«Le plus beau pays, c'est l'Islande! répétait obstinément le fils

d'Hamund.

--Un pays qui produit des hommes tels que toi est assurément une grande

terre, lui répondit un jour le monarque; mais ne sais-tu pas que le

Danemark domine sur tout le Septentrion, de Rügen aux rivages des

Finnois, que de simples _jarls_[31], nos vassaux, sont eux-mêmes plus

puissants que bien des souverains du Sud et de l'Est, et que dans les

salles de nos châteaux nous pouvons rassembler en un même jour, à un

seul banquet, plus de convives que l'Islande ne compte d'habitants?

--Je le sais, repartit Gunnar.

--Et ne crois-tu pas que, si nous le voulions, nous disposerions d'assez

de guerriers et de longs navires pour conquérir l'Islande ta patrie?

--Votre père Harald ne disposait pas de moins d'hommes que vous;

cependant il y réfléchit à deux fois avant d'envoyer ses longs navires

conquérir l'Islande mon pays, et, quand il y eut réfléchi à deux fois,

il rejeta tout à fait cette idée, et il n'y revint plus de sa vie.

--Cela est vrai, dit le prince danois; mais c'est que les dieux,

consultés par lui dans leurs temples, ne lui parurent pas favorables à

ce projet.

--Ce fut du moins ce que lui dirent les prêtres, je ne l'ignore pas plus

que vous, ô roi Svend; pourtant ce ne furent ni les dieux du Danemark,

ni ceux de la Norwège ou de l'Islande, ni même le Dieu nouveau des

chrétiens, qui l'empêchèrent d'exécuter son dessein. S'il faut vous

expliquer ma pensée, ce qui retint le roi votre père, ce fut l'esprit

même des hommes de l'Islande, incapables, il le savait bien, de se plier

au joug d'un monarque; et, aussi longtemps que durera cet esprit, nul

souverain ou jarl étranger, soit par ses navires, soit par ses

guerriers, ne pourra jamais conquérir l'Islande.

--Bien répondu, poursuivit le roi; ces fières paroles conviennent à ta

bouche. Mais, tout en restant Islandais et libre, ne consens-tu point,

pour nous faire honneur, à être notre homme-lige en Danemark?

--Pour cela, seigneur, j'y consens. En tant que paysan de l'Islande, je

ne dois hommage ni allégeance à personne; tout Islandais s'appartient à

lui seul. Hors de l'Islande, c'est différent, et je tiens pour ma part à

honneur, quand je visite telle ou telle contrée, d'être l'homme-lige du

prince qui y règne et d'accepter le baisemain qu'il m'offre. En ce sens,

nous tombons d'accord; ce n'est qu'une vassalité de passage qu'on

laisse, en s'en allant, derrière soi, et qu'on peut être heureux de

retrouver, parce qu'elle n'a en soi rien de servile.

--Eh bien, noble fils d'Hamund, échangeons, à cette occasion, nos

présents. Donne-moi, retenue par des noeuds de paix dans son

fourreau[32], la glorieuse épée avec laquelle tu portas naguère le coup

de mort à Vandel, et accepte de moi, également enfermée en une gaine de

paix, cette hallebarde que, dans le temps où j'errais exilé dans le pays

de Galles, j'enlevai au tombeau d'un vieux viking. C'est une arme

magique, qui non seulement préserve de la mort celui qui la tient, mais

qui a de plus la propriété d'indiquer, par une résonance prolongée, si

la blessure qu'elle vient de faire est mortelle. Nul autant que toi,

Gunnar, ne mérite d'être honoré de ce trophée.»

* * *

Cependant la saison s'avançait, et Halvard le Rouge commençait à ronger

son frein.

«Écoute, dit-il un jour à Gunnar, j'en ai assez de toutes ces fêtes de

cour et de ce train de vie entre quatre murailles. J'aspire à entendre

le cri de la mouette, qui me plaît infiniment mieux que le babil des

femmes et le chant des skaldes. Nous avons encore, avec nos navires, le

temps de faire une course d'automne. Qu'en penses-tu, mon fils d'armes?

--Je suis prêt. Quand faisons-nous voile?

--Quand nous faisons voile? mais aujourd'hui même, à la minute précise

où je parle. Nous ne sommes pas, que je sache, comme ces filles

galloises auxquelles il est interdit de se marier avant qu'elles aient

filé assez de lin pour remplir leur bahut d'hyménée. L'Océan et nous,

nous sommes libres de convoler ensemble à toute heure, et c'est le seul

genre de mariage qui m'agrée.

--Et de quel côté, cette fois, nous dirigerons-nous?

--Si tu le veux, nous irons visiter les rivages du Smaaland et de la

Gothie[33].»

Gunnar prit donc congé du roi Svend, fort marri de la séparation, et la

flottille se remit en mer dans la direction de la Baltique.

Après avoir rangé la côte sud de Laaland, puis les crayeuses falaises de

l'île de Moen, la «vierge chevelue de la mer de l'Est», elle laissa le

Sund à sa gauche pour longer les rives de la Scanie et passer ensuite

entre cette terre et les hautes roches de l'île de Bornholm.

* * *

Nul incident digne d'être narré ne marqua la navigation des vikings

jusqu'au delà du lacis d'îlots qui frangent le littoral scandinave

au-dessous de la moderne Carlskrona. Le temps n'avait cessé d'être

magnifique, et une jolie brise du sud-ouest caressait à souhait la poupe

des ellides.

Mais, l'après-midi du quatrième jour, comme on était déjà engagé dans le

détroit de Calmar, Halvard le Rouge, qui venait de monter sur la dunette

de la _Côte-de-fer_, eut tout à coup, en auscultant le ciel, un de ces

hochements de tête silencieux par lesquels tous les vieux loups de mer

se donnent à entendre à eux-mêmes que les choses ne vont pas selon

leurs désirs.

Une brusque saute de vent d'ouest en est venait, en effet, de se

produire, et à un zéphyr régulier avaient succédé de petits coups d'aile

haletants, brefs et saccadés, qui semblaient ne pas avoir assez de force

pour embrasser plus de vingt toises de mer.

Bien que, malgré cela, la Baltique continuât de demeurer unie comme une

glace, et que pas un nuage ne tachât l'horizon, il était à croire que le

vieux viking n'augurait rien de bon du changement; car au hochement de

son crâne de marsouin succéda aussitôt un petit grognement sourd qui

équivalait à tout un poème.

«Qu'as-tu donc à te parler en dedans? lui demanda Gunnar intrigué.

Est-ce que Ran, la déesse de la mer, comploterait avec Loki, le méchant

dieu[34], de nous jouer quelque vilain tour?

--Je me moque de Loki et de Ran, repartit le viking en se grattant

l'oreille; mais en aucun temps, et surtout dans cette saison de l'année,

je n'ai jamais eu un bien vif amour pour ces petits vents ni chauds ni

froids, à l'haleine essoufflée, qui n'osent pas dire franchement ce

qu'ils vous veulent; mieux vaut tout de suite une bonne rafale âpre et

mordante qui vous cingle carrément le visage et vous décoiffe sans même

crier gare... Bon, regarde à présent, ajouta-t-il après un moment de

silence: a-t-on idée de pareille traîtrise?»

* * *

Gunnar regarda. L'atmosphère présentait maintenant un calme de mort, et

un voile de vapeurs basses, hissé, semblait-il, par une main invisible,

s'étendait lentement à droite et à gauche sur la terre ferme et sur

l'île d'OEland, déformant au loin les aspects naturels par un de ces

phénomènes de mirage que les marins appellent _fée Morgane_.

Promontoires, arbres et rochers, tout apparaissait renversé; certains

objets même se montraient dédoublés.

Un instant après émergea de l'horizon, comme par un coup de baguette

magique, un gros banc de nuages dont la couleur noircissait à vue d'oeil.

«Je le disais bien, s'écria Halvard, ce petit vent de rien était gros

d'une tempête. Elle va être sur nous tout à l'heure, et nous surprendre

dans une passe où un long vaisseau, en pareille circonstance, ne doit

pas se trouver. Alerte! il faut virer de bord au plus vite, et fuir sous

le vent jusqu'à l'une des anses qui se trouvent à l'entrée du détroit,

car la baie de Calmar est encore trop loin de nous.»

Il avait à peine prononcé ces mots, que de la masse de nuages noirs, qui

avait en moins d'un instant achevé d'envelopper le ciel, jaillit un jet

de flamme rutilant qui parcourut en zigzag l'horizon et revint labourer

le sein de la mer, dont les vagues commencèrent à se tuméfier, sans

faire encore entendre aucun bruit.

Immédiatement l'ordre fut transmis d'exécuter la manoeuvre voulue. Les

rameurs reculèrent à bâbord pour donner à tribord du champ aux ellides,

qui décrivirent un cercle et tournèrent.

* * *

Il n'était que temps. Un second éclair sillonna le ciel noir, et

l'averse éclata torrentielle et brutale, une averse mêlée d'eau et de

grêle et accompagnée d'une terrible rafale.

Les trois navires couraient de toute leur vitesse devant la tourmente,

qui lançait d'énormes paquets de mer sur leurs poupes et menaçait chaque

fois de les submerger. Et Halvard le Rouge avait dit vrai: dans ce sund

étroit de Calmar, encaissé partout de hautes rives, parsemé de récifs

insidieux, et où les vagues, sous l'action de la tempête, s'enroulent

littéralement toutes ensemble, les longs vaisseaux des vikings étaient

loin d'offrir la même résistance que les coques rondes de négoce,

construites pour affronter au besoin les flots du canal d'Irlande et de

la Manche. Aussi bon nombre de rames s'étaient-elles brisées dans les

toletières, et les cales avaient-elles embarqué une masse d'eau déjà

inquiétante, quand l'entrée du détroit commença de se dessiner.

Là il restait à accomplir l'opération la plus délicate de toutes; car,

pour gagner la crique suédoise, où était le salut de la flottille, il

fallait s'engager par un chenal étroit et tortueux que bordait un semis

d'écueils à fleur d'eau, et au beau milieu de ce chenal était un

bas-fond sur lequel les brisants faisaient rage. Ajoutons que les trois

navires allaient être obligés, à ce pas critique, de modifier leur

allure et leur direction, et de prêter, quoique pour peu d'instants,

leurs flancs plus ou moins mutilés à la pleine fureur des autans. De

plus, l'obscurité s'était épaissie à tel point, que d'un bord à l'autre

on se voyait à peine. Des grêlons d'une taille prodigieuse, de

véritables blocs de glace, s'étaient mis à fondre en avalanche,

souffletant les visages des rameurs et martelant leurs mains bleuies de

froid.

Le tonnerre grondait sans discontinuer.

* * *

Tout à coup, sur la _Côte-de-fer_, un marin plus superstitieux que ses

camarades crut apercevoir au milieu des nuages une forme de femme

gigantesque qui allongeait le bras d'un air menaçant vers les trois

navires en détresse.

L'homme, à cette vue, fut pris d'épouvante.

«La sorcière! s'écria-t-il en se levant. La voyez-vous qui chevauche

là-haut? Tenez, là où est mon doigt! Croyez-moi, cette tempête n'est pas

une tempête naturelle; c'est l'oeuvre des _Trolls_ ennemis, déchaînés

contre nous, et je vous dis que nous en avons pour la nuit.

--Avant de parler de la nuit, attends donc que le jour soit fini! lui

riposta Halvard en colère; et, si tu ne te rassieds pas, c'est moi qui

t'enverrai d'un coup de hache souper dans les cavernes de Ran!

--Plus d'un de nous y soupera, même sans ta hache! hurla le viking au

milieu de la rafale, sans oser cependant bouger de place.

[Illustration: Mort d'Halvard le Rouge.]

--À la bonne heure! voilà comme j'aime à t'entendre parler!» repartit

Halvard avec son gros rire.

Sur l'entrefaite, la flottille arrivait à la passe terminale. Il y eut,

une minute durant, un ralentissement voulu dans la marche; puis Halvard

lui-même, sur la _Côte-de-fer_, prit le gouvernail des mains du pilote,

et, s'adressant à tue-tête aux équipages des deux autres ellides:

«Qu'on me suive! leur cria-t-il; les yeux fermés je trouverais la route,

et, dût-il grêler sur nous des sorcières, que nul ne songe à son

garde-nez[35]!»

* * *

Sur ce mot, l'intrépide viking lança le premier sa nef dans le chenal.

Par une double évitée rapide et heureuse, celle-ci esquiva et le

bas-fond et le banc de récifs longitudinal; après quoi il suffit aux

matelots d'évoluer avec précaution sur la droite pour se trouver

derrière une sorte de coude du rivage, au milieu d'une onde relativement

calme. À une toute petite distance de là s'ouvrait une crique en fer à

cheval dont l'entrée était d'autant plus aisée que le terrain, très haut

d'un côté, dessinait de l'autre une pente douce vers laquelle glissait

une colline herbue. Le talus protecteur du site formait justement éperon

vers le Sund.

* * *

Halvard alors quitta le timon pour suivre la marche des deux autres

vaisseaux. Le _Bison_, monté par Kulskiag, venait, lui aussi, de

franchir sans encombre la section la plus dangereuse du canal, et il eut

vite fait de rallier la _Côte-de-fer_ à l'entrée du petit havre suédois.

Quant au _Dauphin_, que dirigeait toujours Ogly le Danois, il était

encore en plein dans le ressac, et paraissait ne pouvoir en sortir.

Une ou deux minutes s'écoulèrent ainsi.

«Il passera! il passera!» s'écrièrent les matelots des navires sauvés.

Mais le _Dauphin_ ne passa pas. Juste à ce moment, la tempête sembla, de

dépit, souffler avec une violence redoublée. Le navire d'Ogly, après

avoir tournoyé à deux reprises sur lui-même, alla heurter le banc de

rochers et s'y fendit en deux morceaux. Le gaillard d'avant s'était, du

coup, trouvé séparé du reste de la coque.

«Perdus! perdus! hurla le vieux viking à cette vue. Un si bon navire, et

tant de braves gens! Vite! enfants, ramez en arrière! Contre tous les

vents et tous les tonnerres, j'arracherai bien quelques-uns d'entre eux

aux mâchoires de la mort!»

Pas une protestation ne s'éleva. Les deux ellides virèrent de nouveau

pour tourner le dos à la baie souriante, aux vertes prairies du coteau

déclive, et se rejeter dans le noir tourbillon.

«En avant! cria le chef à ses hommes, et que Thor soit ou non dans le

nuage[36], je m'en soucie comme d'un vieux grelin!»

* * *

Comme il lançait ce défi au ciel, un nouvel éclair jaillit, fulgurant et

rapide; un dernier coup de tonnerre retentit, un coup de tonnerre auprès

duquel tous les éclats de foudre précédents n'avaient été qu'un petit

bruit de crécelle, puis un silence profond suivit cette détonation

formidable qui avait ébranlé et fait tressaillir jusqu'en leurs fibres

les plus secrètes la carcasse et le pont de la _Côte-de-fer_; et alors

qu'aperçut-on? Le vieux viking, contempteur des dieux, gisait à

l'extrémité de la dunette, son énorme corps renversé en arrière, de

telle sorte que sa rouge chevelure retombait en flots le long de la

poupe sur la figure sculptée de l'ellide.

«Le marteau de Thor a frappé le capitaine!» s'écrièrent avec effroi les

vikings.

Tous les bras cessèrent aussitôt de ramer.

«Tenez! tenez! là-bas! la voici encore la femelle des Trolls! rugit le

matelot qui, une fois déjà, avait cru voir la sorcière dans le nuage. De

chacun de ses doigts part le trait meurtrier... Malheur à nous tous, je

vous le répète, si nous ne nous enfuyons au plus vite!»

Il devenait d'ailleurs pleinement évident que toute tentative pour

tâcher de retrouver, parmi les brisants furieux du canal, quelques

épaves humaines du _Dauphin_, eût été un pur acte de folie. Aussi

Gunnar, sans plus s'obstiner, donna-t-il l'ordre de battre en retraite

vers l'anse de la côte.

«Amis, dit-il, Ogly le Danois et ses compagnons doivent être maintenant

en route, par des voies où nul n'a rebroussé chemin, vers la demeure

qu'Héla, la sombre déesse, habite au-dessus des neuf mondes[37]. Nous,

demain, au lever du soleil,--si les dieux permettent que le soleil se

lève demain comme les jours précédents,--nous boirons la bière des

funérailles en l'honneur des braves qui nous ont quittés, et le plus

brave de tous, celui qui gît ici sur ce pont, la face trouée par la

flèche de feu à laquelle personne ne peut se dérober, recevra de nous la

sépulture qu'il convient de donner à un vrai viking.»

Notes du chapitre:

[Note 31: _Jarl_ (prononcez _iarl_), gouverneur de province au nom

du roi.]

[Note 32: Les Scandinaves croyaient que cela portait malheur de

donner de l'acier nu à un ami; une arme ainsi offerte et acceptée était

censée _couper_ l'amitié, à moins que le donneur n'eût soin

préalablement de se tirer avec ce fer un peu de son propre sang.]

[Note 33: Suède méridionale.]

[Note 34: Loki était le dieu du mal dans la mythologie scandinave.]

[Note 35: Saillie en rabat du chapeau d'acier que portaient

ordinairement les vikings.]

[Note 36: Thor était, chez les Scandinaves, le dieu du tonnerre.

Jeudi, en suédois, se dit _Thorstag_, jour de Thor, et en allemand

_Donnerstag_, jour du tonnerre.]

[Note 37: C'était comme le logis d'attente où, dans les idées des

païens du Nord, les morts séjournaient pendant trois jours jusqu'à ce

qu'on eût fait le triage de ceux qui avaient mérité d'aller dans la

Wahalla; les autres, les non élus, demeuraient avec ladite Héla dans

l'enfer scandinave.]

DEUXIÈME PARTIE

GUNNAR ET HALGIERDE

CHAPITRE VII

QUELLE FEMME ÉTAIT HALGIERDE, FILLE D'HOGI

Une demi-année s'était écoulée depuis les événements qu'on vient de

raconter. Après avoir passé l'hiver à Drontheim, auprès du fameux jarl

Hakon, ce Julien l'Apostat de la Norwège avec lequel nous aurons

occasion de faire plus amplement connaissance par la suite de ce récit,

Gunnar et son frère Kulskiag avaient profité du renouveau pour s'en

retourner en Islande avec quatre navires à coque ronde surchargés de

richesses et de butin.

Comme le bruit de leurs exploits de vikings les avait devancés dans

toute l'île, ce fut à qui accourrait à leur boer pour entendre le récit

de leurs aventures.

«Te voilà maintenant plus que jamais le premier parmi nous, dit Nial le

sage à son ami; ta renommée va voler de bouche en bouche du fiord de

Borge à l'Eyfirdinga[38], et je prévois qu'au prochain alting chacun

n'aura d'yeux et de saluts que pour toi. Garde-toi bien de te laisser

enivrer à ces témoignages bruyants et flatteurs. Tel qui t'exaltera très

haut en paroles te jalousera au fond de son coeur, et, la première fumée

de gloire dissipée, il te faut t'attendre à trouver tes chemins semés de

maintes embûches.

--Avec tes yeux pour les voir, et mon bras pour les écarter, les

embûches dont tu parles ne m'épouvantent guère.

--Oui, oui, repartit Nial, à nous deux nous pouvons faire beaucoup.

Écoute cependant: tu sais que le ciel, de temps à autre, vous envoie des

visions ou des rêves où l'on perçoit quelque chose de l'avenir. Eh bien,

la nuit qui a suivi ton retour, j'ai rêvé que la première embûche, et

non la moins dangereuse de toutes, tu la rencontrerais sur le ting même.

Peut-être ferais-tu bien de t'abstenir de paraître aux comices qui

approchent.

--Je sais, répondit Gunnar, que tu es du petit nombre de ceux qui

possèdent le don de seconde vue; mais je sais aussi que la destinée est

une chose qui ne se peut changer. Odin lui-même, à ce qu'on nous

enseigne, devant les yeux perçants duquel l'avenir se déroule tout

entier, n'ignore pas qu'il est appelé à périr finalement par le loup qui

a été ordonné dès le début des choses pour l'exterminer, et, tout grand

Dieu qu'il est, il ne peut faire que cela n'arrive pas... Je songerai

néanmoins à ce que tu me dis.»

[Illustration: Un fiord.]

* * *

L'époque de l'alting venue, les deux fils d'Hamund ne purent, malgré

tout, résister à l'envie de s'y faire voir. Gunnar s'y présenta, pour sa

part, équipé d'une manière si somptueuse, que pas un des gros chefs

islandais n'était capable de rivaliser avec lui. S'il y eut des envieux

de sa gloire, il n'y parut toutefois en aucune façon. Sa première

tournée d'une hutte à l'autre fut marquée par une ovation enthousiaste;

tout le monde le comblait à l'envi de félicitations et de serrements de

mains.

«Gunnar est le premier homme de l'Islande; par Gunnar, le renom de

l'Islande a pénétré jusqu'aux rives de Rügen; et voyez, il est avec tous

aussi affable et aussi modeste que s'il n'avait point fait ce qu'on

raconte.»

Tels étaient les propos qu'échangeaient entre eux les notables de tous

les districts, rassemblés au val Tingvalla.

Un jour que le fils d'Hamund descendait de la colline de la Loi, il vit

venir à lui une grande et belle personne vêtue d'une robe magnifique et

d'un manteau écarlate garni d'agrafes d'or. Sa chevelure,

extraordinairement épaisse et soyeuse, lui flottait jusqu'à la ceinture.

Elle s'arrêta devant Gunnar, le salua gracieusement; et comme il

s'enquérait de son nom, car il la voyait pour la première fois, elle lui

dit qu'elle était Halgierde, fille d'Hogi.

La conversation ainsi engagée, elle le pria de vouloir bien lui narrer

quelques épisodes de ses voyages.

Gunnar, ébloui et charmé, s'empressa de déférer à son désir; puis il

finit par lui demander si elle était mariée.

«Non, répondit Halgierde, et je ne crois pas que beaucoup d'hommes

s'avisent de songer à moi.

--Est-ce donc que personne ne vous paraît digne de vous?

--Non pas; mais j'ai sur la question du mariage des idées à moi.

--Et que répondriez-vous, poursuivit Gunnar, si je sollicitais votre

main?

--Quoi! fit-elle d'un ton de surprise, vous auriez sérieusement cette

pensée?

--Très sérieusement.

--Eh bien, adressez-vous à mon père.»

Et, sur ce mot, elle le quitta avec un sourire.

* * *

Gunnar alla tout droit à la hutte d'Hogi. Il y trouva celui-ci et Rut,

qui l'accueillirent aussi courtoisement que si entre lui et eux il n'y

avait jamais eu le moindre différend.

Gunnar formula sa demande, qui ne laissa pas d'étonner un peu les deux

frères.

«Certes, répondit Rut le premier, nous ne nous serions jamais attendus à

ce qu'une alliance unît nos familles. Nous savons ce que tu vaux,

Gunnar; aussi croyons-nous de notre devoir de ne te rien cacher de la

vérité. Halgierde a ses qualités; mais on lui trouve aussi de graves

défauts. Elle a déjà eu deux maris, et ses deux premiers mariages ont

été loin d'être heureux...

--Voilà, interrompit vivement Gunnar, une noblesse de procédé que

j'apprécie. J'aimerais mieux, moi aussi, que certaines choses fussent

autrement que vous ne le dites... Néanmoins ne me refusez pas, ou je

croirais que vous vous souvenez encore de notre ancienne contestation.

--Pas le moins du monde, reprit Hogi; nous entendons demeurer tes amis,

même si cette union ne se fait pas. Es-tu bien résolu à la contracter?

--Je le suis, repartit Gunnar.

--Je vois, ajouta Hogi en souriant, que tu es capable de toutes les

audaces. Halgierde est-elle au courant des choses?

--C'est elle-même qui m'envoie vers vous.»

Au même moment la jeune femme entra. Elle déclara elle-même ses

fiançailles, et l'on régla les conditions de l'hymen.

Le lendemain, Gunnar courut à Bergtorsvol raconter l'événement à Nial.

Ce dernier ne dissimula pas son mécontentement.

«Tu pouvais faire un meilleur choix, répondit-il, et ce que tu

m'annonces éveille en moi de graves appréhensions pour l'avenir.

Peut-être aurais-tu mieux fait de suivre mon conseil et de ne point

paraître au présent alting.

--Kulskiag et moi nous tenions à y revoir une foule de braves gens, nos

amis, et je t'assure que la réception qui nous a été faite là-bas ne

cachait aucune pensée de jalousie.

--Enfin ce qu'il y a de plus clair, c'est que cette Halgierde t'a

ensorcelé.

--Ensorcelé? J'ignore si c'est le mot; mais il me semble que, même sans

que je l'eusse vue et qu'elle m'eût parlé, il eût suffi qu'un corbeau,

messager de malheur ou non, fût venu déposer à mes pieds un de ses longs

cheveux d'or, pour que je me sentisse désireux de l'épouser.»

Il y eut un petit moment de silence; après quoi le bon Nial reprit en

souriant:

«Écoute, il ne me siérait pas, à moi qui suis marié depuis longtemps, de

te parler en cette circonstance comme l'eût pu faire, de son vivant,

Halvard le Rouge, aujourd'hui trépassé. Promets-moi seulement que, quoi

qu'il arrive, nous resterons unis.

--Certes, quoi qu'il arrive, rien ne troublera jamais notre vieille

amitié.

--C'est bien, Gunnar; donnons-nous la main sur ce mot,» conclut Nial en

reprenant un air grave.

Mais il ne put s'empêcher d'ajouter:

«C'est égal, quelque chose me dit que, si tout continue à se bien

passer, ce ne sera pas la faute d'Halgierde.»

* * *

Tout enfant, la fille d'Hogi avait annoncé une beauté rare, et fait

l'admiration de tous ceux qui la voyaient. Son oncle Rut convenait comme

les autres que, pour la majesté de la taille, l'harmonie des lignes du

visage, la finesse et l'abondance des cheveux, elle n'avait peut-être

pas sa pareille en Islande. Seulement il lui trouvait, à part lui, dans

le regard un «je ne sais quoi» dont il avait peur.

Un jour, il dînait chez son frère en société de quelques amis. La

fillette était en train de folâtrer par terre dans la salle avec

d'autres enfants de son âge, quand son père l'appela tout à coup:

«Viens ici, mignonne!»

Gunnar et Nial · 第 3 / 11 段