suivante, à un conseil de guerre convoqué par le maréchal Davoust. Ainsi
on allait décider s'il était possible de défendre Paris. Capituler,
sauvait Paris, mais compromettait la cause nationale; combattre, offrait
de grands et inévitables dangers pour la capitale en proie à tous les
excès de la fureur populaire si nous étions vaincus. Et, en effet, à
quelles chances funestes ceux qui voulaient livrer bataille,
auraient-ils exposé cette immense cité et la France elle-même, dans le
cas d'une défaite!
Les débats furent solennels; et, sur la réponse négative et unanime du
conseil de guerre, la commission statua que Paris ne serait pas défendu
et qu'on remettrait la ville aux alliés, puisqu'ils ne consentaient à
suspendre les hostilités qu'à ce prix. Mais Blucher voulut aussi la
reddition de l'armée; une telle condition n'était pas proposable:
c'était vouloir tout mettre à feu et à sang. Je dépêchai à la hâte, aux
deux, généraux ennemis, MM. Tromeling et Macirone, à qui je remis, à
l'insu de la commission, une note confidentielle conçue en ces termes:
«L'armée est mécontente parce qu'elle est malheureuse; rassurez-la, elle
deviendra fidèle et dévouée. Les Chambres sont indociles et par la même
raison. Rassurez tout le monde, et tout le monde sera pour vous. Qu'on
éloigne l'armée; les Chambres y consentiront en promettant d'ajouter à
la Charte les garanties spécifiées par le roi. Pour se bien entendre, il
est nécessaire de s'expliquer; n'entrez donc pas dans Paris avant trois
jours. Dans cet intervalle, tout le monde sera d'accord. On gagnera les
Chambres; elles se croiront indépendantes et sanctionneront tout. Ce
n'est point la force qu'il faut employer auprès d'elles, c'est la
persuasion.»
Blucher devint aussitôt plus maniable, et on consentit à traiter de la
reddition militaire de Paris, qui fut conclue à Saint-Cloud dans h
journée du 3 juillet. Je m'opposai à ce qu'on donnât le nom de
capitulation à ce traité; j'y fis substituer celui de convention qui me
parut moins dur et plus acceptable.
La faction était encore trop exaspérée pour qu'on pût éviter le tumulte
et le désordre. Il fallut opposer la garde nationale aux fédérés, qui ne
furent pas contenus sans peine par la masse des citoyens paisibles.
Réal, qui avait la direction des fédérés, et que je savais facile à
effrayer, cédant à mes conseils, fit le malade, laissant là sa place de
préfet de police. La faction y mit Courtin, le protégé de la reine
Hortense, qui, montrant elle-même, pendant toute cette crise, une grande
exaltation, s'efforçait en vain de soutenir les restes du parti
bonapartiste expirant. Toutes ces manoeuvres vinrent échouer devant le
plus grand de tous les intérêts, l'intérêt public. On ne tarda pas
d'imputer aux généraux et à la commission d'avoir livré Paris et trahi
l'armée. Pour justifier la conduite du gouvernement, j'adressai aux
Français une proclamation explicative, où j'invoquais l'union de tous
les citoyens, sans laquelle nous ne pouvions toucher au terme de tous
nos maux.
Après avoir capitulé avec les étrangers, il fallut capituler avec
l'armée, qui, au moment de se diriger vers la Loire, se mutina pour nous
arracher la solde qui lui était due; grâces à quelques millions avancés
par le banquier Lafitte, on désarma les mutins et l'on satisfit les
cupides. Cependant tous les émissaires et les agens du roi, entr'autres
M. de Vitrolles, avec qui Davoust et moi nous avions eu des conférences,
nous assuraient que le roi fermerait les yeux sur tout ce qui s'était
passé, et qu'une réconciliation générale serait le gage de son retour.
J'avais déjà vaincu bien des répugnances à l'aide de ces promesses,
quand parurent, imprimées par ordre des Chambres, les proclamations
royales datées de Cambray. Ce fut un nouvel embarras de ma position
devant la Chambre des représentans qui se montrait de plus en plus
hostile à l'égard des Bourbons. Bientôt nous apprîmes, par le retour de
nos agens et de nos commissaires, que Blucher et Wellington déclaraient
hautement que l'autorité des Chambres et des commissions émanaient d'une
source illégitime, qu'en conséquence elles n'avaient rien de mieux à
faire que de donner leur démission et de proclamer Louis XVIII.
Alors, sur la proposition de Carnot, la commission délibéra s'il ne lui
convenait pas de se rallier avec les Chambres et l'armée, derrière la
Loire. Je combattis vivement cette proposition, qui aurait
infailliblement rallumé la guerre étrangère et la guerre civile. Je
soutins que ce moyen désespéré perdrait la France; que j'étais sûr
d'ailleurs que la plupart des généraux n'y souscrirait pas, et je
déclarai que je serais le dernier à quitter Paris. Ramenée par mes
raisonnemens, la commission prit le parti plus prudent et plus sage
d'attendre dans Paris l'issue des événemens.
La convention de Paris une fois signée, le duc de Wellington, instruit
de mon désir de m'aboucher avec lui, témoigna la volonté de s'entendre
avec moi sur l'exécution de la convention. La commission du gouvernement
ne s'opposa pas à notre entrevue, qui eut lieu au château de Neuilly.
Là, je m'expliquai avec franchise devant le généralissime des alliés. Je
savais que les mots de modération et de clémence étaient propres à
séduire une grande âme, et sans chercher à diminuer les torts de ceux
qui avaient trahi les Bourbons, je soutins que le trône rétabli ne
pouvait être consolidé que par l'entier oubli du passé. Je représentai
combien était encore menaçante et redoutable l'énergie des patriotes, et
je parlai des ménagemens dont il fallait user pour calmer leur
effervescence; je ne dissimulai pas la faiblesse des royalistes, leur
routine et leurs préjugés, et j'affirmai qu'on ne pourrait ramener la
tranquillité qu'en s'opposant aux réactions, aux vengeances, et en ne
laissant à aucune faction l'espoir de dominer l'État. Je réclamai
l'exécution des deux déclarations authentiques de l'Angleterre et de
l'Autriche, portant que leur intention n'était point de continuer la
guerre dans la vue de rétablir les Bourbons ou d'imposer à la France un
gouvernement quelconque. Le généralissime m'objecta que cette
déclaration n'avait eu lieu que dans le but de prévenir la guerre et
dans l'espoir que la France ne s'armerait point pour la cause de
Napoléon, frappé alors d'anathême par le congrès; mais que, s'étant
levées en sa faveur, nous avions dégagé les alliés d'une disposition
purement conditionnelle. Ce sophisme ne me laissa aucun doute que nous
avions été joués. Lord Wellington me déclara sans détour que les
puissances s'étaient prononcées formellement en faveur de Louis XVIII,
et que ce souverain ferait son entrée à Paris le 8 juillet. Le général
Pozzo-di-Borgo, qui était présent, me répéta la même déclaration au nom
de l'empereur de Russie; il me communiqua une lettre du prince de
Metternich et du comte de Nesselrode, exprimant la volonté de ne
reconnaître que Louis XVIII, et de n'admettre aucune proposition
contraire aux droits de ce monarque. Alors j'insistai pour une amnistié
générale, et réclamai des garanties. A ces conditions, je consentais à
servir le roi et à donner même des gages compatibles avec ma réputation
et mon honneur. Le généralissime me répondit qu'il était décidé qu'on
écarterait M. de Blacas, et que je ferais partie, ainsi que M. de
Talleyrand, du conseil, le roi ayant daigné consentir à me confirmer
dans le ministère de la policé générale; mais il ne me dissimula point
que toutes les mesures étaient prises pour que Napoléon tombât comme
otage au pouvoir des alliés, et qu'on exigeait de moi que je ne fisse
rien pour favoriser son évasion; qu'on exigeait aussi que l'armée se
soumît au roi, et même qu'on punît pour l'exemple quelques-uns des
chefs. Je me récriai, je protestai que si Bonaparte n'était pas venu, il
y aurait eu également une crise. Toutes mes objections échouèrent devant
une résolution bien arrêtée. Je jugeai le mal sans remède, mais
susceptible de palliatifs par ma présence dans le conseil. Le duc
m'annonça que le lendemain il me présenterait lui-même à S. M., ou du
moins qu'il me conduirait, dans sa voiture, au château d'Arnouville. Je
lui répondis que mon intention était d'adresser au roi une lettre que
j'avais préparée et que je lui communiquai. Elle était conçue en ces
termes:
«Sire, le retour de Votre Majesté ne laisse plus aux membres du
gouvernement d'autres devoirs à accomplir que celui de se séparer. Je
demande, pour l'acquit de ma conscience personnelle, à lui exposer
fidèlement l'opinion et les sentimens de la France.
»Ce n'est pas Votre Majesté que l'on redoute; elle a vu pendant onze
mois que la confiance dans sa modération et dans sa justice soutenait
les Français au milieu des craintes que leur inspiraient les entreprises
d'une partie de sa cour.
»Tout le monde sait que ce ne sont ni les lumières ni l'expérience qui
manquent à Votre Majesté; elle connaît la France et son siècle, elle
connaît le pouvoir de l'opinion; mais sa bonté lui a trop souvent fait
écouter les prétentions de ceux qui l'ont suivie dans l'adversité.
»Dès lors, il y a eu deux peuples en France. Il était pénible sans doute
à Votre Majesté d'avoir sans cesse à repousser ces prétentions par des
actes de sa volonté. Combien de fois elle a dû regretter de ne pouvoir
leur opposer des lois nationales.
»Si le même système se reproduit, et que, tirant tous les pouvoirs
d'hérédité, Votre Majesté ne reconnaisse aucun des droits du peuple
autres que ceux qui viennent des concessions du trône, la France, comme
la première fois, sera incertaine dans ses devoirs; elle aura à hésiter
entre son amour pour la patrie et son amour pour le prince, entre son
penchant et ses lumières. Son obéissance n'aura d'autre base que sa
confiance personnelle dans Votre Majesté; et si cette confiance suffit
pour maintenir le respect, ce n'est pas moins ainsi que les dynasties
s'affermissent et qu'on écarte tous les dangers.
»Sire, Votre Majesté a reconnu que ceux qui entraînaient le pouvoir
au-delà de ses limites, sont peu propres à le soutenir quand il est
ébranlé; que l'autorité se perd elle-même dans le combat continuel qui
la force de rétrograder dans ses mesures; que moins on laisse de droits
au peuple, plus sa juste défiance le porte à conserver ceux qu'on ne
peut lui disputer; et que c'est toujours ainsi que l'amour s'affaiblit
et que les révolutions se préparent.
»Nous vous en conjurons, sire, daignez cette fois ne consulter que votre
propre justice et vos lumières. Croyez que le peuple français met
aujourd'hui à sa liberté autant d'importance qu'à sa propre vie. Il ne
se croira jamais libre, s'il n'y a pas entre les pouvoirs des droits
également inviolables. N'avions-nous pas sous votre dynastie des
États-généraux qui étaient indépendans du monarque?
»Sire, voue sagesse ne peut attendre les événemens pour faire des
concessions; c'est alors qu'elles seraient nuisibles à votre intérêt, et
peut-être même plus étendues. Aujourd'hui les concessions rapprochent
les esprits, pacifient et donnent de la force à l'autorité royale; plus
tard, les concessions prouveraient sa faiblesse: c'est le désordre qui
les arracherait; les esprits resteraient aigris.»
Cette lettre fut adressée, le jour même, à Sa Majesté. De retour à
Paris, je déclarai à la commission que la rentrée de Louis XVIII était
inévitable, que telle était la volonté immuable des puissances alliées,
et que le jour en était même fixé au surlendemain. Je lui celai que
j'étais conservé au ministère de la police générale, circonstance qui,
au lieu d'être considérée comme une garantie pour les patriotes et une
espèce de transition qui ferait succéder, avec une secousse moins
violente, le gouvernement légitime au gouvernement de fait, n'eût paru
aux énergumènes que le salaire de ma trahison, quand elle n'était, en
effet, que la récompense méritée du salut de Paris. Le soir même cette
nouvelle s'ébruita; ces mêmes hommes m'accablèrent, dans leurs discours,
d'injures et de malédictions; les royalistes seuls m'en adressèrent des
félicitations; oui, les royalistes, et parmi les écrivains distingués de
ce parti, il en est qui ont avoué depuis que, de toutes parts, on avait
crié que sans moi il n'y avait ni de sûreté pour le roi, ni de salut
pour la France, et que tous les partis s'étaient entendus pour me
porter au ministère. Le lendemain je me dirigeai vers St.-Denis, et me
présentai au château d'Arnouville pour avoir ma première audience du
roi. Je fus introduit dans son cabinet par le président du conseil, qui
s'appuyait sur mon bras. Je suppliai le roi d'apaiser les esprits en
tranquillisant chacun sur sa sûreté personnelle; je représentai que la
clémence avait sans doute des inconvéniens, mais que la capitulation
qu'on venait de conclure semblait devoir faire rejeter tout autre
système; qu'une amnistie pleine et entière, et sans condition, me
paraissait le seul moyen de donner de la stabilité à l'État et de la
durée au gouvernement; que le pardon faisait ici partie de la justice;
que par amnistie j'entendais, avec l'oubli des injures, la conservation
des places, des biens, des honneurs et des dignités. Mon discours parut
avoir fait impression sur le roi, qui me prêta une attention soutenue.
Ce prince sentait combien nous avions besoin d'habileté et de repos pour
rassembler les élémens que le temps et les circonstances avaient
dispersés. Je crus voir qu'il comprenait la nécessité de voiler les
fautes commises et de gagner la confiance par une modération et une
loyauté exemplaires. Je m'efforçai de rendre public cet entretien pour
laisser entrevoir le terme de nos discordes et de nos malheurs.
Je ne me bornai point à des supplications; j'osai représenter au roi que
Paris était dans l'état le plus violent d'effervescence; qu'il y aurait
pour sa personne du danger de se montrer aux portes de la capitale avec
la cocarde blanche, et seulement accompagné des émigrés de Gand. Mon
plan consistait à maintenir les Chambres, à faire prendre au roi la
cocarde tricolore, et à licencier toute sa maison militaire; en un mot,
j'aurais voulu, comme je l'avais toujours désiré, voir Louis XVIII
marcher à la tête de la révolution et la consolider.
On délibéra sur ces différens objets dans le conseil, où mes
propositions ne furent rejetées qu'à la majorité d'une seule voix. Le
roi, d'ailleurs, resta inébranlable; il déclara qu'il aimerait mieux
retourner à Hartwell. Ainsi sa maison militaire ne fut point dissoute,
et on décida que dès le lendemain on chasserait la Chambre des
représentans. Cette chambre venait de consigner, dans un nouveau bill
des droits, les principes fondamentaux de la constitution, qui, dans sa
pensée, pouvaient seuls satisfaire le voeu public. Quoique je n'eusse
pas espéré beaucoup de succès de mes démarches, parce que mon tact des
affaires m'avait assez montré qu'elle était leur tendance, il me sembla
que je ne devais rien négliger pour l'acquit de ma conscience.
Le soir même du 7 juillet, plusieurs bataillons prussiens forcèrent les
portes des Tuileries, envahirent les cours et les avenues du palais. La
commission du gouvernement n'étant plus libre, cessa ses fonctions, ce
qu'elle annonça par un message. Une circonstance particulière signala
cette séparation de mes collègues; Carnot, l'un des plus révoltés de ma
conservation au ministère, et de se voir sous ma surveillance, pour
ainsi dire, en attendant qu'on lui assignât un lieu de résidence,
m'écrivit le billet suivant: _Traître, où veux-tu que j'aille_? je lui
répondis tout aussi laconiquement: _Imbécille, où tu voudras_. Il faut
dire que j'avais eu, dans le conseil, plus d'une altercation avec
Carnot, qui ne me pardonnait pas de l'avoir appelé vieille femme.
Le jour suivant, dès huit heures du matin, les députés se présentèrent
pour entrer dans la salle de leurs délibérations; mais, trouvant les
portes closes, entourées de gardes et de gens d'armes, ils se
retirèrent. Quelques-uns d'entre eux se rendirent chez leur président,
où ils consignèrent une protestation. Le roi fit son entrée dans Paris;
rien ne troubla l'ivresse portée au comble de la part des royalistes,
qui accoururent au-devant du monarque, et se montrèrent fort nombreux.
J'avoue que ma prévoyance fut trompée en partie, et que toutes mes
appréhensions ne furent pas confirmées. Ici finit l'ère des cent-jours,
et recommence le cours d'un règne interrompu dès sa première année. Mais
quels auspices accompagnent ce nouvel avènement? Toutes les passions qui
fermentent, toutes les vengeances qui cherchent à s'assouvir, tous les
intérêts qui s'agitent et se combattent, tous les esprits qui s'exaltent
avec fureur, enfin toutes les haines ulcérées qui réagissent! Dans de si
déplorables conjonctures, je ne refusai pas mes efforts et mes travaux
à mon pays.
La reddition de Bonaparte, la soumission successive de toutes les villes
et de toutes les provinces annoncèrent bientôt que la France était
pacifiée sous tous les rapports qui pouvaient intéresser les souverains;
mais elle ne pouvait l'être pleinement eu égard au repos et au bonheur
du roi, si tout notait pas oublié, s'il n'y avait pas une égale
répression de toutes les opinions extrêmes, de quelque hauteur que
pussent partir ces opinions; et enfin, si tous les partis ne jouissaient
pas de la protection des lois avec la même certitude et la même
sécurité.
Tels étaient les conseils de modération et de clémence que je donnais à
Louis XVIII, comme je les avais donnés à Napoléon, toutefois en
proposant des mesures efficaces, en écartant toutes les causes qui
auraient pu plonger la France dans une nouvelle révolution. Mais tout le
monde, soit dans le conseil, soit hors du conseil, ne partageait pas mes
idées; on voulait des exemples et des punitions. Je faisais partie,
depuis quinze jours, du ministère royal, lorsque parut l'ordonnance du
24 juillet; cinquante-sept individus, divisés en deux catégories, y
étaient frappés sans jugement. On demandera comment j'ai pu
contre-signer un tel acte, qui atteignait des hommes dont la plupart
avaient suivi la même route que moi. Qu'on sache donc que, dès le
lendemain du 8 juillet, le besoin de proscrire envahit toutes les
classes du parti royaliste, depuis les salons du faubourg Saint-Germain
jusqu'aux anti-chambres du palais des Tuileries; et que des milliers de
noms, autant ignorés que connus, furent signalés au ministère de la
police pour être enveloppés dans une mesure générale de proscription. On
demandait des têtes au ministre de la police, comme preuve de son
affection sincère pour la cause royale. Il n'y avait plus pour moi que
deux partis à prendre: celui d'être le complice des vengeances, ou de
renoncer au ministère. Je ne pouvais souscrire au premier; j'étais
engagé trop avant pour que je pusse renoncer au second. Je trouvai un
troisième expédient: ce fut de faire réduire les listes à un petit
nombre de noms pris parmi les personnages qui avaient joué un rôle plus
actif dans les derniers événemens; et je dois le dire ici, je rencontrai
dans le conseil, et surtout dans les sentimens éminemment français du
monarque, tout ce qui pouvait adoucir ces mesures d'une rigueur outrée
et diminuer le nombre des victimes.
Mais le torrent de la réaction menaçait d'entraîner toutes les digues
qu'on lui opposerait. J'avais conçu le dessein d'être médiateur entre le
roi et les patriotes; je m'aperçus bientôt qu'on voulait seulement se
servir de moi comme de l'instrument nécessaire au rétablissement d'une
autorité royale sans contre-poids et sans limites, laquelle n'aurait
plus offert de garantie aux hommes de la révolution. Les deux
ordonnances sur les collèges électoraux et sur les élections qui
allaient donner à la France la Chambre de 1815; ne me laissèrent plus
aucun doute à cet égard. On a cru que j'avais apporté une insouciance
coupable à la formation des collèges électoraux, et on a dit qu'il
n'était pas permis à un homme d'état tel que moi, vielli dans
l'expérience et dans l'exercice des grands emplois, de commettre une
telle faute politique, ni de se méprendre sur la direction que
s'efforçait de donner à l'opinion la faction royaliste qui venait de
ressaisir l'influence. Mes principes et ma conduite antérieure auraient
dû me mettre à l'abri d'une telle imputation. Cette, accusation de
légèreté imprévoyante et d'indifférence funeste dans de si gravés
circonstances, il faut la reporter, sur l'aimable égoïsme et sur
l'incurie nonchalante du président du conseil qui se berçait d'illusions
sensuelles, et n'aimait à voir dans le fauteuil d'un ministre qu'un lit
de repos.
Je me réveillai; ce fut alors que parurent mes notes, adressées aux
puissances alliées et mes rapports faits au roi en plein conseil. Je les
avais rédigés sur la demande des souverains, pour leur faire connaître
l'état de la France. La divulgation de ces documens produisit une
sensation profonde sur les esprits éclairés, mais leur contenu excita,
au plus haut point, la fureur du parti _ultra-royaliste_[42] qui
regardait son influence comme perdue, si mes révélations amenaient un
changement de système. Le roi, lui-même, vit avec déplaisir la publicité
donnée à des rapports d'une nature confidentielle; mais j'avais jugé ma
position; trompé par M. de Vitrolles que j'avais introduit dans le
cabinet du roi, délaissé parlé président du conseil que le passé
n'obligeait pas de sacrifier le présent, je voyais ma chute inévitable,
à moins que je ne parvinsse à faire prévaloir mes desseins.
[Note 42: C'est Fouché qui, le premier, s'est servi de cette
expression, avec laquelle on s'est familiarisé depuis, et qu'on a même
usée. (_Note de l'éditeur_.)]
L'avouerai-je ici? oui.... j'ai promis de ne rien dissimuler. Mes notes,
mes rapports avaient pour but de remettre de l'ensemble et de l'unité
dans les partis disjoints et comme dispersés de la révolution, et
surtout de faire craindre à l'Europe une insurrection nationale; par là,
j'espérais l'effrayer tellement des suites d'une explosion, qu'elle
consentît, pour prix d'un traité de paix définitif, à nous accorder ce
que je n'avais cessé de solliciter depuis le congrès de Prague, la
dynastie de Napoléon, devenue l'objet de nos réclamations sécrètes, de
nos voeux et de nos efforts. L'abouchement de deux puissans monarques
fit évanouir des espérances fondées; c'est à l'histoire à recueillir et
à rapprocher des circonstances qu'il ne m'appartient pas de produire au
grand jour. Je crois résumer ma vie en déclarant que j'ai voulu vaincre
pour la révolution et que la révolution a été vaincue dans moi.
FIN DE LA SECONDE PARTIE