«Si tu veux m'en croire, lui dit-il, tu t'abstiendras dorénavant de

t'adresser à d'autres que moi.»

Gunnar le remercia cordialement, et l'on pense si ce trait de générosité

délicate resserra encore l'intimité entre les deux chefs de famille.

* * *

Cependant Halgierde avait sur le coeur le procédé insultant d'Otkel, et

elle songeait aux moyens de s'en venger. Quand le temps de l'alting fut

revenu, et que tout le monde fut parti pour les comices, elle appela

Skarph, son nouveau domestique.

«Va à Kirboi, lui dit-elle; prends-y autant de beurre et de fromage que

deux chevaux en pourront porter, et, pour qu'on ne s'aperçoive pas du

larcin, mets le feu au grenier.

--Je ne vaux pas cher, objecta Skarph, et j'ai bien des vilenies à mon

compte, mais jusqu'à présent je n'ai jamais volé ni incendié.

--Qu'est-ce à dire? riposta Halgierde d'un ton de menace; un chenapan

fini qui fait l'honnête homme! Obéis-moi, ou sinon...!»

La nuit venue, l'esclave prit deux chevaux et se dirigea du côté de

Kirboi. Bien que le chien de la ferme, qui le connaissait, se fût

abstenu d'aboyer après lui, il commença par le tuer pour plus de sûreté,

et, entrant dans le grenier de son ancien maître, il y chargea ses bêtes

de beurre et de fromage; après quoi il incendia le bâtiment et s'en alla

au galop.

Comme il approchait de Lidarende, il s'aperçut qu'il avait perdu en

chemin sa ceinture, avec son couteau qui était passé dedans, mais il

était trop tard pour qu'il pût retourner en arrière.

* * *

Peu de temps après, Gunnar s'en revint de Tingvalla, accompagné de

plusieurs habitants du district de Sida qu'il avait invités à dîner chez

lui. Parmi les mets servis sur la table figurait abondance de beurre et

de fromage.

«Tiens! d'où sort donc tout cela?» demanda-t-il avec étonnement.

Il savait que ces deux sortes d'aliments manquaient absolument au logis.

«Ne t'inquiète pas de ce détail, et mange tranquillement, lui répondit

Halgierde. Est-ce aux hommes à se mêler des choses de cuisine?»

Pour le coup, la patience échappa à Gunnar.

«Me prends-tu donc pour un recéleur?» s'écria-t-il d'une voix

courroucée.

Et, comme avaient fait avant lui Thorwald et Osvif, il frappa violemment

sa femme à la joue.

«C'est le troisième soufflet que je reçois; il me sera payé le prix des

deux autres!» dit Halgierde sans plus d'émotion.

Et sur ce mot elle sortit de la salle.

* * *

Quand Otkel avait appris sur le ting l'incendie de son grenier, il

s'était contenté de dire:

«Voilà ce que c'est que de placer la grange trop près du fournil!» Puis,

la session close, il avait regagné, lui aussi, sa maison.

Un matin qu'il était sorti de chez lui pour visiter son pâtis à moutons,

il vit, au bord de la Ranga, quelque chose qui brillait sur le sol.

«Tiens! fit-il, qu'est-ce que cela? On dirait de la ceinture et du

couteau de ce gredin de Skarph.»

Il ramassa les objets et alla les montrer à ses gens, qui tous les

reconnurent également.

La chose lui parut louche, et il résolut de l'éclaircir à tout prix.

Il manda quelques femmes du voisinage qui faisaient le métier de

colporteuses, et, leur remettant de menues marchandises:

«Allez-vous-en de boer en boer, leur dit-il, offrir cela aux maîtresses

des maisons, et ce qu'elles vous donneront en échange, rapportez-le-moi

fidèlement.»

Les femmes commencèrent leur tournée. Quinze jours après, elles

reparurent, pliant sous la charge.

«Oh! dit Otkel en les voyant, on vous a libéralement gratifiées! Où

avez-vous reçu le plus gros de ce que vous portez?

--À Lidarende.

--C'est donc Halgierde qui vous a donné ces superbes fromages?

--Elle-même, et, à voir de quel coeur elle y allait, on eût dit que cela

ne lui coûtait rien.»

Otkel se fit apporter un de ses moules, et il essaya dedans les

fromages: ils s'y adaptaient exactement.

«Plus de doute, s'écria-t-il, ceci est mon bien, et c'est Skarph qui,

sur l'ordre d'Halgierde, a pillé ma grange et l'a incendiée.»

* * *

Le propos eut bientôt fait le tour du district, et Kulskiag, aux

oreilles de qui il parvint, crut devoir en parler à son frère.

«Eh! répondit Gunnar, la chose ne me paraît que trop vraie.

--Et que comptes-tu faire?

--M'en aller à Kirboi offrir à Otkel la réparation à laquelle il a

droit.

--Je ne puis que t'approuver, ajouta Kulskiah; c'est à toi de payer les

méfaits de ta femme.»

Quelques jours après, Gunnar se présentait chez Otkel.

«Je viens, lui dit-il, m'entendre avec toi au sujet du dommage que

Skarph t'a causé. Veux-tu que les principaux du district prononcent

comme arbitres?

--Tu me proposes ce moyen, répondit Otkel, parce que tu sais que les

gens du pays te sont en majorité favorables, tandis que moi, je ne suis

pas aimé...

--Eh bien, reprit le fils d'Hamund sans se départir de son calme

courtois, fixe toi-même le dédommagement que tu désires.

--Je ne sais pas, je verrai,» répliqua le paysan.

Gunnar dut se retirer sur cette réponse évasive.

À peine se fut-il éloigné, que ledit Otkel alla consulter son intime ami

et voisin Valgard, qui était le personnage le plus perfide et le plus

astucieux de toute la contrée; aussi ne l'appelait-on communément que

Valgard le Faux. C'était, de plus, un ennemi acharné de Gunnar.

L'autre lui conseilla de recourir aux lumières de Gissur le _gode_[40],

qui habitait le domaine de Mosfield, sis assez loin au nord-ouest par

delà le torrent de la Thiorsa.

«Si tu le veux, dit-il, je t'accompagnerai.»

* * *

Otkel accepta la proposition, et les deux hommes partirent ensemble. En

route, Valgard dit à son ami:

«Écoute, je sais que les longs trajets te répugnent; laisse-moi faire

cette démarche à ta place.

--Très volontiers, répliqua Otkel; je m'en rapporte complètement à

toi.»

Valgard arriva donc chez Gissur, et lui expliqua de quoi il s'agissait.

«Mais, à ce que je vois, fit remarquer le gode, Gunnar a porté à Otkel

des propositions d'arrangement acceptables; pourquoi donc celui-ci les

a-t-il repoussées?

--C'est qu'il voulait avant tout te consulter, sachant combien tes avis

ont de poids.

--Eh bien, assure-le de ma part, si tu m'as bien exposé l'affaire, que

le meilleur pour lui est de souscrire aux offres d'accommodement de

Gunnar. Mon concours ne lui fera pas défaut.»

Valgard regagna Kirboi.

«Gissur me charge de te présenter ses saluts, dit-il à Otkel. Son

opinion est que, dans l'occurrence, tu aurais grand tort d'accepter une

réparation à l'amiable. La femme de Gunnar t'a volé; son mari est

coupable de recel: mieux vaut que tu intentes une plainte en justice.»

À quelques semaines de là, Gunnar travaillait dans son enclos, le dos

tourné à la route, quand il entendit un galop de chevaux. C'était Otkel

qui passait devant le boer, en compagnie d'une dizaine d'hommes. Sans

même s'arrêter, le fermier de Kirboi lui cria à haute voix devant ses

témoins la formule d'assignation à l'alting, puis il disparut comme il

était venu.

L'époque des assises arrivée, Gunnar se rendit à Tingvalla, et là il

affecta de ne jamais paraître en public qu'escorté de ses deux frères

Kulskiag et Hort, et de Nial et de ses fils. Ces hommes d'élite réunis

lui formaient une sorte de garde d'honneur.

Tout le monde sut bientôt sur le ting que l'intention du fermier de

Lidarende était d'appeler sa partie adverse à une lutte en champ clos

dans l'île de Holm, et l'on ajoutait que c'était contre le gode Gissur

qu'il voulait combattre personnellement.

Quand celui-ci fut informé de la chose, il courut immédiatement chez

Otkel.

«Qui donc, lui dit-il, t'a conseillé d'actionner Gunnar par-devant

l'alting?

--C'est toi-même, parlant à Valgard.

--Valgard en a menti, comme toujours, s'écria l'homme de loi; prenons

des témoins et allons chez Gunnar.»

Gunnar, averti de son approche, s'était hâté de sortir de sa hutte avec

tout son monde, qu'il fit ranger en ordre de bataille.

Gissur s'avança et lui dit:

«Nous venons t'offrir de prononcer toi-même le verdict.

--Comment? fit Gunnar interdit; est-ce que ce n'est pas sur ton avis que

j'ai été cité en justice?

--Non, jamais je n'ai donné ce conseil à Otkel. Valgard le Faux l'a

trompé.

--Tu le jures?»

Le gode prononça la formule de serment.

«Eh bien, reprit fièrement Gunnar, je suis toujours prêt à payer le

dommage que ma femme a causé; mais il me faut, à moi aussi, une

réparation pour cette façon offensante de me traduire dérisoirement à

l'alting, et j'évalue l'indemnité qui m'est due de ce chef à

l'équivalent de celle que j'offre à Otkel. Si cette solution ne vous

agrée pas, que le procès suive son cours légal. Je sais, dans ce cas, ce

qu'il me reste à faire.

--Non, répondit Gissur, nous souscrivons à tout ce que tu dis, et nous

ne te demandons qu'une chose, c'est d'être dorénavant l'ami d'Otkel.

--Pour cela, jamais! s'écria Gunnar. L'ami de Valgard le Faux ne saurait

devenir le mien, et, s'il n'est point fermement résolu à me laisser

tranquille désormais, j'estime que le plus sage pour lui, c'est d'aller

dès maintenant s'établir dans quelque district un peu éloigné.»

Ainsi eût pu se trouver clos, ou du moins assoupi jusqu'à nouvel ordre,

le différend d'Otkel et de Gunnar, si un incident tout fortuit ne fût

venu presque aussitôt le ranimer.

Notes du chapitre:

[Note 40: Les _godes_, à la fois magistrats et pontifes, étaient

chargés, chacun dans leur district, de rendre la justice, de convoquer

le peuple en assemblée locale, de veiller à la paix du pays, et de

tarifer les marchandises sur les marchés. C'était parmi eux qu'étaient

élus les juges à chaque session de l'alting. La _goderie_ était une

charge qui s'achetait, et le ressort en était très flottant, car tout

homme libre, en Islande, avait le droit de choisir le cercle de

juridiction qui lui convenait et de le quitter aussi à son gré.]

CHAPITRE XII

LE COUP D'ÉPERON ET CE QUI S'ENSUIVIT

Au cours de ce même été, Otkel voulut aller passer une huitaine de jours

à Dal, où il avait un ami du nom de Runolf. Il prit avec lui Valgard le

Faux, ses deux frères et quatre autres hommes, et il se mit en route

vers la Markar, à l'est de laquelle était le boer de Runolf. Il devait

passer cette rivière à un gué voisin de Lidarende.

Comme il descendait la pente du coteau sur lequel se trouvaient les

champs de Gunnar, son cheval eut peur et partit à fond de train.

Gunnar était justement en train de semer de l'orge, baissé vers la

glèbe, sa hache et son manteau posés à terre près de lui. Otkel ne

pouvait pas le voir, et Gunnar ne pouvait pas non plus voir Otkel.

Or le hasard voulut que l'animal emporté filât juste au ras de lui.

Gunnar, surpris, se redressa brusquement, et l'éperon d'Otkel, qui n'en

pouvait mais, lui déchira au passage l'oreille gauche, d'où le sang

jaillit avec abondance.

Une minute après Valgard et les autres arrivaient. Gunnar les prit

aussitôt à témoin de l'acte du brutalité d'Otkel.

«Eh! dit Valgard, le mal n'est pas grand. Vas-tu pour si peu te mettre

en colère et brandir ta hallebarde, comme tu le fis dernièrement sur le

ting en nous dictant ton arrêt souverain?

--Je te souhaite, à toi et aux autres, de ne jamais me fournir

l'occasion de brandir, comme tu le dis, ma hallebarde!» se contenta de

répliquer Gunnar, et il rentra de ce pas à son boer, où il ne souffla mot

de l'aventure; de sorte que chacun crut que sa blessure était l'effet

d'un simple accident.

* * *

Oktel et ses compagnons continuèrent leur route jusqu'à Dal, et là,

quand tout le monde fut à table, Valgard raconta ce qui s'était passé

près de Lidarende.

«Et quelle figure faisait Gunnar? demanda là-dessus un des convives.

--Ma foi, il m'a bien semblé qu'il pleurait.

--Voilà, interrompit sévèrement Runolf, une parole calomnieuse que tu

regretteras. Gunnar lui-même est homme à te prouver que ses yeux ne sont

point faits pour les pleurs. Puissent d'autres que toi encore ne pas

l'apprendre à leurs dépens!»

Quand au bout de la semaine son ami le quitta, Runolf lui dit:

«Peut-être ferais-je bien de t'accompagner jusqu'à Kirboi; Gunnar, en te

voyant avec moi, ne te cherchera point querelle.»

Mais Otkel repoussa la proposition, en alléguant qu'il passerait la

Markar un peu plus en aval, loin de Lidarende.

Cependant le méchant propos de Valgard le Faux avait été rapporté à un

pâtre, qui s'était empressé de l'aller redire à Gunnar.

«C'est bon, avait répondu celui-ci; occupe-toi de faire ton métier, et

ne m'importune point de pareilles vétilles.»

Le soir même, toutefois, il entretint de la chose son frère Kulskiag;

puis le lendemain, qui était le jour où Otkel devait regagner Kirboi, il

ceignit son glaive, se coiffa de son casque, prit sa hallebarde, et

ainsi équipé galopa vers l'ouest.

Après avoir passé la Ranga près de la ferme d'Hof, il descendit de

cheval et attendit.

Au bout de quelques instants Otkel et ses compagnons parurent.

Immédiatement il courut sur eux.

«Voici ma hallebarde, leur cria-t-il, et je vais vous montrer comment je

pleure!»

* * *

La troupe adverse mit vite pied à terre pour se ruer contre lui. Halkol,

un des frères d'Otkel, fut le premier à l'attaque. Des deux mains il

lança un énorme javelot à Gunnar. Celui-ci se couvrit, et le dard

s'enfonça dans son bouclier. Gunnar alors jeta ledit bouclier contre

terre avec une telle force, qu'il y resta fiché par la pointe du

javelot; puis, saisissant son épée, il se mit à décrire des moulinets si

vertigineux, que c'étaient autant d'éclairs fulgurants.

Dans un de ces moulinets il trancha le poignet droit au frère d'Otkel;

ensuite, se retournant vers Valgard, qui le menaçait à dos de sa hache,

il lui fit d'un coup de sa hallebarde sauter l'arme des mains; puis,

d'un second coup lui traversant le ventre, il l'enleva ainsi embroché,

et l'envoya, la tête la première, rejoindre sa hache dans le marais

voisin.

Otkel voulut profiter du moment pour couper le jarret de son ennemi;

mais, d'un bond prodigieux en l'air, Gunnar évita l'atteinte de l'épée;

après quoi, retombant d'aplomb sur ses jambes, il transperça Otkel à son

tour.

Soudain une voix s'écria:

«Tiens bon. Gunnar, me voici!»

C'était Kulskiag qui, averti par sa mère Ranveige du départ précipité de

son frère, s'était hâté de saisir ses armes et de s'élancer ventre à

terre sur ses traces. Il commença par coucher à terre l'autre frère

d'Otkel, et Gunnar et lui, à deux contre quatre, eurent bientôt raison

du reste de la troupe.

L'affaire revint à l'alting suivant; mais tel était encore, à ce moment,

le prestige de l'homme de Lidarende, que tous les paysans de la vallée

de la Markar et un grand nombre de ceux de la Ranga prirent à l'envi

parti pour lui, et obligèrent les trois fils d'Otkel,--Bork, Égil et

Starkad,--à recevoir le wehrgeld fixé par les juges.

«C'est égal, dit Nial à Gunnar, cette affaire me paraît très fâcheuse.

On commence, vois-tu, à te jalouser fort, et désormais chacun de tes

triomphes accroîtra le nombre de tes envieux, et par conséquent celui de

tes ennemis.»

* * *

Quelque temps après, comme le fils d'Hamund se disposait à partir pour

le boer de Tung, situé sur un affluent de la Markar, afin d'y rendre

visite à Asgrim, le beau-père d'Helge, Nial courut vite à Lidarende.

«Tu as à faire un trajet assez long, dit-il à Gunnar; méfie-toi en

chemin des surprises. Tu n'ignores pas que, malgré l'accommodement

survenu, la «querelle du sang» reste ouverte entre toi et les fils

d'Otkel. Veux-tu que mes quatre fils t'accompagnent?

--Merci, répondit Gunnar, je n'entends point qu'ils s'exposent pour

moi.»

Et il sauta en selle, accompagné seulement de ses frères Kulskiag et

Hort.

Il demeura huit jours à Tung, et lorsqu'il prit congé d'Asgrim, celui-ci

lui proposa également une escorte pour sa sûreté. Il la refusa et

partit.

Il venait de franchir la Thiorsau, cours d'eau vassal des grands fiords

de l'ouest, quand il se sentit pris de somnolence. La petite troupe

s'arrêta donc au revers d'une colline, et Gunnar se coucha pour dormir.

Son sommeil fut étrangement agité; un frisson secouait tous ses membres,

et ses lèvres murmuraient des paroles sans suite. Hort voulut

l'éveiller, mais Kulskiag l'en empêcha.

À la fin, ce cauchemar cessa, ses yeux se rouvrirent, et il regarda

autour de lui d'un air effaré.

«Tu as fait quelque songe pénible? lui dit Kulskiag.

--Oui, un songe tel, que, si je l'eusse eu cette nuit à Tung, j'aurais

laissé l'un de vous deux chez Asgrim.

--Explique-toi donc, demanda Hort.

--J'ai rêvé qu'une bande de loups nous attaquait près de Nafahole

(c'était le nom des hauteurs qui se trouvaient un peu plus loin); moi et

Kulskiag nous en abattions un bon nombre; mais Hort était mis en pièces,

et un des fauves lui dévorait le coeur.»

Hort, à ce mot, se prit à rire; mais Gunnar ajouta d'un ton de voix très

sérieux:

«Frère, veux-tu que je te donne un conseil? Retourne immédiatement à

Tung.

--Je n'en ferai rien, certes, répliqua le jeune homme; j'entends te

suivre, fussé-je assuré de mourir en route.»

* * *

Quelque temps après, tous les trois passaient la Ranga de l'ouest, et

s'acheminaient du côté de Nafahole. En approchant des collines, ils

aperçurent une troupe armée qui épiait leur marche. C'étaient les trois

fils d'Otkel, Bork, Starkad et Égil, accompagnés d'une vingtaine

d'hommes. Ils avaient eu vent du voyage de Gunnar, et avaient pris leurs

dispositions afin de l'attaquer au retour.

Gunnar, à leur vue, piqua des deux, suivi de ses frères, vers une langue

de terre proche de la Ranga qui lui semblait propre à la défensive. Ses

ennemis l'y rejoignirent aussitôt.

En tête de la bande, dévalant pêle-mêle sur la pente abrupte, s'avançait

un certain Sigurd, dit «la tête de porc», qui était l'âme damnée de

Starkad. Gunnar lui décocha prestement une flèche. Sigurd n'eut pas le

temps de se couvrir de son bouclier; le trait lui entra par l'oeil gauche

et lui ressortit par la nuque. Ce fut le premier mort du combat.

Une autre flèche, lancée aussi par Gunnar, abattit un second homme, et

Kulskiag, du jet d'une énorme pierre, fendit le crâne à un troisième.

* * *

«Sus! sus! cria Bork à ses gens; j'ai juré de ne point m'en retourner

sans sa tête!

--Viens donc la prendre!» riposta Gunnar, qui jeta son arc, et, le

glaive d'une main, la hallebarde de l'autre, attendit le choc de pied

ferme.

Bork et Égil fondirent à la fois sur lui. Il transperça l'un d'un coup

de hallebarde, et décapita l'autre du tranchant de son épée.

Kulskiag, de son côté, serré de près par un certain Svine, de sa hache

lui tranchait littéralement le fémur. L'homme demeura un instant debout

sur son autre jambe, regardant d'un oeil hébété son moignon qui

rougissait le sol; puis il tomba mort.

Un nouvel adversaire se rua aussitôt sur Kulskiag. Celui-ci l'embrocha

de sa hallebarde, et, le faisant tournoyer en l'air, le lança dans les

eaux de la Ranga. Hort, lui aussi, se comportait vaillamment. Il avait

déjà fait mordre la poussière à deux de ses ennemis, quand un troisième,

nommé Thore, récemment arrivé de Norwège, lui enfonça son glaive dans le

coeur. Le malheureux expira sur-le-champ.

Gunnar, qui venait de se débarrasser de son septième assaillant, se

précipita furieusement sur Thore, et, le frappant au défaut des côtes,

lui partagea le corps en deux morceaux.

«Fuyons! s'écria Starkad à cette vue; car nous avons affaire ici à

quelque puissance surnaturelle.

--Attends au moins que je te marque, pour qu'on voie bien que tu t'es

battu.»

L'autre s'esquiva au plus vite; néanmoins le fer de son adversaire eut

le temps de lui entamer l'épaule.

Toute la troupe détala, laissant treize morts sur le champ de bataille,

et, parmi ceux qui s'enfuyaient, il n'y en avait pas deux qui ne fussent

blessés.

Hort était la quatorzième victime.

Gunnar étendit le corps à fleur de terre sur son bouclier, et un tertre

surmonté d'un petit _cairn_ en cailloux fut érigé par-dessus le cadavre,

selon la mode islandaise et païenne. Tout le temps que dura cette

cérémonie, le fils d'Hamund et son frère n'échangèrent pas entre eux une

parole; mais, au gonflement des veines de ses tempes et aux taches

rouges qui marquaient ses joues, on devinait assez quelles pensées de

vengeance s'agitaient dans l'âme de Gunnar.

* * *

On pouvait s'attendre à ce que l'affaire fût extrêmement grave, si tous

les gens apparentés aux victimes se coalisaient en justice contre le

meurtrier. Aussi Gunnar n'eut-il rien de plus pressé que d'aller à

Bergtorsvol demander conseil à son ami Nial.

«Dans tout cela, lui dit ce dernier, je ne vois pas qu'il y ait eu de ta

faute; c'est l'inéluctable fatalité qui t'a contraint à ce nouveau fait

d'armes; mais on commence, je te le répète, à se lasser de tes

sanglants triomphes, et je crains qu'un fâcheux remous d'opinion ne se

manifeste contre toi à l'alting. Compte néanmoins que je ferai de mon

mieux pour que tu reviennes victorieux de l'instance.»

Quand les assises furent ouvertes, la partie plaignante se présenta,

ayant à sa tête, outre Starkad et ses deux beaux-frères Thorgrim et

Onund, le gode Gissur en personne, dont Starkad avait entre temps épousé

la fille, dans l'unique vue de le rallier à la cause des siens.

Gunnar, lui, était assisté de ses tenants ordinaires, et en outre d'un

cousin de feu Hogi, un certain Olaf, qui était pour l'instant le plus

gros chef de la vallée de la Laxa.

Le remous d'opinion prédit par Nial ne manqua pas, en effet, de se

produire; néanmoins, grâce au crédit d'Olaf et à l'habileté de Nial

lui-même, Gunnar, cette fois encore, s'en tira. On gagna les uns par des

présents, on désarma les autres par des promesses, si bien que l'homme

de Lidarende sembla sortir de ce nouveau procès plus fort et plus

respecté que jamais.

Mais le sage Nial ne s'y trompait pas.

«Prends bien garde, dit-il à Gunnar, ta popularité ne tient plus qu'à un

fil. Si la force des choses t'entraîne à un homicide de plus, rien, j'en

ai peur, ne pourra te sauver.»

CHAPITRE XIII

CE QU'IL Y A DANS LE PAS D'UN CHEVAL

Un hiver encore s'est écoulé. La diète islandaise a repris sa session de

printemps au milieu d'un concours inusité de peuple, et mille

grondements, précurseurs de l'orage, emplissent l'agreste vallon de

Tingvalla.

Le gode Gissur a fait le tour du ting pour recueillir l'adhésion des

chefs à l'instance qu'il doit introduire en justice au sujet du meurtre

de son gendre Starkad et de cinq autres de ses parents.

L'affaire appelée, il gravit le Logberg suivi de ses témoins, et expose

sa plainte dans les formes voulues. Le vieux Nial s'avance ensuite au

pied du roc où siège le _Logmadr_, et s'adressant aux juges assemblés:

«Est-il vrai, demande-t-il, que Gunnar et Kulskiag, s'en revenant

dernièrement des îles de la Côte, ont été derechef assaillis près de la

Ranga par Starkad, fils d'Otkel, accompagné d'une douzaine d'autres

hommes?

--Cela est vrai, répondent les juges.

--Est-il vrai aussi, reprend Nial, que, quelques semaines auparavant,

le même Starkad, de complicité avec Onund et Thorgrim, avait projeté

d'attaquer Gunnar dans son propre boer tandis que tous les gens de sa

maison se trouveraient aux champs, et que ce coup de main ne manqua que

parce qu'un pâtre de Thorosfield avait eu vent de ce qui se tramait?

--C'est encore exact, fit un juré; mais une composition en argent, fixée

par un arbitrage à l'amiable, a réglé l'affaire dans le délai voulu.

--Eh bien, poursuivit Nial, je demande ici, au nom de Gunnar, que douze

arbitres décident également dans l'instance présente. Gunnar pourrait

légalement protester contre l'accusation dont il est l'objet de la part

de Gissur, et solliciter un arrêt de déboutance...»

Des bruits confus s'élevèrent à ce mot de différents côtés de

l'assemblée; Nial continua toutefois sans se troubler:

«...Mais Gunnar n'est point de ceux qui se dérobent quand il s'agit de

verser le prix du sang, et, dût tout son avoir et le mien y passer, vous

ne le trouverez jamais insolvable.»

* * *

Cette péroraison fut de nouveau suivie de murmures hostiles. Néanmoins

un certain nombre de notables, après s'être consultés un instant,

appuyèrent la requête de Nial, et le tribunal arbitral fut formé.

Gunnar et Kulskiag, retirés dans leur hutte, attendaient silencieusement

la sentence.

Celle-ci fut prononcée le jour même. Elle fixait à un taux relativement

modéré les indemnités pécuniaires à payer pour la mort de Starkad et de

ses compagnons; mais elle déclarait Gunnar et son frère condamnés à un

exil de trois ans.

Gunnar et Nial · 第 6 / 11 段