gouvernement royal me parut miné par deux partis ennemis de la
légitimité, et désormais sans ressource. Le roi, dans sa haute sagesse,
avait chargé M. le duc d'Havre de remplacer M. de Blacas dans ses
communications confidentielles avec moi. La noblesse du caractère de ce
seigneur, autant que sa franchise, lui concilièrent toute ma confiance;
je lui ouvris mon coeur, et je me trouvai entraîné à une expansion que
je n'avais jamais connue; jamais je n'avais eu dans aucun instant de ma
vie autant d'abandon; jamais je ne trouvai dans mon âme une éloquence
aussi vraie, une sensibilité aussi profonde que celles qui
accompagnèrent le récit des circonstances par lesquelles j'avais été
fatalement entraîné à voter la mort de Louis XVI. Je puis le dire, cet
épanchement arraché à mon coeur, tenait à la fois du remords et de
l'inspiration. Je ne me rappelle pas moi-même, sans être ému, les larmes
que je vis répandre à mon vertueux interlocuteur, à ce noble duc, type
de la vraie chevalerie française et loyale.
Nos entretiens politiques étaient tous recueillis pour être ensuite
communiqués au roi. Mais les plaies de l'État étaient sans remède, un
grand coup était inévitable. Placé, d'un côté, entre les Bourbons, qui
ne m'accordaient qu'une demi-confiance, dont le système me fermait
toutes les routes du pouvoir et des honneurs, envers qui je me trouvais
dans une fausse position, et d'ailleurs sans aucune espèce d'engagement;
de l'autre, entre le parti auquel j'étais redevable de ma fortune, et où
me poussait une communauté d'opinions et d'intérêts, au moment où une
incertitude prolongée de ma part pouvait m'isoler de l'un et de l'autre,
je me jetai tout entier dans ce dernier. Intérieurement ce n'était point
aux Bourbons que je me décidai à faire la guerre, mais au dogme de la
légitimité. J'étais pourtant contrarié dans mes combinaisons par
l'existence d'un parti bonapartiste, qui, usant de toute son influence
sur l'armée, nous tenait tous sous sa dépendance. Ce fut mon ancien
collègue Thibaudeau qui, le premier, me révéla les progrès de la faction
de l'île d'Elbe, dont il était le principal agent. Je vis qu'il n'y
avait pas de temps à perdre; je jugeai d'ailleurs que Napoléon servirait
au moins de point de ralliement à l'armée, sauf à le culbuter ensuite,
ce qui me parut d'autant plus facile que l'empereur n'était plus à mes
yeux qu'un personnage usé, dont le premier rôle ne pouvait pas être joué
une seconde fois. Je consentis alors que Thibaudeau fît des ouvertures
aux affidés de Napoléon, et je fis admettre aux conférences Regnault,
Cambacérès, Davoust, S*, B*, L*, C*, B* de la M, M. de D*; mais
j'exigeai des concessions et des garanties, refusant de me joindre à ce
parti si leur chef, abjurant le despotisme, n'adoptait pas un système
de gouvernement libéral. Notre coalition fut cimentée par la promesse
d'un partage égal de pouvoir, soit dans le ministère, soit dans le
gouvernement provisoire un moment de l'explosion. D'après le plan arrêté
avec Thibaudeau, je me hâtai d'envoyer mon émissaire J***** à Murat,
pour le presser de se déclarer l'arbitre de l'Italie; en même temps le
grand comité dépêcha le docteur R****** à l'île d'Elbe. Lyon et Grenoble
devinrent dans le Midi les deux pivots de l'entreprise; dans le Nord, un
mouvement militaire, dirigé par d'Erlon et Lefèvre-Desnouettes, devait
déterminer la fuite ou l'enlèvement de la famille royale, ce qui eût
amené la formation d'un gouvernement provisoire dont je devais faire
partie avec Carnot, Caulaincourt, Lafayette et N..... Ressaisir le
pouvoir suprême au milieu de la confusion générale, tel était le but de
nos combinaisons. Pressé de se réconcilier avec Napoléon, et dans
l'espoir de rester maître de l'Italie, Murat, quoique allié de
l'Autriche, prit le premier les armes sous des prétextes insidieux;
cette levée de boucliers, en apparence dirigée contre Louis XVIII, jeta
le trouble dans le conseil du roi. Trente mille hommes furent aussitôt
dirigés vers Grenoble et les Alpes, ou plutôt ainsi jetés au devant de
Napoléon. L'habileté de cette tactique ne fut point pénétrée. Sur ces
entrefaites se fit, à Cannes, le débarquement de l'empereur; et ce qui
prouve que nous ne sommes point une nation conspiratrice, c'est que,
depuis plus de quinze jours, le renversement des Bourbons était
publiquement avoué par tous les partis et un sujet de conversation
universel; la cour seule s'obstinait à ne pas voir ce qui n'avait plus
de nuage que pour elle.
Avant d'aborder les événemens du 20 mars, jetons un regard en arrière.
On a dû voir que je n'avais eu d'abord aucune intention d'embrasser le
parti de la révolte; j'avais eu seulement le dessein d'amener le cabinet
des Tuileries à se saisir des rênes de la révolution et à les maîtriser
en les dirigeant d'une main forte au milieu de tous les obstacles. Je
crois pouvoir l'avouer sans trop d'orgueil, j'étais seul capable de me
mettre à la tête d'un pareil système et de le maintenir; à la cour, à
Paris et dans les provinces, tout le monde me désignait pour cette
tentative hardie. J'eus à lutter contre des rivalités à qui mes
antécédens paraissaient fournir des armes invincibles; mais jusqu'au
dernier moment, je ne cessai de chercher quelque _mezzo-termine_,
quelque voie de conciliation, qui pût dispenser de recourir à
l'expédient désespéré du retour de l'empereur. On a vu comme en cela je
n'avais fait que céder à la nécessité. Ce ne fut qu'au moment du
débarquement de Napoléon que j'eus une parfaite connaissance de la
fatale combinaison qui le ramenait sur notre rivage. Son but embrassait
trois parties distinctes: le retour de Napoléon à Paris, l'enlèvement du
roi et de la famille royale, l'évasion de Marie-Louise et de son fils
retenus à Vienne. La première partie de ce plan était celle dont
l'exécution offrait le plus de facilité, vu la disposition à la
défection de presque toutes les troupes. Il n'en était pas de même de
l'enlèvement du roi et de la famille royale; il aurait fallu qu'une
armée vînt fondre sur la capitale, ce qui excluait la possibilité du
secret; aussi la tentative de Lefèvre-Desnouettes échoua-t-elle. Quant à
l'évasion de Marie-Louise et de son fils, elle fut aussi tentée, et peu
s'en fallut avec succès. Reculant avec une sorte de saisissement contre
l'idée de sacrifier à un coup de main militaire la famille d'un monarque
qui avait témoigné assez de déférence à mon égard pour prendre mes avis,
je fis demander une audience au roi aussitôt que j'appris que Napoléon
marchait sur Lyon. Cette entrevue ne me fut point accordée, mais deux
gentilshommes vinrent de la part du roi recevoir mes communications. Je
les avertis du péril que courait Louis XVIII, et je me fis fort
d'arrêter les progrès du fugitif de l'île d'Elbe, si la cour voulait
consentir aux conditions que j'exigeais. Mes propositions ressortaient
de la nature même des événemens qui se développaient. Un parti patriote,
non moins ennemi que moi du despotisme impérial, venait de s'organiser
subitement; il avait pour chefs MM. de Broglie, Lafayette, d'Argenson,
Flaugergues, Benjamin-Constant, etc.; ils avaient arrêté de demander au
roi: le renvoi de ses ministres, la nomination à la Chambre des pairs de
quarante nouveaux membres, l'élite des hommes de la révolution, et celle
de M. de Lafayette au commandement de la garde nationale. On proposait,
en outre, l'envoi dans les provinces de commissaires patriotes, pour
arrêter la défection des troupes, et stimuler dans leur âme une énergie
nationale. Je n'étais pas étranger au mouvement de ce parti, par lequel
j'arrivais de suite au ministère. Je sentais pourtant qu'il fallait
réunir tous les élémens de la révolution pour les opposer en corps à
l'envahissement du pouvoir du sabre; qu'il fallait opposer un nom à un
nom, et le prestige des souvenirs que réveilleraient dans les coeurs des
hommes libres, l'héritier du premier moteur de la révolution, à celui
d'une gloire qui, en se ravivant tout-à-coup, éblouissait les camps.
Lorsque les ministres du roi me firent demander quels étaient les moyens
que je me proposais d'employer pour empêcher Napoléon d'arriver jusqu'à
Paris, je refusai de les communiquer, ne voulant les révéler qu'au roi
lui-même; mais je protestai que j'étais sûr du succès. Les deux
conditions principales que je réclamais étaient la nomination du premier
prince du sang à la lieutenance générale du royaume, et la remise dans
mes mains, et dans celles de mon parti, de la puissance et du mouvement
des affaires. On refusa l'essai de mes moyens politiques, et nous nous
vîmes forcés, en quelque sorte, de seconder l'essor du parti que
j'aurais voulu paralyser, me croyant d'ailleurs en mesure de substituer
au gouvernement que menaçait de faire revivre Napoléon, un gouvernement
plus populaire.
Les alarmes dans le palais des Tuileries croissant d'heure en heure, à
mesure que la marche de Napoléon devenait plus rapide et plus certaine,
la cour tourna de nouveau ses regards de mon côté. Quelques royalistes
s'entremirent pour me ménager du moins une entrevue avec _Monsieur_,
frère du roi, chez M. le comte d'Escars. Je demandai seulement qu'il me
fût permis de me rendre au château la nuit à la dérobée, la publicité
d'une telle démarche pouvant compromettre mon influence dans mon parti.
Tout fut réglé en conséquence. MONSIEUR ne se fit pas long-temps
attendre. Il n'était accompagné que de M. le comte d'Escars.
L'affabilité du prince, son abord gracieux, son accueil empressé, où se
peignait sa sollicitude sur les destinées de la France et de sa famille,
enfin ses paroles nobles et touchantes m'émurent le coeur et
redoublèrent mon regret de ce qu'on s'était décidé trop tard à une
entrevue d'une si haute importance; je déclarai avec douleur à ce
prince franc et loyal qu'il n'était plus temps, et qu'il m'était
désormais impossible de servir la cause du roi. Ce fut à la suite d'un
entretien qui ne s'effacera point de mon souvenir que subjugués par le
charme d'une confiance auguste, et puisant dans le douloureux dépit de
mon impuissance une subite inspiration, je m'écriai en effet, au moment
de prendre congé du prince: «Sauvez le roi, je me charge de sauver la
monarchie.»
Qui aurait pu croire qu'après des communications d'un intérêt si élevé,
il se tramerait presqu'immédiatement contre moi, contre ma liberté, une
sorte de complot, car ce n'était pas autre chose, complot tout-à-fait
étranger d'ailleurs aux véritables intentions d'un souverain magnanime
et de son noble frère: j'en signalerai les auteurs. Quoi qu'il en soit,
j'étais sans nulle défiance dans mon hôtel, lorsque des agens de la
police de Paris, à la tête de laquelle venait d'être placé un Bourienne,
parurent tout-à-coup accompagnés de gendarmes pour m'arrêter. Prévenu à
temps; je pris à la hâte des mesures à l'effet de m'échapper. Déjà les
agens de police se livraient à une recherche active dans mes
appartemens, lorsque les gendarmes chargés de mettre à exécution l'ordre
du nouveau préfet, se présentèrent devant moi. Ces hommes, qui m'avaient
si long-temps obéi, n'osant porter la main sur ma personne, se bornèrent
à me remettre le mandat qui les faisait agir. Je prends ce papier, je
l'ouvre, et à peine ai-je feint de le parcourir, que je dis avec
assurance: «Cet ordre n'est point régulier; restez-là, je vais protester
contre.» Je passe dans mon cabinet, dont la porte était ouverte; je me
place devant mon secrétaire et j'écris; je me lève un papier à la main,
et faisant une soudaine conversion, je descends précipitamment à mon
jardin par une porte secrète. Là, je trouve une échelle appliquée contre
un mur contigu à à l'hôtel de la reine Hortense. Je grimpe lestement; un
de mes gens élève l'échelle, dont je m'empare et que je laisse tomber
sur ses pieds de l'autre côté du mur; je l'escalade aussitôt, et je
descends avec encore plus de promptitude; j'arrive en fugitif près
d'Hortense, qui me tend les bras, et, comme dans le merveilleux d'un
conte arabe, je me vois tout-à-coup au milieu de l'élite des
bonapartistes, dans le quartier-général d'un parti où je trouve
l'hilarité, et où ma présence apporte l'ivresse.
Cette circonstance impromptu, acheva de dissiper la défiance que ce
parti nourrissait contre moi, et ceux-mêmes qui m'avaient regardé
jusqu'alors comme un partisan presque acquis aux Bourbons, ne virent
plus en moi qu'un ennemi proscrit par les Bourbons.
Qu'on sache donc à présent que les considérations politiques n'entraient
pour rien dans la tentative de mon arrestation. S. A. R. MONSIEUR alla
même jusqu'à faire dire à des membres influens de la seconde Chambre,
que c'était contre son aveu qu'on avait tenté de m'arrêter, et qu'elle
répondait de la sûreté de ma personne.
Cette tentative n'était que le résultat d'une connivence intéressée
entre Savary, Bourienne, et B....; quel que fût l'événement du 20 mars,
ce _triumvirat_, ou plutôt les trois membres de ce tripot, voulaient
s'assurer l'exploitation des jeux, et ils étaient convaincus qu'il
fallait me sacrifier pour que leur cupide ambition pût acquérir une
sorte de garantie et d'affermissement.
Une fois dans leurs mains, qu'auraient-ils fait de moi? On a dit qu'ils
devaient me transférer à Lille; non, ce n'était point à Lille, je l'ai
su depuis, c'était au château de Saumur; et là, je le demande encore,
quoi sort me réservaient-ils? Si j'en crois des révélations que fit
éclore mon retour au pouvoir, l'un de mes ennemis, car tous les trois
n'étaient point capables d'un crime, voulait m'y faire poignarder, et
l'on aurait ensuite imputé ma mort aux royalistes, qui en auraient subi
tout l'odieux.
Telle était ma position singulière, qu'il me fallut le départ de Louis
XVIII et l'arrivée de Napoléon pour me rendre une entière liberté.
Instruit, l'un des premiers, que les Tuileries étaient vacantes,
j'appris en même temps que Lavalette avait envoyé un courrier à
Fontainebleau, où Napoléon venait d'arriver, pour l'informer du départ
du roi. Madame Ham...., qui avait tant intrigué dans ce bouleversement,
fut contrariée de cette avance qu'on prenait sur elle, et dépêchant
elle-même un courrier en toute hâte pour gagner l'autre de vitesse, se
donna ainsi le mérite du premier avis.
Porté par les soldats et par quelques flots de peuple, Napoléon reprit
possession des Tuileries, au milieu des siens, qui firent éclater une
joie bruyante. Je ne me trouvais point parmi les autres dignitaires de
l'État, avec lesquels il s'entretint tout d'abord de la situation des
affaires. Napoléon m'envoya chercher: «On a donc voulut vous enlever; me
dit-il en l'abordant, pour vous empêcher d'être utile à votre pays? eh
bien, je vous offre l'occasion de lui rendre de nouveaux services; le
moment est difficile, mais votre courage ainsi que le mien sont
supérieurs à la crise; acceptez encore une fois le ministère de la
police.» Je lui représentai que le porte-feuille des affaires étrangères
serait plus que tout autre l'objet de mon ambition, dans la persuasion
où j'étais de pouvoir là, mieux qu'ailleurs, rendre service à ma patrie.
«Non, me dit-il, chargez-vous de la police, vous avez appris à juger
sainement l'esprit public; à deviner, à préparer, à diriger les
événemens; vous connaissez la tactique, les ressources, les prétentions
des partis: la police est votre fait.» Il n'y eut pas moyen de reculer.
Je lui fis connaître dans toute leur étendue le danger de la situation
des choses. Comme s'il eût voulu me faire entrer plus avant dans ses
intérêts, il me donna l'assurance que l'Autriche et l'Angleterre, afin
de balancer la prépondérance de la Russie, approuvaient secrètement son
évasion et sa rentrée en France; sans y ajouter beaucoup de foi,
j'acceptai le ministère.
Dès le lendemain, j'appris par Regnault qui m'était dévoué, que
Bonaparte, toujours soupçonneux et défiant à mon égard, aurait voulu ne
point me voir mettre un pied dans le gouvernement; mais qu'il avait cédé
aux instances de Bassano, de Caulaincourt, de Regnault lui-même, et de
ses principaux affidés, qui, en lui exposant leurs engagemens avec moi,
lui firent sentir combien il lui importait de se fortifier de ma
popularité et de l'adhésion du parti dont je disposais.
Cambacérès, qui pressentait l'issue fatale de ce nouvel intermède,
n'accepta qu'auprès beaucoup d'hésitation le ministère de la justice. Le
porte-feuille de la guerre fut donné à Davoust, encore plus attaché à sa
fortune qu'à Napoléon. Caulaincourt, persuadé qu'on ne pourrait rétablir
aucune relation avec les puissances, refusa d'abord les affaires
étrangères; Napoléon les offrit à Molé qui n'en voulut point et refusa
de même l'intérieur. Trop dévoué à l'empereur pour le laisser sans
ministre, Caulaincourt accepta enfin. De chute en chute l'intérieur
tomba dans les mains de Carnot, choix considéré comme une garantie
nationale. La marine fut rendue au cynique et brutal Decrès, et la
secrétairerie d'état à Bassano, connu pour penser avec les idées de
Napoléon et ne voir qu'avec ses yeux. Par déférence pour l'opinion
publique on éconduisit Savary; toutefois, Moncey ayant refusé la
gendarmerie, on la lui donna; au moins là était-il à sa place. Champagny
et Montalivet, qu'on avait vus sur le pinacle revêtus des plus hauts
emplois, quand Napoléon, presque maître du monde, ne marchait point
encore sur un terrain mouvant, furent se caser modestement, l'un à
l'intendance des bâtimens, l'autre à celle de la liste civile. Bertrand,
également aimable, insinuant et dévoué, remplaçait Duroc dans les
fonctions de grand-maréchal du palais. Napoléon replaça près de sa
personne presque tous les chambellans, écuyers, maîtres de cérémonies
qui l'entouraient avant son abdication. Peu corrigé de sa passion
malheureuse pour les grands seigneurs d'autrefois, il lui en fallait à
tout prix; il se serait cru au milieu de la république, s'il n'eût pas
été environné de l'ancienne noblesse.
Et pourtant ceux qui lui avaient tendu la main pour franchir la
Méditerranée, prétendaient qu'il avait songé autant à rétablir la
république ou le consulat que l'Empire; mais je savais à quoi m'en
tenir; je savais combien j'avais eu besoin d'insister auprès de ses
adhérens, pour qu'ils le contraignissent à abandonner son système
oppressif et à fournir des gages aux libertés de la nation. Ses décrets
de Lyon n'avaient pas été volontaires; il y avait pris l'engagement de
donner une constitution nationale à la France. «Je reviens, avait-il
dit, pour protéger et défendre les intérêts que notre révolution a fait
naître. Je veux vous donner une constitution inviolable, et qu'elle soit
l'ouvrage du peuple et de moi.» Par ses décrets de Lyon, il avait
renversé la Chambre des pairs d'un seul coup et aboli la noblesse
féodale. C'était aussi de Lyon que, dans l'espoir de prévenir le
ressentiment des puissances, il avait chargé son frère Joseph, alors en
Suisse, de leur faire connaître, par l'intermédiaire de leur ministre
près la Confédération helvétique, qu'il était dans l'intention positive
de ne plus troubler le repos de l'Europe et de maintenir loyalement le
traité de Paris.
Cette disposition forcée de sa part, la défiance qu'il trouva dans
l'intérieur sur la franchise de ses arrière-pensées, et, je puis le
dire, mon attitude répressive, arrêtèrent l'élan de cet homme prêt à
embraser de nouveau l'Europe. En effet, la nuit même de son arrivée aux
Tuileries, il mit en délibération s'il ne rallumerait pas tous les
brandons de la guerre par l'invasion de la Belgique. Mais un sentiment
de répulsion s'étant manifesté dans ceux qui l'environnaient, il lui
fallut abandonner ce projet; il fléchit sous la main de la nécessité,
quoiqu'il fût armé encore une fois de son pouvoir militaire. D'ailleurs,
depuis les décrets de Lyon, ce pouvoir avait changé de nature.
Par décret du 24 mars, supprimant la censure et la direction de la
librairie, il compléta ce qu'on était convenu d'appeler la restauration
impériale. La liberté de la presse, parmi nous si agitatrice, et qui
n'en est pas moins la mère de toutes les libertés, venait d'être
reconquise; je n'y avais pas peu contribué, en présence même de son
plus grand ennemi. Napoléon m'objecta que les royalistes, d'une part,
allaient en user pour servir la cause des Bourbons, et les jacobins, de
l'autre, pour rendre suspects ses sentimens et ses projets. «Sire, lui
dis-je, il faut aux Français des victoires, ou les alimens de la
liberté.» J'insistai aussi pour que ses décrets ne continssent plus
d'autres qualifications que celle d'empereur des Français, l'amenant
ainsi à supprimer les _et coetera_ remarqués avec inquiétude dans ses
proclamations et ses décrets de Lyon.
Mais il se regimbait à l'idée d'être redevable aux patriotes de sa
réinstallation aux Tuileries. «Certains meneurs, me dit-il avec
amertume, voulaient s'approprier l'affaire et travailler pour leur
propre compte. Ils prétendent aujourd'hui m'avoir frayé le chemin de
Paris; je sais à quoi m'en tenir: c'est le peuple, les soldats, les
sous-lieutenans qui ont tout fait; c'est à eux, à eux seuls que je dois
tout.» Je vis à quoi ces paroles avaient trait, et qu'elles mordaient
sur mon parti et sur moi-même.
On sent bien qu'avec de telles dispositions, il lui fallait s'assurer
d'une police autre que la mienne. Il mande Réal, qu'il venait d'établir
préfet de police; et après l'avoir alléché par de belles promesses et
des dons effectifs, il l'abouche avec Savary, pour aviser aux moyens de
suivre à la piste et de déconcerter mes projets: mais j'étais en mesure.
Dans ces entrefaites, il apprit avec peine que Louis XVIII se proposait
de rester en observation sur les frontières de la Belgique. Il eut un
autre chagrin. Ney, Lecourbe et d'autres généraux voulaient lui faire
acheter leurs services et le rançonner; il s'en indigna. L'issue de
l'échauffourée royale vint le calmer un peu. Il fut étonné du courage
que déploya le duc d'Angoulême dans la Drôme, et surtout MADAME royale à
Bordeaux; il admira l'intrépidité de cette héroïque princesse, que
n'avait pu abattre la défection d'une armée entière. Je dois ici rendre
justice à Maret. Instruit que Grouchy venait de faire prisonnier le duc
d'Angoulême au mépris de la capitulation de la Palud, à laquelle
manquait seulement la ratification de Napoléon, obtenue alors, mais non
encore expédiée, Maret cèle l'arrestation du Prince à Napoléon,
transmet ses premiers ordres, et ne l'instruit de l'annullation de la
convention que lorsque l'obscurité de la nuit eut rendu impossible toute
transmission télégraphique.
Le lendemain, dans le conseil, il fut question d'obtenir en échange du
duc d'Angoulême les diamans de la couronne, qui étaient un objet de
quarante millions. Je proposai à l'empereur de donner M. de Vitrolles
par-dessus le marché, si l'on consentait à les restituer. «Non, dit
Napoléon avec colère, c'est un intrigant et l'agent de Talleyrand; c'est
lui qui a été dépêché à l'empereur Alexandre, et qui a ouvert les portes
de Paris aux alliés. Cet homme a été arrêté travaillant à Toulouse
contre moi, on aurait dû le fusiller, et Lamarque n'aurait fait que son
devoir.» Je lui représentai pourtant que si l'on en était venu à des
exécutions militaires de part et d'autre, la France eût été bientôt
couverte de sang; que la politique lui prescrivait d'autres ménagemens,
et qu'en rendant à la liberté le duc d'Angoulême, on pouvait bien
stipuler pour M. de Vitrolles, qui n'était que l'agent avoué des
Bourbons. Il y consentit enfin, et j'entamai à l'instant une
négociation à ce sujet.
Nous avions bien d'autres sollicitudes. Caulaincourt venait d'avoir,
chez Mme de Souza, une entrevue avec le baron de Vincent, ministre
d'Autriche, auquel on retardait à dessein la délivrance d'un passe-port.
Ce ministre ne dissimula point la résolution des puissances alliées de
s'opposer à ce que Napoléon conservât le trône; mais il laissa entrevoir
que son fils n'inspirerait pas la même répugnance. On a vu que c'était
sur cette même base que j'avais combiné le plan d'un édifice que je me
crus alors plus en état d'élever.
Napoléon fit écrire à l'empereur Alexandre et au prince de Metternich
par Hortense, et encore à ce dernier par sa soeur, la reine de Naples,
espérant par ce moyen amortir les coups qu'il n'était point encore prêt
de parer. Il chargea également Eugène et la princesse Stéphanie de Bade
de ne rien négliger pour les détacher de la coalition. En même temps il
fit faire des ouvertures au cabinet de Londres, par un agent que je lui
indiquai. Croyant enfin captiver les suffrages du parlement et de la
nation anglaise, il abolit par un décret la traite des nègres.