C'est alors que je sentis la nécessité de mettre en oeuvre toutes les

ressources de ma position et de mon expérience. La déroute de

l'empereur, sa présence dans Paris, qui soulevait l'indignation

générale, me plaçaient dans la circonstance la plus favorable pour

arracher de lui une abdication, à laquelle il s'était refusé quand elle

aurait pu le sauver. Je mis en campagne tous mes amis, tous mes

adhérens, tous mes agens avec le mot d'ordre. Moi-même, je m'abouchai,

avant le conseil, avec l'élite de tous les partis. Aux membres inquiets,

défians et ombrageux de la Chambre, je leur dis: «Il faut agir, faire

peu de phrases et courir aux armes; il est revenu furieux, décidé à

dissoudre la Chambre et à saisir la dictature. Nous ne souffrirons pas,

je l'espère, ce retour à la tyrannie.» Je dis aux partisans de Napoléon:

«Ne savez-vous pas que la fermentation contre l'empereur est à son

comble parmi un grand nombre de députés. On veut sa déchéance, on exige

son abdication. Si vous êtes résolus à le sauver, vous n'avez qu'un

parti sûr, c'est de leur tenir tête avec vigueur, de leur montrer quelle

puissance il lui reste encore, et qu'il ne lui faut qu'un mot pour

dissoudre la Chambre.» J'entrai ainsi dans leur langage et dans leurs

vues; ils se se montrèrent alors à découvert, et je pus dire aux chefs

des patriotes qui se groupaient autour de moi: «Vous voyez bien que ses

meilleurs amis n'en font pas mystère; le danger est pressant; dans peu

d'heures les Chambres n'existeront plus; vous seriez bien coupables de

négliger le seul moment de vous opposer à leur dissolution.»

Le conseil assemblé, Napoléon fit lire par Maret le bulletin de la

bataille de Waterloo, et finit en nous déclarant qu'il avait besoin,

pour sauver la patrie, d'être revêtu d'un grand pouvoir, d'une dictature

temporaire; qu'il pourrait s'en emparer, mais qu'il croyait plus utile

et plus national qu'il lui fût donné par les Chambres. Je laissai, à

ceux de mes collègues, qui pensaient et agissaient comme moi, le soin de

combattre cette proposition déjà décréditée et battue en ruines.

Ce fut alors que M. de La Fayette, instruit de ce qui se passait au

conseil, et sûr de la majorité, fit sa motion de la permanence des

Chambres, motion qui déconcerta tout le parti militaire, et, ralliant le

parti patriote, lui donna une grande force morale.

Attaqué par les Chambres, Napoléon n'ose prendre aucun parti; il sonde

Davoust pour opérer militairement la dissolution; Davoust s'y refuse.

Le lendemain nous manoeuvrâmes tous pour arracher son abdication; il y

eut une foule d'allées et de venues, de pourparlers, d'objections, de

répliques, en un mot des évolutions de tout genre; il y eut du terrain

pris, abandonné, repris de nouveau; enfin, après une journée chaude,

Napoléon se rendit en plein conseil, persuadé qu'une plus longue

résistance serait inutile; alors, se tournant vers moi, il me dit avec

un rire sardonique: «Écrivez à ces messieurs de demeurer en repos, ils,

seront satisfaits.» Lucien prit la plume, et rédigea, sous la dictée de

Napoléon, l'acte d'abdication tel qu'il fut rendu public.

Ici, changement de scène; le pouvoir n'étant plus dans les mains de

Napoléon, qui donc allait rester le maître du terrain? Je pénétrai

bientôt les desseins secrets du cabinet: je découvris que le parti

bonapartiste, dirigé alors par Lucien, voulait faire envisager comme

conséquence de l'abdication, la proclamation immédiate de Napoléon II,

et l'établissement d'un conseil de régence. C'eût été laisser triompher

le camp ennemi. En effet, cette régence, depuis si long-temps le but de

tous mes calculs, et l'objet de tous mes voeux, venant à s'organiser

sous une autre influence que la mienne, m'excluait du gouvernement. Je

dus alors recourir à de nouvelles combinaisons et dresser des

contre-batteries pour écarter, avec la même adresse, le système de

régence et le rétablissement des Bourbons. J'imaginai la création d'un

gouvernement provisoire établi d'après mes indications, et qu'en

conséquence je dirigerais selon mes vues. Je me présentai à la Chambre

pour lui persuader de se conduire avec fermeté, en consacrant les

principes et les lois de la révolution.

La Chambre ayant accepte l'abdication de Napoléon sans faire aucune

mention de la clause qu'elle renfermait, Lucien s'agita pour obtenir la

proclamation de Napoléon II. Il avait pour lui les fédérés, les

militaires, la populace et un grand parti dans la Chambre des pairs.

J'avais pour moi la majorité de la Chambre des représentans, un parti

aussi dans la Chambre des pairs, la garde nationale, la plupart des

généraux, et les royalistes qui me ménageaient et me circonvenaient,

dans l'espoir que je dirigerais la chance en faveur des Bourbons.

Déjà Lucien avait mandé Réal à l'Elysée pour rassembler les fédérés sous

les croisées de Napoléon. Ce ne fut pas sans peine qu'on obtint le

consentement de l'ex-empereur; on n'y parvint qu'en lui faisant observer

que mon parti voulait faire considérer son abdication comme pure et

simple; que s'il ne conservait pas au moins l'ombre de la puissance, on

ne pourrait assurer ni sa fuite, ni le transport de ses richesses; que

d'ailleurs l'abdication en faveur de son fils amènerait peut-être

l'Autriche à lui procurer un traitement plus favorable de la part des

alliés. Réal entre aussitôt en campagne et ameute, aux Champs-Elysées,

toute la canaille de Paris. De son côté, Lucien monte en voiture, court

à la Chambre des pairs et leur dit, dans un discours préparé:

_L'empereur est mort, vive l'empereur! proclamons Napoléon II_! La

majorité semble accéder à cette proposition. Lucien revient triomphant

aux Champs-Elysées, y endoctrine les deux à trois mille bandits que Réal

avait ameutés autour du palais, et leur fait promettre de se transporter

à la chambre des représentans pour décider la proclamation de Napoléon

II. Il rentre dans l'Elysée et amène, sur la terrasse, son frère, dont

la physionomie offrait déjà des marques d'abattement. Là, Napoléon fait

quelques signes de la main, salue la bande des exaltés, qui défile

devant lui aux cris de _vive notre empereur et son fils, nous n'en

voulons pas d'autres!_

Mais ces démonstrations et ce dévouement de commande m'inquiétèrent peu.

Je surveillais les moindres mouvemens, et le seul fil solide était dans

mes mains. Je m'étais d'ailleurs assuré l'initiative, et, au moment même

de ce brouhaha ridicule, les Chambres nommaient une commission exécutive

provisoire, dont la présidence m'était dévolue.

Cependant, Réal avait donné le mot d'ordre aux fédérés pour qu'ils

allassent défiler devant le palais du Corps législatif; ils s'y

rendirent en tumulte, mais il n'était plus temps. Les législateurs

effrayés venaient de déserter leur salle, après avoir nommé la

commission. La nuit dissipa l'attroupement, qui, en traversant les rues

de Paris, répandait la terreur parmi les citoyens par la décharge de

leurs armes, et faisait entendre hautement des cris de mort contre

quiconque ne reconnaîtrait pas Napoléon II.

L'agitation du jour se termina par des conciliabules nocturnes, préludes

d'une séance des plus animées pour le lendemain. Dès le matin j'étais

entré en possession avec mes collègues, Caulaincourt, Carnot, Quinette

et le général Grenier, des rênes du gouvernement. Nous procédions à

notre organisation quand j'appris que le député Bérenger, à l'ouverture

de la séance, venait de demander que les membres de la commission

fussent responsables collectivement. Cette proposition avait évidemment

pour objet de porter chacun d'eux à s'isoler de mon vote, et à me

surveiller par suite de la défiance que j'excitais dans la faction

bonapartiste. Comme s'il n'en avait pas dit assez, il ajouta: «Si ces

hommes étaient inviolables, en supposant que l'un d'eux vînt à trahir

ses devoirs, vous n'auriez aucun moyen de le faire punir.»

Je ne redoutais rien de ces attaques détournées; je l'ai déjà dit, mon

parti était le plus fort.

Le conseiller Boulay de la Meurthe, l'un des adhérens les plus exaltés

de Buonaparte, en vint à une philippique, où il signala et dénonça la

faction d'Orléans; c'était avertir les amis des Bourbons et les

bonapartistes qu'un troisième parti apparaissait à la faveur de la

doctrine du gouvernement de fait, que, depuis trois mois, nous opposions

au dogme de la légitimité.

Il est certain que, me trouvant embarqué avec un nouveau parti plus

d'accord avec mes principes que ceux qui n'offraient d'autre perspective

que le gouvernement absolu ou la contre-révolution, et pressantant

l'impossibilité de conserver le trône à Napoléon II, je me sentis plus

disposé à seconder les efforts de ce nouveau parti, pour peu que les

cabinets ne s'y montrassent pas trop contraires. La déclamation de

Boulay avait pour principal objet de faire proclamer Napoléon II par la

Chambre. La partie était fortement liée, il fallut de l'adresse pour

esquiver l'attaque. M. Manuel se chargea de ce soin délicat dans un

discours qui emporta tous les suffrages, et où l'on crut reconnaître le

cachet de ma politique. Il conclut en s'opposant à ce qu'aucun membre de

la famille de Bonaparte fût appelé à la régence; c'était le point

décisif, c'était m'abandonner le champ de bataille. L'assentiment de la

Chambre fut pour la commission du gouvernement une nouvelle garantie, et

me donna dans les affaires, en ma qualité de président, une

prépondérance incontestée.

Installés dès le 23 juin, notre première opération fut de faire déclarer

la guerre nationale, et d'envoyer cinq plénipotentiaires[40] au

quartier-général des alliés, avec la mission de traiter de la paix et

d'adhérer à toute espèce de gouvernement, excepté celui des Bourbons.

Leurs instructions secrètes portaient de laisser placer la couronne, à

défaut de Napoléon II, sur la tête du roi de Saxe ou du duc d'Orléans,

dont le parti s'était renforcé d'un grand nombre de députés et de

généraux. J'avoue que je faisais ainsi une concession un peu large aux

meneurs actuels, et qu'au fond je doutais très-fort qu'on parvînt au but

qu'on se proposait; j'avais même d'autant plus lieu de croire que la

cause des Bourbons était loin d'être désespérée, qu'un de mes agens

secrets vint bientôt m'annoncer l'entrée de Louis XVIII à Cambray, et

m'apporter sa déclaration royale. Aussi nos plénipotentiaires furent-ils

d'abord amusés par des réponses dilatoires.

[Note 40: Ces plénipotentiaires étaient M. de Lafayette, Laforêt,

Pontécoulaut, d'Argenson et Sébastiani. M. Benjamin-Constant les

accompagnait en qualité de secrétaire d'ambassade. (_Note de

l'éditeur_.)]

Qu'on juge de ma position! Le parti de Napoléon, toujours vivace, se

recrutait, pour ainsi dire, de quatre-vingt mille soldats qui venaient

se rallier sous les murs de Paris, tandis que les armées confédérées

s'avançaient rapidement sur la capitale, chassant devant elles tous les

bataillons, tous les corps qui essayaient de leur barrer le passage. Il

me fallut à la fois contenir les fédérés, m'assurer des généraux pour

maîtriser l'armée, déjouer les nouveaux plans de Bonaparte, qui ne

tendaient à rien moins qu'à le replacer à la tête des troupes, et

refréner l'impatience des royalistes, qui auraient voulu ouvrir les

portes de Paris à Louis XVIII, au milieu même du déchaînement de tant

de passions contraires d'où pouvaient naître encore d'horribles

convulsions.

Je ne raconterai point ici une foule de petites intrigues, de détails

accessoires, de contrariétés et de chicanes qui, pendant cette

tourmente, m'infligèrent toutes les tribulations du pouvoir. Avant

l'abdication, j'étais épié et continuellement sur le _qui vive_

vis-à-vis les adhérens les plus chauds de Napoléon, tels que Maret,

Thibaudeau, Boulay de la Meurthe, Regnault lui-même, qui m'était tantôt

favorable et tantôt contraire; maintenant j'avais à me défendre des

exigeances d'un autre parti; j'avais à me prémunir contre les défiances

de mes propres collègues, de Carnot entr'autres, qui de républicain

était devenu tellement zélé pour Napoléon, qu'il l'avait pleuré à

chaudes larmes en ma présence, après avoir opiné seul, mais vainement,

contre l'abdication.

On sent bien que je n'étais parvenu à museler cette tourbe de hauts

fonctionnaires, de maréchaux, de généraux, qu'en leur garantissant, pour

ainsi dire sur ma tête, la sûreté de leur personne et de leur fortune.

C'est ainsi que j'eus, pour ainsi dire, carte-blanche pour négocier.

J'expédiai d'abord, au, quartier-général de Wellington, mon ami M. G*,

homme probe, qui jouissait de toute ma confiance. Il était porteur de

deux lettres cousues dans le collet de son habit, l'une pour le roi,

l'autre pour le duc d'Orléans, car, jusqu'au dernier moment, et dans

l'incertitude prolongée sur les intentions des alliés, il ne fallait

négliger aucun des moyens de rentrer au port. Mon envoyé fut introduit

de suite auprès de lord Wellington, et lui dit qu'il désirait être

présenté au duc d'Orléans, «Il n'est point ici, lui répondit lu

généralissime, mais vous pouvez vous adresser à votre roi» et, en effet,

il prit la route de Cambray et alla au-devant du roi. Ne le voyant pas

revenir, je fia partir, pour la même destination, le général de

T*******, homme de coeur et de tête, à qui je donnai la commission

expresse de sonder les intentions de lord Wellington, de lui faire

connaître ma position particulière, combien les esprits étaient

exaspérés, et les passions tellement enflammées, que je ne répondais

point de préserver la France d'être mise à feu et à sang, si l'on

s'opiniâtrait à vouloir rendre le trône aux Bourbons. J'offrais de

traiter directement avec lui sur tout autre bâse. Cette fois la réponse

du généralissime fut absolue et négative; il déclara qu'il avait ordre

de ne traiter que sur l'unique base du rétablissement de Louis XVIII.

Quant au duc d'Orléans, ce n'eût été, selon l'expression de Wellington,

qu'un usurpateur de bonne famille. Cette réponse, que je cachai

soigneusement à mes collègues, rendit ma position bien autrement

délicate.

D'un autre côté, nos plénipotentiaires, sortis de Laon le 26 juin,

étaient arrivés le 1er juillet au quartier-général des souverains

alliés, à Haguenau. Là, les souverains, ne jugeant pas convenable de

leur accorder audience, nommèrent une commission pour les entendre. On

ne manqua pas de leur faire la question que j'avais prévue: «De quel

droit la nation prétendait expulser son roi et se choisir un autre

souverain?....» Ils répondirent par un exemple tiré de l'histoire même

d'Angleterre.

Avertis par cette question des dispositions des alliés, les

plénipotentiaires nationaux s'attachèrent moins à obtenir Napoléon II

qu'à repousser Louis XVIII. Ils insinuèrent enfin que la nation pourrait

agréer le duc d'Orléans ou le roi de Saxe, s'il ne lui était pas

possible de conserver le trône au fils de Marie-Louise. Après quelques

pourparlers insignifians, ils furent congédiés par une note pourtant que

les cours alliées ne pouvaient entrer, quant à présent, dans aucune

négociation; qu'elles regardaient comme une condition essentielle que

Napoléon fût hors d'état, pour l'avenir, de troubler le repos de la

France et de l'Europe; et que, d'après les événemens survenus au mois de

mars, les puissances devaient exiger qu'il fût remis à leur garde.

Ainsi, la commission du gouvernement se voyait frustrée de l'espoir

d'obtenir le duc d'Orléans ou Napoléon II. Avant même le retour des

plénipotentiaires, j'étais directement instruit des véritables

intentions des puissances.

Je ne m'occupai plus, dès-lors, qu'à donner un cours aux événemens, tel

qu'ils pussent aboutir au dénouement qui serait le plus favorable pour

la patrie et pour moi-même. J'avais demandé un armistice, et envoyé, à

cet effet, des commissaires[41] aux généraux alliés qui venaient de

commencer l'investivement de la capitale. Blucher et Wellington

éludèrent toute proposition à ce sujet, élevant plus que des objections

contre le gouvernement de Napoléon II, parlant de Louis XVIII comme du

seul souverain qui leur semblait réunir toutes les conditions qui

empêcheraient l'Europe d'exiger des garanties pour sa sécurité et se

plaignant vivement de la présence de Bonaparte à Paris, au mépris de son

abdication. Cet homme, comme si la fatalité l'eût poussé à se précipiter

de lui-même dans l'abîme, s'était d'abord obstiné, au lieu de gagner

précipitamment un de nos ports, à rester au palais de l'Élysée, puis à

la Malmaison, toujours dans l'espoir de ressaisir l'autorité, non plus

comme empereur, mais au moins comme général. Il alla même, excité par de

fanatiques amis, jusqu'à nous en adresser la demande formelle. Ce fut

alors que je m'écriai en plein conseil de la commission: «Cet homme est

fou sans doute, veut-il donc nous entraîner dans sa perte?» Et je dois

le dire, toute la commission, Carnot lui-même, votèrent avec moi pour

une résolution définitive à son égard. Il était gardé à vue, et Davoust

était déterminé à le faire arrêter à la moindre tentative de sa part

pour nous débaucher l'armée. Il était d'autant plus urgent de prendre un

parti décisif à son égard, que la cavalerie ennemie, poussant des partis

jusque dans les environs de la Malmaison, pouvait l'enlever d'un moment

à l'autre, et l'on n'aurait pas manqué de m'imputer une part dans cet

événement. Il nous fallut négocier son éloignement, et envoyer un

officier général pour y présider. Le reste est connu. Cette courte

explication des faits suffira pour répondre aux accusations de ces

détracteurs aveugles et passionnés, qui, apercevant quelque similitude

entre la captivité de Napoléon et de Persée, roi de Macédoine, ont

attribué celle du premier à des combinaisons perfides qui, en calculant,

les jours et les heures, l'aurait livré aux Anglais par des moyens

détournés et habilement ménagés.

[Note 41: MM. Andréossy, Boissy-d'Anglas, Flaugergues, Valence et

Labesnardière. (_Note de l'éditeur_.)]

Nous espérâmes, après le départ de Napoléon, pouvoir obtenir

l'armistice; il n'en fut rien. Ce fut alors que j'écrivis, à chacun des

généraux en chef des armées assiégeantes, les deux lettres qui ont été

rendues publiques. On put remarquer, dans ces lettres où je feignis, par

la nécessité des circonstances, de plaider la cause de Napoléon II, que

je regardais la question comme irrévocablement décidée en faveur des

Bourbons; mais, pour endormir la vigilance des partis, il me fallut

paraître pencher tour-à-tour pour la branche cadette ou pour la branche

régnante. J'espérais d'ailleurs qu'en aidant Louis XVIII à se rétablir,

ce prince consentirait à écarter quelques hommes dangereux et à faire à

la France de nouvelles concessions, sauf, si je ne pouvais rien obtenir,

à recourir plus tard à d'autres combinaisons.

J'eus alors des conférences nocturnes soit avec M. de Vitrolles, à qui

je venais de procurer la liberté, soit avec plusieurs autres royalistes

éminens et deux maréchaux qui inclinaient pour les Bourbons; j'envoyai à

la fois des émissaires au roi, au duc de Wellington et à M. de

Talleyrand. Je savais que M. de Talleyrand, après avoir quitté Vienne,

s'était transporté à Francfort, puis à Wisbad, pour être plus à portée

de négocier soit à Gand, soit à Paris. Très-ardent contre Napoléon, il

jugea pourtant, après son entrée à Paris, devoir s'entendre avec moi, me

promettant de son côté de me garantir auprès des Bourbons, dont le

rétablissement, après la bataille de Waterloo, lui parut infaillible. Je

pensais qu'il devait être alors auprès du roi, et je savais, à n'en pas

douter, que pour rester maître dès affaires; il réclamerait

l'éloignement de M. de Blacas; je manoeuvrai aussi en conséquence. Mais

il m'était presque impossible de ne pas exciter la défiance de mes

collègues. Mes démarches étant observées, j'eus à supporter des bordées

de reproches et des déclamations amères de la part de quelques meneurs

révolutionnaires et bonapartistes, dont je repoussai froidement les

imputations. Telle était ma position, que j'avais à entretenir des

négociations avec tous les partis, et à transiger avec toutes les

opinions dans mon intérêt, non moins que dans celui de l'État. Je ne me

dissimulai pas que cette conduite, où il entrait nécessairement quelque

chose de ténébreux, et dirigée, en quelque sorte, par des voies

souterraines, soulèverait contre moi tous les soupçons et toutes les

haines des partis blessés dans leurs plus chères espérances. Le moment

redoutable devait être celui où le jour pénétrerait dans ce chaos

d'intrigues si diverses et si opposées.

Ce qui était plus grave encore et plus dangereux, c'était l'exaltation

des fédérés et la violence des énergumènes de la Chambre qui ameutaient

contre moi ceux de mon parti, les soldats et la populace. J'écrivis à

lord Wellington qu'il était temps de mettre fin à leurs fureurs et à

leurs excès, car bientôt ils ne me laisseraient plus le maître d'agir.

Mais Wellington était contrarié par son intraitable collègue Blucher; ce

Prussien, si impatient et si fougueux, voulait pénétrer dans Paris,

afin, disait-il, de mettre les honnêtes gens à l'abri du pillage dont

les menaçait la populace; ce n'était que dans les murs de la capitale

qu'il prétendait conclure un armistice. Sa lettre nous indigna; mais que

faire? il fallait soutenir un siège, livrer bataille sous les murs de

Paris, ou capituler. Découragés par l'abdication, les soldats

paraissaient irrésolus; les généraux eux-mêmes étaient rendus timides

par l'incertitude de l'avenir. Le ministre de la guerre, général en

chef de l'armée, Davoust, m'écrivait qu'il avait vaincu ses préjugés et

reconnaissait qu'il n'existait plus d'autre moyen de salut que de

proclamer sur-le-champ Louis XVIII. Je mis ma réponse à cette lettre

sous les yeux de la commission. Elle pensa que je jugeais implicitement

la question du rappel de Louis XVIII, et que je laissais trop de

latitude à Davoust. Je passai par-dessus cette mince difficulté, la

détermination de ce maréchal m'ayant paru devoir être d'un si grand

poids que je lui avait fait promettre un sauf-conduit, de la part du

roi, par M. de Vitrolles.

Pressé de délibérer sur notre situation militaire, la commission,

d'après mon avis, s'entoura des lumières, des conseils, et de la

responsabilité des hommes les plus expérimentés dans l'art de la guerre.

Les principaux généraux furent appelés en présence des présidens et des

bureaux des deux Chambres. Ce fut par l'organe de Carnot qui, lui-même,

avait visité nos positions et celles de l'ennemi, que se fit un rapport

sur la situation de Paris. Carnot déclara que la rive gauche de la Seine

se trouvait entièrement à découvert et offrait un vaste champ aux

entreprises des généraux en chef des deux armées combinées, qui

venaient d'y porter la majeure partie de leurs forces. J'avoue que

j'attachai un grand intérêt national à ce que la défense de Paris ne fût

pas prolongée. Nous étions dans un état désespéré: le trésor était vide,

le crédit éteint, le gouvernement aux abois; enfin, par le choc et le

heurtement de tant d'opinions contraires, Paris se trouvait placé sur un

volcan. D'un autre côté, le territoire était chaque jour inondé de

nouveaux débordemens de troupes étrangères. Si, dans de telles

circonstances, la capitale venait à être enlevée de vive force, nous

n'avions plus à espérer ni capitulation, ni arrangement, ni concessions.

Dans une seule journée qui eût été le complement des journées de

Leipsick et de Waterloo, tous les intérêts de la révolution pouvaient

être engloutis dans des flots de sang français. Voilà cependant ce

qu'auraient voulu les frénétiques d'un parti aux abois.

Dans une telle crise, n'était-ce pas mériter de la patrie que de

replacer la France, sans effusion de sang, sous l'autorité de Louis

XVIII? Devions-nous d'ailleurs attendre que les armées étrangères nous

livrassent pieds et poings liés à nos adversaires? Je parvins, à force

d'insinuations et de promesses, à ramener des hommes jusqu'alors

intraitables.

Mémoires de Joseph Fouché, Duc d'Otrante, Ministre de la Police Générale Tome II · 第 16 / 17 段