tribut que Sigurd m'a chargé de lui porter; laissez-moi accommoder le
différend.
Effectivement, grâce au concours que lui prête le propre fils d'Hakon,
il obtient de ce prince un dédommagement pour Skarphédin et ses frères.
Quelque temps après, ces derniers, ajournant leur retour en Islande,
regagnent avec leur ami les orcades, où ils passent encore un hiver,
admirablement traités par Sigurd. Le printemps venu, ils accompagnent
Kare dans de nouvelles expéditions aux Hébrides, en Écosse, dans le pays
de Galles et à l'île de Man. De chacune de ces courses aventureuses ils
rapportent un surcroît d'honneurs et de richesses. Enfin, l'été de la
troisième année après leur départ de l'Islande, ils prennent congé de
l'excellent comte qui leur a offert une si bienveillante hospitalité, et
cinglent avec Kare vers la Terre-de-Glace.
Notes du chapitre:
[Note 41: Allusion à la légende du nain scandinave qui, métamorphosé
en serpent, était censé devoir rester jusqu'à la fin des temps à veiller
sur des monceaux d'or sous-marins.]
[Note 42: On appelait ainsi une résidence princière près de laquelle
on emmagasinait toutes les provisions de bouche nécessaires; les
monarques et jarls avaient d'ordinaire plusieurs logis de ce genre.
Hakon, par exemple, en possédait une autre plus au sud, à Skuggi, près
de la moderne ville de Bergen.]
[Note 43: Les fenêtres alors étaient généralement garnies de vessies
ou de corne, en place de verre et de talc.]
[Note 44: C'est-à-dire de la vallée du même nom, sise un peu plus au
sud.]
CHAPITRE XVI
THRAEN
Thraen cependant était arrivé sans encombre en Islande, et s'était
aussitôt rendu à son habitation de Grytaa, où toute sa famille l'avait
reçu comme un gros chef de tribu qu'il était. Ses longs voyages et le
rôle qu'il avait joué en Norwège avaient encore accru la considération
naturellement due à sa personne et à ses richesses.
Il entretenait à demeure auprès de lui une troupe de quinze guerriers
émérites qui l'accompagnaient dans toutes ses sorties. Avec cela il
aimait beaucoup le faste. Son équipement ordinaire se composait d'un
manteau bleu par-dessus lequel il ceignait l'épée, d'un casque d'or,
d'un bouclier de prix et d'une pique qui était un cadeau du jarl Hakon.
Rapp le bandit, qu'il avait ramené avec lui en Islande, était demeuré
son commensal et son confident de prédilection. Le drôle était aussi
entré fort avant dans les bonnes grâces de la veuve de Gunnar, et l'on
jasait même de l'intimité, un peu trop étroite, semblait-il, qui régnait
entre lui et Halgierde.
Telles étaient les choses à Grytaa quand les fils de Nial reparurent à
leur tour. Kare, leur sauveur et ami, trouva au boer de Bergtorsvol
l'accueil que lui méritaient ses actions, et le printemps suivant vit se
célébrer son mariage avec Helga, une des filles de Nial. Bien qu'il eût
acheté au Mydal, à peu de distance de là sur la côte, un domaine d'une
certaine importance, il continua néanmoins de résider la plus grande
partie de l'année auprès de son beau-père.
Quelque temps s'écoula sans que les fils de Nial reparlassent des
violences qu'ils avaient subies par le fait de Thraen; puis un matin, à
la suite de divers colloques mystérieux, les quatre jeunes gens, et Kare
avec eux, partirent au galop du côté de Grytaa.
Thraen, averti de leur approche par une femme qui travaillait au dehors,
fit prendre aussitôt les armes à ses hommes, et se posta avec eux et son
frère Kétil dans le vestibule de son boer, qui était extraordinairement
spacieux. Halgierde elle-même se plaça à l'intérieur près de la porte,
ayant à côté d'elle Rapp, qui, selon sa coutume, lui parlait à voix
basse.
* * *
Bientôt les fils et le gendre de Nial se montrèrent. Skarphédin marchait
en avant; après lui venait Kare, que suivaient Grim, Helge et Atle.
Personne ne les honora du salut.
«Puissions-nous être ici les bienvenus! dit Skarphédin en franchissant
le seuil.
--Il n'y a point pour vous de bienvenue en ce lieu, se hâta de répondre
la veuve de Gunnar.
--Ce qui sort de ta bouche n'a pas de valeur, repartit dédaigneusement
le jeune homme; tu es le rebut et l'opprobre de ton sexe!
--Voilà un propos qui te coûtera cher,» s'écria Halgierde furieuse.
Sans plus lui répondre, Skarphédin s'adressa à Thraen:
«Je viens, dit-il, causer avec toi de la réparation que tu juges
convenable de nous accorder pour ce que nous avons souffert en Norwège.
--Tiens! je ne savais pas, les vaillants, que vous battiez monnaie avec
vos exploits!» repartit insolemment Traen.
Helge, à son tour, prit la parole:
«Nous t'avons par le fait, sauvé la vie, en détournant sur nous la
colère du jarl, à l'égard duquel tu t'es mal comporté au sujet de cet
homme.»
Du doigt il désignait Rapp.
Le bandit poussa une exclamation de fureur, et fit le geste de lever sa
hache.
«Silence! lui cria Skarphédin; quelque jour on te teindra la peau en
rouge, comme tu le mérites!
--Hors d'ici les «barbes bien fumées»! hurla Halgierde, transportée de
rage; allez me rejoindre votre «ladre sans poil»!
Les fils de Nial regardèrent les hommes qui se trouvaient là.
«Répéterez-vous à votre tour cette injure?» leur dit Skarphédin.
Tous la répétèrent, à l'exception de Thraen, qui ordonna même à ses gens
de se taire.
«C'est bien, reprit Skarphédin; à présent nous nous retirons.»
Les jeunes gens regagnèrent Bergtorsvol, où ils racontèrent l'entrevue à
leur père.
Toute la soirée le vieillard conversa à voix basse avec ses enfants;
mais personne, pas même Bergtora, ne fut mis dans le secret de
l'entretien.
* * *
À un mois de là,--l'hiver était déjà commencé,--Thraen, accompagné de
Rapp et de sept ou huit de ses gardes du corps, alla visiter Runolf,
qui, on se le rappelle, habitait le boer de Dal, par delà la Markar. Au
repas il fut question de la querelle pendante, et Runolf, qui en toute
occurrence s'entremettait volontiers pour la paix, exhorta son hôte à
s'accommoder.
«Jamais!» répondit Thraen.
Quand celui-ci fut pour s'en retourner, Runolf le prit encore à part et
lui dit:
«Garde-toi bien; j'ai comme une idée que, depuis la mort de Gunnar,
personne, dans nos pays de l'Ouest, n'est de taille à se mesurer avec
ceux que tu as offensés.
--Arrive ce que pourra!» répliqua Thraen en sautant en selle, et il
s'éloigna avec les siens dans la nuit.
Le lendemain, à Bergtorsvol, la femme de Nial, s'éveillant dès l'aurore,
entendit résonner un bruit de fer contre la cloison: c'était Skarphédin
qui décrochait sa hache Rimegyge.
La mère se leva en hâte et sortit. À la porte elle trouva son aîné avec
ses trois frères et son gendre Kare. Tous étaient armés de pied en cap
et enfourchaient déjà leurs montures.
«Tu m'as l'air bien animé, mon fils, dit la vieille femme à Skarphédin;
jamais encore je ne t'ai vu ainsi! Où allez-vous donc?
--Nous allons à la recherche des brebis.
--Tu as déjà répondu cela une fois à ton père, et ce jour-là vous
partiez pour la chasse à l'homme.»
Skarphédin se contenta de sourire, et Bergtora rentra au logis.
La troupe gagna rapidement les hauteurs d'où l'on dominait le chemin de
Dal, et là elle mit pied à terre pour interroger l'horizon.
L'attente ne fut pas longue. Au bout de quelques minutes on discerna
dans la brume légère qui couvrait le fond de la vallée un gros d'hommes
à cheval côtoyant la rive opposée de la Markar.
Les gens de Thraen,--car c'étaient eux,--aperçurent, eux aussi, le
groupe aux aguets.
«Attention! s'écria l'un d'eux; j'ai vu là-haut, sur la colline,
étinceler des armes.
--Eh bien, répondit Thraen, au lieu de traverser ici la rivière, nous
allons continuer d'aller en avant. Libre à eux de nous rejoindre si le
coeur leur en dit.
--Tiens! ils nous ont dépistés, fit de son côté Skarphédin; les voilà
qui poussent droit devant eux. Passons bien vite la Markar.»
* * *
Le fleuve était pris par les glaces; au milieu seulement il restait un
chenal libre, de douze coudées environ de largeur. Les fils de Nial
résolurent de le passer à cette place.
Skarphédin s'élança le premier sur l'arène luisante et rigide, et,
arrivé près de la fissure, il la franchit d'un bond gigantesque. Ses
compagnons l'imitèrent. Puis il courut sur Thraen, qui se trouvait un
peu en amont. Celui-ci venait d'ôter son casque; avant qu'il eût le
temps de le remettre, la hache Rimegyge, tournoyant dans l'air, lui
fendit la tête jusqu'à la mâchoire supérieure. Quelques dents, détachées
du coup, tombèrent sur le sol gelé avec un bruit sec. Skarphédin en
ramassa une et la mit dans sa poche.
Tout cela fut l'affaire d'un clin d'oeil. Quand les gens de l'escorte
voulurent fondre sur l'impétueux agresseur, celui-ci avait déjà fait
volte-face et était hors d'atteinte. Quelqu'un lui jeta par derrière un
bouclier dans les jambes; mais Skarphédin esquiva l'obstacle, et en
quelques sauts rejoignit Kare et ses frères stupéfaits.
«Et d'un! leur cria-t-il; à votre tour maintenant!»
Tous les cinq reprirent l'offensive. Grim et Helge se ruèrent contre
Rapp. Celui-ci allait frapper Grim de sa hache; mais Helge le prévint en
lui tranchant la main droite.
«Il me reste la gauche!» s'écria le bandit.
Il n'avait pas achevé de parler, que Grim le transperçait de sa
hallebarde.
L'homme tomba mort aussitôt, et le reste de la troupe adverse prit la
fuite.
«Les poursuivons-nous? demanda Kare.
--Non, répondit Skarphédin; laissons une moitié de sa meute à Halgierde.
--J'ai une idée pourtant, reprit Kare, qu'un jour viendra où nous
regretterons de n'avoir pas tout tué.
--Oh! je n'ai pas peur d'eux!» ajouta Skarphédin.
Et la troupe regagna Bergtorsvol.
«Voilà de gros événements, dit Nial à ses fils quand il lui eurent
raconté l'affaire; vous vous êtes tous conduits en héros; mais j'ai peur
des suites de votre vaillance.»
CHAPITRE XVII
LE FILS DE THRAEN
Il y eut néanmoins une trêve d'assez longue durée. Le plus proche parent
de Thraen, c'était son frère Kétil, qui possédait à l'est de la Markar
une habitation appelée Mork. Or Kétil avait épousé, à peu près en même
temps que Kare, une des filles de Nial, et comme en outre c'était un
homme assez doux d'humeur, il se prêta de la meilleure grâce à
l'accommodement qui lui fut proposé.
Malgré cela, Nial avait encore des craintes pour l'avenir. Il devinait
les sourdes menées que l'irréconciliable Halgierde ourdissait de sa
maison de Grytaa, et il sentait que le moindre incident pouvait ranimer
la querelle mal éteinte entre les membres des familles ennemies.
Cet esprit de paix qui se levait en lui n'était pas seulement un effet
de sa générosité d'âme naturelle. Vers la fin de l'été de l'année
jusqu'à laquelle nous a conduits cette histoire, un de ces _papas_ de
l'empereur Othon, dont Halvard le Rouge parlait à Gunnar, avait franchi
l'Atlantique du Nord pour essayer de convertir au _dieu blanc_ les
païens de la vieille Thulé. Ce _papa_, qui s'appelait Stefner, était
lui-même Islandais d'origine, et, ainsi que tous ses congénères,
singulièrement prompt à l'action.
Tant qu'il se contenta de prêcher le long des fiords du sud-ouest, où se
groupait le plus gros de la population, le culte nouveau déjà implanté
dans une partie des États scandinaves, les Islandais ne lui témoignèrent
pas une hostilité bien marquée. La plupart se bornaient à faire contre
lui des couplets moqueurs et des épigrammes. Mais un jour que, poussé
par la ferveur de son zèle militant, le moine avait renversé les idoles
d'un petit temple de Balder qui se dressait non loin de la Markar, les
paysans des alentours, excités par leurs godes, menacèrent de le lapider
sur place, et le missionnaire n'échappa à la mort qu'en se réfugiant à
Bergtorsvol.
Nial accueillit le fugitif, et, comme l'hiver était commencé,--on
informera en passant le lecteur que la première nuit d'hiver tombait à
la date du 26 octobre,--il garda quelques mois à son boer le
convertisseur, contre lequel l'assemblée du district avait rendu un
arrêt d'expulsion exécutable dès le printemps.
Que se passa-t-il dans cet intervalle entre le vieillard et le moine?
Bien des gens crurent, non sans quelque apparence, que le papa avait
repris en secret sur son hôte, durant le long tête-à-tête de l'hiver, la
tentative de prosélytisme que l'ire populaire avait entravée. Nul
cependant n'eût pu dire, quand le missionnaire partit au renouveau, s'il
y avait eu oeuvre de conversion. Peut-être le fermier de Bergtorsvol,
sans être fait entièrement chrétien, avait-il été, comme on disait
alors, tout simplement _signé de la croix_[45]. Toujours est-il que son
esprit semblait ouvert à de nouvelles idées, et que tous ses discours et
ses actes le montraient inclinant chaque jour davantage vers l'oubli
miséricordieux des injures. Sa femme Bergtora, elle aussi, naguère si
âpre à la vengeance, paraissait avoir subi l'influence de cette
révolution mystérieuse. Seuls Skarphédin et ses frères conservaient leur
humeur farouche et violente, ne laissant pas même de railler parfois,
avec une pointe d'irrévérence, la mansuétude de Nial leur vieux père.
* * *
Peu de jours après le rembarquement du moine, Nial partit seul un matin
pour le boer de Mork. C'était là, on l'a dit, que demeurait Kétil.
Ce dernier s'y trouvait avec le petit Kelde, fils de son défunt frère
Thraen.
Les deux hommes s'entretinrent longuement et amicalement jusqu'au soir;
puis à la nuit tombante Nial exprima le désir qu'on fît venir l'enfant.
Celui-ci parut aussitôt. Le vieillard lui dit de s'approcher, et lui
présenta un anneau d'or. Le jeune Kelde prit la bague, et, après l'avoir
regardée, il la mit à son doigt.
«Veux-tu accepter ce cadeau de moi?» lui demanda Nial.
Le petit garçon répondit affirmativement.
«Et dis-moi, reprit Nial, sais-tu qui a tué ton père?
--Oui, c'est ton fils Skarphédin, répliqua l'enfant; mais il ne faut
plus parler de cela, puisque l'affaire a été arrangée moyennant l'amende
qu'il convenait.
--Bien répondu! s'écria Nial; tu seras certainement un homme d'honneur.
--Ce que tu me dis me fait grand plaisir, répliqua l'orphelin, car je
sais que tu lis dans l'avenir et que tu ne prononces jamais de vaines
paroles.
--Écoute, poursuivit le vieillard, je me charge de t'élever, si tu y
consens.»
Kelde accepta la proposition avec joie, de sorte que Nial l'emmena avec
lui.
De jour en jour celui-ci s'attacha davantage à son protégé, qui, en
grandissant, devint un beau et robuste jeune homme d'un naturel si doux
et si généreux, que tout le monde l'aimait à l'envi. Non content de le
traiter comme un fils, Nial n'eut point de répit qu'il ne l'eût fait
élever au rang de gode, et ne lui eût procuré une alliance honorable
avec la fille d'un chef influent nommé Flose.
Kelde, après son mariage, alla demeurer à Vorsaboï, boer situé au nord de
Bergtorsvol, que son père adoptif lui avait donné.
* * *
En recueillant le fils de Thraen et en le comblant de ses bienfaits,
Nial avait vu dans le jeune homme un gage de paix à interposer entre lui
et ses ennemis. Quelques années, en effet, s'écoulèrent, et il se
flattait de toucher au but, quand les rancunes implacables d'Halgierde
rouvrirent soudain le cycle des tueries.
Un jour que Kelde, en compagnie de la veuve de Gunnar, était à dîner au
boer de Samstad, chez son oncle Lyting, Atle, un des fils de Nial, vint à
passer dans le voisinage.
«Kelde, dit brusquement Lyting, ne veux-tu point venger ton père? Atle
est là sur la route. Je suis disposé à te prêter mon concours.
--Ce serait mal reconnaître les bontés que Nial a eues pour moi, et ta
provocation me fait honte!»
Sur ce mot, Kelde se leva de table, demanda son cheval et partit. Les
autres convives se retirèrent également.
Resté seul avec Halgierde, Lyting lui dit:
«En ma qualité de beau-frère de Thraen, j'avais droit à une rançon pour
sa mort; chacun sait que je n'ai rien reçu. Je ne suis donc lié par
aucun accord, et j'entends me payer à ma guise.
--Tu as raison, quoique un peu tard,» repartit ironiquement la veuve de
Gunnar.
Lyting appela une demi-douzaine d'hommes, et se mit en embuscade avec
eux dans le fossé de la route par laquelle Atle devait revenir. Quand
celui-ci parut, tous fondirent sur lui à la fois. Le fils de Nial se
défendit vaillamment: il blessa Lyting à la main et lui tua deux de ses
serviteurs; mais enfin il succomba sous le nombre. Son corps portait
plus de vingt blessures.
* * *
Le lendemain, Skarphédin tuait Lyting à son tour.
Or, par une étrange fatalité, c'était à Kelde, le neveu de la dernière
victime, que revenait le soin de réclamer le wehrgeld: il y avait là une
obligation à laquelle, pour rien au monde, un Islandais ne pouvait se
soustraire.
Kelde alla trouver Nial et lui dit:
«Quelque indigne qu'ait été la conduite de Lyting à l'égard des tiens,
il était mon oncle, et je viens te demander pour la forme la
satisfaction qui m'est due.»
De part et d'autre, l'accord fut vite conclu; mais Skarphédin, en
apprenant la démarche de Kelde, entra dans une grande colère contre lui.
Un autre gode des districts de l'ouest qui était parent de Gunnar, et
qui en voulait mortellement à Kelde de ce que nombre de paysans avaient
quitté son ressort judiciaire pour aller à celui de son rival, saisit
avidement cette occasion d'exciter le fils de Nial contre le protégé de
leur père. Il se mit à leur faire à Bergtorsvol de fréquentes visites où
il les comblait d'aménités et de flatteries, et bientôt entre lui et eux
les relations devinrent si étroites, que les trois autres n'entreprirent
plus rien sans consulter leur nouvel ami, qui s'appelait Gige.
[Illustration: «Veux-tu accepter ce cadeau?» demanda Nial.]
Le vieux père observait avec peine ce qui se passait, et un jour que ses
fils et Kare, revenant de dîner chez Gige, lui montraient différents
objets qu'ils avaient reçus en don de leur hôte: «Voilà, dit Nial, des
cadeaux qui, j'en ai peur, nous coûteront cher!»
Le rusé gode s'appliquait en même temps à circonvenir Kelde, et chaque
fois que, dans ses tournées, il s'arrêtait à Vorsaboï, c'était pour lui
dire que les fils de Nial avaient tenu contre lui tel ou tel propos, et
qu'ils en voulaient secrètement à sa vie.
«Quand bien même tout cela serait vrai, répondait invariablement Kelde,
j'aimerais mieux périr de leurs mains que de tenter rien à leur
préjudice.»
Mais les méchantes calomnies du gode trouvaient plus d'écho de l'autre
côté. Peu à peu Skarphédin et ses frères, dont les méfiances étaient
toutes éveillées, se laissèrent persuader que Kelde n'attendait dans son
silence hypocrite qu'une occasion sûre de les tuer; à partir de ce
moment ils rompirent tout commerce avec lui, et affectèrent même de ne
plus lui parler quand d'aventure il venait chez eux.
Chacun à Bergtorsvol sentait qu'un malheur était imminent. L'automne,
puis l'hiver, s'écoulèrent néanmoins sans autre incident; mais, avec le
retour du printemps, on vit se renouer les colloques secrets entre Gige
et les fils de Nial, et enfin... ce qui devait arriver arriva.
* * *
C'était le soir, un peu avant le coucher du soleil. Les meurtriers,
blottis aux aguets derrière la haie de Vorsaboï, aperçurent Kelde qui
sortait de la maison, tenant son glaive dans une main et dans l'autre
une corbeille remplie de graines. Le jeune gode s'arrêta un instant pour
contempler la chaîne des monts encore à demi poudrés de neige qui se
prolongeaient à l'est jusqu'au bord de la mer, ici présentant comme un
front de bastions, là se détachant en dentelles aiguës comme les flèches
d'une cathédrale gothique; puis il s'approcha de la clôture et se mit en
devoir de semer.
Skarphédin bondit aussitôt vers lui. Kelde, surpris, fit le geste de
s'enfuir.
«N'espère pas m'échapper!» lui cria son impétueux agresseur, et, ce
disant, il lui assena un coup de hache sur la tête.
Kelde tomba sur les genoux, et tous le frappèrent simultanément.
* * *
En apprenant cette nouvelle de la bouche même de ses fils, Nial ne put
s'empêcher de leur dire:
«J'aurais mieux aimé que deux d'entre vous eussent péri et que Kelde fût
encore vivant!»
Là-dessus il se mit à pleurer.
«Notre père se fait vieux, et la sensiblerie le prend! répliqua
irrespectueusement Skarphédin.
--C'est que je sais mieux que vous ce qui résultera de tout cela.
--Quoi donc?
--Ma mort, la mort de votre mère, et la vôtre à tous, ô mes fils!
--Et à moi, que me prédis-tu? dit Kare à son tour.
--Toi, mon gendre, c'est différent; ta chance sera la plus forte, et
tous nos adversaires réunis ne pourront prévaloir contre elle. Néanmoins
un jour viendra, je le crois, où ton glaive te tombera de lui-même des
mains.»
Notes du chapitre:
[Note 45: Ou encore, _signé du premier signe_. C'était le premier
pas vers le baptême, mais non le baptême lui-même. Beaucoup de gens,
même en Danemark et en Norwège, où la lutte continuait assez vive contre
les deux religions rivales, se contentaient de ce demi-christianisme.
Ceux qui se trouvaient dans cet état étaient admis de leur vivant à la
société des chrétiens; mais, quand ils mouraient, on les enterrait sur
les confins du cimetière sans qu'il fût récité de prières sur leurs
corps.]
CHAPITRE XVIII
LE MANTEAU DE SOIE
L'alting d'été est réuni; les huttes et les tentes s'alignent au bas du
Logberg, et le moment approche où l'affaire du meurtre de Kelde va être
portée devant l'assemblée.
Suivant l'usage, les deux parties font leur tournée sur le champ de
justice pour essayer de gagner à leur cause le plus de monde possible.
Les trois fils de Nial, Kare, leur beau-frère, et Asgrim, beau-père
d'Helge, s'en étaient donc allés à la file, Skarphédin venant le
cinquième, visiter les principaux personnages.
Du campement de Gissur, qui, en sa qualité de parent d'Asgrim, avait
promis de tenir pour eux, ils s'étaient rendus à celui d'un autre chef
appelé Skapte. Au premier mot qu'Asgrim lui dit, celui-ci répliqua en
termes presque injurieux; après quoi il fixa ses regards sur Skarphédin.
Ce dernier était resté debout près de la porte, tout de bleu vêtu, une
ceinture d'argent sur les hanches, sa fameuse hache Rimegyge à la main,
un léger bouclier passé à son bras, un turban de soie autour de la tête
et les cheveux rejetés derrière les oreilles, avec un air de défi
guerrier qui sautait d'abord aux yeux de chacun.
«Quel est donc, demanda Skapte, celui-ci, qui marche cinquième dans
votre cortège, cet homme de haute taille, aux traits anguleux, pâle et
sombre, semblable à un _Jotu_[46], et qui a l'air de traîner le malheur
à sa suite?
--Je m'appelle Skarphédin, répondit le fils de Nial, et tu m'as vu
souvent sur le ting. J'ai sur toi cet avantage de n'avoir pas besoin de
m'enquérir de ton nom. Tu t'appelles Skapte; mais naguère tu avais pris
le nom de Borstekuld: tu venais alors de tuer Krake... Tu te barbouillas
de noir, tu t'enduisis la tête de goudron, puis tu allas te cacher dans
un trou en terre, et quand tu voulus quitter le pays, tu te fis mettre à
bord du navire dans un sac à farine.»
* * *
Les solliciteurs se rendirent ensuite chez Snorre le gode, un des sages
les plus renommés de l'Islande, un homme qui passait, comme Nial, pour
avoir le don de prescience. Lui aussi il refusa son aide, ou du moins se
déclara neutre; puis apercevant Skarphédin:
«Quel est, dit-il, celui-ci qui marche cinquième dans votre cortège,
cet homme pâle, au visage dur, au sourire moqueur, qui tient si
fièrement sa hache?
--Mon nom est Hédin, répondit derechef le fils de Nial; mais d'ordinaire
on m'appelle Skarphédin[47]. Qu'as-tu encore à me dire?
--Ton air est vaillant et superbe; mais je crois que tu as joui du
meilleur de ta destinée, et que désormais tes jours sont comptés.
--Nous devons tous payer notre dette à la mort, reprit Skarphédin; mais
tu ferais mieux de venger ton père que de t'amuser à me prédire malheur.
--Voilà une parole que plus d'un m'a dite avant toi; aussi entends-je y
demeurer froid.»
Les visiteurs sortirent sur ce mot et allèrent à la hutte de Gudmund le
Puissant, un chef des districts du Nord, dont la maison se composait de
plus de cent personnes.
«Je ne serai pas contre toi, répondit-il tout d'abord à Asgrim; quant à
te servir, j'y réfléchirai, et nous en reparlerons.»
Puis, comme Asgrim le remerciait:
«Tu as, dit Gudmund, avec toi un homme d'un aspect si martial, que je ne
crois pas avoir jamais rencontré son pareil.
--De qui veux-tu parler?