Cependant toutes nos communications au-dehors étaient interceptées par

les ordres des cabinets. Ce qui se passait au congrès de Vienne était

pour les Tuileries un objet d'attente et d'une pénible anxiété. Nous

connûmes enfin, d'une manière certaine, ce que le public savait déjà: la

déclaration du congrès de Vienne du 13 mars, qui mettait Napoléon hors

de la loi des nations. La France fut dès-lors effrayée des malheurs que

lui présageait l'avenir; elle gémit d'être exposée à subir Une nouvelle

invasion pour un seul homme. Napoléon affecta de ne pas en être ému; il

nous dit en plein conseil: «Cette fois ils sentiront qu'ils n'auront

point affaire à la France de 1814, et que leurs succès, s'ils

parvenaient à en obtenir, ne serviraient qu'à rendre là guerre plus

meurtrière et plus opiniâtre, au lieu que si la victoire me favorise, je

puis redevenir aussi redoutable que jamais. N'ai-je pas pour moi la

Belgique, les provinces en-deçà du Rhin? Avec une proclamation et un

drapeau tricolore, je les révolutionnerai en vingt-quatre heures.»

J'étais loin de me laisser endormir par de telles fanfaronnades. A peine

eus-je connaissance de la déclaration, que je n'hésitai pas un moment à

faire demander au roi, par un intermédiaire sûr, qu'il daignât consentir

à ce que je me dévouasse, quand il en serait temps, à son service. Je

n'y mettais d'autre condition que de conserver ma tranquillité et ma

fortune dans ma retraite de Pont-Carré. Tout fût accepté et sanctionné

par lord Wellington, qui arrivait alors à Gand du congrès de Vienne;

cette espèce de convention avait déjà été arrêtée, en ce qui me

concernait, entre le prince de Metternich, le prince de Talleyrand et le

généralissime des alliés.

Il n'est pas hors de propos d'expliquer ici cette disposition de

bienveillance que je rencontrais dans la famille Wellesley,

non-seulement en la personne du marquis, mais encore en celle de lord

Wellington. Elle avait son origine dans l'empressement que je mis, lors

de mon second ministère, à faire cesser la captivité d'un membre de

cette famille honorable détenu en France, par suite des mesures

rigoureuses qu'avait ordonné Napoléon.

Le traité du 25 mars, par lequel les grandes puissances s'engageaient,

de rechef, à ne point déposer les armes tant que Napoléon serait sur le

trône, ne fut que la conséquence naturelle de l'acte du 13. Les

ouvertures indirectes avaient échoué complètement, «Point de paix, point

de trève avec cet homme, avait répondu l'empereur Alexandre à la reine

Hortense: tout, excepté lui.» Flahaut, envoyé à Vienne, n'avait pu

dépasser Stuttgard; et Talleyrand refusait de se rattacher à Napoléon.

Toutefois, malgré la défaveur de ses premières ouvertures, il se

détermine à en faire de nouvelles auprès de l'empereur d'Autriche. En

même temps qu'il lui envoie le baron de Stassart, il dépêche à M. de

Talleyrand, MM. de S. L*. et de Monteron, connus par leurs relations

avec cet homme d'état, le dernier étant son ami le plus intime et le

plus dévoué. Mais ces tentatives de second ordre ne pouvaient guères

changer le cours des choses. Je devenais de plus en plus, pour Napoléon,

un sujet d'ombrage, d'autant que je ne manquais aucune occasion de

m'opposer à l'essor que voulait reprendre son génie despotique et aux

mesures révolutionnaires qu'il promulguait. On ne me désignait déjà

plus, parmi ses familiers, qu'avec l'épithète du _ministre de Gand_.

Voici quels étaient ses nouveaux griefs: M. de Blacas, sourd à tous les

avis, ayant laissé faire le 20 mars, sans y croire et sans s'en douter,

oublia, dans son cabinet, par un effet du trouble et de la précipitation

de son départ, une masse de papiers qui auraient compromis un grand

nombre de citoyens respectables. Instruit de ce fait, je chargeai, dès

le 21 mars, par un esprit de prévoyance, le notaire Lainé, colonel de la

garde nationale, de s'établir dans le cabinet de M. de Blacas, de

classer tous les papiers, et de détruire ceux qui auraient pu servir à

inquiéter les signataires. Savary et Réal m'ayant dépisté dans cette

opération, l'empereur me fit redemander ces papiers que je lui

représentai en liasse. N'y trouvant que des choses insignifiantes, il ne

manqua pas de me soupçonner d'en avoir soustrait ceux qu'il y cherchait.

Le 25 mars il avait exilé, par un décret, à trente lieues de Paris, les

royalistes, chefs vendéens, volontaires royaux et gardes-du-corps.

Opposé à cette mesure générale, je fis appeler chez moi les principaux

d'entr'eux; et, après leur avoir témoigné l'intérêt que je prenais à

leur position, et exposé les efforts que j'avais tentés pour prévenir

leur exil, je les autorisai assez généralement à rester à Paris.

L'humeur que donnait à Napoléon les menées royalistes, et ma tendance à

tout mitiger, le portèrent à promulguer son fameux décret, censé né à

Lyon, quoiqu'il n'ait vu le jour qu'à Paris, par lequel il ordonnait la

mise en jugement et le séquestre des biens de MM. de Talleyrand, Raguse,

d'Alberg, Montesquiou, Jaucourt, Beurnonville, Lynch, Vitrolles, Alexis

de Noailles, Bourienne, Bellard, Laroche-Jacquelein, et Sosthène de

Larochefoucauld. Sur cette liste se trouvait, en outre, le nom

d'Augereau; mais il en fut rayé à la prière de sa femme, et en

considération de sa proclamation du 23 mars. Je m'exprimai vertement

dans le conseil sur cette nouvelle table de proscription, pour laquelle

on avait éludé toute délibération privée. Je soutins que c'était un acte

de vengeance et de despotisme, une première infraction des promesses

faites à la nation, et qui provoquaient les murmures publics. En effet,

ils avaient déjà des échos dans l'intérieur même du palais des

Tuileries.

Cependant l'Angleterre et l'Autriche allaient adopter successivement

une politique ouverte, ayant pour objet d'isoler de plus en plus

Napoléon. Dans son _mémorandum_ du 25 avril, l'Angleterre déclara

«qu'elle ne s'était pas engagée, par le traité du 29 mars, à rétablir

Louis XVIII sur le trône, et que son intention n'était point de

poursuivre la guerre dans la vue d'imposer à la France un gouvernement

quelconque.» Une déclaration semblable de la part de l'Autriche, parut

le 9 mai suivant. Dans l'intervalle, je faillis me trouver compromis

d'une manière grave au sujet de l'Autriche. Un agent secret du prince de

Metternich m'ayant été dépêché, cet homme, par suite de quelques

indiscrétions, fut deviné, et l'empereur donna ordre à Réal de le faire

arrêter. On ne manqua pas de l'effrayer pour en tirer des aveux. Il

déclara qu'il m'avait remis une lettre de la part du prince, et un signe

de reconnaissance qui devait servir à l'agent que je lui enverrais à

Bâle, à l'effet de conférer avec M. Werner, son délégué confidentiel.

L'empereur me mande à l'instant même, comme s'il avait eu à m'entretenir

d'affaires d'état. Sa première idée avait été de faire saisir mes

papiers, mais il l'abandonna bientôt, persuadé que je n'étais pas homme

à laisser des traces qui pussent me compromettre. N'ayant pas le moindre

indice qu'on eût arrêté l'envoyé de M. de Metternich, je ne montrai ni

embarras ni inquiétude. L'empereur, inférant de mon silence au sujet de

ces relations secrètes, que je le trahissais, réunit ses affidés, et

leur dit que j'étais un traître, qu'il en avait la preuve, et qu'il

allait me faire fusiller. Mille réclamations s'élevèrent; on lui observa

qu'il faudrait des preuves plus claires, que le jour pour en venir à un

acte qui produirait, dans le public, la plus vive sensation. Carnot

voyant qu'il insistait: «Vous êtes le maître, lui dit-il, de faire

fusiller Fouché; mais demain, à pareille heure, vous n'aurez plus aucun

pouvoir.--Comment! s'écria l'empereur.--Oui, sire, reprend Carnot; il

n'est plus temps de feindre: les hommes de la révolution ne vous

laissent régner qu'avec l'assurance que vous respecterez leurs libertés.

Si vous faites périr militairement Fouché, qu'ils regardent comme une de

leur plus forte garantie, demain, soyez-en sûr, vous n'aurez plus aucune

puissance d'opinion. Si Fouché est réellement coupable, il faut en

acquérir une preuve convaincante, le dénoncer ensuite à la nation et lui

faire son procès en règle.» Cet avis réunit toutes les opinions; il fut

résolu toutes les preuves nécessaires pour me confondre. L'empereur

confia cette mission à son secrétaire Fleury[39]. Muni de tous les

signes de reconnaissance, il partit aussitôt pour Bâle, et se mit de

suite en communication avec M. Werner, comme s'il eut été envoyé par

moi-même. On sent bien que la première question qu'il lui fit, eut pour

objet de s'informer des moyens que les alliés comptaient employer pour

se défaire de Napoléon. M. Werner dit qu'il n'y avait encore rien

d'arrêté à ce sujet, que les alliés n'auraient voulu employer la force

qu'à la dernière extrémité, qu'ils auraient désiré que j'eusse pu

trouver le moyen de délivrer la France de Bonaparte sans répandre

de nouveaux flots de sang. Fleury, continuant l'esprit de son rôle:

«il ne reste alors, dit-il, que deux moyens, le détrôner ou

l'assassiner.--L'assassiner! s'écria M. Werner avec indignation, jamais

un tel moyen ne s'offrit à la pensée de M. de Metternich ni des alliés.»

Fleury, malgré tous ses artifices et ses questions captieuses, ne put

tirer contre moi d'autre témoignage, si ce n'est que M. de Metternich

était convaincu que je détestais l'empereur, et que cette conviction lui

avait fait naître l'idée d'entrer en relation avec moi. J'avais si peu

caché ma pensée à M. de Metternich à cet égard, que l'année précédente

(1814), à pareille époque, l'ayant revu à Paris, je lui reprochai

vivement de n'avoir point fait enfermer Bonaparte dans un château fort,

lui prédisant qu'il reviendrait de l'île d'Elbe ravager de nouveau

l'Europe. Fleury et M. Werner se séparèrent, l'un pour se rendre à

Vienne et l'autre à Paris, afin de se munir de nouvelles instructions,

avec promesse de se retrouver à Bâle sous huit jours.

[Note 39: Le baron Fleury de Chaboulon.]

Mais Fleury venait à peine de se mettre en route pour Bâle, qu'un second

émissaire direct m'ayant donné l'éveil et conduit à découvrir tout ce

qui se passait, je mis dans mon porte-feuille la lettre du prince de

Metternich; et après mon travail avec l'empereur, feignant de me

recorder: «Ah! sire, dis-je du ton d'un homme qui revient d'un long

oubli, à quel point les affaires m'accablent! Je suis assiégé dans mon

cabinet; voilà cependant plusieurs jours que j'oublie de mettre sous vos

yeux cette lettre de M. de Metternich. C'est à Votre Majesté de décider

si je dois lui envoyer l'agent qu'il me demande. Quel peut être son but?

Je ne doute pas que les alliés, pour éviter les calamités d'une guerre

générale, ne cherchent à vous amener à une abdication en faveur de votre

fils; je suis convaincu que tel est en particulier le désir de M. de

Metternich; j'ose vous le répéter, sire, tel est aussi le mien; je ne

vous l'ai point caché, et je suis encore d'avis qu'il vous est

impossible de résister aux armes de l'Europe entière.» Je vis à

l'instant, par les mouvemens de sa physionomie, qu'il était

intérieurement partagé entre l'humeur que lui causait ma franchise et le

contentement qu'il ressentait de l'explication de ma conduite.

Quand Fleury fut de retour, l'empereur me l'envoya pour me tout avouer,

comme s'il eût voulu lui-même subjuguer ma confiance. Je me jouai

légèrement de ce jeune homme, plein d'élan et de feu, qui mit une

finesse grave et étudiée à m'empêcher de deviner le second rendez-vous

qu'il avait à Bâle. Je le laissai partir; il y arriva très-empressé, et

en fut pour les fatigues de son voyage et la chaleur de son beau zèle.

Cependant Monteron et Bresson, qui venaient de Vienne, chargés pour moi

de communications confidentielles de la part de M. de Metternich et de

M. de Talleyrand, renouvelèrent les défiances de Napoléon à mon égard.

Il les manda l'un et l'autre, les questionna longuement, et n'en put

rien tirer de positif. Inquiet, il voulut les faire mettre en

surveillance; mais il apprit avec beaucoup de mécontentement que Bresson

venait de partir subitement pour l'Angleterre, avec une mission

apparente de Davoust, pour l'achat de quarante mille fusils proposés par

un armateur. Il ne manqua pas de soupçonner une connivence de Davoust

avec moi, et que Bresson n'était que notre instrument.

Dans ma position, je ne devais rien négliger pour me conserver l'opinion

dominante. J'avais aussi mes véhicules de popularité, par mes

circulaires et mes rapports anti-royalistes. Je venais d'établir dans

toute la Franco des lieutenans de police qui m'étaient dévoués; à moi

seul était réservé le choix des agens secrets: je m'emparai des

journaux, et je devins ainsi maître de l'esprit public. Mais j'eus

bientôt sur les bras une affaire bien autrement importante,

l'insurrection intempestive de la Vendée qui dérangeait tous mes

calculs. Il m'importait d'avoir pour moi les royalistes, mais non pas de

les laisser intervenir dans nos affaires. Ici mes vues se trouvèrent

d'accord avec les intérêts de Napoléon. Il se montra très-contrarié de

cette nouvelle fermentation d'un vieux levain. Je me hâtai de le

tranquilliser en l'assurant que je l'aurais bientôt éteinte; qu'il me

donnât seulement carte blanche, et mit à ma disposition douze mille

hommes de vieilles troupes. Certain que je ne les sacrifierais pas aux

Bourbons, il me laissa toute liberté d'agir. Je persuadai sans peine aux

idiots du parti royaliste, dont je disposais à mon gré, que cette guerre

de quelques écervelés était inopportune; que les mesures qu'elle allait

suggérer, ramèneraient la terreur et causeraient le déchaînement des

révolutionnaires; qu'il fallait absolument obtenir un ordre du roi pour

faire poser les armes à toute cette cohue; que la grande question ne se

déciderait pas dans l'intérieur, mais aux frontières. A l'instant même

je fis partir trois négociateurs, Malartic, Flavigny et Laberaudière,

munis d'instructions et de l'ordre de s'aboucher avec ceux des chefs que

l'effervescence n'avait point entraînés dans ce parti, et qui auraient

saisi volontiers un prétexte plausible d'attendre les événemens. Toute

cette affaire fut bien conduite; on en fut quitte pour quelques

escarmouches, et au moment décisif la Vendée se trouva tout à la fois

comprimée et presque assoupie.

La levée de boucliers de Murat me causa une inquiétude d'un autre genre,

et d'autant plus grave, que ni l'empereur ni moi n'avions nul moyen

efficace de le seconder ou de le diriger. Malheureusement l'impulsion

venait de nous, car il avait bien fallu que quelqu'un _attachât le

grelot_. Mais cet homme, toujours hors de mesure, n'avait pas su

s'arrêter à temps; récemment je lui avais écrit en vain, ainsi qu'à la

reine, de se modérer et de ne pas trop presser des événemens auxquels

on serait peut-être trop tôt obligé d'obéir. Quand j'appris que ses

troupes étaient déjà engagées contre les troupes de l'Autriche, je me

dis: Cet homme est perdu, la lutte n'est pas égale. Et en effet il

s'abîma dans les flots qu'il avait soulevés. Vers la fin de mai, il

débarqua en fugitif au golfe de Juan. Cette nouvelle produisit l'effet

d'un funeste présage, et jeta la consternation autour de l'empereur.

De son côté, Napoléon se trouvait embarrassé dans un dédale d'affaires,

plus sérieuses les unes que les autres, et au milieu desquelles tous ses

esprits étaient absorbés dans la pensées de faire face aux armemens de

l'Europe. Il aurait voulu transformer la France en un camp et les villes

en arsenaux. Les soldats lui appartenaient; mais les citoyens restaient

partagés. Ce n'était d'ailleurs qu'en tremblant qu'il mettait en oeuvre

les instrumens de la révolution, en autorisant le rétablissement des

clubs populaires et la formation des confédérations civiques, ce qui lui

faisait craindre d'avoir exhumé l'anarchie, lui qui s'était tant vanté

de l'avoir détrônée. Aussi que de soins, que d'inquiétudes, que de

contrainte dans toute son allure pour modérer ces associations si

dangereuses à manier.

Cette affectation de popularité l'avait protégé dans l'opinion nationale

jusqu'au moment de la promulgation de son acte additionnel aux

constitutions de l'Empire. Napoléon les regardait comme les titres de

propriété de sa couronne, et en les annullant, il aurait cru recommencer

un nouveau règne. Lui qui ne pouvait dater que d'une possession de fait,

il préféra se modeler d'une manière ridicule d'après Louis XVIII, qui

supputait les temps sur les bases de la légitimité. Au lieu d'une

constitution nationale qu'il avait promise, il se contenta de modifier

les lois politiques et les sénatus-consulte qui régissaient l'empire. Il

rétablit la confiscation des biens, contre laquelle s'élevaient presque

tous ses conseillers. Enfin il s'obstina, dans un conseil tenu à ce

sujet, à ne point soumettre sa constitution à des débats publics et à la

présenter comme un acte additionnel. Je combattis fortement son idée,

aussi bien que Decrès, Caulaincourt, et presque tous les membres

présens. Il persista, en dépit de nos efforts, à renfermer toutes ses

concessions dans cette ébauche informe; Ce mot _additionnel_ désenchanta

les amis de la liberté. Ils y virent le maintien maladroitement déguisé

des principales institutions créées en faveur du pouvoir absolu. Dès

lors on ne vit plus dans Napoléon qu'un despote incurable; et moi je le

regardai comme un fou livré pieds et poings liés à la merci de l'Europe.

Réduit à ce genre de suffrages populaires dont Savary et Réal avaient

l'entreprise, il fit convoquer les hommes de la plus basse classe, qui,

sous le nom de fédérés, vinrent défiler sous les balcons des Tuileries,

aux cris répétés de _vive l'empereur_! Là, il annonce lui-même à ce

ramas qu'il se porterait aux frontières si les rois osaient l'attaquer.

Cette scène humiliante indigna jusqu'aux soldats. Jamais cet homme, qui

avait revêtu la pourpre avec tant d'éclat, ne l'avait si fort rabaissée.

Il ne fut plus aux yeux des patriotes qu'un histrion soumis à la _criée_

de la plus vile populace.

Des scènes aussi dégradantes m'affectèrent vivement; certain d'ailleurs

que toutes les puissances, unanimes dans leur résolution, se disposaient

à marcher contre nous, ou plutôt contre lui, je me rendis aux Tuileries

le lendemain de bonne heure; et, pour la seconde fois, je représentai à

Napoléon, avec des couleurs encore plus fortes, qu'il était de

l'impossibilité la plus absolue que la France divisée soutînt le choc de

toute l'Europe réunie; qu'il convenait qu'il s'expliquât franchement

avec la nation; qu'il s'assurât des dernières intentions des souverains;

et que s'ils persistaient, comme tout le donnait à penser, alors il n'y

avait plus à balancer; que ses intérêts et ceux de la patrie lui

faisaient une loi de se retirer aux États-Unis.

Mais à sa réponse qu'il balbutia, où il entremêla des plans de

campagnes, des terreurs, des batailles, des soulèvemens de peuples, des

inspirations gigantesques, des décrets de la fatalité, je vis qu'il

était résolu à remettre au sort des armes les destins de la France, et

que la faction militaire l'emportait malgré mes conseils.

L'assemblée du Champ-de-Mai ne fut qu'un spectacle d'une pompe vaine, où

Napoléon, déguisé en citoyen, espéra séduire la multitude par le

prestige d'une cerémonie publique. Les différens partis n'en furent pas

plus satisfaits qu'ils l'avaient été par l'acte additionnel; les uns

auraient désiré qu'il eût rétabli la république; les autres qu'en se

démettant de la couronne, il eût laissé à la nation souveraine le droit

de l'offrir au plus digne; et enfin, la coalition des hommes d'état dont

j'étais l'âme lui reprochait de n'avoir point profité de cette solennité

pour proclamer Napoléon II, événement qui nous eût fait trouver de

l'appui dans certains cabinets, et vraisemblablement nous eût préservés

de la seconde invasion. On ne niera pas que dans la position critique de

la France, ce dernier expédient ne fût le plus raisonnable.

Dès que nous eûmes acquis la conviction que toute tentative pour obtenir

ce résultat dans l'intérieur resterait sans succès, à moins d'en venir à

une déposition que le parti militaire n'eût pas laissé consommer, il

fallut se résoudre à voir se rouvrir toutes les portes de la guerre. Mon

impatience s'accrut alors, et je travaillai à précipiter les événemens.

En vain Davoust, dans le conseil, avait répété à plusieurs reprises à

Napoléon que sa présence à l'armée devenait indispensable; trop peu sûr

de la capitale pour la laisser long-temps derrière lui sans défiance,

il ne prit la résolution de partir que lorsque tout fut prêt à frapper

un grand coup sur les frontières de la Belgique, dans l'espoir de

débuter par un triomphe et de reconquérir la popularité par la victoire.

Il part; il part, dis-je, laissant à Réal le soin de ses fédérés;

beaucoup d'argent pour faire crier _Napoléon ou la mort_; et la

haute-main sur la promulgation de ses bulletins militaires avec un plan

de campagne arrêté pour l'offensive, et dont le secret me fut communiqué

par Davoust.

Dans un moment aussi décisif, ma position devint et bien délicate, et

bien difficile; je ne voulais plus de Napoléon; et s'il fût resté

victorieux, il m'eût fallu subir son joug ainsi que toute la France,

dont il eût prolongé les calamités. D'un autre côté, j'avais des

engagemens avec Louis XVIII, non pas que je fusse porté à le rétablir,

mais la prudence exigeait que je me ménageasse d'avance une garantie.

D'ailleurs mes agens auprès de M. de Metternich et de lord Wellington

avaient promis monts et merveilles. Le généralissime s'attendait à ce

que je lui livrasse au moins le plan de campagne.

Dans le premier moment....? mais la voix de ma patrie, la gloire de

l'armée française qui ne fut plus à mes yeux que celle de la nation,

enfin le cri de l'honneur me firent horreur de l'idée que le mot de

traître pût jamais servir d'épithète au nom du duc d'Otrante, et ma

résolution resta pure. Cependant quel parti devait prendre, en de telles

conjonctures, un homme d'état auquel il n'est point permis de rester

sans ressources? Voici celui auquel je m'arrêtai. Je savais positivement

que le choc inopiné de l'armée de Napoléon aurait lieu du 16 au 18 au

plus tard; Napoléon voulant même livrer bataille le 17 à l'armée

anglaise, séparée des Prussiens, après avoir marché sur le ventre à ces

derniers. Il était d'autant plus fondé à espérer la réussite de son

plan, que Wellington, trompé par de faux rapports, croyait pouvoir

retarder l'ouverture de la campagne jusqu'au premier juillet. Le succès

de Napoléon reposait donc sur une surprise. Je combinai mes démarches en

conséquence; je dépêchai, le jour même du départ de Napoléon, Mme.

D...... munie de notes écrites en chiffres et révélant le plan de

campagne. En même temps je suscitai des obstacles sur la partie de la

frontière qu'elle devait, franchir, de manière à ce qu'elle ne pût

arriver au quartier-général de Wellington qu'après l'événement. Voilà

l'explication de l'inconcevable sécurité du généralissime, qui fit

naître un étonnement universel et des conjectures si diverses.

Si Napoléon a succombé qu'il s'en prenne donc à son destin; la trahison

n'eut point de part, à sa défaite; lui-même avait fait tout ce qu'il

devait pour vaincre, mais il ne couronna pas dignement sa chute; si l'on

me demande ce que je voulais qu'il fît, je répondrai comme le vieil

Horace:....... Qu'il mourût!

C'était à condition qu'il sortirait vainqueur de la lutte, que les

patriotes avaient consenti à lui prêter leur appui; il était vaincu, ils

jugèrent le pacte dissous. J'appris en même temps son arrivée nocturne à

l'Élysée, et qu'à Laon, après sa déroute, Maret, par son impulsion,

avait ouvert l'avis de quitter l'armée et de se rendre à Paris sans

perdre de temps, dans la crainte d'un revirement subit. Je fus informé

aussi dans la matinée que Lucien, soutenant son courage, s'efforçait de

chercher des ressources dans un parti désespéré; qu'il le poussait à

s'emparer de la dictature, à ne s'environner que d'élémens militaires,

et à dissoudre la Chambre.

Mémoires de Joseph Fouché, Duc d'Otrante, Ministre de la Police Générale Tome II · 第 15 / 17 段