«Je m'appelle Roste, dit-il; je viens des fiords de l'est, et je suis en

quête d'une condition. Peut-être les gens d'ici pourront-ils

m'employer. Je m'entends à la culture ainsi qu'à d'autres travaux

manuels.

--Nial et Skarphédin sont absents, répondit Bergtora; mais je suis la

maîtresse du logis, et j'ai le droit de les suppléer en toutes choses.

--Eh bien, voulez-vous louer mes services?

--Écoute, reprit la fermière, j'ai besoin d'un gaillard résolu qui

exécute à l'occasion tout ce qu'on lui commande. Te sens-tu assez de

coeur au ventre pour ne reculer devant aucune besogne?

--Pour cela, oui, repartit Roste d'un air entendu.

--Alors tu peux rester chez nous.»

Quand Nial rentra le lendemain et qu'il aperçut le nouveau venu, il

interrogea sa femme, qui lui dit:

«C'est un domestique que j'ai engagé hier, un homme très actif,

semble-t-il.

--Il se peut que ce soit un bon travailleur, répliqua le fermier; mais,

je ne sais pourquoi, sa figure ne me revient qu'à moitié.»

Skarphédin, en revanche, déclara que Roste lui plaisait beaucoup.

L'hiver s'écoula. Au mois de juin suivant, Nial prit avec ses fils le

chemin de l'alting, et il eut soin, en partant, de se munir d'un gros

sac plein d'écus.

«Eh! mon père, que d'argent! lui dit Skarphédin; que veux-tu donc faire

de tout cela?

--C'est la somme que Gunnar m'a payée l'an dernier pour le meurtre de

Svart; j'ai comme une idée qu'il me faudra la lui restituer.»

Skarphédin sourit sans répondre.

* * *

Quelques jours après, Roste alla un matin trouver Bergtora:

«N'avez-vous rien de particulier à me dire? lui demanda-t-il.

--Si fait. Connais-tu Kol?

--Kol de Lidarende? Si je le connais! Le drôle et moi, nous avons même

un compte à régler.

--Eh bien, tâche de le rencontrer, et arrange-toi pour qu'il ne nuise

plus à personne. Je te promets une bonne récompense.»

Roste prit sa lance, sauta en selle, et galopa vers les hauteurs qui

bordaient la rivière. À mi-côte il croisa quelques hommes qui lui dirent

que Kol était au pâtis. Il continua donc de gravir la pente; puis,

arrivé en haut, il aperçut le valet d'Halgierde, également à cheval.

«Ça va-t-il comme tu veux le travail? lui cria-t-il en courant sur lui.

--Qu'est-ce que cela peut te faire, répondit l'autre, à toi et à ceux

que tu sers?»

Il leva en même temps sa hache; mais, d'un mouvement prompt comme

l'éclair, Roste le transperça de sa lance et le jeta raide mort à bas de

sa monture.

Il poursuivit ensuite sa route jusqu'à ce qu'il eût rencontré

quelques-uns des tâcherons de Lidarende.

«Voyez donc là-bas, leur dit-il, ce qui est arrivé à Kol! Je crois qu'il

a fait une chute de cheval dont il a peu de chances de revenir!

--Tu l'as donc tué? demandèrent les hommes.

--Je ne sais pas; mais votre maîtresse ne manquera point, en tout cas,

de m'accuser.»

Et sur ce mot il tourna bride pour regagner le boer de Bergtora.

* * *

Celle-ci se montra enchantée et loua fort l'adresse de son serviteur.

Quant à Halgierde, le jour même du meurtre, elle dépêcha un exprès à

Gunnar, qui se trouvait, lui aussi, aux comices, et qui, au reçu de la

nouvelle, se hâta d'informer Nial de la chose.

Nial prit, sans mot dire, le sac d'argent qu'il avait emporté de

Bergtorsvol, et, en compagnie de ses fils, il se rendit à la hutte de

Gunnar sur le ting.

Tous deux s'entretinrent quelque temps à l'écart.

«La fatalité s'acharne après nous, dit Nial tristement. Fixe toi-même le

prix du sang de Kol.

--Kol et Svart se valaient à peu près, fit le mari d'Hargielde; tu sais

par conséquent ce que tu me dois.»

Nial versa le contenu de la sacoche à Gunnar, qui reconnut aussitôt les

pièces d'argent qu'il avait comptées l'année précédente à son ami.

La session de l'alting terminée, les deux amis, dont cet incident

n'avait nullement altéré les rapports, s'en retournèrent chacun à leur

boer.

Nial demanda à sa femme la raison de la violence qu'elle avait commise.

«La raison? répondit Bergtora, c'est que jamais Halgierde n'aura le

dernier mot contre moi!»

Halgierde, de son côté, s'emporta furieusement contre son mari,

lorsqu'elle apprit l'arrangement pécuniaire qu'il avait consenti avec

Nial.

«Tu es bien prompt à t'accommoder! lui dit-elle avec force sarcasmes;

mais, quelque complaisance que tu montres, jamais tu n'obtiendras de moi

que je demeure en reste avec Bergtora!»

Gunnar de répliquer froidement:

«Quoi que tu fasses aussi, jamais tu ne rompras, sache-le bien, le lien

d'amitié que m'unit à Nial!»

CHAPITRE IX

SUITE DES REPRÉSAILLES

Hogi et Rut cependant étaient morts, et, à peu près à la même époque,

l'oncle maternel d'Halgierde, le magicien Svan, du fiord des Ours, avait

péri d'une façon mystérieuse.

Un jour de printemps qu'il s'en était allé à la pêche en mer, une

tempête effroyable avait éclaté, et sa barque, précipitée contre un

écueil, avait été mise en pièces. Quelques marins, qui se trouvaient non

loin de là, assuraient avoir vu le naufragé voguer triomphalement sur

les flots, escorté des «génies de l'abîme», jusqu'à un massif de rochers

qui s'était entr'ouvert pour le recevoir; mais d'autres affirmaient

qu'il n'y avait pas un mot de vrai dans ce récit. Toujours est-il que

depuis lors ledit Svan avait disparu, et nul n'en avait eu de nouvelles.

Il laissait un fils naturel, appelé Bryniolf, qui était un homme de la

pire espèce, ne reculant devant aucun méfait. Halgierde se hâta de le

mander, lorsque Kol eut été tué par Roste, pour le mettre à la tête de

ses ouvriers. Gunnar ne fut point enchanté du choix; mais, comme il ne

voulait fermer sa porte à aucun des parents de sa femme, il accepta ce

nouveau serviteur, évitant seulement de lui parler en dehors des

nécessités du travail.

À Bergtorsvol cependant Nial avait essayé de se défaire de Roste en

l'envoyant vers les fiords de l'Est; mais, quelques jours après, le

valet avait reparu, en disant qu'il était indigne d'un homme libre de

paraître s'enfuir comme un vil esclave, et, sur les instances de

Bergtora, on avait consenti à le garder au logis.

Le temps de l'alting revenu, tous les hommes gagnèrent Tingvalla, et les

femmes restèrent seules dans leurs boers avec leurs domestiques des deux

sexes.

Un jour, Bergtora dit à Roste:

«Monte à Thorosfield; tu y resteras une huitaine de jours à faire du

charbon dans la forêt. Surtout qu'on n'en sache rien; car si Halgierde

soupçonnait ta présence là-haut, tu serais un homme mort.»

Le lendemain néanmoins, la femme de Gunnar était informée du départ de

Roste.

Elle appela aussitôt son cousin Bryniolf.

«Roste est au bois de Thorosfield, lui dit-elle, et je compte sur toi

pour qu'il n'en revienne pas.»

L'autre d'abord parut hésiter.

«Ah! reprit Halgierde, je m'aperçois bien que Tiolstolf n'est plus là!

Tu as donc peur?

--Peur!» s'écria le fils de Svan; et sur ce mot il partit au galop.

* * *

Arrivé au bas de la colline boisée, il vit une épaisse colonne de fumée

qui s'élevait du milieu du fourré. Il s'élança dans cette direction,

puis, mettant pied à terre, il attacha son cheval à un arbre et se

faufila vers la charbonnière.

Roste était devant son fourneau, tout noir des pieds à la tête, et

tellement absorbé dans sa besogne, qu'il n'entendit pas venir Bryniolf.

Celui-ci se glissa à pas de loup derrière lui, et, levant sa hache, lui

en assena un formidable coup sur le crâne.

Roste fit en l'air un tel bond, que la hache échappa des mains de

l'agresseur, puis, bien que blessé à mort, il put encore saisir un

javelot et le décocher à Bryniolf. Mais ce dernier se jeta par terre à

plat ventre, et le trait passa au-dessus de lui en sifflant.

«C'est heureux pour toi, fit le valet de Bergtora, que tu m'aies attaqué

à l'improviste! Allons, ramasse ta hache, qui n'a pas trahi la main qui

la tenait, et va dire à Halgierde que tu m'as tué... Ce qui me console,

c'est qu'avant peu tu auras le même sort!»

En achevant ces mots, il rendit l'âme.

Bryniolf ramassa sa hache, et courut dire à sa maîtresse que ses ordres

étaient accomplis.

Halgierde fit immédiatement partir deux exprès, un pour Bergtorsvol,

chargé d'annoncer à la femme de Nial que le meurtre de Kol était vengé,

l'autre pour Tingvalla, avec mission de prévenir Gunnar.

Ce fut cette fois à ce dernier de désintéresser, selon le taux légal,

son voisin lésé par la mort de Roste.

L'entrevue fut des plus cordiales, et, l'accord fait, les deux amis se

bornèrent à se serrer la main en silence.

* * *

«Te voilà quitte envers Gunnar, dit Bergtora à son mari, quand celui-ci,

à son retour de l'alting, lui eut montré l'argent du wehrgeld; mais moi

je ne le suis pas envers Halgierde.

--Il n'est pas besoin de s'acquitter deux fois! répondit Nial sans autre

reproche.

--Oh! poursuivit Bergtora, mon époux a l'humeur bien douce à présent!»

«Quelle somme as-tu donc payée à Nial pour la mort de Roste? demanda de

son côté Halgierde à Gunnar, quand celui-ci revint à Lidarende.

--Le prix d'un homme libre, répondit Gunnar, comme c'était du reste mon

devoir.

--Allons! ajouta la femme d'un air méprisant, vous faites vraiment la

paire, Nial et toi, et ni l'un ni l'autre, certes, vous ne courez le

risque de mourir d'un coup de sang!»

* * *

Il y avait alors à Bergtorsvol un certain Losing, dont le père était

mort au service de la mère de Nial, et qui lui-même avait élevé le fils

de son maître. C'était un homme plein de vigueur, quoique d'un naturel

extrêmement placide, et d'un dévouement à toute épreuve. Skarphédin et

ses frères l'aimaient comme un père.

L'été suivant, Bergtora le fit appeler et lui dit:

«Tu étais, Losing, d'une famille d'esclaves; nous t'avons affranchi.

Puis-je compter sur toi en toute occurrence?

--Assurément.

--Eh bien, je te charge de tuer Bryniolf.

--L'homicide n'est point mon affaire, répliqua le brave serviteur;

néanmoins, si tu me le commandes formellement...

--Formellement,» répondit Bergtora.

Losing gagna immédiatement Lidarende, et, s'adressant à Halgierde en

personne:

«Où est Bryniolf? lui demanda-t-il.

--Que lui veux-tu?

--Qu'il me dise où il a enterré le corps de Roste; il paraît que la

chose a été mal faite.»

Halgierde lui indiqua où se trouvait son valet; puis elle ajouta:

«Tu ne fais point métier de tuer les gens; je pense donc qu'avec toi il

n'y a pas de danger.»

Losing repartit qu'en effet il n'avait encore jamais vu couler le sang

de personne par son fait, et, sur cette réponse laconique, il partit.

Bientôt après, au milieu de la route, il trouva Bryniolf.

«Défends-toi! lui cria-t-il; je n'entends point t'attaquer comme un

malfaiteur.»

L'autre fondit sur lui, sa hache levée; mais Losing, d'un premier coup

de la sienne, lui brisa le manche de son arme, et, d'un second coup en

pleine poitrine, l'étendit sans vie sur le chemin.

Quelques pas plus loin, avisant des bergers d'Halgierde, il leur annonça

qu'il venait de tuer Bryniolf, non par surprise et traîtreusement, comme

celui-ci en avait usé avec Roste, mais loyalement, dans un duel

régulier, et il leur dit à quel endroit ils pourraient retrouver le

cadavre.

Quand la nouvelle parvint à Nial sur le ting, il fut d'abord si saisi,

qu'il se la fit répéter par trois fois.

«Oh! s'écria-t-il enfin, voilà cette fureur de meurtre qui gagne

maintenant jusqu'aux moutons même. Qu'en dis-tu, Skarphédin, mon fils?

--Je dis qu'il fallait que Bryniolf fût vraiment prédestiné à la mort

pour qu'il ait péri de la main de notre excellent père nourricier,

l'homme le plus inoffensif de l'Islande.»

* * *

Sur l'entrefaite arriva au boer de Lidarende un cousin de Gunnar, appelé

Sigmund, qui, avec son navire, faisait le trafic d'Islande en Norwège et

poussait même parfois jusqu'en Suède. À une grande force physique et à

certains agréments extérieurs il joignait un savoir remarquable et un

talent de skalde apprécié. Une chose cependant gâtait en lui tous ces

avantages: c'était un esprit d'arrogance et de présomption qui se

traduisait en railleries incessantes.

Gunnar le reçut avec bienveillance, et l'invita, selon la coutume, à

passer l'hiver sous son toit.

«J'accepte l'offre, répondit Sigmund, pour moi et pour Skiold, qui

m'accompagne.»

Ce Skiold était un Suédois d'assez mauvais renom qui le secondait dans

toutes ses affaires, et avec lequel, la similitude d'humeur aidant, il

s'était lié d'une étroite amitié.

«Je veux bien aussi héberger Skiold, repartit Gunnar, quoique je ne le

voie pas des mêmes yeux que toi; mais tu sais que ma femme est d'un

naturel très fantasque; ne prête point l'oreille à ses suggestions, et

en toutes choses consulte-moi d'abord.»

Sigmund demeura donc à Lidarende avec son ami, et Halgierde, à qui le

nouveau venu plaisait fort, affecta bientôt de le combler de ses

prévenances. Ce fut au point que les gens du logis en arrivèrent à se

demander qui était le maître, de lui ou de Gunnar. Elle semblait

néanmoins avoir oublié Bergtora et ses pensées de représailles, quand un

jour, à brûle-pourpoint, elle dit à son mari:

«J'ai beau essayer de me contraindre; je ne puis prendre sur moi de

laisser invengée la mort de Bryniolf.»

Gunnar lui tourna le dos sans répondre, mais immédiatement il envoya

prévenir Nial que Losing eût à se bien garder.

Halgierde, en effet, cherchait de toutes parts un «homme de main» à qui

elle pût confier sa vindicte. Elle s'adressa d'abord à Thraen, un riche

Islandais qui habitait le boer de Grytaa, et qui venait d'épouser

Thorgierde, l'enfant née du mariage d'Halgierde et d'Osvif; mais, aux

premiers mots qu'elle lui dit, celui-ci déclina la proposition. Alors

elle se tourna vers Sigmund:

«Non, repartit également ce dernier. Je ne veux point encourir la colère

de Gunnar, sans compter que le meurtre de Losing ne tarderait pas à être

vengé à son tour.

--Par qui donc? Serait-ce par ce blanc-bec de Nial?

--Non pas par lui, mais par ses fils.

--Oh! reprit Halgierde d'un air de dédain, le négoce ne fait pas, je le

vois, les hommes valeureux!»

* * *

Sigmund la quitta sans plus souffler mot; mais, appelant son ami Skiold,

il prit avec lui le chemin de Grytaa.

Que se passa-t-il entre lui et Thraen? Nul ne le sut; mais le

surlendemain, comme Gunnar était absent de sa maison, les trois hommes

reparurent ensemble à Lidarende.

«Nous sommes à tes ordres, dirent-ils à Halgierde; indique-nous

seulement ce que nous devons faire.

--Eh bien, partez pour le fiord de l'est où est resté le navire de

Sigmund; vous prétexterez que vous avez des marchandises à y prendre, et

vous n'en reviendrez qu'après l'ouverture de l'alting, c'est-à-dire

quand Gunnar et Nial seront aux comices avec tout leur monde. Ce sera le

moment pour agir.»

Les trois hommes s'en allèrent vers l'est. Quelques semaines après,

Gunnar, n'ayant nul soupçon, se mit en route pour Tingvalla, et Nial en

fit autant de son côté. Celui-ci avait décidé, par prudence, qu'il

emmènerait son valet Losing; mais une circonstance imprévue l'en

empêcha au dernier moment. Le domestique, qui était en course à une

assez grande distance du boer, se trouva arrêté au retour par le

débordement d'une rivière, ce qui lui causa un retard de quarante-huit

heures environ.

Quand il reparut, Bergtora, qui avait les instructions de son mari, lui

dit de rejoindre Nial à l'alting; mais elle eut la malencontreuse idée

de l'envoyer d'abord au bois de Thorosfield jeter un coup d'oeil à

l'exploitation.

«Aie bien soin, lui recommanda-t-elle, de revenir au plus tard le

lendemain.»

Par malheur Halgierde sut la chose; elle en avisa aussitôt ses vengeurs,

qui se hâtèrent de monter à cheval pour prendre la direction de

Thorosfield.

En route, Sigmund dit à Thraen:

«Laisse-nous agir seuls, Skiold et moi, et contente-toi d'assister à la

scène. Quatre bras suffisent pour la besogne.»

Ainsi fut-il convenu. Quelques instants après, ils rencontrèrent Losing,

et fondirent sur lui. L'autre se défendit vaillamment. Il commença par

briser une lance à chacun de ses adversaires; puis Skiold lui ayant

coupé la main droite, il continua de combattre de la gauche. À la fin

pourtant Sigmund le transperça d'un javelot, et il tomba inanimé sur le

sol.

Les meurtriers recouvrirent le corps de cailloux et de broussailles.

«Voilà, je le crains, un fâcheux exploit, dit Thraen à ses compagnons;

je me demande comment les fils de Nial prendront la nouvelle.

--Il n'importe,» repartit Sigmund en entonnant des couplets de

circonstance, et tous trois ils regagnèrent Lidarende.

* * *

Halgierde ne se sentit pas de joie; mais Ranveige, la vieille mère de

Gunnar, ne put s'empêcher de dire à Sigmund:

«Tu me parais dans une voie périlleuse. Pour cette fois, mon fils te

tirera d'embarras en s'accommodant avec Nial; néanmoins je t'engage à ne

plus te lancer sur les pistes que ma bru t'indiquera, si tu ne veux être

assuré d'y périr.»

Halgierde, à ce mot, éclata de rire; mais la vieille reprit d'une voix

grave:

«Femme, ne te moque pas des vieillards; la sagesse descend des rides de

leur front.»

Lorsque Gunnar connut ce nouveau meurtre, il alla avec son frère

Kulskiag trouver immédiatement Nial. Ce dernier était seul dans sa

hutte.

«Losing est mort, lui dit-il; nos maisons sont de plus en plus divisées,

mais notre amitié n'a point reçu d'atteinte. Fixe le wehrgeld que j'ai à

te payer.»

Nial garda un instant le silence; son visage était devenu pâle. Il

répondit enfin avec un soupir:

«Donne-moi six onces d'or... Losing était un serviteur comme il n'en est

pas beaucoup en Islande. Mes fils, s'ils étaient ici, refuseraient à

coup sûr toute composition; aussi me passerai-je de les consulter...

J'espère néanmoins qu'ils respecteront l'arrangement consenti entre

nous.» Bientôt après Skarphédin entra, et son père l'informa de

l'événement.

«Non, certes, répliqua le jeune homme, je ne romprai point l'accord fait

par toi; mais je crois que le jour est proche où, mes frères et moi,

nous aurons à nous mêler de la querelle, et, à la prochaine offense, je

me souviendrai volontiers de toutes les autres.»

CHAPITRE X

PROPOS DE FEMMES ET COUPLETS DE SKALDE

On a vu que, dans les boers islandais, les femmes avaient un logis à

part, sorte de gynécée ouvert où elles travaillaient et jasaient

ensemble; ce qui n'empêchait pas les hommes de venir aussi de temps à

autre prendre part au bavardage et à la gaieté qui ne cessaient de

régner en ce lieu.

Or, un jour qu'Halgierde se trouvait ainsi dans sa _stofa_ avec sa fille

Thorgierde, son gendre Thraen et Sigmund, le cousin de Gunnar, quelques

mendiantes se présentèrent. Selon l'usage du pays, la maîtresse du logis

les fit entrer et asseoir; puis elle leur demanda ce qu'il y avait de

nouveau «par le monde».

«Rien que nous sachions, répondirent-elles.

--Où donc avez-vous passé la nuit?

--À Bergtorsvol.

--Ah! et que faisait Nial?

--Ma foi, toute son occupation consistait à se tenir silencieux dans un

coin.

--Et ses fils?

--Pour ceux-là, reprirent obséquieusement les pauvresses, on ne sait

guère à quoi ils sont bons. Skarphédin pourtant affilait une hache, Grim

arrangeait un arc, Helge mettait une poignée à un glaive, et Atle

assujettissait une prise à un bouclier.

--Oh! oh! repartit Halgierde, méditeraient-ils quelque grave entreprise?

--Nous l'ignorons, firent les femmes.

--Mais les gens de service, poursuivit Halgierde, à quoi

s'occupaient-ils?

--Tout ce que nous pouvons dire, c'est qu'il y en avait un qui

transportait aux champs du fumier.

--Tiens! et pourquoi faire?

--Pour faire pousser l'herbe, à ce qu'il disait.

--En vérité, s'écria Halgierde en éclatant d'un rire sardonique, pour un

si bon donneur de conseils, Nial me paraît bien peu avisé!

--Comment cela? dirent les mendiantes.

--Sans doute; puisque le fumier a une telle vertu, que ne s'en est-il

fait appliquer une charretée au menton, afin de s'y faire croître la

barbe! Mais la dépense lui a fait peur... Allons, dorénavant nous ne

l'appellerons plus que le _ladre sans poil_... Quant à ses fils, qui

sont, eux, barbus à souhait, probablement parce qu'ils ont été moins

avares du précieux engrais, nous les nommerons les _barbes bien fumées_.

Voyons, Sigmund, en bon skalde que tu es, improvise-nous quelque chose

là-dessus.»

* * *

Sigmund entama aussitôt un chant où Nial et ses fils, affublés des

sobriquets qu'Halgierde venait de leur donner, étaient l'objet de cent

moqueries. Toute l'assistance en riait encore aux éclats, lorsque

Gunnar, qui du seuil avait tout entendu, parut dans la chambre.

À l'aspect de son visage courroucé, l'hilarité générale s'éteignit.

«Fou que tu es! dit-il à Sigmund, voilà des couplets qui te coûteront la

vie!»

Puis, s'adressant à ses gens:

«Si un seul d'entre vous répète cette chanson ou y fait seulement la

moindre allusion, il sentira le poids de ma colère, et je le chasserai

sur-le-champ.»

Là-dessus il sortit, et telle était la crainte qu'il inspirait, que nul

n'osa plus souffler mot du chant satirique. Mais les mendiantes, pensant

que Bergtora leur saurait gré de l'indiscrétion, se hâtèrent d'aller à

Bergtorsvol et d'y narrer la scène en détail.

* * *

Vers le soir, quand tout le monde fut à table, la femme de Nial se mit à

dire:

«À propos, on vous a gentiment arrangés aujourd'hui, le père et les

fils, et si vous avalez cet affront, c'est vraiment que vous avez des

coeurs de brebis.

--Qu'est-ce donc?» demanda Skarphédin.

La mère raconta ce qui s'était passé à Lidarende.

«Peuh! fit Skarphédin, nous ne sommes pas des femmelettes pour prendre

la mouche à tout propos.

--Gunnar pourtant l'a prise pour vous, et Gunnar, je pense, n'est pas

une femmelette! Si vous laissez cette insulte impunie, il n'y a plus de

raison pour qu'aucune avanie vous émeuve jamais.

--Oh! oh! notre petite mère est bien emportée!» dit Skarphédin en

s'efforçant de rire; mais la sueur lui perlait au front, et des taches

rouges enflammaient ses joues.

Grim, le second frère, se mordit les lèvres sans rien dire. Helge, le

troisième, resta impassible.

Quant à Atle, il sortit un moment avec Bergtora, et celle-ci, en

revenant, était toute tremblante de colère.

«Femme, lui dit Nial, la vengeance est douce en prémices; mais souvent

le fruit en est amer.»

* * *

Dans la nuit, comme il reposait, il entendit résonner le bruit d'une

hache contre le mur extérieur du logis, et il s'aperçut que les

boucliers n'étaient plus appendus à leur place accoutumée.

«Qui a pris nos boucliers? demanda-t-il à Bergtora.

--Ce sont tes fils.»

Nial se leva aussitôt, mit ses chaussures et sortit. Il vit les quatre

jeunes gens en train déjà de gravir la colline.

«Skarphédin! cria-t-il, où allez-vous donc?

--Nous allons à la recherche du bétail.

--À cette heure?»

Skarphédin, au lieu de répondre, entonna la chanson islandaise:

Nous allons pêcher le saumon;

Vois-tu le filet qui se gonfle?...

«Bonne chance donc!» reprit Nial, et il rentra d'un air résigné.

Le lendemain, à l'aurore, Sigmund le skalde était tué; Skarphédin

faisait porter sa tête à Halgierde, et Nial en était quitte, à quelque

temps de là, pour payer de nouveau le wehrgeld à Gunnar.

Bientôt cependant les choses allaient prendre une tournure plus grave.

CHAPITRE XI

LE DIFFÉREND DE GUNNAR ET D'OTKEL

La récolte, cette année-là, fut à peu près nulle dans toute l'Islande,

si bien que les plus gros fermiers se trouvèrent à court de grain et de

fourrage. On s'aida mutuellement comme on put, et Gunnar en particulier

se mit tellement en frais de largesses, qu'il finit par épuiser, lui

aussi, sa réserve.

Or au boer de Kirboi, situé entre les deux Ranga, au nord-ouest de

Lidarende, demeurait un certain Otkel, qui était réputé l'homme le plus

riche, mais aussi le plus avare du district.

Gunnar alla trouver ce paysan, et, lui faisant part de son embarras, il

le pria de lui céder une partie de son superflu.

«En fait de provisions, répondit sèchement Otkel, je ne possède que le

nécessaire; mais, si tu veux m'acheter un esclave, j'en ai un à te

vendre.»

Gunnar, qui avait justement besoin d'un valet, consentit au marché, et

Otkel lui livra un nommé Skarph, Islandais d'origine, qui était l'homme

le plus fainéant et le plus vicieux qu'on pût voir.

Le mari d'Halgierde s'en revint donc chez lui avec une bouche de plus à

nourrir, et pas le moindre surcroît de subsistances.

Lorsque Nial sut la chose, il partit avec ses fils pour sa propriété de

Thorosfield, y prit la charge de quinze chevaux en fourrages et en

vivres, et amena le tout à son ami.

Gunnar et Nial · 第 5 / 11 段