bannis reparaissaient en Islande, toute personne apparentée à l'une de
leurs victimes était autorisée à les tuer.
Les applaudissements de cette même foule, qui avait tant de fois acclamé
aux comices l'homme de Lidarende, saluèrent au loin cette sentence
draconienne.
Gunnar acquitta sans mot dire le wehrgeld, et aussitôt, accompagné de
Nial, il reprit le chemin de la Markar.
«Mon ami, lui dit en route ce dernier, obéis docilement à la loi; donne
ce nouveau gage à ta gloire. Va-t'en comme jadis dans les pays de l'est
conquérir un surcroît de crédit et d'honneur. Tu trouveras, à ton
retour, ta considération si bien refaite d'elle-même, que nul n'osera
plus te marcher sur le pied... Si tu agis autrement, tu es un homme
mort.»
Gunnar répondit qu'il n'avait nullement l'intention de violer la
sentence rendue contre lui. Dès le lendemain il fit parer un navire au
fiord le plus proche, et quelques jours après il disait adieu à tous ses
amis et ses serviteurs qui l'avaient escorté jusqu'à la Markar.
* * *
Son frère Kulskiag chevauchait en silence à côté de lui. Tout à coup la
monture de Gunnar ayant fait un faux pas, ce dernier mit pied à terre,
et à ce moment il promena ses regards sur la croupe des monts
d'alentour et sur les champs qui se trouvaient à leurs pieds.
«Ah! le splendide coup d'oeil! s'écria-t-il comme émerveillé. Jamais il
ne m'a paru aussi beau! Vois, les épis jaunes mûrissent pour la coupe,
et le foin est tout fauché sur le pré... Kulskiag, je tourne ici
bride... L'Islande est le plus beau pays!
--Je t'en prie, répondit le frère, ne fais pas ce plaisir à tes ennemis,
respecte la loi; personne ne voudra plus se fier à toi, et il arrivera,
crois-le bien, ce que Nial a prédit.
--Non, non, je ne vais pas plus loin, répéta Gunnar, et je te conseille
de faire comme moi.
--Certes non, je ne veux pas rompre ma parole, ni maintenant ni en aucun
temps... Séparons-nous donc; mais dis aux miens que jamais je ne
reverrai l'Islande, car j'ai la certitude de ta fin prochaine, et je ne
saurais vivre ici sans toi.»
Ils se quittèrent, Kulskiag pour s'embarquer à destination des rives
étrangères, Gunnar pour regagner Lidarende.
CHAPITRE XIV
LE SIÈGE DE LIDARENDE--MORT DE GUNNAR
À l'alting suivant le gode Gissur déclara Gunnar «hors la loi», et,
après la dissolution de l'assemblée populaire, assigna rendez-vous à
tous les adversaires du banni dans cette sombre gorge de l'Allmannagia
dont on a décrit le site au lecteur.
À cette nouvelle, Nial courut au plus vite prévenir son ami. Il lui
offrit derechef le concours armé de ses fils, prêts, disait-il, à mourir
pour lui; mais Gunnar, encore une fois, refusa fermement ce généreux
sacrifice.
Quelque temps s'écoula. Le fils d'Hamund allait et venait comme de
coutume, sans que personne fît mine de l'attaquer au dehors ou chez lui.
C'est qu'on attendait la moisson, époque où tous ses gens allaient être
occupés à faucher dans les îles voisines, et où il devait rester seul au
logis avec Ranveige, sa vieille mère, sa femme Halgierde et un chien
d'Islande appelé _Sam_, d'un instinct et d'un flair tellement
merveilleux, qu'il discernait du premier abord l'ami de l'ennemi et
n'aboyait jamais qu'à bon escient.
Au jour dit, les conjurés prirent donc le chemin de Lidarende. Arrivés
près de la haie de Gunnar, ils firent halte pour se concerter. Le
premier obstacle était _Sam_; il fallait tout d'abord se défaire de lui.
Le chien, qui rôdait au dehors, vint de lui-même au-devant de son
destin. À peine, en effet, eut-il aperçu le premier homme de la bande,
qu'il lui sauta courageusement à la gorge. Un vigoureux coup de hache
sur la tête eut raison du fidèle animal; mais avant de tomber mort il
poussa un hurlement comme personne n'en avait jamais entendu.
Gunnar, qui reposait sur son lit dans la mansarde de son boer, s'éveilla
à ce cri de détresse.
«Holà! dit-il, Sam mon frère, il me semble qu'on joue un vilain jeu avec
toi!»
Au même moment il vit par la lucarne quelqu'un qui grimpait vers le
toit. C'était Thorgrim, qu'on avait envoyé voir en haut si Gunnar était
bien chez lui. Il fut renseigné à souhait, car celui-ci lui détacha par
l'ouverture un bon coup de hallebarde qui le fit dégringoler prestement.
L'homme eut néanmoins encore assez de force pour courir vers le reste de
la troupe.
«Eh bien? demanda Gissur, Gunnar est-il là?
--Allez-y voir, répondit Thorgrim; pour moi, j'ai la preuve que sa
hallebarde du moins y est.»
En achevant ces mots il tomba mort.
[Illustration: «Souviens-toi du soufflet que tu me donnas!»]
* * *
Les conjurés se ruèrent aussitôt sur la maison; mais Gunnar les reçut si
bien à coups de flèches, qu'ils ne purent guère avancer en besogne. Un
instant ils s'arrêtèrent pour reprendre haleine, puis revinrent à la
charge.
Trois assauts successifs ayant échoué, la troupe faisait mine de se
retirer, lorsque Gunnar, saisissant une flèche qui était restée fichée
dans une poutre près de la lucarne: «Voilà, dit-il, un trait qui leur
appartient; je vais donc le leur renvoyer, pour qu'ils aient la honte
d'être atteints par leurs propres armes.
--Mon fils, supplia la mère, ne fais pas cela, ne les rappelle pas ici,
puisque tu vois qu'ils s'éloignent.»
Gunnar lança nonobstant le projectile, qui blessa grièvement un homme à
l'arrière-garde.
«Tiens! dit Gissur, je viens de voir une main avec un anneau d'or qui
cueillait une flèche sur le toit... M'est avis qu'ils n'ont pas là
dedans beaucoup de munitions, puisqu'ils en vont glaner au dehors... Si
nous reprenions un peu l'offensive?
--Brûlons-le dans sa tanière, dit Onund.
--Pour cela, jamais! répliqua Gissur, ma propre vie fût-elle en jeu!
Mais toi, qui passes pour un homme de ressources, tu inventeras bien
quelque autre expédient qui vaille.»
* * *
Il y avait dans la plaine quelques cordages qui servaient d'amarres, en
cas de tempête, pour consolider la maison. Sur l'avis d'Onund on les
prit, on les enroula aux extrémités de la solive maîtresse qui
maintenait tout le chevronnage du toit, et l'on arracha ainsi la
membrure du faîte.
Gunnar ne s'en aperçut que lorsque la dislocation des poutres était déjà
chose consommée. Il continua néanmoins à se servir si bien de son
arbalète, que les ennemis ne pouvaient l'approcher.
Onund parla derechef de mettre le feu au logis; derechef aussi Gissur
repoussa la proposition.
À ce moment un des assiégeants parvint à se hisser tout en haut, et
trancha par surprise la corde de l'arc de Gunnar. Celui-ci saisit
aussitôt sa hallebarde, et l'homme retomba transpercé au pied de la
muraille.
Gunnar cependant avait reçu deux blessures.
«Halgierde, dit-il à sa femme, coupe deux tresses de ta chevelure, afin
que ma mère m'en refasse une corde pour mon arbalète.
--Est-ce absolument indispensable? demanda Halgierde.
--Si indispensable, que ma vie en dépend. Si je puis continuer à jouer
de l'arc, ces gens-ci ne m'approcheront jamais.»
Halgierde se croisa les bras et reprit:
«Souviens-toi du soufflet que tu me donnas... Il m'est fort égal que ta
défense se prolonge plus ou moins.
--C'est bien, répliqua Gunnar; chacun entend l'honneur à sa façon; je ne
m'attarderai pas à te prier.
--Coquine que tu es! s'écria la mère; ta honte vivra éternellement!»
Gunnar ne se relâchait point dans sa résistance. Il blessa encore
grièvement huit hommes; mais enfin de lassitude il se laissa choir.
Ses ennemis alors s'avancèrent, fondirent sur lui et le criblèrent de
coups. Il put néanmoins se redresser une dernière fois, et se battit de
nouveau en désespéré jusqu'à ce qu'il retombât mortellement atteint.
«Amis, s'écria Gissur, nous venons de tuer le preux des preux! La
victoire, certes, nous a coûté cher, et aussi longtemps que la terre
d'Islande sera habitée, on se racontera le suprême fait d'armes de ce
vaillant.»
Il donna ensuite des ordres pour que tout fût respecté dans le boer, et
chacun reprit le chemin de sa maison.
* * *
La nouvelle de la mort tragique de Gunnar fit une profonde impression
dans le pays. Une assemblée de district (_gauting_) fut tenue tout
exprès en cette circonstance; mais le défunt ne laissait point d'enfant
mâle qui pût assumer la tâche de le venger. De ses deux frères, l'un
n'était plus de ce monde; l'autre, Kulskiag, était en Danemark, d'où la
nouvelle arriva bientôt qu'il s'était marié, fait chrétien, puis
transporté avec sa femme au pays de Novgorod, chez les Varangiens, pour
s'y livrer au commerce des pelleteries.
Halgierde se hâta de quitter Lidarende pour se retirer à Grytaa auprès
de son gendre Thraen. Seule Ranveige, la vieille mère de Gunnar, demeura
au boer.
Elle suspendit la hallebarde de son fils dans la salle d'honneur comme
une pieuse relique. Défense fut faite à personne d'y porter la main.
Dans les nuits tempétueuses de l'hiver, si parfois une rafale de vent,
passant à travers les poutres disjointes, faisaient résonner l'arme
contre le mur, Ranveige s'éveillait en sursaut et criait:
«Qui touche à la hallebarde de Gunnar? Celui-là seul a le droit de la
prendre qui la lui veut porter dans la Walhalla!»
TROISIÈME PARTIE
NIAL ET LES FILS DE NIAL
CHAPITRE XV
OU LE LECTEUR RETOURNE EN NORWÈGE
Dans l'été de cette même année 993, où s'était accompli le drame de
Lidarende, le fameux pirate Melkolf était l'effroi des côtes
scandinaves. Sa flottille, composée de six longs bâtiments, les plus
véloces qu'on eût encore vus, courait sans cesse du cap Nord au Smaaland
(Suède), jetant le grappin à tous les navires, et portant même la
désolation jusque dans le fiord de Christiania.
Vainement le jarl Hakon avait-il lancé ses meilleurs marins à la
poursuite de l'escadre écumeuse; il semblait que les tempêtes seules
pussent affranchir les mers boréales du tribut qu'y prélevait le viking.
Un jour que Melkolf était aux aguets au fond d'une anse du nord de
l'Écosse, il vit déboucher dans la baie un bateau qui venait des Orcades
et portait à sa proue une tête de griffon. Immédiatement il donna
l'ordre de lui courir sus.
L'autre n'essaya pas même de battre en retraite. En un clin d'oeil il fut
entouré et son équipage sommé de se rendre. Sur l'avant-pont se tenaient
trois jeunes gens de haute taille et à la mine fière, que le pirate, du
premier coup d'oeil, avait reconnus pour des Islandais.
* * *
C'étaient, en effet, les trois fils de Nial, Skarphédin, Helge et Grim,
qui, sur le conseil de leur père, désireux d'offrir à leur humeur
belliqueuse et remuante le dérivatif des lointaines aventures, s'étaient
embarqués, comme jadis Gunnar, pour la terre de Norwège. Un coup de vent
les avait détournés de leur route et poussés dans la direction de
l'Écosse.
Quoique disposant à peine du cinquième des forces qu'avait le viking,
Skarphédin n'hésita pas un instant: d'un signe il commanda le combat, et
lui-même, pour donner l'exemple, assena au pilote du navire qui se
trouvait bord à bord avec le sien un tel coup de sa hache _Rimegyge_ sur
la tête, que l'homme s'abattit pour ne plus se relever.
Grim, assailli par deux des pirates, en traversa un de sa hallebarde;
puis, faisant un bond prodigieux de côté, un de ces bonds où Gunnar
excellait, il retomba de tout son poids sur le second, qui n'atteignit
que son bouclier, et se vit cloué à la renverse au bordage de son propre
bateau.
Cependant toute une grappe d'ennemis s'accrochait au navire islandais,
et la mêlée sanglante commençait. Skarphédin était effrayant à voir,
avec son visage aigu d'oiseau de proie et la pâleur mate de son teint.
Chaque tournoiement de sa Rimegyge faisait voler une tête ou un bras.
Helge, dans sa beauté douce et calme, ses longs cheveux voltigeant au
vent, combattait à l'arrière du bateau avec l'élite des marins du bord,
cherchant à joindre Melkolf lui-même, qu'entourait un groupe de ses
gens.
Le sang ruisselait de toutes parts et la victoire flottait incertaine,
quand cinq bâtiments contournèrent tout à coup la pointe recourbée de
terrain qui fermait la baie du côté de l'est. Ils arrivaient à force de
rames. Celui qui ouvrait la marche était orné tout entier d'écussons, et
au mât se tenait adossé un homme vêtu d'un pourpoint de soie, la tête
coiffée d'un casque d'or, et portant à la main une énorme lance.
«Holà! qui soutient ici cette lutte inégale?» cria-t-il de loin aux
Islandais.
Les fils de Nial dirent qui ils étaient.
«Oh! répondit l'étranger, vous portez un nom connu par tout le Nord;
moi, je suis Kare, fils d'Ethel. Islandais comme vous, je viens des
Hébrides, et à temps, je pense, pour vous être utile.»
* * *
Là-dessus le combat reprit plus terrible. Kare commença par sauter sur
le gaillard d'avant du navire où se trouvait Melkolf. Celui-ci, sans lui
laisser le temps de se reconnaître, se rua contre lui le glaive au
poing. L'autre heureusement put esquiver le coup, dirigé avec une telle
force, que la lame entière s'enfonça dans la boiserie du bordage.
Kare leva l'épée à son tour; mais il n'atteignit que l'air invulnérable.
Dans un brusque mouvement de côté pour éviter le fer qui le menaçait,
Melkolf avait perdu l'équilibre, et était tombé à l'eau comme une masse.
«Holà! s'écria le fils d'Ethel, est-ce qu'à l'instar de Fafnir le nain
tu voudrais te changer en un serpent de mer[41], afin de continuer entre
deux eaux l'honnête métier auquel tu excelles? Attends un peu!»
Ce disant, il saisit une lance, et, se penchant sur l'avant-bec du
navire, il la brandit d'une main sûre contre le corps du pirate, qui,
désireux de prendre le large, s'était mis à frapper vigoureusement
l'onde de ses quatre antennes.
Celui-ci entendit le fer sifflant; il voulut replonger pour lui
échapper; mais, comme dit la vieille _saga_, la mer est un élément plein
de lourdeur, et la lance fut plus vite à son but que le plongeur au
sien. Kare avait visé l'homme par le milieu, et ce fut aussi le milieu
de l'homme qui fut bel et bien traversé par la pique.
Le viking, avant d'expirer, leva un moment, comme deux rames que l'on
met en l'air, ses deux bras tout droits au-dessus de sa tête, un court
bouillonnement agita l'eau verte, une tache rouge y apparut, et c'en
fut fait à jamais de Melkolf, «la terreur du Nord.»
Au même instant Helge et Grim, enjambant toute une ligne de cadavres
étendus à la file comme des cormorans, arrivaient à la rescousse de ce
côté. Le renfort était inutile. Les vikings, découragés par la mort de
leur chef, s'étaient décidés à demander merci. Skarphédin leur fit grâce
de la vie et leur permit de se retirer avec un de leurs bâtiments;
seulement ils durent livrer aux vainqueurs tout ce qu'ils possédaient
d'armes et de richesses.
* * *
Après cet exploit, les fils de Nial s'en allèrent avec Kare à Rowsa, île
des Orcades où résidait le comte Sigurd, tributaire du jarl Hakon de
Norwège, au service duquel était temporairement le fils d'Ethel. Ils
passèrent près de lui tout l'hiver, et Helge devint même, au même titre
que Gunnar jadis l'était devenu du roi Svend, l'homme-lige de Sigurd. Le
printemps revenu, ils firent, toujours en compagnie de Kare, diverses
expéditions maritimes qu'on s'abstiendra de raconter au lecteur, déjà au
courant de ce genre d'épopée, et la seconde année ils gagnèrent le port
norwégien de Drontheim. Kare, retenu quelque temps encore aux Orcades
par ses fonctions de collecteur de l'impôt dans les îles et les
archipels voisins, ne devait les y rejoindre qu'à la fin de la saison.
* * *
Hakon le Puissant, comme on l'appelait, eût pu dès longtemps, s'il
l'avait voulu, prendre le titre de roi de Norwège, sans que Svend le
Danois, son suzerain nominal, eût eu les moyens de l'en empêcher; mais,
assuré de son autorité et plus soucieux d'être que de paraître, il
s'était contenté de se faire appeler jarl, comme l'avait fait son père
avant lui, et, avant son père, son aïeul. Les épreuves n'avaient pas
manqué à sa vie. Exilé pendant sa jeunesse à la cour d'Harald à la dent
bleue, il s'y était vu, en compagnie de ce prince, contraint par
l'empereur Othon d'embrasser le christianisme. Mais, à peine rentré en
Norwège, il s'était hâté de rejeter, selon son expression favorite, la
«soupe au lait» de la foi nouvelle et de revenir aux farouches dieux de
ses ancêtres; de plus, pour mieux accentuer cette seconde conversion, il
avait fait aussitôt mettre à mort les moines et les prêtres venus avec
lui afin d'évangéliser le pays.
Son château principal, ou plutôt sa _grange_[42], pour employer
l'expression du temps, se trouvait en un lieu appelé _Ladir_, au centre
du district actuel de Drontheim. Quant à la ville de ce nom, elle
n'existait pas alors, et ladite appellation ne s'appliquait qu'au canton
même où vivaient les tribus d'hommes libres au concours desquelles
Hakon devait le plus clair de sa force.
C'était aussi dans cette région, située au nord des monts Dofrines, que
s'élevait le plus grand sanctuaire païen de la Norwège, celui que le
jarl vénérait entre tous. Sis dans une clairière d'une des épaisses
forêts de pins de la vallée, il était bâti tout en bois, mais
merveilleusement ouvragé et sculpté. De forme circulaire, avec un
évidement correspondant à ce que nous nommons l'abside, un dôme surmonté
d'un clocher, et des fenêtres munies de vitres, ce qui était une rareté
pour l'époque[43], il représentait le type ordinaire de ces temples
primitifs en rotonde auxquels, en maint lieu du Nord, les chrétiens une
fois victorieux n'eurent qu'à ajouter une croix et des cloches pour les
métamorphoser extérieurement en églises.
À l'intérieur étaient, cela va sans dire, les images des divers dieux
scandinaves, images chargées de mille ornements de prix, tels que
broches, colliers d'or et bracelets.
* * *
Or, la veille même du jour où les fils de Nial, après un an passé en
Norwège, se disposaient à se rembarquer pour l'Islande, il advint que le
jarl Hakon donna en son château de Ladir une fête somptueuse à l'un de
ses hommes liges, le vieux chef Gudbrand de la Vallée[44].
Kare n'était pas encore arrivé. En revanche, pendant la fête même, un
autre Islandais survint à la Grange: c'était Thraen, ce gendre
d'Halgierde que le lecteur n'a sans doute pas oublié.
Depuis deux à trois ans, lui aussi, il voyageait dans les pays de l'Est,
et, comme c'était un vaillant homme en même temps qu'un marin très
expert, le jarl Hakon l'avait retenu le plus possible auprès de lui, et
l'honorait d'une faveur toute spéciale. Pour le moment, ledit Thraen
revenait d'une mission de confiance en Danemark, et, de même que les
fils de Nial, il se préparait à mettre à la voile afin de retourner en
Islande.
Le repas venait de s'achever, les cornes circulaient à la ronde avec les
toasts accoutumés, quand, à l'un des bouts de la salle, une querelle
s'éleva entre deux des convives. L'un s'appelait Asvard; c'était un des
familiers du jarl. L'autre, un homme d'une stature gigantesque, au
visage sombre et au regard mauvais, faisait partie de la suite de
Gudbrand. Seul parmi tous les invités, il avait gardé avec lui sa hache,
dont il ne se séparait jamais, disait-il.
Hakon appela cet individu.
«Avance ici; comment te nomme-t-on?
--On me nomme Rapp, fils de Geirolf, répondit l'autre d'un air farouche.
--Ah! oui, je connais ton histoire. Tu as tué un homme en Islande, et
alors tu t'es enfui en Norwège, où notre féal Gudbrand de la Vallée a
bien voulu t'accueillir sous son toit. Fais en sorte qu'il n'ait pas à
se plaindre de toi, sinon il pourra t'en cuire.»
L'homme fit entendre un espèce de grognement.
«Qu'est-ce que tu dis? reprit le jarl. Sache que dans une salle remplie
de monde il n'est pas séant de murmurer dans sa barbe. Allons, retourne
à ta place, et ne trouble plus la paix de cette fête.»
L'Islandais fit le geste de lever à demi sa hache comme s'il eût eu la
velléité d'en essayer le fil sur Hakon; puis, tournant brusquement sur
lui-même, au lieu de regagner sa place, il sortit incontinent de la
salle avec un ricanement sardonique. Nul ne s'occupa plus de l'incident,
et les libations continuèrent comme devant.
* * *
Le lendemain, dans la matinée, Skarphédin et ses frères, ainsi que
Thraen, se trouvaient ensemble au fiord de Ladir, occupés des derniers
apprêts de leur départ. Tout à coup un bruit inusité retentit par delà
le petit bois de genévriers et de bruyères qui séparait le rivage de la
Grange, et une épaisse colonne de fumée s'éleva plus loin au-dessus des
grands arbres de la vallée.
Les fils de Nial et Thraen se demandaient ce que cela signifiait, quand
un homme déboucha du fourré, courant de toute la vitesse de ses pieds.
C'était Rapp l'Islandais.
«Sauvez-moi! cria-t-il tout d'abord à Skarphédin et à ses deux frères.
--Qu'as-tu donc fait?
--Voici la chose brièvement, car les actes me vont mieux que les
paroles. J'ai pillé le temple de Thor, j'y ai mis le feu, et comme les
soldats du jarl me traquaient, j'en ai tué deux avec cette hache.
--En ce cas, répondit Helge, tu es un de ces oiseaux de malheur que
chacun doit se garder d'accueillir.
--Vous oubliez que je suis Islandais!
--Un Islandais hors la loi!
--C'est bien, que mes malédictions vous retombent sur la tête!» riposta
haineusement le fugitif, et apercevant Thraen non loin de là, il courut
l'implorer à son tour.
Celui-ci d'abord le repoussa; puis, se laissant persuader, il consentit
à le recevoir dans une barque et à le conduire à son bâtiment, amarré à
une petite île du fiord.
Quelques instants après, le jarl parut avec ses gens.
«Où est Rapp? demanda-t-il à Helge.
--Nous ne savons pas, fit celui-ci.
--C'est bien, on le trouvera néanmoins.»
Et il tourna le dos aux fils de Nial.
«Ta réponse est d'un homme de coeur, la seule aussi que nous pouvions
faire, dit Grim à son frère. Reste à savoir de quelle façon Thraen
payera notre loyauté.
--Il n'importe, reprit Skarphédin. Seulement embarquons-nous sans
retard, et gagnons une des îles que voici, afin de pouvoir appareiller
au premier bon vent.»
* * *
Le jarl cependant avait été, tout le long du port, demander à chaque
capitaine où était passé Rapp. Nul n'avait pu ou voulu le lui dire.
À la fin, avisant le navire de Thraen:
«Bon, se dit-il, je suis sûr de trouver là-bas ce que je cherche.»
Il prend un canot et gagne le bâtiment du gendre d'Halgierde.
Néanmoins, malgré toutes ses recherches, il ne peut découvrir son homme,
de sorte qu'il se décide à revenir au rivage. Mais, une fois à terre, il
se souvient d'avoir aperçu dans l'eau à côté du navire deux tonneaux
placés bout à bout, et qu'il avait négligé de fouiller: le bandit, à
coup sûr, devait s'y trouver.
Il y était effectivement, Thraen ayant fait défoncer les tonnes d'un
côté pour que le fugitif pût s'y loger plus à l'aise. Seulement, en
voyant le jarl rebrousser chemin vers le bâtiment, on relève bien vite
les tonneaux et on dissimule le brigand au milieu d'un tas de sacs à
marchandises.
Le jarl, encore déçu dans ses investigations, regagne de nouveau la
rive. À peine y a-t-il posé le pied, qu'il se rappelle avoir vu sur le
pont des sacs éminemment propres à servir de cachettes, et pour la
troisième fois il retourne au navire.
Mais Thraen déballe aussitôt son hôte, et l'enveloppe dans la voilure
qui était repliée sur la vergue. Derechef le jarl en est pour sa peine.
Ce n'est qu'à terre qu'il lui paraît clair comme le jour que le bandit
s'est fourré dans la voile. Mais, entre temps,--c'était à la brune,--un
vent favorable s'étant levé, Thraen en avait profité pour prendre le
large.
* * *
Le jarl, furieux de sa déconvenue, part aussitôt avec quatre chaloupes
de guerre pour atteindre le navire des fils de Nial, qui n'ont pas
encore dérapé, et qu'il croit complices de la perfidie de Thraen.
Ceux-ci, en voyant venir la flottille, devinent de quoi il s'agit, et se
mettent immédiatement en défense. Un combat s'engage, et les trois
frères, n'étant pas en force, sont capturés.
Comme, dans les idées du Nord, une exécution nocturne passait pour une
sorte de meurtre et de félonie, on garrotte les prisonniers avec le
dessein de les mettre à mort le lendemain. Mais dans la nuit ils rompent
leurs liens, se glissent en silence par-dessus bord, et, ayant gagné la
côte à la nage, ils ont la chance de rencontrer un navire qui était
justement celui de Kare.
Ils racontent à leur ami ce qui leur est arrivé par la faute de Thraen,
et se déclarent prêts à marcher contre le jarl pour tirer vengeance de
l'outrage odieux qu'il leur a infligé; mais Kare les détourne de ce
projet insensé.