusqu'au prochain alting; quelque chose me dit que

nous pourrons alors en avoir besoin.»

Gissur et un autre prirent chacun la moitié de l'argent, et l'on se

sépara.

À quelques jours de là, une centaine d'hommes se trouvaient de nouveau

réunis dans l'enceinte de rochers de l'Allmannagia pour y conclure un

pacte d'alliance. Flose, choisi pour chef par les conjurés, reçut le

serment individuel de chaque Islandais présent: tous s'engagèrent

solennellement à ne se point désister de l'oeuvre de vengeance tant qu'un

seul des fils de Nial serait vivant, et à garder rigoureusement secret

jusqu'à l'époque fixée pour l'action le plan au courant duquel chacun

venait d'être mis.

Notes du chapitre:

[Note 46: Dans la mythologie scandinave, géant ennemi des dieux et

des hommes.]

[Note 47: C'est-à-dire: _le rude Hédin_.]

[Note 48: Voyez ci-dessus, p. 169.]

[Note 49: En effet, nombre des hommes condamnés à l'exil par

l'alting préféraient s'enfuir dans les districts sauvages du centre de

l'île, et là, sous le nom d'_outlaws_, ils menaient une vraie existence

de brigands.]

CHAPITRE XIX

L'ATTAQUE DE BERGTORSVOL

À Bergtorsvol vivait une femme appelée Saun. Elle était fort âgée, et

les fils de Nial la traitaient volontiers de vieille folle, parce

qu'elle bavardait sans cesse à tort et à travers, ce qui ne l'empêchait

pas de s'entendre à bien des choses et de faire mainte prédiction qui se

réalisait.

Un matin elle prit une baguette, et, allant à un tas de renouée qui

était empilé contre la maison, elle se mit à le battre avec fureur.

Skarphédin, à cette vue, éclata de rire, et lui demanda la cause de

cette grande colère contre le monceau d'herbes.

«C'est, dit-elle, qu'on s'en servira pour mettre le feu au logis, le

jour où l'on voudra brûler Nial et Bergtora ma maîtresse. Prends-le

donc, jette-le à l'eau, ou fais-le disparaître le plus tôt possible.

--À quoi bon? répondit Skarphédin; si la destinée le veut ainsi, il se

trouvera bien un autre combustible pour faire l'office de ce tas de

renouée.»

La vieille n'en continua pas moins tout l'hiver à répéter son propos, et

à dire qu'il fallait porter toutes ces herbes à l'intérieur de

l'habitation; mais elle en fut pour son refrain, et nul ne prit au

sérieux sa lubie.

* * *

Le beau temps revenu, Flose et ses compagnons demeurèrent néanmoins chez

eux, occupés de leurs travaux agricoles, et de tout l'été ne donnèrent

signe de vie.

Le premier jour de l'hiver suivant tombait le treizième d'octobre. Six

semaines environ avant cette date, Flose commença ses préparatifs pour

l'expédition projetée, et manda ceux qui avaient promis de le suivre.

Chacun se présenta avec deux chevaux et un armement complet.

Dès l'aurore, le dimanche 2 septembre, Flose fit dire pour lui et ses

hommes une messe à Svinefield; après quoi toute la troupe, ayant

déjeuné, se mit en route vers Bergtorsvol, de manière à y arriver le

jeudi avant le repas du soir.

Le matin de ce dernier jour, deux des fils de Nial, Grim et Helge,

étaient partis pour un boer voisin, et ils avaient averti leur mère

qu'ils ne rentreraient que le lendemain.

Dans la soirée, en se mettant à table, Bergtora dit à ses gens:

«Que chacun de vous choisisse le morceau qui lui plaît. J'ai idée que

c'est la dernière fois que je vous donne à souper...

--À Dieu ne plaise! lui répondirent-ils.

--C'est pourtant comme je vous le dis, et je pourrais m'expliquer plus

au long si je le voulais.

--Comment cela?

--Écoutez, reprit-elle: si mes fils Grim et Helge reparaissent ce soir

avant que vous ayez fini de manger, eh bien, ce sera un signe que mon

pronostic se réalisera.»

On servit le repas. Quelques instants après, Nial dit:

«C'est singulier! il me semble que la maison n'a plus de toit, que je

vois par-dessus le mur de pignon, et que la table et les mets nagent

dans une mer de sang!»

* * *

Tout le monde fut pris d'épouvante; mais Skarphédin, avec son ton de

raillerie habituel, rappela les convives à un maintien plus convenable.

«Allons, fit-il en souriant, ne donnons point prise aux mauvais propos

par des lamentations déplacées. Quoi qu'il arrive, montrons du courage

et une âme virile.»

Avant que la table fût desservie, Grim et Helge rentrèrent.

Pour le coup, le plus brave se sentit le coeur oppressé.

«Pourquoi donc revenez-vous sitôt? demanda Nial à ses fils.

--C'est que nous avons rencontré quelques femmes qui nous ont dit avoir

vu une centaine d'hommes bien armés chevaucher dans la direction de

notre boer; nous en avons conclu que Flose devait être arrivé de l'Est,

et nous n'avons pas voulu être ailleurs que là où était notre frère

Skarphédin.»

En conséquence, Nial défendit que personne ce soir-là se mît au lit, et

chacun fut prié de faire bonne garde.

* * *

Dans le voisinage de Bergtorsvol se trouvait un vallon. La bande ennemie

y était descendue pour y attendre la tombée de la nuit en faisant

pâturer les chevaux.

Le moment venu, Flose donna l'ordre de se remettre en route, en

recommandant à ses hommes de se tenir seulement bien cachés et de ne

s'avancer que lentement, pour tâcher de surprendre le plan de défense

des adversaires.

Nial s'était posté en avant de la maison avec ses fils, son gendre Kare

et les gens de service, en tout une trentaine de personnes environ.

Flose aperçut le groupe; il s'arrêta aussitôt et dit:

«Les voilà sur leurs gardes, et la chose est fâcheuse pour nous; pourvu

qu'ils conservent cette position, il nous sera difficile de les

attaquer.

--Une belle entreprise alors que la nôtre, s'écria un conjuré du nom de

Grane, si nous n'osons pas même prendre l'offensive!

--Oh! repartit Flose, nous prendrons l'offensive, lors même qu'ils

resteraient au dehors; mais dans ce cas nous éprouverons de telles

pertes, qu'il ne survivra pas grand monde pour raconter de quel côté

aura été l'avantage.»

* * *

«Tiens! dit dans l'autre camp Skarphédin, nos ennemis ont fait halte; on

dirait qu'ils ont peur de nous attaquer!

--M'est avis, observa Nial, qu'ils seraient encore plus embarrassés pour

nous attaquer si nous rentrions... La maison est aussi solide que celle

de Lidarende, et pourtant, bien que Gunnar fût seul, ils ont mis un

temps infini à l'y assaillir.

--C'est que ses adversaires étaient des gens loyaux à leur façon, et

qu'ils aimaient mieux manquer leur coup que d'avoir recours à

l'incendie; mais ces gens-ci ne balanceront pas à nous mettre le feu aux

trousses, s'ils ne voient pas d'autre moyen de réussir. Ils pensent, et

en cela ils n'ont pas tort, que leur mort est certaine plus tard si nous

échappons. Or, pour mon compte, je ne me sens pas la moindre envie de me

laisser enfumer comme un renard dans son terrier.

--Mes fils prétendent donc à présent me donner des avis! répondit Nial.

Quand vous étiez jeunes, vous suiviez mes conseils, et vous vous en êtes

toujours bien trouvés.

--Conformons-nous à la volonté de notre père, dit Helge; ce sera pour

nous le meilleur de beaucoup.

--Eh! je n'en suis pas bien sûr! grommela Skarphédin; je crois que cette

fois il est mal inspiré et court à sa perte; mais, après tout, ne fût-ce

que par condescendance pour ses cheveux blancs, je veux bien me faire

rôtir avec lui... La mort ne m'effraye nullement, sous quelque forme

qu'on me la présente.»

Puis s'adressant à Kare:

«Restons à côté l'un de l'autre, beau-frère; ne nous séparons pas, quoi

qu'il advienne.

--C'est bien mon intention, repartit Kare, à moins que le sort, à la

dernière minute, n'en décide autrement, auquel cas je n'y pourrai rien.

--Venge-nous alors, reprit Skarphédin, comme nous te vengerons

nous-mêmes si nous te survivons.

--C'est entendu.»

Tout le monde rentra donc au boer, et l'on se posta dans le vestibule.

* * *

Flose vit s'opérer le mouvement.

«Nous les tenons à présent, s'écria-t-il. C'est leur mauvais génie qui

leur suggère cette idée de retraite... En avant bien vite, et occupons

tout d'abord la porte, pour que personne ne puisse s'échapper, car ce

serait un jour notre mort!»

Un cordon de gardes fut placé autour de la maison, pour le cas où il y

eût eu quelque issue secrète; puis Flose et ses hommes s'approchèrent de

la façade.

Aussitôt l'échange des traits commença. Le premier de la troupe

assaillante qui s'aventura trop avant tomba sous la fameuse hache

Rimegyge.

«Tu l'as vite dépêché! dit Kare à son beau-frère; pour sûr il n'en est

pas un qui te vaille parmi nous.

--Eh! je n'en suis pas bien sûr!» répondit, cette fois encore,

Skarphédin en souriant.

Les fils de Nial, ainsi que son gendre, blessèrent bon nombre de leurs

ennemis, sans que ceux-ci pussent faire le moindre progrès.

«Voilà déjà bien du dégât de notre côté! dit Flose tout à coup. Autant

de tués que de blessés! Nous ne viendrons jamais à bout de ces gens-là

par la force... Il me semble même que tel d'entre nous qui se montrait

tout à l'heure si agressif en paroles, ajouta-t-il en regardant Grane,

qui avait des premiers reculé, est à présent bien mou dans l'action...

Il nous faut pourtant prendre un parti, et de deux choses choisir l'une:

ou nous retirer, et dans ce cas nous sommes sûrs de périr bientôt, ou

appeler le feu à notre aide.

--Oui, oui, brûlons-les!» s'écria en choeur toute la bande.

CHAPITRE XX

L'INCENDIE--MORT DE NIAL ET DE SES FILS

Quelques hommes allèrent chercher des broussailles; on en forma un

bûcher devant la porte, et l'on y mit le feu.

«Holà! cria Skarphédin, on se propose donc de faire la cuisine?

--Oui, répondit un des conjurés, et c'est toi qui cuiras!»

Les femmes du logis cependant arrivèrent avec des vases pleins d'eau et

de petit lait; elles versèrent le tout par la fenêtre, de sorte que le

feu, à peine allumé, s'éteignit.

Alors un homme dit à Flose:

«Si nous embrasions ce tas de renouée, qui est là juste à point contre

la maison? On le jetterait par la lucarne d'en haut sur le plancher de

la mansarde, et l'effet, cette fois, en serait sûr.»

Le conseil fut suivi, et ceux du dedans ne s'aperçurent de la chose que

lorsque tout flambait déjà.

Alors les femmes commencèrent à crier et à se lamenter.

«Ne vous désolez donc pas ainsi, leur dit Nial; ce n'est là qu'une

incommodité passagère, par laquelle sans doute nous ne passerons qu'une

fois; car, à supposer que nous rôtissions dans ce monde, Dieu nous en

tiendra compte dans l'autre en nous exemptant des flammes éternelles.»

Bientôt cependant toute la maison est en feu. Nial alors s'approche de

la porte.

«Flose est-il là? demande le vieillard, et puis-je échanger un mot avec

lui?

--Me voici, répond le chef de la troupe.

--Eh bien, reprend Nial, veux-tu entrer en accommodement avec mes fils,

ou permettre à quelqu'un de sortir d'ici?

--Pour un accommodement avec tes fils, je m'y refuse, répliqua Flose; je

ne m'en irai point qu'ils ne soient tous passés de vie à trépas... J'ai

résolu d'en finir d'un coup. Quant aux femmes, aux enfants et aux

serviteurs de chez vous, je suis prêt à leur livrer passage.»

* * *

Nial rentra et fit part de l'offre aux intéressés.

«Va-t'en d'abord, Thoralle, fille d'Asgrim, dit-il à la femme d'Helge.

--Soit, répondit Thoralle; je me sépare de mon mari tout autrement que

je ne m'y attendais; mais je réclamerai vengeance de mon père et de mes

frères!

--Va toujours, repartit Nial, et que la bénédiction de Dieu

t'accompagne!»

Thoralle quitta donc la maison, et avec elle sortit un gros de

serviteurs. Astride, la femme de Grim, se mit en devoir d'en faire

autant; sur le seuil, une idée lui vint. Elle appela Helge et lui dit:

«Viens avec moi; je vais te couvrir d'un manteau et d'une coiffe.»

Helge hésita d'abord; puis il finit par céder. Astride lui noua un

mouchoir autour de la tête, et Thorilde, épouse de Skarphédin, l'affubla

d'un manteau. Il sortit ainsi entre ses deux belles-soeurs, auxquelles se

joignit Helga, femme de Kare.

«Holà! s'écria Flose en apercevant le groupe, m'est avis que voilà une

gaillarde de belle carrure... Sus! arrêtez-moi ça!»

Helge se débarrassa prestement de son manteau, saisit son épée, qu'il

avait au côté, et trancha le jarret du premier qui se présenta; mais

Flose, survenant par derrière, assena au jeune homme un tel coup sur la

nuque, que la tête fut détachée du tronc. Puis il alla vers la porte, et

appela Nial et Bergtora, en disant qu'il désirait leur parler.

Nial parut à l'entrée du boer.

«Écoute, lui dit Flose, je viens t'offrir la sortie libre; c'est à tes

fils et à Kare que j'en veux; je n'entends nullement que tu brûles avec

eux.

--Je ne bougerai pas, répliqua Nial; je suis un vieillard, à qui toute

idée de vengeance et de meurtre demeure dorénavant étrangère; mais quant

à vivre déshonoré, jamais!

--Et toi, femme, reprit Flose en s'adressant à Bergtora, n'es-tu pas

disposée à te retirer? pour rien au monde je ne voudrais te voir périr

par le feu.

--Toute jeune, je me suis mariée avec Nial, répondit Bergtora, et je

lui ai promis de partager sa bonne et sa mauvaise fortune.»

Sur cette parole le couple rentra.

* * *

«Qu'allons-nous faire maintenant? demanda Bergtora à son mari.

--Nous reposer, répondit Nial... Il y a si longtemps que j'aspire après

le repos!»

Bergtora se tourna vers Thord, un jeune fils de Kare que Nial avait pris

avec lui afin de faire son éducation, et le pria de sortir pour échapper

à la mort. L'enfant repartit:

«Tu m'as promis, grand'mère, que nous ne nous séparerions jamais tant

que je voudrais rester auprès de toi, et j'aime mieux mourir avec toi et

Nial que de vous survivre.»

Bergtora prit alors le garçon et le porta sur le lit. Nial appela son

esclave de confiance, qui avait jusqu'alors différé de sortir, et il lui

dit:

«Avant de t'en aller, remarque bien où nous nous mettons, et de quelle

manière nous nous arrangeons, car je suis résolu à ne plus bouger de

place, quelles que soient la fumée et la chaleur. Tu sauras alors plus

tard où l'on pourra retrouver nos cadavres.»

Il donna l'ordre au serviteur de prendre la peau d'un boeuf fraîchement

écorché, et de l'étendre sur lui et sa femme après qu'ils se seraient

placés côte à côte. Puis les deux époux se mirent sur le lit, ayant

entre eux le petit Thord.

«Notre père se couche de bonne heure aujourd'hui! dit Skarphédin à Kare

son beau-frère en voyant ce qui se passait. De la part d'un vieillard

harassé, cela se conçoit. Puisse le réveil lui être doux!»

Et, pour la première fois de sa vie, le fier jeune homme courba le front

vers la terre, et quelque chose comme une larme furtive perla sous sa

paupière d'aigle.

Nial et Bergtora demeuraient immobiles et silencieux sur leur couche.

L'esclave prit la peau, l'étendit sur le groupe résigné, et gagna la

porte pour sortir à son tour.

* * *

Du toit et de la mansarde qui brûlaient, des tisons enflammés ne

cessaient de pleuvoir dans la chambre. Skarphédin, Kare et Grim les

ramassaient au fur et à mesure qu'ils tombaient, et les jetaient sur les

assaillants.

Cela dura quelque temps, et comme du dehors on s'était remis à lancer

des traits, ils les attrapaient également au vol et les renvoyaient à

l'ennemi, si bien que Flose pria ses compagnons de cesser tout envoi de

projectiles.

«Ce jeu-là ne vaut rien pour nous, leur dit-il; vous pouvez bien

attendre que le feu les contraigne à se tenir cois.»

Cependant la grosse charpente du fronton s'était disloquée. À l'un des

pignons restait une traverse qui reposait de biais sur le vestibule et

la crête du mur; mais déjà, à sa partie médiane, elle était plus d'à

moitié consumée.

Les trois hommes demeurés dans le boer se précipitèrent de ce côté, et

Kare dit à Skarphédin:

«Voici peut-être un moyen de nous sauver. Saute sur cette poutre avant

qu'elle soit tout à fait calcinée. Je vais t'aider, et je monterai

ensuite. Une fois dehors, il nous sera facile de filer inaperçus dans la

direction de la fumée.

--Saute d'abord, dit Skarphédin, et je te suis.

--Non, à toi de passer le premier, répliqua l'autre.

--Point, j'entends que tu me précèdes.

--Allons, soit! reprit enfin Kare. C'est le devoir de tout homme de

sauver sa vie quand il le peut; ainsi ferai-je... Seulement, si tu ne te

hâtes pas à ton tour, je crains que nous ne nous revoyions jamais; car,

pour mon compte, une fois dehors, je n'aurai guère envie de me rejeter

dans la fournaise afin de t'en tirer... À chacun alors de suivre sa

voie!

--Je serai fort heureux, beau-frère, si tu parviens à t'échapper,

répondit Skarphédin; en ce cas tu te chargeras de la vengeance.»

* * *

Gunnar et Nial · 第 9 / 11 段