Hogi la prit doucement par le menton, l'embrassa, et, se tournant vers
Rut son cadet:
«N'est-elle pas, lui dit-il, jolie à ravir?»
Comme Rut ne répondait pas, Hogi répéta sa question.
«Oui, oui, repartit enfin l'oncle, c'est, à coup sûr, une enfant
ravissante... Mais, ajouta-t-il après un silence, je me demande toujours
d'où sont venus dans notre famille ces yeux... dont je ne puis définir
l'expression...»
Le propos vexa Hogi, et il s'ensuivit une courte bouderie entre les deux
frères.
* * *
Les années s'écoulèrent. Halgierde devint chaque jour plus belle, et
l'on put remarquer bientôt qu'elle était consommée dans l'art de plaire.
Avec cela, prodigue, obstinée, rancunière, elle inquiétait de plus en
plus le bon Rut; et le pis, c'était qu'un certain Tiolstolf, qui avait
été son père nourricier, avait conservé sur elle une influence des plus
pernicieuses.
Ce Tiolstolf était un méchant homme, d'une force et d'une habileté aux
armes peu communes, qui avait déjà commis plusieurs meurtres sans payer
la moindre rançon. Halgierde avait voulu qu'il restât avec elle à
l'Hogistad, et elle ne faisait rien sans le consulter.
Or, à quelque distance du boer, dans la direction de la mer, demeurait un
riche fermier appelé Thorwald. C'était un homme de moeurs honorables et
fort estimé, qui n'avait d'autre défaut qu'un peu trop de vivacité dans
l'humeur.
Son père l'exhortant un jour à se marier, il répondit qu'il y songeait
en effet, et que son choix était même déjà fait.
«Et qui comptes-tu demander? continua le vieillard.
--Halgierde, fille d'Hogi.»
Le père secoua la tête.
«Non, pas elle, mon fils! reprit-il. On la dit volontaire, emportée et
coquette; tu es toi-même opiniâtre et violent... M'est avis que d'un tel
mariage il ne saurait rien résulter de bon.
--C'est mon idée, et je m'y tiens, repartit le jeune homme.
--Soit!» conclut le vieillard.
Le lendemain même, le père et le fils allèrent trouver Hogi leur voisin.
«Nos situations se valent, lui dit ce dernier; je ne dois pas vous
cacher pourtant qu'Halgierde a un caractère un peu difficile.
--Cela ne fait rien,» répondit Thorwald.
Et, séance tenante, l'affaire fut réglée, sans qu'Halgierde eût voix au
chapitre.
Lorsque la jeune fille connut la chose, elle entra dans une grande
colère et courut vers son père nourricier.
«Console-toi, lui dit Tiolstolf, et compte sur moi. C'est la première
fois que tu te maries, mais ce n'est sans doute pas la dernière. Il
faudra bien, à la récidive, que l'on prenne ton avis.»
Sur quoi ils se mirent à parler d'autre chose.
* * *
Pendant ce temps, Hogi disposait tout pour la noce. Il alla d'abord
inviter Rut, et lui dit:
«Je te prie de ne pas m'en vouloir si j'ai conclu cet hymen en dehors de
toi.
--Certes, répondit le frère, l'union est loin de m'agréer. Je te promets
néanmoins d'assister au repas.»
Thorwald fit aussi ses invitations, et Halgierde convia de son côté au
festin un certain Svan qui était son oncle maternel et qui habitait le
fiord des Ours, à la partie nord de l'Islande. Ce Svan était un vilain
drôle, hargneux, querelleur, et qui se connaissait en magie. Au banquet,
qui compta plus de cent couverts, Tiolstolf et lui se placèrent côte à
côte, et, au grand étonnement des convives, on les vit l'un et l'autre,
à plusieurs reprises, s'entretenir tout bas avec Halgierde, qui riait à
chaque mot qu'ils disaient.
«Cette façon de rire ne me plaît guère, dit le père de Thorwald à son
fils, comme ils s'en retournaient le soir chez eux; et ce qui me plaît
encore moins, c'est la présence de ce Tiolstolf.»
Halgierde, en effet, avait exigé que son père nourricier la suivît au
domicile conjugal. De tout l'hiver, Thorwald et lui n'échangèrent que de
brèves paroles. Quant à Halgierde, dès le lendemain de son mariage, elle
commença par donner libre cours à ses habitudes de gaspillage, si bien
que, le printemps venu, il y eut au logis disette de farine et de
poissons secs. Halgierde alors se mit en colère contre son mari, et lui
reprocha de la laisser manquer même du nécessaire. À quoi Thorwald
répondit que son approvisionnement de l'année avait été le même que
d'habitude, et que cela lui durait d'ordinaire jusqu'au milieu de l'été.
«Qu'est-ce que cela prouve? repartit la jeune femme d'un ton méprisant:
que tu es tout bonnement un avare, et que ton père et toi vous vous
laissiez mourir de faim!»
Le mari, courroucé de cette parole, frappa Halgierde à la joue avec une
telle force, que le sang jaillit; puis, sortant sans mot dire, il emmena
six de ses gens, et gagna à la rame quelques îlots qu'il possédait dans
le fiord voisin, et où il avait une réserve de farine et de poissons
secs.
* * *
Halgierde cependant s'assit devant la porte, et elle était en train de
ruminer sa colère quand Tiolstolf parut.
«Ah! fit-il en l'apercevant, qui t'a donc marqué de rouge le visage?
--C'est mon mari, répondit-elle; et il paraît que tu t'en soucies peu,
puisque tu n'es pas même venu à mon secours!
--Eh! le savais-je? dit le père nourricier. Je suis, en tout cas, bon
pour te venger.»
Il prit sa hache, sauta en canot, et rama vers les îles du fiord.
Thorwald était dans sa chaloupe, en train d'arrimer les objets que ses
hommes lui apportaient du rivage. Tiolstolf, d'un bond, fut à côté de
lui.
«Voyons! dit-il, il faut que je t'aide, autrement tu n'en finiras
point... Ma parole! on croirait toujours que tu es manchot!
--Tu n'as rien à m'apprendre, sache-le bien! répondit Thorwald d'un ton
dédaigneux.
--Si fait, riposta l'autre, j'ai à t'apprendre de quelle façon on doit
se conduire avec une femme... J'ajouterai que tu as maltraité Halgierde
pour la première et la dernière fois.»
À ce mot, Thorwald saisit un couteau de pêcheur qui se trouvait près de
lui, et le brandit vers Tiolstolf; mais l'autre, levant sa hache, en
assena un tel coup à Thorwald, que celui-ci eut le bras cassé et laissa
échapper le couteau.
D'un second coup porté sur la tête, son adversaire lui fracassa le
crâne.
Au même moment les gens de Thorwald arrivaient avec des sacs de farine.
Tiolstolf, sans perdre de temps, pratiqua d'un coup de hache un énorme
trou dans le fond de la chaloupe, qui embarqua immédiatement le flot
salé; puis, sautant vite dans son propre canot, il s'éloigna à force de
rames, tandis que l'autre bateau coulait avec sa charge et le corps
inanimé de Thorwald.
Une fois à terre, il se dirigea en droite ligne vers le boer d'Halgierde,
sa hache ensanglantée à l'épaule.
La jeune femme était toujours assise à la même place.
«Tiens! ta hache est de la même couleur que ma joue! dit-elle à
Tiolstolf en l'apercevant.
--Oui, je viens de faire en sorte que tu puisses te remarier à ta
guise.
--Alors Thorwald est mort?
--Il l'est... Maintenant, comme il faut que je pourvoie à ma sûreté, je
m'en vais de ce pas vers le nord rejoindre notre ami Svan.»
Là-dessus il enfourcha un cheval, et s'enfuit au galop à travers la
plaine.
* * *
Le même jour, Halgierde était de retour chez son père Hogi. Celui-ci, ne
sachant rien de ce qui était arrivé, accueillit sa fille avec joie.
«Pourquoi Thorwald ne t'accompagne-t-il pas? lui demanda-t-il tout
d'abord.
--Thorwald est mort! dit Halgierde.
--Alors c'est Tiolstolf qui l'a tué! dit l'oncle Rut, survenant tout à
coup.
--Oui, ajouta simplement Halgierde.
--Mes pressentiments ne me trompaient pas, reprit Rut; ce mariage ne
pouvait engendrer que malheurs!»
Quand le père de Thorwald apprit la nouvelle, il rassembla un gros
d'hommes armés, et se dirigea au nord vers le fiord des Ours. Mais,
comme la troupe gravissait la dernière colline du chemin, il survint
tout à coup une nuée si opaque, qu'elle fut obligée de s'arrêter court.
Les cavaliers mirent pied à terre un moment. Quand ils voulurent ensuite
remonter en selle, il leur fut impossible de retrouver leurs chevaux
dans l'obscurité. Ils perdirent même leurs armes, et tous à l'envi
s'égarèrent si bien parmi les roches et les précipices, qu'ils n'eurent
bientôt plus qu'un désir, celui de pouvoir battre en retraite.
«Par ma foi! s'écria le père de Thorwald, c'est ce Svan qui nous
ensorcelle. Que je rattrape seulement mon cheval, et je jure que je file
au plus vite!»
Au même instant l'atmosphère s'éclaircit, et chacun retrouva ce qu'il
cherchait. Quelques hommes, plus obstinés, essayèrent néanmoins de
pousser outre; mais, trois fois de suite, le même enchantement se
renouvela, de sorte que le plus vaillant tourna bride.
L'affaire se termina donc, selon l'usage du pays et du temps, par une
composition pécuniaire. Hogi paya au père de Thorwald la somme de six
onces d'argent[39] comme rançon du meurtre de son gendre, et Rut lui
fit, de plus, présent d'un manteau.
* * *
Deux années s'écoulèrent. Halgierde s'était remise à vivre sous le toit
paternel, quand un jour s'arrêta devant le boer un groupe d'une dizaine
d'hommes à cheval à la tête duquel se trouvait Osvif, un riche fermier
qui avait sa demeure près du fiord de Borge.
À peine eurent-ils exposé l'objet de leur visite, qu'Hogi fit mander Rut
en toute hâte.
«Cette fois, lui dit-il, je ne veux pas agir sans te consulter. C'est
Osvif qui vient me demander la main d'Halgierde.
--Ne connaît-il point l'histoire de Thorwald?
--Il la connaît; mais il prétend qu'un second hymen est souvent plus
heureux qu'un premier, et que d'ailleurs il se gardera de Tiolstolf.
--Qu'il s'en garde, répondit Rut; c'est mon meilleur conseil de
beaucoup... Mais il faut que, cette fois, Halgierde soit l'arbitre de
son propre sort.»
On appela aussitôt la jeune veuve. Celle-ci parut, vêtue d'une robe
écarlate et d'un manteau bleu du plus fin tissu, avec une ceinture
d'argent à la taille. Ses beaux cheveux retombaient en ondes dorées sur
son sein.
Elle eut pour chacun un sourire gracieux, et quand Osvif, émerveillé,
lui demanda si elle consentait à le prendre pour mari, elle répondit
sans hésiter:
«De tout mon coeur, et je suis convaincue que rien ne troublera plus mon
bonheur.»
La noce se fit deux semaines plus tard, en grande pompe, à l'Hogistad.
Tiolstolf, bien que toujours au boer, ne fut pas invité au banquet. Tout
le temps que la fête dura, on le vit rôder, le sourcil froncé et la
hache levée, autour du logis; mais personne n'eut l'air d'y faire
attention, et nul incident ne troubla le repas.
Osvif alla s'installer chez lui avec sa femme, et pendant une année le
couple vécut dans la plus parfaite harmonie.
Au commencement de l'été, Halgierde donna le jour à une fille qui lui
ressemblait trait pour trait, et qui reçut le nom de Thorgierde.
Tiolstolf, lui, était demeuré à l'Hogistad, où d'abord il parut bien se
conduire. Mais, un matin qu'il avait commis un acte de violence sur un
des serviteurs de la maison, Hogi le pria de s'en aller.
Pour toute réponse, Tiolstolf sella son cheval, prit ses armes, et se
dirigea vers le boer d'Osvif.
Il trouva Halgierde seule au logis.
«Ton père, lui dit-il, m'a chassé, et je viens te demander asile.
--C'est à Osvif qu'il appartient de te répondre quand il rentrera,
repartit la jeune femme.
--Vivez-vous donc d'accord à ce point?
--Tout à fait d'accord... Pas un nuage ne s'est élevé entre nous.»
Tiolstolf prit place silencieusement sur un banc.
Lorsque Osvif parut, Halgierde lui jeta les bras autour du cou, et lui
dit:
«M'accorderas-tu ce que je vais te demander?
--Si je le puis honorablement, certes oui.
--Eh bien, Tiolstolf est ici. Permets-lui de rester avec nous. S'il te
donne le moindre sujet de contrariété, tu me trouveras avec toi contre
lui.
--Soit, répondit Osvif. Je ne puis résister à une prière faite de cette
façon; mais sache qu'à la première incartade je mettrai le compagnon à
la porte.»
* * *
Tiolstolf, quelques mois durant, se maîtrisa; puis son naturel reprit le
dessus, et il emplit bientôt tout le logis de querelles et de vacarme,
n'épargnant dans ses violences que la seule Halgierde, qui du reste ne
le défendait jamais. Osvif voyait bien que les choses menaçaient de
tourner mal; mais, craignant d'affliger sa femme, il différait de jour
en jour l'expulsion du père nourricier.
Un matin, quelques moutons s'étant fourvoyés dans les pâturages des
montagnes, il dit à Tiolstolf de courir après eux avec d'autres
serviteurs de la ferme.
«Est-ce que tu me prends pour ton esclave? lui répondit insolemment
l'homme; marche devant, et je te suivrai.»
Osvif alla aussitôt trouver Halgierde, et lui annonça sa résolution de
chasser le vilain drôle.
Alors, pour la première fois, Halgierde prit vivement le parti de
Tiolstolf, et, d'un mot à l'autre, la dispute s'échauffa tellement,
qu'Osvif, impatienté, fit comme avait fait autrefois Thorwald: il frappa
sa femme au visage.
«Assez de criailleries» lui dit-il, et incontinent il sortit.
Halgierde se mit à pleurer amèrement. Toutefois, quand son père
nourricier survint, et qu'avec son astuce habituelle il voulut l'aigrir
encore davantage au sujet de l'affront qu'elle avait essuyé, elle le
pria fort sèchement de ne point se mêler de ses affaires d'intérieur.
Tiolstolf s'éloigna avec un ricanement plein de menace.
Osvif cependant, accompagné de quelques-uns de ses gens, avait gravi les
pentes voisines à la recherche du bétail égaré. Chacun battant les
buissons de son côté, il se trouva un moment seul derrière un haut
massif de rochers. Soudain une voix s'écria près de lui:
«Un dernier mot de l'esclave au maître!»
C'était Tiolstolf qui, clandestinement, avait escaladé la montagne, et
le menaçait de sa hache levée. Osvif se retourna brusquement, et tâcha
de saisir au corps son ennemi; mais avant qu'il eût pu l'étreindre
l'arme terrible lui retombait sur la nuque, et il rendait l'âme avec des
flots de sang.
Tiolstolf lui arracha l'anneau d'or qu'il portait au doigt, recouvrit
son corps de cailloux et redescendit vers le boer.
«Osvif est mort!» dit-il à Halgierde.
Celle-ci, sans en demander plus long, éclata d'un rire sardonique et
dit:
«C'est bien, va-t'en de ce pas trouver Rut.»
* * *
Tiolstolf enfourcha son cheval, et s'en alla d'une traite jusqu'à la
Rutstad. Il faisait nuit quand il arriva: tout le monde était couché
dans la ferme.
Il mit pied à terre, attacha sa monture à un croc extérieur du séchoir,
et, s'approchant de l'huis obscur, y donna un formidable coup de poing.
Rut, éveillé en sursaut, sauta vite à bas de son lit, passa son habit et
ses chaussures, et sortit le glaive à la main. Sur le seuil il reconnut
le visiteur.
«Que veux-tu? lui dit-il.
--J'ai tué Osvif.
--Et que cherches-tu céans?
--C'est Halgierde qui m'envoie.
--Est-ce elle qui t'a commandé le meurtre?
--Non.»
Sur ce mot, Rut brandit son épée. L'autre voulut parer le coup; mais sa
hache lui glissa des mains, et l'épée de Rut lui trancha à demi le cou.
La mort fut instantanée.
À cinq années de là, Gunnar épousait, lui troisième, la veuve de
Thorwald et d'Osvif.
* * *
La cérémonie du mariage se fit à la manière scandinave, c'est-à-dire que
Gunnar, après les formalités d'usage accomplies devant les témoins,
s'approcha du banc transversal sur lequel la fiancée se tenait assise,
et là, déposant sur les genoux d'Halgierde une hache de silex qu'il
tenait à la main, et qui était censée le marteau de Thor:
«Par ce marteau sacré, dit-il d'une voix assez haute pour que tous les
assistants l'entendissent, moi, Gunnar fils d'Hamund, je te prends, toi,
Halgierde fille d'Hogi, pour ma _femme épousée_.»
Sur quoi ménestrels et skaldes entamèrent leurs harmonies et leurs
chants, harmonies et chants aussi primitifs que les rites mêmes qu'ils
accompagnaient; puis eut lieu le banquet d'hyménée, et, après le
banquet, la _chevauchée_ nuptiale par laquelle le mari conduisait sa
femme du logis paternel à son propre toit, escorté de tous les convives
du festin.
Toujours suivant la coutume, ce fut Hogi qui, à l'heure du départ, prit
la main gauche de sa fille, et l'amena jusqu'au seuil du boer. Là il
s'arrêta un instant, et se retournant vers Gunnar, qui marchait
immédiatement après lui, il prononça cette parole, consécration dernière
du mariage:
«Volontairement et de ma propre main, je conduis ma fille hors de ce
logis pour te la donner, à toi Gunnar, fils d'Hamund. Prends-la donc, et
sois bon pour elle, comme elle sera, elle aussi, bonne pour toi. Et
maintenant mettez-vous en selle, et puissent tous les dieux de l'Islande
aplanir les voies, quelles qu'elles soient, par lesquelles vous passerez
l'un et l'autre!»
Alors Gunnar, s'avançant à son tour, prit la main droite d'Halgierde
dans la sienne, et mena la jeune femme jusqu'à son coursier, en lui
disant:
«À présent, Halgierde, toi seule, et nulle autre, es ma légitime
épouse.»
Sur ce mot, tous les invités montèrent à cheval, et, le cortège une fois
formé, Gunnar donna le signal du départ. Hogi seul demeura au logis.
La coutume voulait qu'à quelque distance du boer conjugal la chevauchée
devînt une sorte de course entre l'époux et l'épouse. Aussi, lorsqu'on
fut en vue de Lidarende, Gunnar et Halgierde, distançant la file,
éperonnèrent tout à coup leurs montures, luttant de vitesse à qui des
deux franchirait avant l'autre la porte de l'enclos.
Ici, pour la première fois de sa vie, Gunnar ne remporta pas la
victoire. Au moment décisif, le poney d'Halgierde, pressé par une
maîtresse écuyère, s'enleva d'un élan formidable en bousculant presque
au passage le cheval monté par le fils d'Hamund, et arriva le premier à
la haie.
«Mauvais présage! dit Nial à Kulskiag; ou je me trompe fort, ou il y a
là comme un signe que, si le désaccord entre dans le ménage, ce sera
Halgierde qui finalement l'emportera sur Gunnar le vaillant.»
Notes du chapitre:
[Note 38: L'Islande se divisait en quatre grands districts,
distingués d'après les points cardinaux. L'Eyfirdinga était au nord, et
le Borge au sud.]
[Note 39: Disons une fois pour toutes au lecteur qu'à cette époque
la monnaie était rare. L'argent se versait le plus souvent au poids, par
once et par mark. En Islande particulièrement, une once d'argent
ordinaire, _cyrir_, équivalait au prix d'une vache au marché; un mark
d'argent pur représentait soixante onces, et le mark d'or pur huit fois
soixante onces.]
CHAPITRE VIII
ENTRE BERGTORA ET HALGIERDE
Halgierde cependant déploya tout d'abord à Lidarende une activité et une
bonne humeur qui firent le plus grand plaisir à Gunnar.
«Pour cette fois du moins, disait ce dernier à Nial, ta double vue me
semble en défaut; on trouverait avec peine une ménagère plus entendue
que la fille d'Hogi.
--Je m'en réjouis autant que toi, Gunnar, bien que la pire énigme de la
vie soit de savoir combien de temps ce qui est bon reste bon, et combien
de temps aussi ce qui est mauvais ne devient pas pire.»
Aux approches de l'hiver, le nouveau couple fut invité à un grand festin
que le fermier de Bergtorsvol avait coutume de donner chaque année à ses
parents et à ses amis.
C'est le moment d'informer le lecteur que Nial avait six enfants, trois
fils et trois filles. Sa femme, Bergtora, était une personne au coeur
excellent, mais d'un caractère très entier, vindicative, comme toute
Islandaise, et, comme toute Islandaise aussi, vive et acerbe à la
repartie.
L'aîné des fils, Skarphédin, qui avait épousé une fille du district
appelée Thorilde, offrait un type tout à fait à part. Il était fort haut
de stature, avec un nez d'aigle, une chevelure brune et bouclée, de très
beaux yeux; seulement sa bouche était étrangement déformée par une
saillie de la mâchoire supérieure, et son teint était d'une pâleur
livide.
Somme toute, après Gunnar, c'était l'homme le plus martial qu'on pût
voir. Il avait d'ailleurs le verbe tranchant, la riposte impérieuse de
sa mère, et passait pour un skalde de valeur.
Ses trois frères, Grim, Helge et Atle, mariés, eux aussi, ne lui
cédaient guère en valeur et en force; mais leur humeur était moins
agressive, et l'on retrouvait parfois en eux quelque chose de la douceur
et de la réflexion de leur père.
Tout ce monde, y compris les filles, dont aucune n'était encore en
puissance d'époux, habitait le boer de Bergtorsvol.
* * *
Au banquet, Halgierde avait pris place, selon l'usage, sur le banc
réservé aux femmes, et l'on n'attendait plus que Thoralle, l'épouse
d'Helge. Cette Thoralle était une bonne et charmante personne que Nial
aimait particulièrement, une sorte de fée domestique, dont l'activité
prévoyante et discrète tenait tout en ordre au logis.
Elle parut enfin, et sa belle-mère Bergtora, la prenant par la main, la
conduisit vers Halgierde en disant:
«Recule-toi un peu, je te prie, que ma bru s'assoie près de toi.»
Halgierde obéit, mais d'un air rechigné.
«Un beau voisinage vraiment que celui de cette cendrillon!» dit-elle
assez haut pour qu'on l'entendît.
Nul toutefois ne parut faire attention à ce propos malsonnant. Le repas
terminé, Bergtora fit le tour de la table avec l'eau destinée aux mains
des convives. Lorsqu'elle s'approcha d'Halgierde, celle-ci lui saisit le
bras et lui dit:
«Toi et Nial, vous êtes, ma foi, bien appariés... Tu as les doigts
pleins de nodosités, et lui, il n'a pas un poil au visage!
--C'est vrai, répondit Bergtora; mais, que veux-tu, nous nous aimons
l'un l'autre tels que nous sommes... Thorwald, ton premier mari, était
l'homme le plus barbu du pays, ce qui ne l'a pas empêché de passer de
vie à trépas, grâce à toi!»
À cette réplique, Halgierde se leva furieuse, et, se tournant vers le
banc où siégeait Gunnar:
«À quoi me servirait-il d'avoir pour époux le premier homme de
l'Islande, si une telle insulte restait impunie?»
Pour toute réponse Gunnar quitta la table en disant:
«Allons-nous-en! Si tu veux quereller, que ce soit chez nous, et non pas
ici, au foyer de l'homme que j'honore le plus! Je n'entends pas être le
jouet de tes caprices!»
Le couple se disposa aussitôt à sortir.
Sur le seuil, Halgierde dit à Bergtora:
«Souviens-toi que ce n'est pas fini comme cela entre nous.
--Tant pis pour toi!» repartit l'autre.
Gunnar, sans plus souffler mot, regagna incontinent Lidarende, d'où il
ne bougea pas de tout l'hiver.
* * *
L'été venu, il se mit en devoir de se rendre à l'alting, et au départ il
dit à sa femme:
«Surtout maîtrise-toi pendant mon absence, et vis en paix avec mes amis.
--Tes amis sont-ils donc les miens? riposta aigrement Halgierde.
--Il faut qu'ils le soient,» reprit Gunnar, et il s'en alla sur cette
brève réponse.
Dans le même temps, Nial partait également pour Tingvalla avec ses trois
fils.
Or les deux amis possédaient en commun sur les rives de la Markar une
forêt où chacun d'eux prenait le bois dont il avait besoin, sans que
l'usage de cette propriété indivise eût jamais donné lieu à la moindre
contestation. Après le départ de son mari, Bergtora envoya un de ses
serviteurs, nommé Svart, couper des broussailles dans ladite forêt. La
chose vint aux oreilles d'Halgierde, qui résolut de saisir cette
occasion de se venger.
Elle manda un méchant drôle, du nom de Kol, qu'elle employait
ordinairement comme tâcheron, et lui dit:
«J'ai pour toi de la besogne. Va-t'en au bois de la Markar; tu y
rencontreras Svart le maraudeur. Fais en sorte qu'il ait maraudé pour la
dernière fois.»
Kol prend sa hache, monte à cheval, et galope vers le lieu indiqué. Là
il surprend Svart en train de travailler, et le tue raide d'un coup sur
la nuque.
Quand la nouvelle de ce meurtre lui parvint à l'alting, Gunnar se hâta
d'aller trouver Nial.
«À combien estimes-tu la vie de Svart, ton esclave? Kol l'a tué sur
l'ordre d'Halgierde.»
Nial réfléchit un instant.
«Donne-moi deux onces d'or... Svart était mon esclave favori...»
Puis il ajouta tristement:
«Je prévois que les choses n'en resteront pas là. Le bras, dit le
proverbe, ne se réjouit pas longtemps de l'acte accompli... J'aurai
bientôt à te verser à mon tour le prix du sang. Ta main, Gunnar, et
souviens-toi que, _quoi qu'il arrive, rien ne doit troubler notre
vieille amitié_.»
* * *
À quelque temps de là, comme Nial et ses fils s'en étaient allés à une
colline nommée Thorosfield, où ils avaient une exploitation, Bergtora,
de la porte de son boer, aperçut au loin un individu monté sur un cheval
noir, et armé d'une lance et d'un glaive, qui semblait se diriger de son
côté. L'homme entra, en effet, dans l'enclos, et la femme de Nial lui
ayant demandé qui il était et ce qu'il voulait: